‹ Robespierre et les femmes: d'après des documents nouveaux et des piècesChapitre 34 sur 49 · ÉMIUE DE SAINTE-AMARANTHE OU LE VOYAGE AU PAYS DU TENDRE · texte numérisé non relu

ÉMIUE DE SAINTE-AMARANTHE OU LE VOYAGE AU PAYS DU TENDRE

La journée des Chemises Rouges mena à Téchafaud deux femmes dont le nom demeure attaché à la légende d'un Robespierre débauché : Mmes de Sainte-Amaranthe, la mère et la fille. Non contents de faire guillotinerparrincorruptible, Cécile Renault, maîtresse dédaignée, les pamphlets thermidoriens lui firent exécuter une maîtresse dangereuse : Emilie de Sainte-Amaranthe. Cette journée du 129 prairial comprenait encore deux autres jeunes femmes : Tactrice Grandmaison (vingt-sept ans) et sa servante Nicole Bouchard (dix-huit ans). Il n'aurait guère coûté aux étrangleurs du 9 thermidor de les ajouter au sérail du Sardanapale artésien. Ils ne Tont point fait. Pudeur? Oubli? Ils ont légué cette tâche à quelque Lenôtre de Tavenir. Une fournée de

maîtresses de Robespierre ! Quel beau thème à variations pour le Temps ou les Lectures pour tous !

Mais alors que la liaison avec Cécile Renault a été délibérément écartée par les historiens les plus, acharnés à attaquer la mémoire de Maximilien, celle avec Emilie de Sainte-Amaranthe a été accueillie avec moins de circonspection. La légende est devenue monnaie courante. Opposer la brebis au tigre, la montrer immolée, égorgée, quel romancier, soucieux des émotions de son public provincial, y résisterait? Aussi ne s'en est-on pas fait faute.

Ce qu*était la famille Sainte-Amaranthe, quelles étaient ses équivoques ressources, nous l'avons dit déjà ailleurs (i). La mère avait domié, à la fille, un exemple de galanterie, où celle-ci ne tarda pas à régaler (2). Dans le salon-tripot qu'elles tenaient au Palais-Égalité se coudoyaient les amants et les dupes. On y voyait des aigrefins comme Chabot, venus pour le souper et les petits bénéfices; des amoureux, comme Hérault de Séchelles, uniquement préoccupés de ce « reste », qui relève du domaine badin. Hérault de Séchelles avait été l'amant de la mère. « C'est elle qui a su me conserver le pluslong-

(1) Cf. Leê Filles publiques sous la Terreur,..; déjà cit. Livre 1,11, pp. 241 et suiv.

(2) Parlant de la mère, Tilly écrit qu'elle était « plus jolie que belle et plus désirable que jolie, qu'elle avait des amants distingués, nommément feu M. le prince de Conti, qui s'était conduit fort noblement avec elle. •• Il ajoute : « J'en connais beaucoup d'autres qu'il serait aussi superflu que déplacé de nommer ici. » Souvenirs du comte Alexandre de Tilly, dans la Bibliothèque des Mémoires relatifs à Chisfoire de France pendant le dix-huitième siècle, avec avantpropos et notes par M. Fs. Barrière. Paris, 1862, in-18, t. XIV, p. 406.

temps, malgré mes défauts », dit-il (i). De fait, ce V longtemps » fut d*assez courte durée.

Dans son salon on avait vu, avant la révolution de mai, les Girondins; après, ce furent les Dantonistes. Monté, le 1 1 germinal, à la tribune de la Convention pour dénoncer la conjuration de Danton, Saint-Justs*écrie:

«Dans ce temps (1793) Danton dîna souvent rue Grange-Batelière , avec des Anglais; ildtnaitavecGuzman, espagnol, trois fois par semaine, et avec rinfâme Sainte- Amaranthe, le fils de Sartine et Lacroix. C'est là que se sont faits quelques-uns des repas à cent écus par tête (2) ». On a cherché le

(1) G... DE MoRENGY, Iliyrine ou recueil de t inexpérience; Paris, chez l'auteur, rue Neuve-Saint-Roch, n* 111 ; Rainville ; Mlle Durand ; Favre ; tous les marchands de nouveautés ; an Vll-an VIII ; in-8, t. III, p. 280. — Cette Morency, de son vrai nom Suzanne Giroust, fut une des maltresses d*Hérault de Séchelles.

(2) Rapport fait à la Convention nationale au nom de ses

^c^/z^^/^//è^t>^h/^^:/èr^

motif du renvoi de la famille de Sainle-Amaranlhe devant le Tribunal révolutionnaire. Ce motif, Saint- Just vient de le donner. On ne pouvait s'y tromper. Ce salon, infâme coupe-gorge, dira Fouquier-Tinville (i), était le rendez-vous des agioteurs et des tripoteurs. Ony trafiquait de la Révolution. Un ami de de Sainte-Amaranthe, Tacteur Fleury, confesse même que ces dames y donnaient asile à des prêtres réfractaires. C'était un délit contre les lois révolutionnaires. Mais il y eut certainement autre chose encore: les intérêts de Mme de Sainte-Amaranthe dans la Compagniedes Indes. Dans cette affaire d'escroquerie on connaît le rôle de Chabot : or Chabot était un des familiers du tripot. En fallait-il plus pour autoriser la suspicion ?

