Livre lll
Le Sardanapale de la Terreur
LES DÉVOTES DE l'iNXORRUPTIBLE
L'influence de Robespierre sur les femmes fut énorme. Jamais homme ne fut entouré de dévotes comme celui qui semblait avoir condamné Tamour, — du moins pour lui. Les jours où il parlait à la Convention, les tribunes étaient combles, et c'était l'élément féminin qui y dominait. Ainsi il en fut quand Maximilien répondit à la catilinaire de Louvet, ce Louvet qui s'était dressé contre lui pour crier : « Robespierre, je t'accuse I » Un orage d'applaudissements féminins salua la péroraison du discours de Maximilien, ce qui Gt dire, au sortir de la séance, à Rabaud Saint-Étienne :
— Quel homme que ce Robespierre avec toutes ses femmes I C'est un prêtre qui veut devenir Dieu(i).
(1) Leê Mit Bières de la Mère de Dieu dévoilés^ par Vilate, exjuré au tribunal révolutionnaire de Paris, détenu. A Paris, Tan III de la République Française, in-8, chap. XV, p. 311.
Dieu 1 Ce n'était point un mot jeté au hasard et Rabaud Saint-Étienne exprimait une idée alors générale, cette idée du Robespierre pape laïque et pontife qui, de nos jours, fausse encore le principe du 18 floréal qui reconnut, à Tinvitation de Tlncorruptible, l'existence de l'Être Suprême et de Timmortalité de l'Âme. Et la chose remontait plus haut encore, car Condorcet, deux ans plus tôt, disait déjà : « On se demande pourquoi tant de femmes à la suite de Robespierre, chez lui, à la tribune des Jacobins, aux Cordeliers, à la Convention ? C'est que la Révolution 7 fait secte, c'est un prêtre qui a ses dévotes, mais il est évident que toute sa puissance est en quenouille (i). » C'est un mot qui blessera l'Incorruptible et dont il se souviendra, quand il dira de Condorcet qu'il était jadis grand géomètre, au jugement des littérateurs et grand littérateur au dire des géomètres. Et il ajoutera: « Depuis conspirateur timide, méprisé de tous les partis, travaillant sans cesse à l'obscurcir parle perfide fatras de ses rapsodies mercenaires (2). » Mais Condorcet exagérait-il? Non, sans doute, puisque la même pensée inspire, en janvier 1798, deux mois plus tard, ce couplet du Chansonnier Patriotique y qui se chante sur l'air des Bourgeois de Chartres :
Suivi de ses dévêtes, Et de sa cour entouré, Le Dieu des sans-culottes Robespierre est entré :
(1) Chronique de Paris^ 9 novembre 1792.
(2) Rappori du 18 floréal an II, déjà cit., p. 17.
€ Je vous dénonce tous, cria l'orateur blême; Jésus, ce sont des intrigants, lis te prodiguent un encens Qui n'est dû qu*à moi-même I
Et ces femmes on les appelle ses « jupons gras ( i) ». Quelle sorte d'influence exerce-t-il sur elles? Est-ce ce « sentiment qu) était une dévotion plutôt qu'un amour (2) ? » C'est surtout, croyons-nous, un ascendant moral dû à la rigi- / dite de ses mœurs, de ses { .
principes, une attirance \ que lui mérite cette inflexibilité qui ne compose avec rien. A cet homme qui ne va à aucune femme, toutes les femmes viennent, parce
que, d abord, il y a là la marque de la contradiction étemelle de Tesprit féminin, ensuite parce que la doctrine de Robespierre, étendue à tous les opprimés — et les femmes ne se considèrent-elles pas comme en perpétuel esclavage? — donne satisfaction, ainsi qu'on Ta dit avec justesse, « à leur faiblesse, à leur besoin de protection (3) ». Il est un fait évident, c'est que cet « appréciateur de jolies femmes », comme l'appelle un peu puérilement
(1) Dictionnaire historique et biographique deê hommes delà Révolution ; déjà cit., p. 409.
(2 Décade philosophique ^ an II, t. H.
(3) Henri d^Alméras, les Romans de Vhistoire : les dévotes de Robespierre, Paris, s. d. in-18, p. 111.
M. Welschinger(i), reçoit peu delellres d'amour — il en reçoit cependaut, nous le verrons — et que sa correspondance féminineest surtout politique. Cestdonc bien qu'elles considèrent en lui Thomine d*uu principe, d*une idée, d'une politique. Et c'est tant mieux : car cette politique c'est la leur. Les lettres qu'on lui adresse en sont de curieuses manifestations.
