LA FAMILLE
Le chef de la famille est un homme de cinquantetrois ans. Un certificat de vie délivré par les membres du Comité civil de sa section — la section des Piques, siégeant place ci-devant Vendôme — le représente d'une taille de cinq pieds six pouces, à peu près la taille de Robespierre. La même pièce indique qu'il a les cheveux et sourcils châtains, le visage oval {sic), le front haut, les yeux bleus, le nez long, la bouche grande, le menton rond. Moins que pour tout autre Robespierre, n'est point un inconnu pour lui en 1791. Duplay est membre des Jacobins, et il paraît qu'il y mène souvent sa femme (1).
Mme Duplay est née Veaugeois, et son père était un des grands charpentiers de Choisy. C'est peut-être
(1) Fabien Pillet, le Robespierre de M, de Lamartine ; lettre d'un septuagénaire à fauteur de T « Histoire des Girondins ». Paris, J. Renouard, 1848, in-8, p. 7.
LE ROMAN D*A110UR d'ÉLÉONORE
la profession de Duplay qui a décidé Veaugeois à lui donner ce mari et 4.000 livres de dot. Duplay, de son côté, était de situation aisée.
Son union a été heureuse, il a quatre filles et un fils.
Le conventionnel Le Bas.
(Gravure extraite de l'ouvrage de M. Stefane Pot.)
Le fils est né en 1778, et s*appelle Maurice. Une des filles est absente de la maison, c'est Sophie, qui a épousé un avocat d'Issoire, M* Auzat, qui, paraît-il, se donne le titre de jurisconsulte. Ce M. Auzat était un royaliste ardent. Après le 9 thermidor, il n'en alla pas moins en prison parce que le nom de famille de
sa femme avait le malheur d*élre celm de Dnplay (i). Uaînée des filles est Ëléonore, qu*on nomme, dans riniimiié, Cornélie. Elle est née en 1771, et après tous les désastres de la famille, elle traînera jusqu'en i832 une vie désormais désenchantée. Sa sœur, Elisabeth, est née le 26 août 1778. C*est elle qui deviendra Mme Le Bas et laissera sur l'intimité de la famille Duplay de si curieux souvenirs. Philippe Le Bas, « assez doux personnellement (2) », était un beau garçon, haut de cinq pieds cinq pouces, aux cheveux et sourcils châtains, aux yeux gris, au nez élargi, avec une bouche moyenne, un menton long, un visage ovale et le front haut (3). Robespierre l'aimait. Il fut reçu chez les Duplay, et, le 26 août 1798, au début de la Terreur, épousa Elisabeth. Ce fut un ménage charmant, tendrement uni. Le g thermidor, Le Bas prouva sa fidélité à l'idée jacobine et à l'amitié de Maximilien. A l'Hôtel de Ville, dans la nuit tragique, d'un coup de pistolet il se libéra. 11 laissait sa femme enceinte. Le fils qui naquit fut Philippe Le Bas, précepteur du futur Napoléon 111, et membre de l'Institut (4). De ce jeune mari emporté par l'orage révolutionnaire, Elisabeth porta pendant un demi-siècle le deuil.
Quant à la quatrième fille, Victoire, elle ne se maria point et passa effacée. Au dire de Michèle!,
(1) M.-A. Baudot, vol, cit., p. 40.
(2) Ibid., p. 243.
(3) Passeport de Philippe Le Bas ; Frévent, 16 septembre 1792. — Stépanb Pol, vol. cit., pp. 27, 28.
(4) M. Stépane Pol a, il y a quelques années, publié ses notes et ses manuscrits, sous le titre : la Jeunesse de Napo^ téon III; Correspondance inédite de son priceplear Philippe Le Bas {de Plnstitul); dessins originaux de Napoléon III enfant t de la reine Hortense et des artistes familiers d'Arenenberg. Paris, Juven, s. d., in-8.