Apparemment que tout cela parut trop simple aux historiens d'après Thermidor. Il leur fallait trouver mieux. Et ils trouvèrent. Quoi ? Robespierre amoureux d'Emilie.

A vrai dire la trouvaille, pour être ingénieuse, n'en était pas moins piètre.

comités de Sûreté générale et de Salut public^ êur conjuration ourdie depuis plusieurs années^ par les factions criminettes^ pour absorber la Révolution française dans un changemenl de dynastie, et contre Fabre ÎTEglantine, Danton^ Pfiilippeaux, Lacroix et Camille Desmoulins, prévenus de complicité dans ces factions, et d'autres délits personnels contre la liberté, par Sainl-Just, imprimé par ordre de la Convention nationale ;■ séance du II germinal; à Paris, de rimprimerie nationale, Tan II de la République Française ; in-8. ~ On trouvera ce discours réédité dans les Œuvres complètes de Saint-Jast, avec une introduction et des notes par Charles Vellay. Paris, 1908, in-18, t. II, pp. 305 et suiv.

(1) Réquisitoire du 29 prairial. — Archives nationales ; série W, carton 889, dossier 904, II, pièce 67.

Montrer Robespierre, si soucieux de la dignité morale de sa vie, si volontairement à Técart de toutes distractions publiques, si volontiers casanier, le montrer dans ce salon mal famé, fréquenté pat des escrocs, des joueurs, des galantins, c'était manquer à la vraisemblance la plus élémentaire. Courageusement et naïvement on y manqua.

Au dire de Fleury, un certain Trial, comédien (et on sait le mépris de Robespierre pour cette profession), aurait introduit Tlncorruptible dans ce milieu louche. Aussitôt Robespierre était tombé amoureux d*Émilie* « Il se dépouilla de sa solennité d'emprunt et de ses airs redoutables, c'est-à-dire qu'il y aima, non en vrai Robespierre, mais en vrai Céladon. » Dès lors Fleury emmène ce Céladon inattendu au Pays du Tendre. Il le montre s'humiliant, froissant la robe, ramassant l'éventail, baisant le bout des gants, glissant le billet doux. « Il parcourut la carte du Tendre, et visita le village des Petits-Soins avec une exactitude et un zèle à la Scudéry ; il essaya chevaleresquement d'éconduire ses rivaux et de tromper le mari. Que l'on imagine cela : Robespierre essayant de faire un Sganarelle (i) I » Cela, Fleury seul pouvait l'imaginer, et d'autant mieux qu'il semblait ignorer que la '< suave Emilie » n'avait pas attendu Robespierre, pour ranger son mari, dans cette catégorie de personnages qu'une liste satirique du temps appelle « les plus nombreux du royaume ».

Naturellement — et comme Fleury lui rend ici, bien involontairement d'ailleurs, justice l — Mme de Sainte-Amaranthe songea à tirer parti de cette pas- Ci) Fleury, vol. cit., pp. 246, 247.

sion. Elle se « voyait perdue avec sa famille », dit Fleury. Pourquoi ? C'est donc qu'elle avait quelque chose à se reprocher? Si elle était perdue, ce n'était donc point par Robespierre, puisqu'elle Pavait admis dans son intimité ? Mais ici on touche à l'incohérence de la fable de Fleury. Y insister nous priverait de l'intérêt de nouvelles citations. Et ce serait grand dommage, car voici comment le comédien prétend expliquer la catastrophe où sombrèrent les dames de Sainte-Amaranthe. Le morceau est d'importance, mais de quelle saveur !

Après la première poussée des feuilles, après les premiers lilas comme on dit à Paris, la sensualité du nouveau sybarite fut vivement excitée. Il était, on Ta vu, grand amateur de roses, de guirlandes et de parfums; il voulut aller savourer Tair pur des champs, se couronner de fleurs sous de frais berceaux, tendre sa coupe à celle qui le charmait, la remplir et la vider avec elle, espérant que cette ivresse partagée en amènerait une d'une autre espèce, qui lui semblait fort re* tardataire d'après un mot d'alors.

C'était à Maisons, à quelques lieues de Paris; là, Robespierre avait arrangé sa victoire et disposé ses spectateurs. Il but, il devint tendre ; il but encore, et dès lors son rêve se divisa en deux parts; il divagua d'amour, mais il parla de la haute position dont il voulait atteindre le faîte ; il but trop, sa tête froide s'échaufTa, sa langue parla de l'abondance de ses pensées; il oublia l'amour pour être tout à ses projets ambitieux, enfin il dit ses secrets et le secret des adeptes.

