LA DISCIPLINE DE L ARTOIS
La vie de Robespierre respire cette « tristesse majestueuse de la tragédie » dont parle si divinement Jean Racine. Elle a quelque chose de'.passionné et de mélancolique à laquelle les paysages de TArtois ne demeurèrent pas étrangers. Quiconque passe dans les plaines de ce pays pacifique que coupent les eaux vives, qu'émaillent de verts hameaux et que gardent, en muettes sentinelles, les beffrois, se sent pris au cœur par la mortelle beauté de ces paysages et leur charme d'indicible nostalgie. A ces confins des Flandres françaises, les bandes espagnoles ruées vers les Pays-Bas ont laissé une durable empreinte ; profondément elles y ont marqué leur passage violent. L'âme flamande demeura marquée de leur sceau vif et brutal. L'âme latine, apportée par les conquêtes romaines sur les rivages ibériques et poussée, par la furie espagnole, vers les Flandres, y prit racine, y façonna des âmes.
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Pour qui songe à cela, la vertu civique de Maximilien de Robespierre ne demeure plus un problème, et prend son origine plus loin que dans les études classiques du collège Louis-le-Grand. Combien d'âmes révolutionnaires ne s'expliquent pas par réducation et la discipline des paysages ? De la blanche et torride Carcassonne, Fabre d'Eglantine a la vivacité, la malice, Tardeur; du Puy-de-Dôme, âpre et rude, Couthon apporte la prudence obstinée; Saint-Just a, de TOise natale, la froideur brûlante, le goût de Tordre et de la clarté; le bègue Camille Desmoulins a l'esprit vif et alerte de la Picardie; à tous, qu'ils soient de Tlle de France, heureuse et molle; du noble et doux Vendômois; du Midi éclatant et chaleureux, les paysages imposent leur discipline et façonnent des âmes. Par la parole de Robespierre, Rome elle-même se manifeste, comme la Grèce de la mère des Chénier pousse son cri héroïque dans le Chant du Départ,
C*est que cette Rome a laissé quelque chose d'elle dans l'Artois. Elle est là en exil dans ce pays froid et prolifique, et Robespierre qui hérite de cette âme errante, loin de s'abandonner, triomphe de luimôme et de sa race. Dans ces plaines uniformes, roulant, vers la mer du Boulonnais, leurs vagues de moissons mûres, devant ce ciel de tristesse latente, se forma l'âme romaine et jacobine du jeune homme. Là, elle s'imprégna de la rudesse d'une éloquence brûlante et sévère, et l'âme flamande marquée encore du sceau espagnol s'allia à l'âme latine dans un effort, suivant la parole d'un illustre écrivain, a promulgué par l'éloquence de la pensée française. » Mais chez Maximilien de Robespierre, le
Maison n\talk dr ROBESPIERRK a Akras (Elal noliiel)
caractère espagnol, brûlant, ardent, fut vaincu par le caractère romain, et, soumise, Tinfluence ibérique s*allia à Tordre latin, pour former Tesprit de celui qui devait un jour affirmer sur les tréteaux gluants de réchafaud de thermidor, la hauteur et la noblesse de son âme civique.
Arrivez, à l'automne, dans Arras. Suivez ces rues grises et somnolentes, ces places désertes où se rouille Tor des dernières feuilles, ces boulevards militaires tracés par Vauban, ces esplanades enveloppées du crépuscule hâtif avec leurs peupliers courbés sous le vent, et ne demandez plus alors pourquoi pesa sur Tftme de Robespierre cette mélancolie poignante qui l'accabla, même aux heures les plus fiévreuses de son triomphe jacobin. C'est là qu'il vint, qu'il rêva, seul, ayant fui les prétoires artésiens. De ces promenades mélancoliques ne se souviendra-t-il pas, plus tard, en écrivant : « Ceux qui fixent les destinées des nations doivent s'isoler de leur propre ouvrage ? »
Et autour de lui, dans ces plaines où hurla, en i654 , le choc de Condé et des Espagnols contre les bandes de Turenne, ce n'était plus alors que le silence et la solitude sous le soir penchant. Alors c'était la paix d'un paysage délicat et neutre, la vision d'un vaste horizon, un exemple de sobre simplicité. C'est là ce qu'il connut devant que de partir au collège, à Paris; c*est là ce qu'il retrouva en revenant à la ville natale, avec son titre d'avocat. Alors, aux leçons de la grandeur antique, son âme avait tressailli; il revenait soucieux des promesses de son avenir; indécis, peutêtre, hésitant entre l'inconnu et la vie heureuse, paisible et médiocre d'un magistrat de province.
