L AVOCAT
Robespierre, âgé de vingt-trois ans, revient donc à Arras avec le titre d'avocat, et prêt à exercer une profession que ses aïeux lui transmirent avec leur nom et la renommée de leur honneur. Il revient aussi avec le désir d'assurer la vie et l'avenir de son frère et de sa sœur Charlotte (i). Son premier soin est d'écrire à l'abbé commendataire de Saint- Waast, alors le prince-cardinal de Rohan. De lui il sollicite la survivance de sa bourse à Louis- le-Grand, en faveur d'Augustin, et comme la requête est accordée, le frère cadet quitte le collège de Douai pour celui de Paris (2).
Maximilien aussitôt se met au travail (3). Il y appor-
(1) Sa sœur, Eulalie-Françoise, était morte le 5 mars 1780, d*une maladie de langueur. (Victor Barbier, vol. cil. y p. 8.) Elle était âgée de dix-neuf ans.
(2) Victor Barbier, vol. cit,^ p. 9.
(3) Signalons ici, puisque notre travail ne nous y fait pas
laitune obstination muette, une ardeur contenue dont, plus tard, on ne le verra point se départir. Sa vie était calme, régulière. Il paraît, au dire d'un auteur quelquefois bien en peine de citer ses sources, qu'on lui reprochait de ne pas savoir rire et d'être d'une discrétion désolante (i).
Les jugements sur Robespierre sont à ce point faussés, que des qualités deviennent chez lui des vices. Ce n'est ici que le début d'une légende que nous n'allons pas tarder à voir grandir.
Charlotte Robespierre donne sur cette période de la vie de Maximilien des détails curieux. A six ou sept heures, le matin, il était deboutet aussitôt rendu dans son cabinet de travail. A huit heures le perruquier venait le coiffer, et cette habitude il ne la perdit jamais. Aux jours les plus orageux de la Terreur, un perruquier viendra dans la maison des Duplay coiffer l'Incorruptible. Son premier repas, d'une sobriété exemplaire, terminé, il se remettait au travail jusqu'à l'heure du palais. Il portait un habit olive. Après le dîner, il faisait une courte promenade, reprenait ses travaux et achevait le reste de la soirée avec des amis. Ces soirées étaient souvent marquées pour lui d'involontaires distractions, que ses tantes lui reprochaient. Dans un fauteuil, à l'écart des invi-
arréter, sa nomination de juge à la Salle Episcopale d'Arras, le 9 mars 1782, fonctions qu'il exerça jusqu'en 1788, année qui précéda son élection comme député du Tiers aux Etals- (ténéraux.
(I) G. Lenôtre, Paris Révolutionnaire] chez Robespierre, p. 6. — Parmi les sources abondamment — et discrètement à la fois, — mises à contribution par M. Lenôlre, on peut citer de J. A. Paris, la Jeunesse de Robespierre et la convocation des États généraux en Artois, Arras, 1870, in-8.
lés, il méditait. Cependant quelquefois il plaisantait et riait (i). Ses distractions parfois étaient piquantes. Charlotte en cite une : « Nous avions une fois passé la soirée ensemble chez un de nos amis, raconte-t-elle, et nous revenions à notre demeure à une heure assez avancée, lorsque tout à coup, mon frère, ne se rappelant plus qu'il m'accompagnait, double le pas, me laisse en arrière, arrive seul à la maison, et se renferme dans son cabinet. J'arrive quelques minutes après lui. J'avais trouvé sa distraction si plaisante que, le voyant prendre les devants d'un pas si rapide, je l'avais laissé aller sans lui faire apercevoir que j'étais avec lui. J'entre dans son cabinet, où je le trouve affublé de sa robe de chambre, et travaillant avec beaucoup d'attention. Il me demande d'où je viens seule si tard, je lui réponds que si je reviens seule c'est qu'il m'a laissée au milieu de la rue pour rentrer précipitamment. Il se rappelle alors cette circonstance, et nous nous mettons à rire l'un et l'autre d'une aventure aussi comique (2) . »
La chambre qu'il occupait était simple, modestement meublée. Les livres en étaient le principal ornement. Là venaient le voir ses amis, Leduc, avocat retiré; Aimé, le chanoine de la cathédrale d'Arras, surnommé le Sage ; Devic, un autre chanoine, ancien professeur de Louis-le-Grand ; Buissart, qui demeura son ami jusqu'à sa mort ; de jeunes avocats, Langlois, Charamant, Ensart, ses confrères à la société bachique des Rosatis ; et un petit oratorien devenu fameux depuis : Fouché. En ce temps
(1} Mémoires de Charlotte Robespierre, édit. de 1840, p. 899. (2) Ibid., p. 403.