Ce secret, Fleury si bien informé, le garde jalousement pour lui, ce en quoi il a tort. Il pouvait en accabler le Tigre : il s'y refuse. Généreux Fleury l

Mais ceci n^est que le prologue d'une tragédie en trois actes. Voici le second :

Le lendemain un homme, un homme que je ne saurais nommer, un homme dont le repentir a été jusqu'au suicide, un de ceux que Robespierre avait le plus fortement touché de sa baguette à la Mesmer (i), un malheureux que j*ai vu pleurant des larmes de sang, frappant la terre de son front avec des cris à me déchirer Tâme, un ami qui me trouva plus encore à Theure de son remords qu'à Theure de ses joies et de ses succès, et qui put à peine porter deux années de plus le poids de ce qu'il nommait son crime (S), que je nommerai, moi, en considérant tant d'expiation et mille preuves d'honneur données avant ces temps funestes et données après qu'ils furent passés, que je

(1) Toutes ces périphrases de Fleury désignent simplement le comédien Trial que la réaction thermidorienne fit passer pour Robespierriste, alors qu*au contraire, il 8*était, dans les événements de Thermidor, montré un des plus actifs ennemis de rincorruptible. A ce propos, M. Stéfane-Pol fait fort justement remarquer : « Il est à noter que Trial fut nommé le 11 thermidor, par le Comité de Salut public, pour recevoir les actes civils de la Conunune de Paris, et que les actes de décès des 105 victimes de la journée du 9, actes qui n*ont été rédigés que dix-sept jours après l'exécution, sont tous revêtus de la signature de ce personnage, prenant le titre d*offlcier municipal. On doit en conclure que, loin d'avoir été l'ami de Robespierre, il était plutôt lié avec ses antagonistes, puisque ceux-ci l'admirent au nombre des membres de la Commune régénérée. » Cf. Notes de police,.., déjà cit., pp. 61, 62.

(2) Quel crime ? Impossible de le deviner d'après le récit de Fleury. « Trial est tout à fait innocent du rôle de traître de mélodrame qu'on lui prête, dit M. Henri d'Alméras. Il se confinait dans le comique et il n'avait rien d'un criminel. » Henri d'Alméras, les Romans de VHistoire : Emilie de Sainte- Amaranthe. Paris, 1904, in-18, p. 171. — Le Journa/ des Thidtrès annonce, le 23 pluviôse an III, la mort de Trial, comme survenue le 17 pluviôse (6 février 1796) précédent.

nommerai, dis-je, du transport, de l'égarement, de la fascination, de la folie si Ton veut, cet homme auprès duquel un prêtre aurait employé l'exorcisme et le médecin les douches, et qui se punit, lui, avec l'opium, vint le lendemain de cette fête trouver Robespierre.

Et voici la grande scène :

Le tribun était fort sombre, il savait à quels excès il s'était porté, et chez lui la sobriété aurait été un calcul si elle n'avait été une vertu de tempérament. Il était donc sombre, parce qu'il était mécontent de sa santé et honteux de sa faiblesse.

— Qu'as-tu fait, Robespierre? qu'as-tu fait? dit celui qui Fabordait et sans autre préambule. — Quoi ! quoi I... De quoi s'agit-il?... La patrie est-elle en danger? — Elle est perdue ! et son homme le plus éminent est perdu avec elle !

Robespierre se sentait nommé dans l'épithète : il se leva.

— Explique-toi, dit-il, tu me fais de la fantasmagorie. — Plût au ciel que c'en fûtl — Enfin? — Hier... hier soir I... — Eh bien !... — Hier soir, tu as été des nôtres, tu nous a fait raison 1 — Raison... Raison!... — Allons! j'ai perdu la mienne, veux-tu dire?

En disant cela, Robespierre se couvrit le visage de ses mains ; son corps ordinairement jeté d'aplomb (1), se courba; ce mouvement de contraction nerveuse qu'il déguisait assez bien et qui d'ordinaire se faisait sentir dans ses épaules et dans son corps, l'agita comme une fièvre violente ; il avait un vague souvenir de la veille, il était torturé. L'autre, craignant une at-

(1) On voit que le rédacteur des Mémoires de Fieury a lu l'article de Suard dans les Nouvelles PolUiques, et qu'il s^it 8*en souvenir.

taque de nerfs, cessa un instant, mais Robespierre se dégageant, pour ainsi dire, de lui-même, fut prendre le survenant aux deux revers de l'habit, et là, cramponné comme un malade qui interroge son médecin^ espérant un démenti, ou même intercédant une contrevérité :

— Eh bien ? dit-il. — Eh bien ! répondit brusquement l'autre ainsi collé à Robespierre, et mesurant pour la première fois la taille de son idole ; eh bien, tu as révélé ton secret. — J'ai dit?... — Plusieurs noms.

— Plusieurs noms ? répéta le tribun toujours accroché et ne donnant à ses paroles que l'intonation d'un écho. — Le nom de ceux dont tu voulais faire justice.