Ce qu'on sait de son existence d*alors, permet de croire qu'il se résigna presque. Il ne se souvint de la discipline du paysage que le jour où quelque chose de Fantique lutte des républiques romaines contre les tyrans se devina confusément dans le premier heurt de la France et de la Royauté. Ce n'est que d'alors que date son triomphe sur lui-même et sa race. Il redevint ce qu'il fut dès le premier jour de l'enseignement du paysage, et sa parole froide, ses discours sobres, son éloquence fière et mélancolique en reflétèrent fidèlement l'image.
Et Rome elle-même se prononça par la voix de cet avocat de province.
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l'orphelin
La rue des Rats-Porteurs (dont on a fait aujourd'hui la rue des Rapporteurs) est à quelques pas de la place de la Comédie, à Arras. Elle est longue, étranglée, obscure. Vers le haut bout, et au coin d'une ruelle qu'éclaire une lanterne fumeuse, s'élève une maison à un étage, longue, grise, et au seuil de laquelle on accède par trois marches. L'étage a six fenêtres étroites et hautes ; le rez-de-chaussée en a cinq, avec des volets qui ne les ferment pas entièrement. L'aspect général emprunte à la rue un air de tristesse, un ton de grisaille. Tout cela est lugubre, mélancolique, poignant.
Là a vécu Maximilien de Robespierre.
Les Robespierre étaient fixés à Arras depuis 1720, date à laquelle M" Maximilien Derobespierre y avait élu résidence. En 1781, ce dernier épousait Marie- Marguerite Poiteau, et Tannée suivante, naissait, le 17 février 1782, Maximilien-Barlhélemy-François, devenu avocat au Conseil d'Artois, le 3o décembre 1766, et époux, le 2 juin 1758, de Jacqueline-
Marguerite Carraut, fille de Jacques-François, bras seur en la rue Ronville, et de Marie-Marguerite Cornu (i).
De cette union, dont devaient naître cinq enfants, le premier ne vint au monde que le 6 mai 1758. Voici son acte de baptême :
Le six de may mil sept cent cinquante-huit a été baptisé par moi soussigné Maximilien-Marie-Isidore né le même jour sur les deux heures du matin en légitime mariage de M* Maximilien-Barthélemy-François Derobespierre, avocat au Conseil d'Artois, et demoiselle Jacqueline Carraut. Le parrain a été M* Maximilieu Derobespierre, père grand du côté paternel, avocat au dit Conseil d'Artois, et la marraine demoiselle Marie-Margueritte Cornu, femme de Jacques- François Carraut, mère grande du côté maternel. Lesquels ont signé.
Derobespierre. Marie-Marguerite Cornu.
Derobespierre. Lenglade, curé (2).
C'était le futur conventionnel.
Deux ans plus tard, nouvelle naissance. Le 8 fé-
(1) Victor Barbier, Lellreê inédites de Augustin Robespierre à Antoine Buissarl, précédées de notes biographiques, Arras, MDCCCXCI, in^, p. 8.
(2) Extrait du registre des actes de baptêmes de la paroisse Sainte-Madeleine^ de la ville dArras, pour Vannée 1758. — Cette pièce, ainsi que toutes celles de Tétat civil de la famille Robespierre, nous a été fort aimablement communiquée par M. Bras, secrétaire en chef de Tétat civil de la mairie d'Arras, que nous tenons à assurer ici de notre reconnaissance. — L'acte de naissance de Maximilien a été souvent publié, mais presque toujours avec des variantes, notamment par A. Vermorel, Œuvres de Robespierre. Paris, 1866, in-18, p. 1, note.
Trier 1760, on baptise Marie-Marguerite-Charlotte, la fille qui survivra aux désastres de la famille, et ne s'éteindra que le 1*»' août i834. Puis, dans Tespace de trois ans, trois autres naissances encore : le 28 décembre 1761, Henriette-Eulalie-Françoise ; le 21 janvier 1763, Augustin-Bon-Joseph ; le 7 juillet 1764, un enfant mort-né (1). Cette dernière naissance est fatale à la mère. Neuf jours plus tard elle meurt, et le service est célébré avec pompe dans l'église de la paroisse de Saint-Aubcrt, où on dresse Tacte de décès :
I/an mil sept cent soixante-quatre, le seize juillet est décédée demoiselle Marguerite-Jacqueline Carraut, âgée de vingt-neuf ans ou environ, épouse de M" Maximilien-Barthélemy-François Derobespierre, avocat au Conseil provincial et supérieur d'Artois ; le service a été chanté le dix-sept, suivi de son inhumation en cette église, présents, les sieurs Antoine-Henry-Galhaut, chevalier de Tordre royal et militaire de Saint-Louis, aide-major par brevet de la citadelle d'Arras, et Auguste-Isidore Carraut, frère de la défunte, lesquels ont signé avec nous curé.