Musée Carnavalet
ROBESPIERRE a vin.it ans par lioHIy (D'apri'S lo libloan con>ervé au Musée Carnavalet)
le futur terroriste professait la philosophie à l'Oratoire et sa liaison avec Robespierre data de là. Apprit-il à cette épocpie^. à connaître, ce qu'il a appelé dans ses Mémoires (i) Topiniâtreté, la tenue, Taptitude de Maximilien ?
Une naissante réputation distinguait déjà le jeune avocat, que le barreau d'Arras venait d'admettre le 8 novembre 1781.
L'affaire dite du paratonnerre^ l'acheva.
Un sieur de Vissery de Bois- Valé avait, sur le toit de sa maison, fait placer un paratonnerre, alors fort peu à la mode depuis la découverte qu'en avait faite Franklin. Ce faisant il usait du droit féodal qui permettait au seigneur de placer une girouette sur sa maison. Mais la lance de fer ne rentrait pas dans la catégorie des girouetteset, d'autre part, n'attirait-elle
(1) Voir rbistoire des Mémoires de Fouché et des procès auxquels ils donnèrent lieu, dans notre volume Napoléon adultèrCf Paris, 1909, in-16 ; appendices, p. 272 et suiv.
pas la foudre ? Ces propos eurent vite fait de soulever Saint-Omer tout entier contre M. de Vissery. On le cita devant les officiers municipaux de la ville lesquels le condamnèrent à faire disparaître le paratonnerre dans les vingt-quatre heures. M. de Vissery, en mettant opposition au jugement, en appela, et les échevins le renvoyèrent au procureur. Nouvelle défaite pour Taccusé, et nouvel appel qui, le 3i mai 1788, fut plaidé par Robespierre. Une troisième ( 1 ) plaidoirie fut prononcée près d*un an plus tard ^ le 21 avril 1784, et le paratonnerre sortit vainqueur de la lutte. Il demeura sur la maison de M. de Bois- Valé. L'Artois entier en fut ému (2). Ce fut là une des grandes affaires du jeune avocat, le premier échelon de sa gloire provinciale- (3). L'affaire de
(1) La première le fut le 27 février 1782.
(2) On trouvera tous les détails de cette procédure dans la brochure publiée par Robespierre, Plaidoyers pour le sieur de Vgsserg de Bois-Valé appelant d'un Jugement des échevins de Saint-Omer, qui avait ordonné la destruction d'un par-à'ionnerre élevé sur sa maison, Paris, in-S, 100 pages. — Parlant de ces plaidoyers, Desessarts (et on sait la valeur historique de celui-ci) écrit : « Il fit un mémoire qui le perdit dans Topinion de ceux qui lui supposaient des talens, et qui Texposa aux railleries de ses ennemis. » Ces railleries ne vinrent que plus tard, mais le mémoire, à l'instant où Robespierre le publia, le révéla au public et lui acquit une renommée incontestable. Cf. La vie et les crimes de Robespierre et de ses principaux complices ; avec le détail des circonstances qui ont accompagné leur supplice ; par le citoyen Desessarts ; deuxième édition ; à Paris, chez l'auteur, rue et place du Théâtre Français ; de l'imprimerie de Delance, rue de la Harpe n<> 133, an V (1797« y. st.) in-8, p. 6. — Cet ouvrage forme le vol. XV, des Procès fameux Jugés avant et depuis la Révolution. Pour M. Lenôtre il est d*une autorité indiscutable, naturellement.