— J'ai nommé?... — Ceux qui balancent ta puissance, riposta vivement l'autre pour le secouer ; et comme il n'en obtenait pas le mouvement qu'il espérait, il ajouta avec un air de pitié : •— Et devant des femmes I — Ces femmes m'aiment ! — Elles parleront I — Elles m'aiment I — Va donc jeter ce mot aux Jacobins pour te justifier I

Ne voilà-t-il pas un fier langage ? Aussi Robespierre n'y résiste-t-il pas, et l'audacieux Trial, le prenant à bras le corps, « le détachait assez brutalement des revers de son habit, et le poussait, préoccupé, sur un fauteuil où il resta (i)».

Deux jours après, la famille de Sainte-Amaranthe était arrêtée. Personne ne doute que Tordre vient de Robespierre (2). Voilà comment cet homme traitait ses afTaires de cœur.

(1) Fleury, voL cil., pp. 248, 249, 260, 251.

(2) On en trouve même Tassurance dans des ouvrages d'historiens sérieux, tel M. Seligman qui écrit sans plus : « Sa maison [de Mme de Sainte-Amaranthe] donna de l'ombrage à Robespierre. Il fit comprendre les dames de Sainte- Amaranthe dans les poursuites dirigées contre Cécile Re-

Le fils du conventionnel Le Bas a, plus tard, crut nécessaire de démentir ce conte : « M. Duplay, écrit-il, mon oncle, dont le témoignage ne saurait être récusé, m*a donné Tassurance formelle que Robespierre n'avait jamais eu aucune relation avec celte femme qu'il regardait comme une intrigante, de mœurs ^lus que suspectes. Il ajoutait que Trial, qui Taurait conduit chez elle, n'était point, comme on Ta dit, un des familiers de Robespierre; ma mère (femme de Le Bas, fille de Duplay, le menuisier) atteste, de son côté, qu'elle ne Ta jamais vu dans la maison paternelle (i). »

N'était-ce pas faire à Fleury, et à ses continuateurs, un honneur superflu ?

Les faits eux-mêmes se chargent d'apporter la vérité dans cette cause. Impossible d'y voir comment Robespierre put y avoir la moindre part. Les dames de Sainte-Amaranthe furent renvoyées devant le Tribunal révolutionnaire par un décret de la Convention. Ce décret, nous l'avons déjà vu pour Cécile Renault, fut rendu sur la proposition d'Élie Lacoste, membre du Comité de Sûreté générale. L'antagonisme créé, en prairial, par l'affaire de la Mère de Dieu, entre Robespierre et ce Comité, dit assez qu'il demeura étranger à la rédaction du rapport sur la Conjuration de TÉtranger. En outre, il était absent à cette époque du Comité de Salut public,

nault... » Cf. Edmond Seligman, Mme de Kolly ; ane conspiraiion politique et financière. Paris, s. d. in-18, p. 152. — La même thèse, si lamentablement indigente, est soutenue dans un roman : les Dames de Sainte-Amaranthe, par M. Lefebtrs Saint-Ogan ; la Nouvelle Revue, 1904.

(1) Stépane Pol, Notes de police,.,; déjà cit., p. 61.

flQ «M

éloigné des affaires, tout entier déjà à la rédaction du grand discours du 8 thermidor. S'embarrasset-on pour si peu ? Souscrire à la vérité de ces faits, n'est-ce pas condamner le roman ? Et pour Tamour du roman, et Tintérôt des lecteurs, on lui donne la préférence. Mais pourquoi, ne pas s'en tenir alors à la Chevalerie et à la Table ronde ?

CHOIX ENTRE l'ÉROS LIBERTIN ET l'ÉROS CONJUGAL

Déchargée des racontars thermidoriens, la personnalité de Robespierre apparaît peu à peu comme une exception. Exception par Tunité de sa vie; exception par les mœurs et la morale. Auquel des personnages de 93 et de 94 le comparer ? Et ceux-là, faut-il les mesurer à Taune de MM. de Concourt, lesquels déclarent péremptoirement que si les hommes de la Révolution « n'apparaissent pas vierges, ils marchent célibataires (1) » ?

Encore convient-il de voir ce qu'est ce célibat. Celui de Barère, par exemple, s'entoure des- plus aimables distractions. C'est Vilate qui nous dit qu'il

(1) E. et J. DE Concourt, Histoire de la Sociélé Françaiet pendant la Révolution, nouv. édit. in-18, p. 373.

avait à Clichy une maison de plaisance où on organisait « les scènes nocturnes des jardins de Versailles et du Petit Trianon(i) ».

Au môme témoignage, on y aurait vu participerVadier,ceVadier qui déclarait, le 24 nivôse an II, à Danton, quil ne connaissait « point de patriotisme sans vertu ni probité». Probe, il le fut incontestablement; quant à la vertu : « le vieux Vadier se mêlait aussi des jeux perfides de Tamour (2) ».

Maisenfm,Vilate est un témoin taré. Moins récusables sont ceux qui s'élèvent

(1) ViLATE, Causes secrètes de la Révolu! ion du 9 au 10 thermidor...] déjà cit., p. 18.