Galhaut. De Lacroix, curé (2).
Carraut.
Cette mort affecte vivement le mari. Il se passe dans sa vie quelque chose d'obscur et d'inexplicable. Il disparaît d'Arras, voyage ; on perd ses traces et il ne reparaît plus. Il meurt, « je ne sais dans quel
(1) Voir aux appendices, les actes de baptême de Charlotte, d'Henriette et d'Augustin.
(2) Extrait du registre des actes de décès de la paroisse de Saint' Aubert, de la ville d'Arrcu^ pour Vannée 1764.
pays », a dit Charlotte Robespierre (i) ; à Munich, a précisé M. Ernest Hamel (2).
A la mort de la mère, Taîné des enfants, — et c'est Maximilien, — n'a pas epcore sept ans, et tous quatre sont orphelins.
Les Robespierre, on Ta vu, étaient d*une famille de gens de robe. L'aïeul était avocat, le bisaïeul, notaire à Carvin. Dans presque tous les prétoires de TArtois, un Robespierre avait plaidé, et la famille portait « d'or, à une bande de sable chargée d*un demi -vol d'argent » en exécution d'un arrêt fiscal de novembre 1696 (3).
(1) Mémoires de Charlotte Robespierre. — Ces mémoires, écrits en 1827, furent publiés pour la première fois par Laponneraye, en 1835, dans le tome III des Mémoires de TouSy collection de souvenirs contemporains tendant à établir la vérité dans l'histoire. Paris, Levasseur, 1834-1837, 6 vol. in-8. — Quelques mois plus tard Laponneraye en publia une deuxième édition sous le titre : Mémoires de Charlotte Robespierre sur ses deux frères, précédés d'une introduction et suivis de pièces Justificatives, par Laponneraye. Paris, chez l'éditeur, au dépôt central, faubourg Saint-Denis, n" 16, in-8. — Une troisième édition fut donnée par le môme Laponneraye dans les Œuvres de Maximilien Robespierre, avec une notice historique, des notes et des commentaires, précédées de considérations générales, par Armand Carrel. Paris, chez l'éditeur» faubourg Saint-Denis, 13 ; 1840, t. Il, pp. 567 et suiv. C'est cette dernière édition que nous citons.
(2) Ernest Hamel, conseiller général de la Seine, Histoire de Robespierre et du coup d'État du 9 thermidor. Paris, Cinqualbre, 1879, t. I, p. 10. — Un auteur, qui voit en Robespierre un restaurateur de la monarchie des Stuarts, en France, dit que le père « était mort au service des Stuarts sans laisser de fortune ». La dernière de ces assertions est certaine ; quant à la première elle est simplement fausse Cf. G. d'Orcet, La sœur de Robespierre ; épisode de la Terreur, dans La Revue Britannique ; tome VI, 1893, p. 57.
(3) Jean Bernard, Quelques poésies de Robespierre. Paris,, 1890, in-12, p. 14.
Il semble bien que ceci tranche la question de noblesse.
a Robespierre ne fut point, comme Mirabeau, un transfuge de la noblesse, écrit M. Hamel, son père et son grand-père signaient Derobespierre (i). » Sans doute, ce sont là les signatures qu'on retrouve sur quelques actes, mai$ on trouve aussi celles de Porteau de Robespierre^ femme du grand-père, sur Tacte de baptême de Charlotte, et d'Eulalie de Robespierre^ sur Pacte de baptême d'Augustin. Mais Robespierre lui-même ne fait-il pas précéder son nom de la particule, ne signe-t-il pas ainsi toutes ses lettres de jeunesse, et même, sur le procès-verbal du serment du Jeu de Paume exposé au musée des Archives nationales, n'écritr-il pas : de Robespierre *( Il n'est que de robe, soit, mais la noblesse de robe ne marche-t-elle pas, en ces temps, de pair avec celle d'épée?
