LES ROSES DES RIVES DE LA SCARPE
« Je n*ai rien à envier aux poètes les plus agréables », écrit Maximilien à Mlle Dehay. A cette date il est membre, depuis trois ans, des Rosati.
Les Rosati, c'est à Arras, une société poétique, où, le verre de vin mousseux à la main, on célèbre en petits couplets la gloire de Chapelle, de La Fontaine et de Chaulieu (i). La rose est reine de ces réunions amicales qui se tiennent, aux bords de la Scarpe, sous un berceau de roses, dans le faubourg d'Avesne, en un lieu dit, Blagny. La cérémonie d'initiation est simple et charmante. « Vous cueillerez une rose, écrit-on à Tabbé Ménage, un futur récipiendaire,
(1) Arthur Dinaux, Les Sociétés badines^ bachiqua, liltéraires et chantantes ; leur histoire et leurs travaux ; ouvrage posthume revu et classé par M. Gustave Brunkt ; Paris, 1867, in-8, t. I, p. 169 et passim.
VOUS la respirerez trois fois, puis l'attacherez à votre boutonnière; vous viderez d'un trait un verre de vin rosé à la santé de tous les Rosati passés, présents et futurs ; ensuite, vous embrasserez, au nom de la Société, une des personnes que vous aimez le mieux ; vous serez alors un vrai Rosati (i). » La fondation de cetteaimable compagnie remontait au 12 juin 1778. Ce fut le i5 novembre 1785 que Robespierre y fut présenté par Saint-Harduin, le secrétaire perpétuel de TAcadémie d'Arras. Elle comprenait alors Télite de la société d'Arras, avocats, procureurs, militaires et abbés, tous réunis pour « prendre un honnête délassement, s'éclairer des rayons de la vraie philosophie, rire de l'ambition et de mille riens importants, faire revivre le ton simple et franc de nos anciens auteurs, en dépit de la préciosité et de la morgue de plusieurs célèbres du jour (2) ». C'étaient
(1) Archives du Nord, III* série, in-8, p. 97.
(2) Ibid. — Charles Reybauo qui, en 1830, publia en deux volumes à Bruxelles les Mémoires aulhentiques (apocryphes) de Maximilien de Robespierre, prélendait, à torl, que les Rosati avaient un but simplement politique : « Le culte des roses, fait-il dire à Robespierre, n'était que le but apparent de notre société ; nous avions autre chose à faire qu'à boire et chanter. Notre qualité de citoyens dont nous sentions tout le prix nous imposait des devoirs d'un tout autre genre. A des Jours fixes, nous nous réunissions pour discuter les plus importantes questions. D'abord des théories nous occupèrent ; les écrits des philosophes, surtout ceux de Rousseau, nous en présentaient un grand nombre qui prêtaient à de vastes développements. Puis nous recherchions les moyens d'action laissés aux mains des citoyens pour sortir d'un ordre de choses devenu intolérable et faire triompher le bon droit et la vérité. » Ouvr, cil., t. I, p. 224. Les Rosati, au contraire, se séparèrent en 1788, quand la politique commença k troubler leurs réunions poétiques et amicales.
ie peintre Bergai^e, Tavocat Charamond, Tabbé Roman, le comte de la Roque Rochemont, l'abbé Berthe, le professeur de théologie Daubigny, « qui se tenait aussi bien à table qu'en chaire (i) », le major de génie Champmorin, le capitaine chevalier Dumeny, Baillet de Vaugrenant, le poète Legay, le capitaine au corps royal du génie Carnot, l'avocat général au Conseil de l'Artois Foaciès de Ruzé, le musicien Pierre Cot, Dubois de Fosseux, ces quatre derniers chantés par Robespierre dans un couplet de son hymne à la Coupe :
Amis, de ce discours usé Concluons qu'il faut boire, Avec le bon ami Ruzé Qui n'aimerait à boire ?
A l'ami Carnot,
A Taimable Cot, A rinstant je veux boire I
A vous, cher Fosseux,
De ce vin mousseux
Je veux encore boire I
Robespierre fut reçu par le chancelier Le Gay, son confrère du barreau, qui lui adressa un discours qui nous est demeuré :
Monsieur,
Celui dont la plume énergique a combattu avec succès un préjugé qui associe, dans le siècle le plus éclairé, l'innocent à la punition du coupable, imprime sur le front du premier la tâche ineffaçable de l'infa-
(1) Jean Bernard, vol. cit., p. 39.
