AGENT NATIONAL
Proclamation de la Commune dans la nuit du 9 au 10 thermidor.
fiaient-ils le mot de « séquestration », employé par Fréron. A leur égard, Charlotte n'avait en rien abdiqué de sa rancune. Augustin, en revenant de sa mission du Midi, avait mis Maximilien au courant des déportements de leur sœur. Et, soucieux d'éviter la discorde trop aiguë, il s*en fut prendre un logement <et pension chez ses amis Ricord. Il n'y resta que quelques semaines, pour repartir en mission dans la Haute-Saône, le Doubs et le Jura. Dans les derniers jours de floréal an II il était rentré à Paris. Il fut bientôt mis au courant des bruits que Charlotte faisait courir sur lui et Maximilien. Elle accusait ses frères de tyrannie et d'oppression à son égard, leur reprochant des mauvais traitements qui n'avaient «xisté que dans son ressentiment contre les Duplay. Augustin en avisa son atné par une lettre dénuée d'urbanité pour Charlotte :
Ma sœur n'a pas une goutte de sang qui ressemble au nôtre, écrivait-il. J*ai appris et j'ai vu tant de choses d'elle que je la regarde comme notre plus grande ennemie. Elle abuse de notre réputation sans tache, pour nous faire la loi, et pour nous menacer de faire une démarche scandaleuse, afin de nous compromettre (1).
Il faut prendre un parti décidé contre elle. Il faut la faire partir pour Arras, et éloigner ainsi de nous une femme qui fait notre désespoir commun. Elle voudrait nous donner la réputation de mauvais frères; ses calomnies, répandues contre nous, viennent à ce but. Je voudrais que tu visses la citoyenne Lasaudraie, elle
(1) Il serait curieux de rechercher à quelle démarche Augustin faisait allusion. Jusqu'à présent il semble bien que ce point est destiné à demeurer obscur.
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te donnerait des renseignements certains sur tous les masques qu'il est intéressant de |connaltre en ces circonstances. Un certain Saint-Félix parait être de la clique (1).
Maximilien, au témoignage même de Charlotte, ne lui avait parlé de rien, tout en lui montrant qu'il était mécontent d'elle (2). Elle, d'ailleurs, se garda bien de lui demander une explication, lors des visites qu'elle lui faisait rue Saint-Honoré. La lettre d'Augustin fit comprendre à Maximilien les intrigues de Charlotte, et ainsi que son frère le lui conseillait, il décida delà faire repartirpourArrasetchargea Joseph Lebon, le prêtre devenu conventionnel, et envoyé en mission dans le Pas-de-Calais, de l'accompagner.
Pourquoi renvoyer Charlotte à Arras, et surtout, sans la conduite du terrible Lebon, si ce n'était pour la faire guillotiner à son arrivée ?
Cette stupide croyance est celle qui demeure admise, qu'on répète sans la contrôler, comme un fait certain et indiscutable. La lecture attentive de la lettre d'Augustin répond à elle seule à l'accusation. « Elle voudrait nous donner la réputation de mauvais frères, » dit-il. Cela seul n'indique-t-il pas qu'il ne veut pas passer pour un mauvais frère? Les intrigues et les propos de Charlotte — car après tout, ce n'est qu'une femme — peuvent compromettre la réputation intacte des deux frères. Qu'elle retourne à Arras. A Paris, les Robespierre ne doivent pas être soupçonnés.
Maximilien, nous venons de le voir, consent à ce départ. Dès qu'elle apprend cette décision, Charlotte
(1) E.-B. Courtois, Rapport, .^^ pièce XLII (a) ; p. 177.
(2) Mémoireê de Charlotte Robespierre^ p. 454.
se hftte d'écrire à Augustin. Cette lettre, plus tard, la regrettant, en vain, elle a tenté de la nier, d*en amoindrir la portée(i ). Elle Ta écrite et fait écrire par son fidèle Laponneraye ; elle a jeté le doute sur sa rédaction authentique, elle s*est inscrite en faux contre certaines phrases, celles-là que nous soulignons dans le texte ci-après. C'est qu'alors, à cette époque, elle voyait se lever pour Maximilien et Augustin, le soleil des morts, Taurore de la réhabilitation. La femme Duplay était morte, Éléonore vieillisait dans quelque coin, oubliée, et elle seule, sœur des Robespierre, pouvait attester avec éclat la fidélité du souvenir. Mais elle oubliait que sa lettre de messidor an II, son acte d'accusation de fille aigrie, rancunière, dormait dans un carton des Archives, et que sa dénégation tardive serait un jour démentie par cette légère épave jaunie laissée derrière elle parla Terreur {2). Cette lettre, la voici :
18 messidor, Tan deuxième de la République Française.
Votre aversion pour moi, mon frère (3), loin de diminuer, comme je m'en étais flattée, est devenue la
(1) Il est assez curieux de voir Barras défendre Charlotte sur ce point. 11 est vrai qu*il la pose en victime de ses frères. « La sœur de Robespierre, écrit-il à ce propos, ne pensa ni n'écrivit jamais à son frère la lettre supposée dont parle Courtois dans son rapport parsemé de méchancetés et de mensonges. » Mémoireê, tome I, p. 344, appendices. Il est certain que le rapport de Courtois contient plusieurs pièces fausses. Malheureusement pour Charlotte, celle qui lui est attribuée ne Test point. Au surplus, elle en reconnaît renvoi dans ses Mémoires.
(2) La lettre est aux Archives Nationales, série F7 dossier 4436.