LE ROMAN D*AMOUR d'ÉLÉONORE ISS
« les dames Duplay étaient vives, tendres, impérieuses (i) ». Impérieuses, oui, par amitié, par tendresse, par dévouement pour Robespierre. Elles l'appelaient <c Bon Ami ». Et lui ? Il avait retrouvé dans ce milieu probe, honnête, une seconde et nouvelle famille. L'orphelin d'Arras ne demeurait plus à Paris un solitaire. La chaude atmosphère de cordialité de la maison Duplay l'enveloppait. « Il avait un profond respect pour mon père et ma mère, a dit Mme Le Bas, aussi le regardaient-ils comme un fils et nous comme un frère. » Et plus loin, elle ajoute : « Pauvre ami I tu avais pour nos parents la tendresse d'un bon fils, et pour nous la tendre amitié d'un bon frère; nous te le rendions bien, car nous t'aimions sincèrement. » Et à M. Sardou, qui la connut aux jours de sa vieillesse, elle répétait encore : a Certainement vous l'auriez aimé I II était si bon et si affectueux pour la jeunesse I (2) » Là-dessus M. Sardou s'étonne, plus comiquement qu'il ne le pense : « Quel Robespierre avait-elle donc connu ? » se demande-t-il. Il en était resté au tigre, au buveur de sang, au monstre, à l'épouvantail de 1820, le pauvre homme I
La pureté des mœurs, c'est bien là un aveu difficile à arracher aux détracteurs de Robespierre, et comme il leur est difficile de reconnaître que nul plus que lui n'eut le respect du foyer, de la famille I Et pourtant, on n'a point reconnu Maximilien pour tel alors seulement que la terre du cimetière des Errancis avait chu sur son cadavre mutilé. De son vivant ces témoignages lui avaient été rendus. A qui
(1) J. MiCHELET, ouur, cU,, t. VI, la Terreur, p. 322.
(2) V. Sardou, vol. cit., p. 74.
devons-nous de les connaître? A ces mêmes thermidoriens, qui lui en firent d'ailleurs un grief 1 C'est Courtois lui-même qui a publié les deux pièces que voici où des citoyens offrent à Robespierre d'être le parrain de leurs enfants. Quel enseignement dans ces deux lettres I Quelle éloquence dans leurs deux dates I Le 3i janvier 1792 marque là le début de la gloire de l'Incorruptible^ et le 5 messidor an II — quinze jours avant la chute ! — en marque Tapogée. Ce sont de tels témoignages qu'il convient de méditer dans Texamen d'une si haute destinée.
La première lettre est d'un habitant de Paris :
C'est un citoyen admirateur de vos vertus et de votre patriotisme, qui lui-même est, et se fera toujours gloire d'être dans vos principes, qui prend la liberté de vous écrire et de vous prier, en cette qualité, de vouloir bien lui faire Thonneur de donner sur les fonts de baptême un nom si cher à la patrie qu'est le vôtre^ et qui a défendu Tinnocence avec tant d'énergie, à un innocent qui va me naître et que j'espère élever pour Tétat, sous les auspices d'un parrain qui a donné tant de preuves de sa capacité, de son patriotisme, et enfin de toutes les vertus que l'on peut attendre du zèle et de la probité d'un législateur incorruptible, et dont le nom est et sera en vénération dans tous les siècles présents et futurs. J*ose espérer cette grâce du restaurateur de la liberté française, et c'est la plus grande marque que puisse donner un ami de cette liberté à son concitoyen de qui la reconnaissance égalera les sentiments de fraternité. D,^,
Membre du Club des Cordeliers, et marchand mercier.
Paris, ce SI janvier 1792 (1).
(1) E.-B. Courtois, Rapport.,, pièce XIV, p. 111.
LE ROMAN D* AMOUR d'ÉLÉONORE 126
La seconde lettre, tout aussi significative, émane d'un membre du directoire du district de Montpellier :
A Maximilien Robe$pierre, membre du comité de Salut public, auteur du rapport du iS floréaL
La nature vient de me donner un fils ; fai o$é le charger du poids de ton nom, Puisse-t-il être aussi utile et aussi cher à sa patrie que toi ! mes vœux... les ▼œux d'un père ne voient rien au delà.
Salut et frateraité. Vive la République !
Quelle valeur de tels témoignages n'ajoutent-ils pas aux souvenirs de Mme Le Bas, déclarés quelquefois trop indulgents ?