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I« Comité dÊ Salut puhiie dt ta Cùavenùon natioitt d PassmaàUe géniraU do la section de J^gJtSu' va^
'V^ÉK
Citoyens,
Avant qoc la levét fénéiale des oto^^M^ontre Urtyrapr& les traîtres coaEfôs ^ paiflè s'efleéhicr , Paris, par de uoufaMM céoiu, doit obtenir de nouveaux titres à U raconnoiSâiicc nationale , à l'adoÙPiSOB de TEuiope cmiite, en devenant un Ta/le atcLcr des ibodres de goon:*
Pans, 3ut a hxné pins d'une ftw h lUpubliqac , renferme dans fon fdn des rdpiK bitcains viioureux ^ n*héfiieroot ^ à nire hommage à leur natrie d'une induftrie qui peut être Enak i rariflocratie «ti n'a ccflS d'accumuler fur leurs tètes toutes les ralamitéf ft tous les fléaux. 11 ne tauc qu'avertir \ei iKmraies libres des befœns de kur pays , pour les voir fit pffddpîMf il'eovi, pour lui o£Erir leurs bras & leur courage.
La ftwim^nt de la libeité defirib Tame des citoyens labonfjx ; ils Tont toujouiv prlis à la farer autour de iâ Ihtue : hi:cz-Taus de>3 i^^ârvire <i«s mUurcs qu'exige Ton
CifiaMy ^ btnrer la Républiqve, le phu ioipérieax de tous,
cdus qni doit précédsr tims bs au»à«c*tO la nompte organilâtion des grands ateliers d'âmes à feo , ^ut doivcni ^oduii» looo liitils par jour : nous vous réitéront en oonCiquence, citoyens, TinvitauoitvraccdléKr le reccnrement àti citoyens qui travaillent les métaux i la focge , au marteau & à la lime , de de nous en remettra i< céfiJut fur les tableaux q|ttc nous vous avons ptécédenmient envoyés.
La câérité de cette bdilpcnrabld'meftire, eft on devoir qui vous efl impofé par le ftsment blenmel que vous avez prononcé de fauver la liberté ou de périr ; & il cft iimâe, làos dootc, de vous dianlontrer que la liberté en danger , ne pcta (ubfiller qf/étayée de baïonnettes. * I
Enfin il iant, pour que la gncfav do b tyrannie iînifle , que les plaoes'de Paria Ibieat couvcnes de forges ; que fes enclumes annoncent ntut de jour aux traîtres ,. aaar snaNcillaos , la 6n pcodiauie de lenr race exécrée ; de que les retcntiflcmens du ramtaaiix fiappent au l(Mn de terreur les agens de Pitt de de Cobourg , en attendant I« momani oà ceux<t & leurs (itttites Ceroot eaiteraunés par nos pliaianges ripubL»
Lcsmesnbres du comité de Salut pubLc , RoBtsnnaa, Tuoixot, QiaMas, Caiixot, Pauua, HiEAtnr.
Une adresse du Comité de Salut Public aux sections parisiennes.
{Exemplaire de la section Beaurepaire — Collection Hector Fleischmann)
mie, le frappe d'une espèce de mort civile en le condamnant à rinutilité (1), celui dont la voix s'est élevée, avec non moins d'éloquence contre une erreur de la législation qui prive d'une partie des droits communs à tous les citoyens, Tenfant malheureux auquel se cachent inhumainement un père et une mère également honteux de sa naissance ; celui qui^ dès ses premiers pas dans la carrière du barreau, a arrêté sur lui les regards de ses compatriotes, celui-là semble d'abord plutôt fait pour siéger dans les Académies que pour partager avec nous le banc de gazon où nous nous enivrons, la coupe de Bacchus en main, des parfums voluptueux de la rose, née du sang d*Adonis.