(2) Ibid., p. 18.

contre Barras, Fréron, TalHen, et quelques autres. L'usage que font ceux-ci, dans les départements, de leur puissance proconsulaire, on le sait. Le prix qu'ils mettent à leurs bonnes grâces, les belles filles de Marseille, de Toulon, de Bordeaux, en peuvent répondre. Ce sont les jouisseurs terroristes, ceux qui mettent de la grâce à la proscription, de Télégance au couteau, et achèvent de déshonorer la Terreur. Exceptions pourtant, au même titre que Bourdon (de rOise) et Courtois, par exemple, qui arrivent toujours ivres aux séances du Comité, le soir(i).

« Quelque corrompues que soient les mœurs dans un État, écrivait un petit auteur aimablement badin de 1793, on remarque toujours quelqu'un qui se sauve de la contagion du vice et s'attache inséparablement à la vertu (2). » Ce n'est point qu'à Robespierre que cela s'applique. Ce quelqu'un est légion parmi les conventionnels, si le mot vertu n'est point étranger au respect et à l'amour du foyer. A l'histoire ils se haussent dans la violence hagarde, dans l'héroïsme civique où ils se drapent, emportés fiévreux, tumultueux, théâtraux. Mais derrière ces grands masques tourmentés il y a des visages plus souriants. Ces hommes descendus de la tribune où ils ont voué les despotes de l'Europe à l'exécration vigoureuse de la Patrie, descendus de la barre où ils ont tonné, on les retrouve dans l'ombre de leur lampe familière, des enfants à cheval sur le genou, des femmes inclinées vers leurs hautes statures ployées.

(1) M. A. Baudot, voL cit., p. 121.

(2) Éloge de quelque chose, suivi de V éloge de rien ; à Paris, chez Claude Mercier, imprimeur-libraire et homme de lettres, rue du Coq-Saint-Honoré, 8, p. 120 ; 1793, iii-32, p. 8.

« Il y a un coin dldylle dans tous ces ménages de la Terreur, même chez ceux qui la font (i). » Tel Danton. Tel Billaud-Varenne, qui, avec l'allemande Angélique Doye, forme « un gentil petit ménage, très heureux, très uni (2) ». Tel encore Fouché, marié le 16 septembre 1792, à la fille d'un procureur au provincial de Nantes, Jeanne Coignaud (3), qu'il déclare « le modèle de son sexe ». Et c'est de cet atroce Fouché qu'on dira que « nul n'est meilleur père et ne fut meilleur époux (4) ». Ainsi de tous. N'est-il pas demeuré un modèle de grâce tendre et vive, le ménage Desmoulins ? Qui de plus fidèle obstinément à l'amour conjugal qu'Elisabeth Duplay, la veuve de Le Bas ? Et Lebon, ce Lebon dont la tête chut aux applaudissements de la réaction, n'est-il pas un mari, qui, après avoir d'abord épousé sa cousine Elisabeth Régniez, parce que « la nature parlait à son cœur (5) » est devenu le plus ardent, le plus passionné des amoureux? Ces maris, ces époux, ces pères, sont-ils nés tigres ?

(1) M. DE Lescure, les Femmes et la Révolulion, élude d'histoire et de mœurs ; le Correspondant^ 10 décembre 1889, p. 884.

(2) Paul Mimande, le Centenaire de la déportation à la Guyane ; le Correspondant , 25 juillet 1896, p. 238.

(3) P.-J. pROUDHON, Commentaires sur les Mémoires de Fouché y suivis du parallèle entre Napoléon et Wellington y manuscrits inédits publiés par Clément Rochel. Paris, 1900, in-8, p. XL, intr,

(4) M. de J. [Jullian], Souvenirs de ma vie depuis 1774 jusqu'en 1814. Paris et Londres, 1815, in-8, p. 32.

(5) Lettre autographe à sa tante. Arras, 26 octobre 1792, 2 p. et demi in-4. — - Catalogue de la précieuse collection de lettres autographes ayant appartenu à M. Victorien Sardou, membre de r Académie Française^ dont la vente aura lieu à Paris le lundi 24 mai 1909... Paris, Noôl Charavay, 1909, in-8, n* 81.

Mais de ces deux partis, Robespierre doit choisir. Il lui faut incliner vers TÉros libertin des Barras, ou vers rËros conjugal des Desmoulins. Ce pour quoi il s'est prononcé, on le sait. Volontairement îl s'est retranché de la communion du plaisir, de la participation à la volupté. Est-ce qu'il s'estime trop haut pour condescendre à ce qui relève de la joie humaine? Non, sans doute, mais il juge que son œuvre ne s'accommode pas de cette tolérance. Il ne croit pas digne et possible de la mener de front avec le plaisir. Son tort est d'avoir cru cet idéal compatible avec son époque. « Robespierre, s'il était de bonne foi, n'étant bon qu'à vivre dans la Thébaïde (i). » Ainsi Baudot le juge. De fait, quand vit-on la possibilité d'une alliance entre la vertu, la morale et la politique ? « Tu n'as pas volé d'argent, lui fait dire par Danton un dramaturge allemand ; tu n'as pas fait de dettes; tu n'as pas couché avec des femmes; tu as toujours un habit décent et tu ne t'es jamais grisé. Robespierre, tu es insupportablement honnête (2). » Pas de mot plus juste.