(3) Les Actes des Apôtres en rappelèrent le souvenir, quelques années plus tard : a Sa réputation en Artois a
François Deteuf, plaidée le i3 novembre 1788, contre le grand prieur de TAbbaye d'Anchin (1), moins, connue aujourd'hui, n'en fut pas moins éclatante pour Maximilien. Si on y ajoute sa plaidoirie dan» l'affaire Dupond (2), on aura à peu près l'ensemble des causes qu'il plaida victorieusement dans les> prétoires artésiens, souvent sans exiger de rétribution. Et c'est un ennemi, un détracteur de sa mémoire qui lui accorde ce témoignage (3) .
commencé parun mémoire foudroyant sur les paratonnerres. Dès ce moment les éclairs de son génie perçant de toutes parts, l'Artois vit en lui un nouveau Franklin ; mais devenu bientôt le rival de son maître, il ne tarda pas à Téclipser dans tous les genres de gloire. » Actes des Apôtres, n» 6, pp. 10, 13.
(1) Mémoires pour François Deteuf , demeurant au village de MarehienneSf contre les Grand Prieur et Religieux de f Abbaye tTAnchin, Arras, 178é, in-8, 21 pages. — M. Ernest Hamel, ouvr, cit., t. I, pp. 26, 27, avait travesti François Deteuf en Clémentine Deteuf, et conté le procès comme résultant d'une tentative de viol de Dom Brogniart, prieur de Saint- Sauveur d*Anchin, à l'égard de la dite Clémentine. Cette fable, que dément à lui seul le nom du plaignant, a été récemment rééditée par MM. Albert Savine et François BoufUfAND, dans une brochure : Le 9 thermidor, daprès les documents d Archives et les Mémoires, Paris, 1907, p. 38. Quelques-unes des incroyables erreurs dont fourmille ce volume ont été signalées par M. Charles Vellay dans un article des Annales Révolutionnaires, n^ 2, avril-juin 1908, pp. 366 et suiv. En outre, par MM. Savine et Bournand, la Clémentine Deteuf de M. Hamel était devenue Clémentine Deteuffe.
(2) Mémoire pour le sieur Louis-Marie-Hgacinthe Dupond^, détenu pendant douze ans dans une prison, en vertu d'une
ettre de cachet, interdit durant sa captivité, spolié par suite de vexations qui embrassent le cours de plus de vingt ans ; Arras, 1789, in-4, 93 pages.
(3) « Comme il faut être juste envers tout le monde, même envers Robespierre, on doit convenir que l'amour del'argent n'a jamais été le mobile de ses actions. Il était aa
Comment plaidait-il ? Dans ces défenses serrées^ à la logique emprisonnée dans des textes de lois et d'arrêts, apportait-il déjà cette éloquence glaciale et tranchante qui, à la tribune de la Convention, en faisait le glaive vivant d'une idée ?