Les grands talents nous sont chers, surtout lorsque comme les vôtres. Monsieur, ils sont toujours dirigés vers un but utile ; nous suivions avec Tintérét le plus vif les graduations de leur développement. Mais s'ils ne sont accompagnés des qualités nécessaires pour briller parmi des convives aimables, s'ils sont le seul mérite d'un homme, une haie hérissée d'épines s'élève toujours entre lui et le berceau des Rosati.
Il est heureux pour nous, Monsieur, que la nature ait accordé aux hommes de génie, en dédommagement et des travaux auxquels elle les voue et des contradictions qu'elle leur attire, le don de produire des saillies, de tourner un couplet plaisant, le goût de rire, enfin ce qu'un Rosati du siècle d'Auguste a(ipelle desipere in loco. Grâce à cette double libéralité envers le même individu, vous voyez assis parmi nous, à côté
(1) En 1784, l'année précédente, Robespierre, par un mémoire qui fut couronné, avait répondu à la question suivante mise au concours par l'Académie de Metz : « Quelle eêl Vorigine de Vopinion qui étend sur tous les individus dune même famille une partie de la honte attachée aux peines infamantes que subit un coupable t Cette opinio est-elle plus nuisible qu'utile ? »
d'agréables chaDSODniers^ ud géomètre profond, mathématicien habile, qui sait encore prêter à la morale les charmes de Tart oratoire ; vous y voyez Téloquent interprète de Tesprit des lois, et nous vous y verrons bientôt vous-même. Une main qui n*a besoin que d*un pinceau pour créer des sœurs à la rose qu'elle tient va vous offrir ce gage de notre association ; notre Chapelle emplit déjà du vin rosé qu'il sait encore mieux chanter que boire la coupe qui vous est destinée dans nos banquets, et le baiser fraternel vous attend sur des lèvres qui, plus d'une fois, ont fait triompher la Vérité (i).
Après ce discours, qui montre 'éloquemment en quelle haute estime le jeune avocat était tenu par ses pairs, on lui remit un diplôme sur papier rose parfumé à la rose et orné d'un cachet représentant une rose* De galants petits vers s'y alignaient :
Vu qu'il existe un avocat.
Brillant de plus d'une manière.
Que l'on nomme de Robespierre ; Vu que d'un esprit délicat Il a donné preuve très claire ; Que très souvent il sait lâcher Mot sémillant, point satirique.
Quelquefois décemment caustique, Et qu'on ne saurait s'en fâcher ; Vu (la chose est facile à croire) Qu'il sait chanter, et rire, et boire ; Que parfois au sacré Vallon Dans son loisir il se promène, Et qu'au bonnet de l'Hélicon Il pourrait s'élever sans peine ; Nous, les uniques, Rosatis Depuis la naissance du monde ;
(1) J. A. Paris, vol. cit., pp. 178, 174, 176.
Nous, de gaieté les mieux lotis,
Et qui rions de qui nous fronde;
Nous, qui, Tesprit toujours joyeux.
Savons, dans une aimable orgie,
Ramener les siècles heureux
De la badine poésie;
A tous ceux qu'il appartiendra,
Français, Anglais et cœtera,
Dans Fun et dans Tautre hémisphère
Savoir faisons que, dans ce jour,
Assemblés contre l'ordinaire.
Et chacun vidant à son tour
Son godet, sa coupe ou son verre,
Avons, d'une unanime voix.
Elu le susdit pour confrère;
Et, dans le cours d'un certain mois,
A certain jour, à certaine heure,
Il devra quitter sa demeure
Et se rendre à notre bosquet.
Parmi nous il prendra séance;
11 aura sans peine audience
Pour y chanter joli couplet
Qu'applaudissons même .d'avance.
Il ne restait au récipiendaire qu'à payer le poétique tribut d'usage. Il s'en acquitta de fort bonne :grâce et, sur l'air de Résiste-moi belle Aspasie, alors fort à la mode, il chanta les trois couplets (i) de
La Rose
Remerciements à Messieurs de la Société des Rosati.
Je vois l'épine avec la rose
Dans les bouquets que vous m'offrez (6f«);
(1) Et non dtax^ comme récrit M. Albert Acremant dans vn charmant article sur les Rosati publié par le Censeur, ji« 23, 8 juin 1907.
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