Par avance Rœderer l'expliquait, à sa manière, du moins, disant qu'on crut « Danton humain parce qu'il aimait le plaisir et Robespierre vertueux parce qu'il ne l'aimait pas ». Mais c'est là entrer dans la vaine subtilité du paradoxe. Parce que l'histoire n'avait point encore offert d'exemple aussi haut de moralité, on se refusa à l'admettre et on le nia. Vertu I mot inattendu des temps de révolution I Chacun en

(1) M. A. Baudot, vol. e//., p. 241.

(2) Georges Bughner, la Morl de Danton, 1836. — Traduit et cité par Louise Lévi, Robespierre dam le Ihéâtre allemand; Annales Révolutionnaires , janvier-mars 1908.

attestait son amour et son respect. Seul il la prouvait. C'est le malheur des précurseurs que d'être méconnus.

Mais cette « vertu », prise par lui au sérieux, ainsi que le dit Hegel, et érigée en principe directeur de sa politique, que signifie-t-elle pour Robespierre 7 Est-ce pour lui le fait de s'élever contre la licence des écrits (i), contre la démoralisation publique (2), contre ce qui déshonore la Révolution aux yeux de l'étranger? C'est tout cela, et mieux et plus encore. Dans son discours du 18 pluviôse, il en donne une définition, qui, ainsi qu'on l'a fait remarquer fort justement, est celle de Montesquieu lui-môme : « Celte vertu qui n'est autre chose que l'amour de la patrie et de ses lois (3). » Et cela n'est-ce pas, suivant Rousseau» cette vertu qui « n'est que la collection des volontés les plus générales (4) » ? Dans ce même discours du 18 pluviôse, il dit : Dans le système de la Révolution française, ce qui est immoral est impolitique, ce qui est corrupteur est contre-révolutionnaire ».

(1) Œuvres complétée de M, le vicomte de Chateaubriand^ membre de V Académie française ; mélanges politiques^ opinion sur le projet de loi relatif à la police de la presse. Paris, MDCCCXXXVI, in-4, t. V, p. 240.

(2) « Robespierre s'est scandalisé aux mœurs du palais cidevant royal. La vertu lui devient parfois comme une obsession, n L. AuGÉ DE Lasscs, la Vie au Palais-Royal, Paris, 1904, in-8, p. 96.

(3) Charles Vellat, Discours et rapports de Robespierre..,; déjà cit., intr., p. xvi.

(4) J.-L. WiNOEXBERGBR, Essoi sur le système de politique étrangère de J.-J. Rousseau ; la République confédéral ive des Petits Etats, Paris, 1900, p. 281. — Cité par Charles Vbllay, toc. cit., p. XT.

" Le 18 floréal il dira encore : « Tout ce qui regretlait Tancien régime s'est appliqué dès le commencement de la Révolution à arrêter les progrès de la morale publique. » Et le 7 prairial : « Ils ont essayé de dépraver la morale publique et d'éteindre les sentiments généreux dont se compose Tamour de la liberté et de la patrie, en bannissant de la république le bon sens, la vertu et Ja Divinité. » On comprend donc que ce n'est pas dans son sens étroit qu'il prend le mot de vertu et de morale. On le voit bien, dans tous ses discours où il revient, leit-moiiv qui est le cri déchirant du discours de 8 thermidor : « Il s'agit de sauver la morale publique » ; le sanglot désespéré de sa conscience étouflée, le lendemain même de ce jour : « La République est perdue, si les brigands triomphent I » Les brigands, ce sont les hommes sans mœurs, contre lesquels il s'élève, ceux qui, dans le discours de la fête de l'Être suprême, ont senti gronder la menace : « Demain, nous combattrons encore les vices ! »

Avocat à Arras, il a déjà rêvé de « conduire les hommes au bonheur parla vertu (1) », c'est-à-dire par cette honnêteté que, dans son Adresse aux FrançaiSy en 1791, il veut laisser à la postérité avec un nom sans tache et « un exemple que les honnêtes gens puissent imiter ». C'est encore le même principe qui lui a fait dire, le 18 floréal : « Asseyez- vous donc tranquillement sur les bases immuables de la justice et ravivez la morale publique, » et répéter, le 8 thermidor : « J'ai pensé qu'elle [la République] ne pou-

(1) Mémoire pour le sieur Louie-Marie-Hyacinthe Dupond, eonire le sieur Térouanne. Arras, 1789, in-4, p. 8.

iJi

Vf

^iiil'i

vait s'asseoir que sur les bases éteraelles de la morale. » Le penser, ce fut là son tort et sa faiblesse. Quoil imaginer la République des Talliens et des Barras, digne de <x la vertu publique », de « la bonté des mœurs », quelle plus cruelle illusion!