La famille se composait en outre d'un neveu de Duplay, Simon Duplay, appelé Simon à la Jambe de bois. C'était « un jeune homme ardent, plein d'esprit (2) ». Engagé volontaire, dès le début de la Révolution, il assista à la bataille de Valmy et y perdit la jambe gauche. Duplay le recueillit en 1792, et Robespierre s'en servit comme secrétaire. Nodier, qui le connut, dit cependant qu'il « était hors d'état de tourner une lettre passable (3) ». Il mourut obscurément en 1826, en ne laissant pas une ligne de souvenir sur le grand homme qu'il connut.
(1) E.-B. CouvTOis, Rapport...; pièce XV, pp. 111, 112.
(2) M.-A. Baudot, vol. cit.^ p. 40.
(8) Charles Nodier, Souvenirs de la Révolution, nouv. édit. in-18; t. I, p. 179.
Telle était cette famille, ennemie du faste et de la splendeur. Celait celle d*excellents bourgeois de cet ancien régime, qui vivaient en paix et mouraient sans gloire, à l'ombre du foyer domestique. Elle était unie, probe, charmante. Personne ne Ta contesté. Et sait-on comment la réaction thermidorienne la jugeait ? Qu*on lise ceci :
Duplaix était jadis un pauvre menuisier qui ne se doutait guère du rôle qu'il jouerait dans la Révolution. Robespierre, lors de TAssemblée constituante, vient loger chez lui et s'en fit un zélé partisan. Le père, la mère, les fils (i), les filles, les cousins, cousines ()), etc., ne juraient que par Robespierre. Celui-ci, par reconnaissance, fit le père juré-assassin sous la direction de Fouquier-Tinville, ses deux fils furent aussi gardes du corps sous Tobédience de Boulanger, capitaine de ses gardes (3). La mère Duplaix deviut supérieure des dévotes de Robespierre, et ses filles furent choisies pour chefs dé file dans ce corps respectable (4).
(1) Duplay n'avait qu'un fils : Jacques-Maurice Dupkiy.
(2) Aucun des cousins ou cousines de Duplay ne joua un rôle dans la vie de Robespierre.
(8) Il s'agit ici de Servais-Baudoin Boullanger, joailler belge, devenu général de brigade dans l'armée révolutionnaire. Ce fut lui que le Comité de Salut public chargea de procéder à Tarrestation de Mme Tallien. Il prit part, le 9 thermidor, à la rébellion de la Commune, fut décrété d'accusation, puis mis hors de la loi, et condamné à mort. On a souvent dit et, M. Nauroy, Réoolationnaireê, Paris, 1891, p. 46, l'a répété, qu'il fut guillotiné avec Robespierre. C'est une erreur. Il ne le fut que le 11 thermidor.
(4) Almanach des prisons du anecdotes sur le régime inlérieur de la Conciergerie, du Luxembourg et sur différents prisonniers qui ont habité ces maisons^ sous la tyrannie de Bobespierre, avec les chansons, couplets qui y ont été faits. A PariR, chez Michel, rue des Prouvair^s, l9 54, l'an III de la République, in-13, p. 188, note.
LE ROMAN D* AMOUR D*éLéONORB 127
C'est d'après des témoignages de ce geire que, depuis, on a écrit Thistoire de la vie privée de Robespierre.
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SOINS POUR l'hôte
Elisabeth Duplay Ta dit, ses parents considéraient Robespierre comme un fils. Pas de soins, pas d'attentions qu'ils n'eurent pour lui. Ils avaient conscience de l'importance de celui qu'ils hébergaient. « Dans la famille de son menuisier, dit l'anonyme allemand que nous avons déjà cité, il est comme l'enfant de la maison. La femme lui tient lieu de mère et pourvoit à tout ce qu'il lui faut (i). » Fréron, dans sa note pour Courtois, dit que chez les Duplay on l'adora, on l'enivra. < On le perdit en exaltant son orgueil (2). » Il semble bien que le fait est incontestable, d'autant plus que Charlotte Robespierre, ennemie des Duplay, reconnaît que ces dames témoignaient à son frèrô « le plus vif intérêt, l'entourèrent de mille soins délicats ». Elle ajoute que Robespierre « était extrême-
(1) G. AvENEL, art. cit.j p. SU.
(2) Inventaire Fillon,..^ n^ 632, SG».