(3) Courtois a publié cette lettre en l'intitulant : Lettre de la citoyenne Robespierre à son frère. On en a conclu qu'elle
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haine la plus implacable, au point que ma vue seule vous inspire de Vhorreur; ainsi je ne dois pas espérer que vous soyez jamais assez calme pour m'entendre c*est pourquoi je vais essayer de vous écrire.
Abymée sous le poids de ma douleur, incapable de lier mes idées, je n'entreprendrai pas mon apologie ; il me serait cependant si facile de démontrer que je n*ai jamais mérité, en aucune façon, d'exciter cette fureur qui vous aveugle : mais j'abandonne le soin de ma justification au temps qui dévoile toutes les perfidies, toutes les noirceurs. Alors, quand le bandeau qui couvre vos yeux sera déchiré, si vous pouvez dans le détordre de vos passions distinguer la voix du remords; si le cri de la nature peut se faire entendre ; revenu d'une erreur qui m^est si funeste, ne craignez pas que jamais je vous reproche de l'avoir gardée si longtemps; je ne m'occuperai que du bonheur d'avoir retrouvé votre cœur. Ah 1 si vous pouviez lire au fond du mien, que vous rougiriez de Vouîrager d'une manière si cruellement I vous y verriez, avec la preuve de mon innocence, que rien ne peut en efiacer l'attachement tendre qui me lie à vous, et que c'est le seul sentiment auquel je rapporte toutes mes afiections ; sans cela me plaindraisje de votre haine ? Que m'importe à moi d'être haTe par ceux qui me sont indifférents et que je méprise ! Jamais leur souvenir ne viendra me troubler : mais être haie de mes frères, moi pour qui c'est un besoin de les chérir ; c'est la seule chose qui puisse me rendre aussi malheureuse que je le suis.
Que cette passion de la haine doit être affreuse, puis-
était adressée à Maximilien. Il suffit de la lire jusqu'au bout pour constater qu'elle n*a pu Tètre qu'à Augustin, puisque Charlotte parle de leur appartement commun. Charlotte dit d'ailleurs expressément dans ses Mémoires^ p. 459 : « ... cette lettre a été adressée à mon jeune ft^re, et non à Maximilien. •
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qu'elle vous aveugle au point de vous porter à me calomnier auprès de mes amis ! Cependant, n'espérez pas, dans votre délire, pouvoir me faire perdre Testime de quelques personnes vertueuses, unique bien qui me reste ; avec une conscience pure, pleine d'une juste confiance dans ma vertu, je peux vous défier d*y porter atteinte, et j*ose vous dire qu'auprès des gens de bien qui me connaissent, vous perdrez votre réputation plutôt que de nuire à la mienne.
Il importe donc à votre tranquillité que je sois éloignée de vous ; il importe même, à ce qu'on dît, à la chose publique, que je ne vive pas à Paris !... J'ignore encore ce que je dois faire ; mais ce qui me semble le plus urgent, c'est de vous débarrasser de la vue d'un objet odieux. Aussi, dès demain, vous pouvez rentrer dans votre appartement sans craindre de m'y rencontrer ; je le quitterai dès aujourd'hui, à moins que vous ne vous y opposiez formellement.
Que mon séjour à Paris ne vous inquiète pas ; je n'ai garde d'associer mes amis à ma disgrâce. Le malheur qui me poursuit doit être contagieux, et votre haine pour moi est trop aveugle, pour ne pas se porter sur tout ce qui me témoignera quelque intérêt ; aussi je n'ai besoin que de quelques jours pour calmer le désordre de mes idées, me décider sur le lieu de mon exil ; car, dans l'anéantissement de toutes mes facultés, je suis hors d'état de prendre un parti.
Je vous quitte donc puisque vous V exigez; mais, malgré vos injustices, mon amitié pour vous est tellement indestructible, que je ne conserverai aucun ressentiment du traitement cruel que vous me faites essuyer. Lorsque, désabusé tôt ou tard, vous viendrez à prendre pour moi les sentiments que je mérite, qu'une mauvaise honte ne vous empêche pas de m'instruire que j'ai recouvré votre amitié ; et, en quelque lieu que je sois, fussé'je même par-delà les mers, si je puis vous être
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utile à quelque chose, sachez m'en instruire, et bientôt je serai auprès de vous...
P, S, — Vous devez penser qu'en quittant votre logement, je prendrai toutes les précautions nécessaires pour ne pas compromettre mes frères. Le quartier qu'habite la citoyenne Laporte, chez laquelle je me propose de me retirer provisoirement, est l'endroit de toute la République, où je puis être le plus ignorée (1).
Cette citoyenne Laporte, ou plutôt Delaporte, était la femme d'un juge du Tribunal Révolutionnaire, François- Louis-Marie Delaporte, lequel fut compris dans le procès de Fouquier-Tinville et des anciens membres du Tribunal Révolutionnaire. Entré en fonction à la fin de messidor, il ne siégea que quatre ou cinq fois (2). Ce fut ce qui le sauva. Le 17 floréal an III il fut acquitté. Charlotte était encore chez lui, quand le coup de tonnerre du g thermidor creva sur Paris, et abattit la fortune de Maximilien.
(1) E.-B. Courtois, Rapport,,., pièce XLII (b) ; pp. 178,
(2) EMILE Campardon, archiviste aux Archives de TEmpire, le Tribunal Révolutionnaire de Paris, ouvrage composé d'après les documents originaux conservés aux archives de V empire. Paris, 1866, in-8, t. II .p. 186.