C*est aux contemporains qu'il faut faire appel, mais parmi tant de témoignages combien sont conciliables entre eux? « Sa voix était agréable, un peu voix de tête, » dit Tacteur Fleury (i). Mais les Mémoires de Fleury, suspects à tant de titres, négligent de dire en quelles circonstances Tacteur put entendre le conventionnel. De môme pour Montjoye, qui déclare que Maximilien << ne put jamais se placer même à côté des avocats médiocres (2) ». Mais là les plaidoyers connus de Robespierre lui donnent un démenti singulièrement puissant. Un autre parle de « sa voix éteinte... quoiqu'il fût parvenu par une grande habitude de la tribune à parler avec facilité (3) ». Philarète Chasles est le plus indulgent, et reconnaît à l'Incorruptible « la parole cadencée ». Ses Mémoires le disent « avocat bel esprit ». Mais Chasles était né sous le Directoire. Alors ? Il semble bien qu'un article des Nouvelles politiques^ paru le i3 thermidor, trois jours après la chute de Robescontraire d'un désintéressement fort rare ; pendant plusieurs années, il donna des consultations gratuites, et ne voulut pas recevoir d'honoraires de ses clients, même quand il leur avait fait gagner leur procès, et cependant il n*avait aucun patrimoine... » Alissan de Cuazet, ouvr. cit.y t. III, p. 29.
(1) Mémoireê de Fleury, de la Comédie Française (17S9'19S2), nouv. édit. in-18, p. 246.
(2) MoNTJOTE, vol. cil., p. 27.
(3) Dictionnaire historique et biographique des hommes de la Bévoluiion, p. 412.
pierre, et attribué à l*ex-académicieu Suard (i), apporte mieux et plus. La voix de Robespierre y est Tobjet de deux remarques particulières : « Sa diction tantôt harmonieusement modulée, tantôt âpre, quelquefois et souvent triviale, éloit toujours cousue de lieux communs. » Ensuite : « Il savoit adoucir avec art sa voix naturellement aiguë et criarde, et donner de la grâce à son accent artésien. » C'est là, en somme, sous Tarlifice du blâme, la reconnaissance d'une puissance d'élocution savante, Téloge d'une diction devant laquelle on oublia bientôt de rire pour s'abandonner à la force et à la conviction des idées.
C'est comme avocat que, pour la première fois, nous allons voir Robespierre en présence des femmes. De ces relations Tamour est absent, sans doute, mais il s'y môle une sorte de galanterie polie et policée dont la révélation est précieuse. Les trois lettres que nous allons citer ci-après accompagnaient l'envoi de mémoires en faveur d'objets qui sont difficiles à retrouver, mais ce sont des mémoires certainement peu faits pour charmer des femmes, car nous voyons Robespierre s'excuser de les envoyer. Poète — car il est poète, nous allons le voir, — il préférerait leur adresser des vers, mais il est surtout avocat, et comme tel il a moins de chances d'être lu. Aussi voyez avec quelle galante habileté il s'y prend, et n'est-ce pas le cas de dire avec le Comique : a Tout cela sent la nation et toujours messieurs les
(1) Cette attribution est donnée par M. Albert Mathiez, en tète de la réédition de cet article dans le n* 1 des Annales réuolationnaireê, p. 27.
Français ont un ton de galanterie qui se répand partout (i)» ?
Cette première lettre est fameuse. Connue sous le nom de la lettre des serins^ elle fut adressée, selon toute vraisemblance, à Mlle Dehay, qui fut une des meilleures amies de Charlotte Robespierre. C'est le premier thème sur lequel il brodera par la suite les plus charmantes variations, — et ce sans se répéter.
Mademoiselle,
J'ai l'honneur de vous envoyer un mémoire dont l'objet est intéressant. On peut rendre aux Grâces mêmes de semblables hommages, lorsqu'à tous les agréments qui les accompagnent elles savent joindre le don de penser et de sentir, et qu'elles sont également dignes de pleurer l'infortune et de donner le bonheur.
A propos d'un objet si sérieux, Mademoiselle, me sera-t-il permis de parler de serins ? Sans doute, si ces serins sont intéressants ; et comment ne le seraientils pas, puisqu'ils viennent de vous ? Ils sont très jolis ; nous nous attendions qu'étant élevés par vous ils seraient encore les plus doux et les plus sociables de tous les serins. Quelle fut notre surprise lorsqu'on approchant de leur cage, nous les vîmes se précipiter contre les barreaux avec une impétuosité qui nous faisait craindre pour leurs jours ! Voilà le manège qu'ils recommencent toutes les fois qu'ils aperçoivent la main qui les nourrit. Quel plan d'éducation avez- vous adopté pour eux et d'où leur vient ce caractère sauvage ? Estce que les colombes que les Grâces élèvent pour le char de Vénus montrent ce naturel farouche ? Un
(1) Molière, le Sicilien ou Vamour peinirey scène XI.