LE ROMAN d'amour d'ÉLÉONORE 119
ment sensible à toutes ces sortes de choses (i) ». Cette adoration alla même jusqu'à la séquestration. Ici le témoignage du chef de la Jeunesse dorée n'est pas suspect^ au contraire, car mille moyens nous sont offerts pour le contrôler. « Une fois chez Duplay, écrit-il, il devint peu à peu invisible. On le séquestra de la société. » C'est à propos de cela qu'éclata la brouille entre la femme Duplay et Charlotte Robespierre.' Elle montre bien à quel point la famille du menuisier s'était attachée au conventionnel, quel soin elle prenait pour écarter de lui ce qui pouvait être importun et dangereux. N'est-ce point ainsi qu'on a prévenu le puéril attentat de Cécile Renault en prairial an II?
Le 17 septembre 1792, Augustin, le frère de Robespierre, fut élu par Paris comme député à la Convention nationale. Il arrivait le dix-neuvième sur les vingt-quatre députés de la liste (2). Sa nomination lui arriva à Arras où, membre du Conseil d'administration du département du Pas-de-Calais, il était aussi président des Jacobins. Huit jours plus tard, le 25 septembre, il quittait Arras pour se rendre à son poste. Il ne pouvait laisser Charlotte seule, dans la maison désormais désertée par les deux frères, et il prit le parti de l'emmener. En arrivant à Paris^ ils descendirent chez les Duplay, dans un appartement non meublé donnant sur la rue. Charlotte eut vite fait de s'apercevoir de ce qu'elle appelle « l'ascendant » des Duplay sur la a débonnaireté de mon frère, si je
(1) Mémoires de Charlotte Robespierre, p. 421.
(2) Maximilien arriva le premier, et sur la liste de Paris et sur la liste du Pas-de-Calais.
puis m^exprimer ainsi ». Elle soufifrit de se voir ainsi quelque peu reléguée à Tarrière-plan, elle, la sœur de rïncorruptible. C*est un sentiment bien féminin. On le lui peut pardonner. Que faire? Se résigner? Sans doute elle y songea d*abord, mais songer n'est pas accepter. Elle commença donc auprès de Maximilieu une sourde campagne contre les Duplay. Que lui dit-elle ? a Je cherchai à lui faire comprendre que, dans sa position, et occupant un rang aussi élevé dans la politique, il devait avoir un chez lui. » Argument bien féminin encore, dont Maximilien reconnut, paratt-il, la justesse, mais quUl combattit longtemps, dans la crainte d'affliger les Duplay. C'est Charlotte qui le dit (i). Mais ce que femme veut... Robespierre céda enfin à sa sœur, et celle-ci, victorieuse de Mme Duplay et de ses filles, triomphante, Temmena dans un appartement loué rue Saint- Florentin, à quelques pas de la Convention.
Sur le bref séjour de Robespierre dans ce logis nous ne savons rien, sinon qu'il y fut malade. « Son indisposition n'avait rien de dangereux (2). » Il ne faut pas confondre cette brève maladie de Maximilien avec celle qui le cloua au lit de la fin de pluviôse au milieu de ventôse an II, et qui fut considérée à Paris comme une véritable calamité publique. Nous allons avoir l'occasion de le montrer.
Cependant cette indisposition légère avait alarmé Mme Duplay. Elle accourut rue Saint-Florentin, toute émue à l'idée d'un danger possible, et faisant « grand bruit de ce que l'on ne l'en avait pas préve-
(1) Mémoires de Charlotte Robespierre, p. 422.
(2) Ibid,, p. 423.
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nue ». On devine aisément Taccueil de Charlotte. Mais elle avait affaire à forte partie et les deux femmes se dirent des choses que Charlotte consent à avouer « fort désobligeantes ». Entre elles deux, Robespierre était tiraillé. Que faire? Par caprice de Charlotte devait-il désobliger les gens dont Faccueil lui avait été si cher? Devait-il par une noire ingratitude répondre à tous leurs soins, à toutes leurs attentions ?
— Us m'aiment tant, disait-il, ils ont tant d'égards, tant de bontés pour moi, qu'il y aurait de l'ingratitude de ma part à les repousser.
Et il retourna chez les Duplay.