C*est de cela qu'il fut dupe, de cette possibilité d'une ère de propreté morale. S'il rêva de Sparte et de Lacédémone, ce ne fut que sur ce point particulier. De là vient qu'il est la victime d'une méprise posthume. Sa chasteté, sa sobriété personnelle, quand donc a-t-il prétendu l'imposer à la Patrie ? Il ne s'est point donné ce ridicule, sachant ce qu'il convient de laisser à la nature humaine, conscient dlmpossibilités qui, au surplus, n'ont rien à voir avec la politique.

Mais cette impossibilité, qui n'existe pas pour la vie publique, n'existe point de même pour la conscience nationale. Est-il possible de demander à un peuple de sacriHer à un idéal de probité civique? Oui, sans doute. On ne peut être coupable que d'avoir foi dans sa réalisation pratique.

L'austérité de la vie privée de Robespierre crée le malentendu, toujours persistant, de sa vie politique. Nous avons rapporté la réflexion de Baudot parlant de la Thébaïde. On s'imagine que son rêve fut de transformer la France en désert cénobitique. C*est le juger sur le privé d'une vie dont il n'est pas comptable à l'histoire, mais qui relève d'elle dans l'ordre d'un jugement moral. Où il livre sa pensée, c'est dans ses discours. Pourquoi faut-il qu'on les travestisse, qu'on en dénature les principes ? De là vient qu'un Montjoye, par exemple, le dit « ce farouche ennemi de toute vertu ». On oublie que

LE SARDANAPALE DE LA TERRElîR 815

c'est au nom ménie de cette vertu que s'exerce l'influence de Robespierre. « Je m'adresse à loi, Robespierre, avec cette confiance que la vertu m'a toujours inspirée », lui dit Chabot dans sa lettre du 27 frimaire an II. C'est là ce que répèlent tous ceux qui s'adressent à l'Incorruptible. Sont-ils donc tous dupes ou tous également intéressés? Ce que nous avons dit ici et montré de cette influence sur les femmes, en répond. Et combien plus éloquemraent encore, cette attraction n'opère-t-elle pas dans le domaine politique ? Nous n'en avons envisagé qu'un aspect particulier, et l'indication qu'il donne est assez éloquente pour nous dispenser de l'étendre.

Mais cette vertu, on Ta vu, Rœderer l'attribue au mépris de Maximilien pour le plaisir; il en fait une hypocrisie, une ruse de politique. Pour soutenir cette thèse qui, au surplus, est celle de la plupart des thermidoriens, il faudrait faire abstraction de la jeunesse sentimentale et amoureuse de l'avocat d'Arras. Il faudrait supprimer ces lettres aux inconnues de son adolescence, supprimer aussi les témoignages de Charlotte, biffer d'un trait de plume la contribution apportée par la veuve Le Bas à l'éclaircissement de ce coin demeuré dédaigné dans la vie du Jacobin. Il a aimé le plaisir, sans doute, mais non point ce plaisir grossier et vulgaire qui est celui des jeunesses peu dignes d'elles-mêmes. Lui, homme de robe, respectueux de sa dignité, a mis une réserve polie dans ses distractions et ses tendresses. Le ton de ses lettre en atteste. Il a gardé ce qu'il n'a jamais abdiqué : la politesse. Le débraillé n'a point été jugé nécessaire par lui au triomphe de ses idées politiques. C'est pourquoi on Ta accusé de

viser à la tyrannie, comme si la dignité et la politesse en étaient nécessairement le chemin. II a vécu dans une maison de verre, entouré des témoins de son austérité. C'est pourquoi on Ta dit hypocrite. Avant de songer à Tamour, il a songé à sa tâche. Il a préféré la Patrie à son plaisir; la liberté à son foyer. Il était « insupportablement honnête ». Pour l'avoir moins été que lui, Fouché est devenu duc d'Otrante; Barras, membre du Directoire, et Tallien, mouchard de police. Les Destins ont vengé la vertu de cette a insupportable honnêteté ». Lui, la pousse jusqu'à la pauvreté. « Ce ne sont pas les hommes purs qui amassent, en révolution », écrit le président de la Commission populaire d'Orange, Fauvety, au conventionnel Maignet, le 24 thermidor an II (1). Quand on vida les tiroirs de Robespierre, on y trouva quatre cent soixante francs. C'est le montant de sa succession (2). C'est à peu près ce que rapporte la vente faite, le 12 fructidor an III, des effets délaissés par Saint-Just. Dans sa commode on a trouvé neuf paires de bas, six cravates, deux paires de draps, douze serviettes, six chemises et une nappe. Chez lui, pas de lit : une couchette à la turque. Et à quoi bon ? N'est-ce pas Saint-Just qui annonce que « les grands hommes ne meurent pas dans leur lit » ? Ce qu'ils expient donc le 10 thermidor, c'est leur pauvreté, leur foi en un idéal de vertu. Ils emportent avec eux ce qui fait la force de la République. « Robespierre mort, l'âge héroïque est clos (3). » La

(1) BERVIU.E et Barrière, oavr, cit., t. I, p. 192.