Tisage comme le vôtre n'a-t-il pas dû familiariser aisément vos serÎDS avec les figures humaines ? Ou bien, «erait-ce qu'après Favoir vu, ils ne pourraient plus en supporter d'autres ? Expliquez-moi, je vous prie, ce phénomène. En attendant, nous les trouverons toujours aimables avec tous leurs défauts. Ma sœur me charge, en particulier, de vous témoigner sa reconnaissance pour la bonté que vous avez eue de lui faire ce présent, et tous les autres sentiments que vous lui avez inspirés.
Je suis avec respect. Mademoiselle, votre très humble et très obéissant serviteur.
De Robespierre.
Arras, le 22 jum 17S2.
P. S. — J'ai l'honneur de vous envoyer trois exemplaires, [du mémoire] et vous laisse le soin de faire le meilleur emploi possible de ceux que vous ne jugerez pas à propos de conserver (1).
C'est plus grave, dédaigneux, dirait-on, de ce badinage galant et mi-ironique de ses vingt-quatre ans, qu*il apparaît dans cette lettre demeurée inédite et
(1) Ayant cité celte letti^ dans les appendices de notre volume, les Femmes et la Terreur, pp. 296, 297, nous la fîmes précéder de cette note pour en expliquer les diverses publications : « Lewes, dans The Life of Maximilian Robespierre^ publia pour la première fois cette lettre, mais incomplètement (pp. 61, 62.) Dans le catalogue d'une vente d'autographes, qui eut lieu le 15 février 1852, elle reparut, mais tronquée une fois encore. Enfin, en 1856, le Cabinet historique, dans le tome II, pp. 47, 48, la donna pour la première fois complète. En 1856, M. Hamel la réédita dans son Histoire de Robespierre, t. I, p. 44, complétant ainsi Louis Blanc qui en avait publié des fragments, en 1847, dans son Histoire de la Révolution française, t. II, pp. 245, 246. »
adressée à une dame inconnue. C'est toujours le môme ton élégant, gourmé un peu :
Madame,
J'ai osé penser qu'un mémoire consacré à la défense des opprimés pourroit n'être pas un hommage indigne de vous ; et je me suis déterminé à vous présenter celui-ci.
L'intérêt que vous avez eu la bonté de prendre à l'affaire qui en est Tobjet suffiroit pour justifier cette démarche, si cette démarche avoit besoin d'apologie.
Au milieu des ennuis attachés à ce pénible ouvrage, vous m'êtes apparue, Madame, pendant quelques moments que je n'ai point oubliés, et votre présence a ranimé mon courage. Aujourd'hui que je Tai terminé, je cherche un dédommagement qui est dû à mes travaux, et je le trouve en vous l'offrant.
Lorsqu'on a défendu la cause des malheureux avec ce sentiment profond et douloureux qu'inspire l'idée de l'injustice qu'on est forcé de repousser, dans ce moment où l'on est encore incertain si on aura le bonheur de le sauver, il faut à la fois une consolation et une récompense. La plus douce, la plus glorieuse de toutes, est de pouvoir communiquer ces sentiments à une dame aimable et illustre dont l'âme noble est faite pour les partager : il est vrai que ce prix est bien magnifique, et je devrois peut-être moi-même m'accuser d'une excessive présomption, pour avoir osé l'ambitionner, mais non, Madame, vous le devez aux efforts que j'ai faits pour seconder vos sentiments généreux : eh ! à quel plus noble usage pourroit servir l'éclat de votre rang et de vos qualités aimables, qu'à encourager par des moyens si faciles le zèle qui se dévoue au soulagement de l'infortuné et de l'innocence.