Le départ du père laissait certainement les enfants dans le besoin, ou à peu près. Maximilien « n'avait aucun patrimoine (2) », dit Alissan de Chazet, et Montjoye, qu'il ne faut citer qu'avec prudence, assure lui aussi, que les enfants étaient dans c< une absolue pauvreté (3) ». Cette indigence est certainement exagérée et la fable, qu'on en répandit plus tard, permit à Charlotte Robespierre de protester et d'appeler
(1) Ernest Hamel, ouur. cil,, t. I, p. 10.
(S) AussAN DB Cbazbt, Mémoires, souvenirs et portraits, t. III, in-«, p. 89.
(8) F. C. Galart de Montjote, Histoire de la Conjuration de Maximilien Rol>espierre, nouvelle édition. A Paris» chez Maret, libraire, Maison Égalité, cour des Fontaines, n«1081, an IV, 1796, in-8, p. 13.
imposteurs « ceux qui ont dit que Maximilien avait connu le besoin dans son enfance (i) ».
Quoi qu'il en soit, les enfants durent être recueillis par la famille. Les sœurs de M. de Robespierre, Eléonore-Eulalie et Aldégonde-Henriette, se chargèrent des deux filles, lesquelles furent envoyées à Tournai, au couvent des Manarres (2). Les deux garçons furent pris par Françoise Carrant, leur grand*mère maternelle.
Ce fut à Arras que Maximilien commença ses études, au collège où M. de la Borère était alors principal (3). Il y demeura jusqu'à la fin de Tannée scolaire 1768-1769.
Au quatorzième siècle, Nicolas le Candrelier, abbé de Saint-Waast, avait fondé à Paris un collège. Cet établissement, supprimé au dix-huitième siècle, avait été réuni au collège Louis-le-Grand, et, en compensation, les abbés de Saint-Waast avaient obtenu quatre bourses au nouvel établissement. Ce fut une de ces bourses qui fut accordée à Maximilien par Dora Briois d'Hulluch, abbé de Saint-Waast, à la sollicitation d'un ami de la famille Robespierre, révoque M. de Conzié.
Maximilien arriva à Paris au début de Tannée scolaire 1769-1770. Sur cet orphelin, à qui la vie souriait si amèrement parmi les deuils et les abandons, les portes de la noire maison de la rue Saint-Jacques se refermèrent. Il y trouvait des jeunes gens de son
(1) Lettre de Mlle de Robespierre au rédacteur de « V Universel », 24 mai 1890 ; autographe provenant de la vente Leroage. Revue rétrospective, 1833, t. I, p. 406.
(2) Ernbst Hahbl, ouvr. cit., t. I, p. 11.
(3) Victor Barbieb, voL cit., p. 8..
L'Hôtel de Ville d'Arras.
âge, gais, rieurs, joyeux, insouciants de cet avenir qui leur réservait de terribles destinées. C'était Fré- ■ ron, le futur orateur du peuple, Fréron, mort en exil presque à Saint-Domingue ; DuponUDutertre, qui devait devenir Ministre de la justice et mourir sur la guillotine du 8 frimaire an II ; promis à la guillotine aussi, le jeune écolier de Guise, Camille Desmoulins, et à quelle mort affreuse, Suleau, le pamphlétaire des Actes des Apôtres de demain I Parmi ces rires et ces joies juvéniles, Maximilien apportait la tristesse de sa grave jeunesse, la mélancolie orpheline du malheur. Un de ses camarades, un prêtre émigré plus tard (et on sent ce que ce témoignage peut avoir de suspect), disait de lui que c'était « ein bœser tûckischer knabe », un garçon méchant et sournois (i).
Mais ce témoignage d'un ecclésiastique est contredit par un autre ecclésiastique, par un chanoine qui, au collège d'Arras, eut Maximilien comme condisciple. (( C'était ce que Ton appelle un bon enfant », dit-il, sans plus (2).
Et en voici un autre encore : « Je lui ai connu un caractère détestable et une envie démesurée de dominer (3) ». Mais c'est là un témoignage thermidorien, et la créance qu'il mérite, se mesure à la date où on le donne. Cependant Jules Janin a dit mieux.
(1) B. R. Abbken, Gœlhe in meinem Lthen, p. 262. Cit. par M. Arthur Ghuquet, Annales Révolutionnaires.
(2) Bulletin de la Société Archéologique de Sois sons ; t. VIII ; série II ; 1877, in 8», p. 283.
(3) Lettre de Lenglet jeane, agent national de la commane d'Arras, à Lequinio ; Arras, 16 thermidor an II (3 août 1794) ; 3 pp. in-4. — Catalogue des autographes et des documents historiques composant la collection de M. Etienne Charavay ; Paris ; 1900-1901 ; in-8, III» partie, n« 777, 4*.