Rageuse, furieuse, en larmes, Charlotte demeura, avec Augustin, rue Saint-Florentin. Elle alla cependant, par la suite, rendre visite à Maximilien, rue Saint-Honoré. Chaque fois c'étaient, avec Mme Duplay, de nouvelles algarades auxquelles Éléonore prenait part. Par contre. Victoire et Elisabeth consolaient Charlotte des avanies qu'elle s'infligeait ellemême à chaque occasion. Mais un jour le vase déborda.
Elle avait envoyé à Maximilien, par sa domestique, quelques pots de confiture. Ce fut à Mme Duplay que la servante remit l'envoi. Grande colère de la brave dame qui, fort satisfaite sans doute d'en pouvoir finir une bonne fois avec Charlotte, mit servante et confitures à la porte en déclarant :
— Remportez cela ! Je ne veux pas qu'elle empoisonne Robespierre I
Elle avait touché juste. Charlotte ne mit plus les pieds rue Saint-Honoré. Allait-elle retourner à Ârras? Quitter ce Paris et ces Duplay qui lui avaient volé Maximilien ? Si elle en eut un instant l'idée, Âugus-
LE ROMAN d'amour d'ÉLÉONORE 133
tin se chargea de Ten détourner. Le Comité de Salut Public Tenait de le charger, en même temps que Ricord, d*une mission dans le Midi, où les troubles fédéralistes demandaient une répression sévère. Il emmena donc Charlotte comme Ricord avait emmené sa jeune femme. Le voyage n'était pas terminé que Charlotte s'était déjà disputée et brouillée avec Mme Ricord. Elle lui reprochait sa légèreté impertinente, et une dame, qui « ne valait pas mieux qu'elle»* dit à Charlotte : « Vous êtes trop vertueuse pour rester ici. » Elle ne se le fit pas dire deux fois. EUe assure que Mme Ricord lui montra une fausse lettre de son frère lui ordonnant de partir. Et elle partit, plantant là son frère, pour retourner à Paris, où Augustin ne la rejoignit qu'à la fin de 1793, après la victoire jacobine à Toulon.
Ce fut donc vers le milieu de février 1794 que Robespierre fut malade. Ce qu'était cette maladie, ses causes et sa nature, nous l'ignorons. Mais le fait qu'elle tint l'Incorruptible à la chambre donna lieu à des manifestations publiques dont les délibérations des sections et les rapports des observateurs de l'esprit public nous ont conservé l'écho.
Le 29 pluviôse l'inspecteur Dugast note dans sou rapport : « On a apporté la nouvelle aux Jacobins que Robespierre avait passé une mauvaise nuit, et que Couthon allait très mal. L'impression douloureuse qu'elle a fait sur les membres de la Société et des tribunes a prouvé combien ces dignes républicains leur sont chers (1). » Ce môme jour, la section de rUnité décide d'envoyer les citoyens Genty, Louis,
(1) Archives Naiionales, série W, carton 112.
Minet et Lucas, s'informer de la santé des deux conventionnels (i). Même décision de la section des Piques qui députe deux jeunes citoyens, Cerf et Marche, et deux citoyens plus figés, Petit et Perrier, lesquels reçoivent pour mission de rapporter des nouvelles de la santé d'un citoyen « brûlant de la plus grande amitié et fraternité, pour un de nos plus dignes montagnards et républicains (2) ». Le 1*' ventôse, le bulletin de police porte ces observations : « Prèsle jardin des plantes un groupe très nombreux s'entretenoit de la maladie de Robespierre. Le peuple en paroît si affecté qull dit que si Robespierre venoit à mourir tout est perdu : lui seul, disoit une femme, déjoue tous les projets des scélérats. Il n'y a que Dieu qui puisse garantir les jours de ce patriote incorruptible (tout le monde faisoit un gros soupir). J*ay remarqué que lorsque les sans-culottes parloient de l'incommodité de Robespierre, les hommes bien mis ne disoient rien, mais on voyoit sur leurGgure un air de contentement (3) . » Ce même jour on note des bruits d'empoisonnement : « On craint beaucoup pour les jours de Robespierre et de Couthon, déjà mille conjectures sellèvent à ce sujet ; la médisance débittoit déjà que peut-être ils ont été empoisonnés. D'autres disent que c'est la suitte d'un travail que le feu est passé dans leurs sangs, on désirent savoir au juste quel est le genre de maladie qui les retient au lit, attendu que cela intéresse beaucoup les vrais amis delà République. Aussi que des personnes de connaissance se rencontrent après s'être dit bonjour, on se
(1) E.-B. Courtois, Rapport,,.^ pièce V, p. 105.