Je suis avec respect, Madame, votre très humble et très obéissant serviteur,
De Robespierre.
Arras, le 21 décembre 1786 (1).
Enfin, voici une troisième lettre connue depuis peu, et adressée à la jeune femme, destinataire de la lettre des serins. Mais cette fois il s'agit d*un petit chien. Robespierre est maintenant un homme de trente ans, et si son badinage de 1788 n*a plus le môme ton que celui de 1782, il n'en conserve pas moins le souvenir et le léger et souriant reflet.
Mademoiselle,
Il est rare que Ton puisse présenter à une jolie femme un écrit de la nature de celui que je vous envoie. C'est ce qui m'a paru toujours ravaler les faiseurs de mémoires au dernier rang de la littérature, en supposant néanmoins que Ton puisse leur accorder une place quelconque dans la république des lettres. Malheureux I qui sont privés de la plus douce récompense qui puisse couronner leurs pénibles travaux. Grâces au ciel et à vous, je suis exempt de cette disgrâce commune ; je vous envoie des mémoires et vous les lisez ; je dois [cet avantage, [Mademoiselle, à la solidité de votre esprit autant qu'à l'indulgence avec laquelle vous voulez bien accueillir toutes mes productions. À ce titre, je me vois infiniment au-dessus de la plupart des laborieux écrivains qui courent la même
(1) Cette lettre nous a été fort amicalement communiquée par M. Charles Vellay, qui en possède une autographie.
carrière que moi, et je n*ai rien à envier aux poètes les plus agréables et même aux plus jolis faiseurs de romans. Car le comble du bonheur et de la gloire pour un écrivain, quel qu'il soit, c'est de plaire aux grâces, n'importe de quelle manière. C'est pourquoi, Mademoiselle, dès que mes mémoires commenceront à vous ennuyer, je vous prie de m'en avertir aussitôt, afin que je cesse d'en faire lorsque vous cesserez de les lire.
Le petit chien que vous élevez pour ma sœur estil aussi joli que le modèle que vous m'avez montré, quand je passai à6éthune?Quel qu'il soit, on l'accueillera toujours avec distinction et avec plaisir. On peut môme dire que,quelque laid qu'il puisse être, il sera toujours joli.
Un homme d'esprit n'est jamais laid, disait une iemme célèbre, je crois que c'était Mme de Sévigné. On pourrait dire sans doute de votre chien quelque chose d'honnête et de vrai, dans le même genre.
Quoi qu'il en soit, ma sœur me charge de vous dire de sa part tout ce que l'on peut imaginer de plus affectueux ; et je ne suis point fait pour lui céder en rien, quand il s'agit de vous rendre justice.
Je suis avec respect. Mademoiselle, votre très humble et très obéissant serviteur.
De Robespierre.
Arras, le 6 juin 1788 (1).
Entre les lignes de ces trois lettres il n'est point difficile de lire la sympathie attentive que portaient les femmes au jeune avocat. On les voit s'intéresser à ses travaux — et quels travaux I Ceux de la
(1) Collection de M. Georges Gain, conservateur du Musée Carnavalet. — Annales révolutionnaires ^ n« 1, pp. 108, 109.
LA JEUNESSE SENTIMENTALE ET AMOUREUSE é3
chicane de Fancien régime, de la procédure hostile et obscure par excellence, et elles Hsentses Mémoires I Quel intérêt y pouvaient-elles trouver, ces lectrices désintéressées, sinon le souvenir de l'agrément du jeune homme qui leur en fit l'hommage ? Comment appeler ce sentiment qui dépasse la sympathie et s'arrête à Tamour ? C'est plus que l'une et moins que l'autre. Est-ce lui qui se refuse ou elles qui reculent ? Nuance délicate qui condamne ce qu'on pourrait dire sur elle d'affirmatif .