« Déjà si Irisle, écrivait-il, qu'il faisait peur à ses condisciples (i) ». Mais Jules Janin... C'est une appréciation fantaisisteetlittéraire pour laquelle il faut plus que de Tindulgence.
Ce qui demeure certain, c'est que Robespierre fut un excellent élève, qu'on proposait en modèle aux autres, le phénix (2) du collège.
Son professeur de rhétorique, Tabbé Hérivaux, rappelait le Bomain, Le Romain l ... Il avait près de vingt ans encore à attendre pour le prouver.
Les listes du concours général, où il est désigné : LudovicuS'FranciscuS'MaximiiianuS' Maria- Isidorus
(1) Jules Janin, le Marquis de Sade; la Revue de Paru, 1885, p. 41. — On sait que le marquis de Sade avait fait ses études au collège Louis-le-Grand. Tout ce passage de Jules Janin est à citer, et on en appréciera la saveur : « Ce collège Louis-Ie-Grand a donné naissance A d'étranges hommes. Songez donc que le marquis de Sade s*est promené dans cette vaste cour contre le mur de la chapelle ; un autre jeune homme, dix ans après, se promenait, lui aussi en silence, à la même place, les bras croisés et déjà si triste qu'il faisait peur à ses condisciples. Cet autre s'appelait Maximilien de Robespierre. O le digne couple, le marquis de Sade et Robespierre ! L'un qui a rêvé autant de meurtres que l'autre en a exécutés I L'un dont la passion était le sang et le vice, mais qui n'a pu assouvir que la dernière de ses passions ; l'autre qui n'a eu qu'une passion, le sang, mais qui Ta assouvie jusqu'à la satiété. Deux hommes qui sont sortis des ruines de la société, deux hontes sociales ; mais celui-là était une honte si ignoble que la société a déclaré par la voix de Bonaparte, devenu son chef, qu'il était fou ; l'autre au contraire était une honte si terrible que la société lui a fait l'honneur de le tuer sur l'èchafaud ; si bien que justice a été faite à tous deux : Robespierre est mort comme tous les honnêtes gens qu'il a tués, et le marquis de Sade est mort parmi tous les misérables fous qu'il a faits I »
(3) Arthur Chuquet, la Jeunesse de Camille Desmoulins ; Annales révolutionnaires , janvier-mars 1908.
De Robespierre^ atrebas, e collegio Ludovici Magni, nous donnent le nombre de ses succès. En 1772, il est en quatrième année, il obtient le 2** prix de thème latin et le 6* accessit de version latine; en 1774, en deuxième année, c'est le 4^ accessit de vers latins et le 4* accessit de version latine; en 1776, en rhétorique, le 2® prix de vers latins, le 2® prix de version latine et le 3** accessit de version grecque. Il double sa rhétorique, en 1776, et obtient le 4* accessit de version latine.
Il en est ainsi jusqu'en 1781, année où il sort de Louis-le-Grand avec son diplôme de licence en droit. Sa conduite, son application, ont été à ce point exemplaires, que le collège lui accorde une gratification de six cents livres en témoignage de satisfaction :
Du 19 janvier 1781.
Sur le compte rendu par M. le principal des talents éminents du sieur de Robespierre, boursier du collège d'Arras, lequel est sur le point de terminer son cours d'étude, de sa bonne conduite pendant douze années et de ses succès dans le cours de ses classes, tant aux distributions des prix de FUniversité qu'aux examens de philosophie et de droit ;
Le bureau a unanimement accordé au sieur de Robespierre une gratification de la somme de six cents livres, laquelle lui sera payée par M. le Grand Maître des deniers du collège d'Arras, et ladite somme sera allouée à M. le Grand Maître dans son compte en rapportant expédition de la présente délibération, et la quittance du dit sieur de Robespierre (1).
(1) Recueil de toutes les délibérations importantes prises,
Et c*e8t cet écolier-là, auquel ses maîtres rendent, devant la postérité, un pareil hommage^ qui est devenu, paraît-il, un tigre et le plus cruel desSardanapales de la Terreur. C'est, dans une aussi fâcheuse carrière, débuter singulièrement.
depuU 1762, par le bureau d administration du collège Louis- IC'Grand et des collèges réunis. Paris, chez Pierre-Guillaume Simon, imprimeur du Parlement et du collège Louis-le- Grand; MDCCLXXI, in-4, p. 211.