(2) Ihid., pièce V, p. 105.
(3) Archivée Nalionalei^ série W, carton 112.
LE ROMAN D'AtMOUR d'ÉLÉONORE 185
demande des nouvelles de Robespierre et aussi de Couthon. Il est incroyable combien l'on s'intéresse à leurs personnes. On finit par dire c'est cela qui feroit un grand vuide si nous venions à perdre ces deux hommes-là (i). » Nous avons encore plusieurs autres rapportsdeceméme jour; tous s'occupent de lagrande question qui domine toutes les autres : comment va Robespierre ? « On a dit aujourd'hui que Robespierre était plus malade et cette nouvelle a beaucoup affecté les vrais amis de la Patrie (2). » Le lendemain, 2 ventôse, trois rapports notent Tesprit public à cet •égard : « On assuroit aujourd'hui que Robespierre alloit mieux, que sa maladie n'étoit rien mais que <îelle de Couthon n'étoit pas de môme. Le peuple a les yeux portés sur ces deux citoyens. On demande partout de leurs nouvelles (3). » Cette amélioration, un autre rapport la constate: « On a annoncé aussi que Robespierre se trouvait beaucoup mieux et qu'il était même sorti aujourd'hui (4). » Les bruits d'empoisonnement de la veille circulent encore : « On le dit partout à l'oreille, Robespierre a été •empoisonné, mais les antidotes qu'on lui a fait prendre à propos nous font espérer que nous le reverrons bientôt encore plus rayonnant de gloire (5). » Le 2 ventôse on a annoncé une sortie de Robespierre ; le 4t le peuple s'en réjouit extrêmement : « Le peuple a paru inquiet sur la maladie de Robespierre;
(1) Archives Naiionaleê, série W, carton 112.
(2) Archives Nationales, série W, carton 112. — Le même rapport ajoute : « On a assuré en même temps que Couthon étoit mieux. »
(8) Archives Nationales, série W, carton 112.
(4) Archives Nationales, série W, carton 112.
(5) Archives Nationales, série W, carton 112.
il manifeste sa joie parce que plusieurs citoyens disent qu*il avait déjà sorti. Ce député est précieux pour le peuple; il l'aime et il a sa confiance (i). » La Société populaire du Temple n'apprend la maladie de l'Incorruptible que le 7 ventôse. Le lendemain elle dépèche une députation de six membres, « revêtus des pouvoirs de la Société » pour avoir des nouvelles (2). Ce môme soir les Jacobins applaudissent à la nouvelle que Robespierre et Couthon vont « de mieux en mieux (3) ». Le 9 ventôse, la section de la Fraternité charge le commissaire Lebout de se transporter chez Robespierre (4). Ce même jour, de nouveaux bruits pessimistes courent. C'est l'inspecteur Rollin qui en fait part au ministère de l'Intérieur : « On fesoit hier courir le bruit que Robespierre étoit bien mal, quoique l'on sait qu'il va beaucoup mieux. On ajoutoit que l'on soupçonnoit qu'il étoit empoisonné (5). » Le 11 ventôse, nouvelle députation. C'est la section de la Fraternité qui envoie le commissaire Fremiot pour rapporter des nouvelles qui, désormais, sont meilleures, de jour en jour, car le i5 mars suivant (25 ventôse), Maximilien monte à la tribune de la Convention pour faire appel au patriotisme défaillant, à propos de l'arrestation du Père Duchesne.
Quoi de plus significatif que ces quelques citations, pour affirmer l'énorme popularité de Robespierre? Aussi les Duplay, en l'entourant étroitement, justi-
(1) Archivée NalionaUs, série W, carton 112.
(2) E.-B. Courtois, Rapport,.,, pièce V, p. 105. (8) Archivée NationaleSj série W, carton 112. (4) E.-B. Courtois, Rapport..,, pièce V, p. 104. (6) Archiva Nationaieê^ série W, carton 112.