(2) M. A. Baudot, vol. cit., p. 166.

(S) Georges Duruy, Mémoires de Barras, introduction, 1. 1,

p. XLVII.

France se prépare au Directoire. Il est beau pour eux, d'avoir été égorgés à la veille de cette déchéance. Il est juste que les charrettes cahotantes les aient traînés vers la place de la Révolution, puisqu*ils n'étaient point faits pour ces temps-là ! Paris a pu se lever, huer ces condamnés, huer ces vaincus, huer ces morts, puisque la République était tombée avec eux. Il n'avait plus rien à attendrede l'avenir, ce Saint-Just qui, dès 1791, écrivait à Daubigny:c(Jemesens de quoi surnager dans le siècle. »

Qu'avait-il à demander encore à Tétonnementetà l'agenouillement de la postérité, ce Robespierre debout, la mftchoire fracassée, livide, sanglant, et muet dans Forage des clameurs et des vociférations? A quelle agonie de ces condamnésduTribunalrévolutionnaire,surlesquelsvous

Hanriot, commandant général de la garde parisienne, guillotiné avec Robespierre, le 10 thermidor, an II.

gémissez, ô âmes sensibles, contempteurs imbéciles des hommes « tarés » de la Révolution, pouvait-on désormais comparer cette agonie efTroyabie qui, commencée dans la nuit du 9 thermidor, s'acheva au crépuscule du 10? Que leur importait Tinjure d'aujourd'hui devant les palmes levées déjà pour eux dans l'avenir? Certes, ils avaient péché; certes, ils avaient failli; mais dans leur part d'expiation quel éclat et quelle majestueuse horreur! La fraternité de la mort les absolvait, ces tristes vaincus, ce Hanriot qui gisait au long des ridelles, l'œil arraché et sanglant sur une joue en lambeaux, ce Couthon paralysé, aux jambes mortes, ces lamentables et horrifiques épaves d'une bataille perdue par respect de la Loi. Mais lui, le tyran, Catilina, le tigre, Robespierre, lui les dominait de toute la hauteur de son double supplice et de son silence. Il les voyait onduler, pencher, se hausser vers lui ces têtes innombrables de la foule désormais ennemie; il voyait la fureur de ces yeux, insensible à l'outrage hurlant sous l'agonie pourpre au soleil de thermidor. Les paupières mi-closes, il rêvait à sa destinée, au sacrifice de sa personne, à la Patrie. Par lambeaux, à travers sa mémoire, lui revenaient sans doute des fragments de ce Dialogue de Sylla et d'Eucrate demeuré ouvert sur sa table de bois; il les entendait, les paroles prophétiques dites par Montesquieu en 1748, les nobles raisons au nom desquelles descendait un inutile pardon et une vaine excuse :

Seigneur^ vous changez toutes mes idées^ de la façon dont je vous vois agir. Je croyois que vous aviez de l'ambition, mais aucun amour pour la gloire;

je voyais bien que votre âme était haute, mais je ne soupçonnais pas qu'elle fût grande : tout dans votre vie semblait me montrer un homme dévoré du désir de commander et qui, plein des plus funestes passions, se chargeait avec plaisir de la honte, des remords et de la bassesse même attachés à la tyrannie. Car enfin vous avez tout sacrifié à votre puissance; vous vous êtes rendu redoutable à tous les Romains; vous avez exercé sanspilié les fonctions de la plus terrible magistrature qui fut jamais. Le Sénat ne vit qu'en tremblant un défenseur si impitoyable. Quelqu'un vous dit : « Sylla, jusqu'à quand répandras- tu le sang romain ? Veux-tu ne commander qu'à des murailles ? » Pour lors, vous publiâtes ces Tables qui décidèrent de la vie et de la mort de chaque citoyen.

Loi de prairial ! à cette heure, sur la charrette qui heurte, tremble, cahote, le Vaincu se demande si tu fus nécessaire ? Et d'autres lambeaux du Dialogue peuvent, à travers les cris, à travers les injures, à travers Fhorreur de la montée du calvaire sans égal, lui répondre et lui crier :

Cest tout ce sang que j'ai versé qui m'a mis en état de faire la plus grande de toutes mes actions. Si j'avais gouverné les Romains avec douceur^ quelle merveille que l'ennui, que le dégoût^ qu'un caprice^ m'eussent fait quitter le gouvernement I Mais je me suis démis de la dictature dans le temps qu'il n'y avait pas un seul homme dans l'univers qui ne crût que la dictature était mon seul asyle. J'ai paru devant les Romains, citoyen au milieu de mes concitoyens; et j'ai osé leur dire : « Je suis prêt à rendre

compte de tout le sang que fai versé pour la République; je répondrai à tous ceux qui viendront me demander leur père, leur fils ou leur frère. » Tous les Bomains se sont tus devant moi.

Et, en gravissant les marches déjà gluantes de la guillotine, rhomme de Thermidor a pu se sentir une conscience assez haute pour acquitter ses juges.

Page 1