Voici Olympe de Gouges. « Je te propose, lui ditelle, de prendre avec moi un bain dans la Seine, mais pour te laver entièrement des taches dont tu t'es couvert depuis le lo [août], nous nous attacherons des boulets de seize et de vingt-quatre à nos pieds, et nous nous précipiterons ensemble dans les flots (2). »
Incohérence ? Non, névrose politique, un peu plus exaspérée chez celle-ci que chez les autres, voilà tout.
Voyons maintenant quelques lettres de cette correspondance féminine de Robespierre. C'est à un double titre qu'elle est curieuse, d'abord parce qu'elle émane de dévotes, ensuite parce qu'elle est presque toujours, ainsi que nous l'avons dit, exclusivement politique. Celle que voici est anonyme :
Au citoyen Maximilien Robespierre^ représentant du peuple à Paris.
Permettez à une ancienne amie d'adresser à vousmême une faible et légère peinture des maux dont est
(1) H. Welsghingkr, vol. cit., p. 74.
(2) Réponse à la justification de Maximilien Hobespierre adressée à Jérôme Pétion, par Olympe de Gouges; pronostic sur Maximilien Robespierre par un animal amphibie [Paris], 8. 1. n. d. [1792], in-8, p. 9. La dernière partie de la brochure est signé Polyme^ anagramme d'Olympe.
accablée la patrie. Vous préconisez la vertu ; nous sommes depuis six mois persécutés, gouvernés par tous les vices ; tous les genres de séduction sont employés pour égarer les peuples, mépris pour les hommes vertueux ; outrages à la nature, à la justice, à la raison, à la divinité ; appât des richesses, soif du sang de ses frères. Si ma lettre vous parvient, je le regarderai comme une faveur du ciel. Nos maux sont bien grands, mais notre sort est dans vos mains ; toutes les âmes vertueuses vous réclament. Notre délivrance ou la mort, voilà le cri général (i).
Flagornerie, dira-t-on. Mais la lettre est anonyme! Que sert dans ce cas Téloge ? La seconde lettre est plus brève, mais le ton est le môme. Celle-ci est signée, soit, mais demande-t-elle une faveur ? Que fait-elle, sinon répéter ce que disent les autres lettres anonymes?
Digne représentant du peuple, quels travaux immenses, quelle marche rapide à Timmortalité I Thistoire ne peindra jamais assez parfaitement tant de vertus, de talents et de courage.
J*en rends grâce à FËtre Suprême, il a veillé sur tes jours (2).
S. Y, „ aînée.
Ce 6 prairial, Tan deuxième (3).
Mais ce sont là des témoignages obscurs. II en est d'autres, et tombés de plumes plus illustres qui, plus tard, se retournèrent contre le premier objet de leur admiration. Mme Roland, — comment le croire ?
(1) Papiers inédits trouvés chez Robespierre...; t. I, p. 264.
(2) La veille, Cécile Renault avait été arrêtée. (8) E.-B. Courtois, Rapport,.., pièce IV, p. 104,
— dès 1791, fut parmi ces dévotes dont le nombre, par la suite, ne fit que s'accroître.
Ici encore il ne s'agit, dans ses lettres, que de politique, mais n'empruntent-elles pas à leur signataire une autorité considérable ? Sur ce caractère ombrageux, passionné, Robespierre a exercé une influence rare, et c'est pourquoi ces missives ne doivent pas être négligées. Qui songerait à contester leur importance, surtout quand on considère les dates auxquelles elles furent écrites : la première trouve Robespierre alors qu'il n'est arrivé à Paris, inconnu de tous, que depuis deux ans ! Deux ans 1 Cela a suffi pour lui assurer une suprématie que Tan II verra arriver à son apogée. Et que lui écrit Manon?
Au clos de la PlAtrière, paroisse de Thézée, district de Villefranche, département du Rhône-et-Loire, 27 septembre 1791.
Au sein de cette capitale, foyer de tant de passion, où votre patriotisme vient de fournir une carrière aussi pénible qu'honorable, vous ne recevrez pas. Monsieur, sans quelque intérêt, une lettre datée du fond des déserts, écrite par une main libre, et que vous fait adresser ce sentiment d'estime et de plaisir qu'éprouvent les honnêtes gens à se communiquer.
Lors même que je n'aurais suivi le cours de la révolution et la marche du Corps législatif que dans les papiers publics, j'aurais distingué le petit nombre d'hommes courageux, toujours fidèles aux principes, et parmi ces hommes mêmes celui dont l'énergie n'a cessé d'opposer la plus grande résistance aux prétentions, aux manœuvres du despotisme et de l'intrigue ; j'aurais voué à ces élus l'attachement et la reconnaissance des amis de l'humanité pour ses généreux défenseurs. Mais ces sentiments acquièrent une nouvelle