UNE CHANSON A BOIRE DE ROBESPIERRE
Pour faire admettre l'authenticité des Mémoires qu'il publiait sous le nom de Robespierre, Charles Reybaud avait joint à sa compilation le manuscrit d'une poésie bachique de Maximilien, intitulée la Coupe vuide. 11 en donnait deux couplets en lac-simile (i), espérant, grâce à eux, faire passer le reste de sa publication. Grâce à lui cette poésie nous a été conservée. Elle lit partie, sous le n^ 327, de Timportante collection A. Sensier, et figura depuis, sous le n» 1453, dans rinventaire de la collection Benjamin Fillon, où on en donna les quatre premiers couplets en fac-similé. Le manuscrit était indiqué comme composé de 3 pages petit in-4. Il comprenait douze couplets. Onze seulement en sont connus. Le douzième est demeuré inédit et il serait à souhaiter que le possesseur actuel de cette curiosité autographique le publiât. Nous donnons ici ces onze couplets, les moins connus de toutes les poésies de Robespierre.
(1) Nous avons reproduit ce fac-similé dans notre volume les Femmes ei la Terrear, p. 15. Celui des quatre couplets que le lecteur trouvera dans ce volume proviennent de rinventaire de la Collection Benjamin Fillon.
daO ROBESPIERRB ET LES FEMMES
Oh I Dieux, que vois-je, mes amis?
Un crime trop notoire Du nom charmant des Rosatis
Va donc flétrir la gloire 1
O malheur affreux I
0 scandale honteux 1
J'ose le dire à peine ;
Pour vous, j'en rougis,
Pour moi, j'en gémis...
Ma coupe n'est pas pleine.
Eh 1 vite donc, emplissez- la
De ce jus salutaire ; Ou du dieu qui nous la donna
Redoutez la colère.
Oui, dans sa fureur,
Son thyrse vengeur
S'en va briser mon verre ;
Bacchus, de là-haut,
A tous buveurs d'eau
Lance un regard sévère.
La main sur leurs fronts nébuleux Et sur leur face blême.
En caractères odieux Grave cet anathème.
Voyez leur maintient Leur triste entretien, Leur démarche timide, Tout leur air dit bien Que, comme le mien.
Leur verre est souvent vuide.
O mes amis, tout buveur d*eau,
Et vous pouvez m*en croire, Dans tous les tems ne fut qu'un sot,
J'en atteste l'histoire.
Ce sage effronté, #
Cynique vanté,
Me paraît bien stupide,
0 le beau plaisir I
D'aller se tapir
Au fond d'un tonneau vuide !
Encore, s'il eut été plein,
Quel sort digne d'envie I Alors dans quel plaisir divin
Aurait coulé sa vie I
Il aurait eu droit
De braver d'un roi
Tout le faste inutile.
Au plus beau palais
Je préférerais
Un si charmant asile.
Quand l'escadron audacieux Des enfants de la terre,
Jusque dans le séjour des deux Osa porter la guerre, Bacchus rassurant Jupiter tremblant Décida la victoire ; Tous les Dieux à jeun Trembloient en commun, Lui seul avoit su boire.
Il falloit voir, dans ce grand jour, Le puissant Dieu des treilles,
Tranquille, vuidant tour à tour.
Et lançant des bouteilles ; A coups de flacons Renversant les monts Sur les fils de la terre ; Ces traits, dans la main Du buveur divin Remplaçoient le tonnerre 1
Vous dont il reçut le serment.
Pour de si justes causes,
C'est à son pouvoir bienfaisant Que vous devez vos roses ;
o fit** e^tu**! *"*^
Autographe d'une chanson bachique de Robespierre.
C'est lui qui forma Leur toidre incarnat, L'aventure est notoire ; J'entendis Momus Un jour à Vénus Rappeler cette histoire.
La rose étoit pftle jadis
Et, moins chère à zéphire,
A la vive blancheur des lys Elle cédoit l'empire.
Mais un jour Bacchus Au sein de Vénus Prend la fille de Flore.
Dans des flots de vin La plongeant soudain De pourpre il la colore.
On prétend qu'au sein de Cypris»
Deux, trois gouttes coulèrent
Et que, dès lors, parmi les lys, Deux roses se formèrent, Grâce à ses couleurs, La rose des fleurs Désormais fut la reine ; Cypris, dans les cieux, Du plus froid des dieux Devint la souveraine.
Amis, de ce discours usé,
Concluons qu'il faut boire.
Avec le bon ami Ruzé
Qui n'aimeroit à boire ?
A Tami Camot,
A Faimable Got,
A Finstant je veux boire ;
A vous, cher Fosseux,
De ce vin mousseux
Je veux encore boire I
Une tradition, aujourd'hui encore conservée par la Société des Rosati, veut que Robespierre ait chanté ces couplets lors de la cérémonie de réception de Morin de Marcaut.
LETTRE DE DUClS EN FAVEUR DE M°*** lABILLB-GUYARD
Nous avons dit quelle part le portrait de Robespierre par Mme Labille-Guiyard, eut dans la popularité de l'Incorruptible. A ce titre le nom de cette artiste ne devait point être oublié dans cette suite de croquis de la vie intime de Favocat d'Arras. Avant de rallier, autour de son portrait de Tlncorruptible, tous les suffrages, Mme Labille-Guyard avait eu souvent maille à partir avec la critique et la calomnie. Ces attaques furent particulièrement violentes en 1783, où des couplets circulèrent qui la blessèrent dans sa dignité de femme plus que dans son amour propre d'artiste. Pour Ten défendre, le poète Ducis écrivit à la comtesse d'Angeviller, la curieuse lettre que voici :
Madame la Comtesse,
Vous recevrez une lettre de Mme Guyard, de TAcadémie royale de peinture, par laquelle elle vous
supplie de vouloir bien faire écrire à M. Lenoir, lieutenant de la police, afin que ce magistrat se concerte avec M. de Chanlo, gouverneur du Louvre, pour faire supprimer des couplets non imprimés, mais gravés, qui se vendent à la porte du salon, où Mme Lebrun (i), Mme Caster et elle, sont indignement attaquées par la plus horrible calomnie. Elle ne murmure pomt contre les critiques, même injustes, de ses ouvrages, mais elle ne peut soufrir qu'on attaque ses mœurs et sa personne, et qu'on déchire avec atrocité sa réputation. Elle est venue me prier de me joindre à elle pour vous demander instamment une lettre de M. le comte d'Angeviller à M. Lenoir.
Je m'acquitte avec plaisir de la promesse que je lui ai faite, convaincu, comme je le suis, que personne au monde ne hait plus que vous la calomnie et la méchanceté. Ainsi, monsieur le comte fera une action digne de lui et de vous, en procurant la suppression prompte des couplets atroces qui se débitent dans le Louvre même, et la punition des coupables auteurs de ces indignités.
Les innocens ont recours à vous, madame la Comtesse, contre la persécution; les imprudens vous demandent des lumières. Mon cœur est maintenant tranquille, et son calme est un bien que je vous dois.
C'est avec un respect infini et un attachement qui ne finira qu'avec moi, que j'ai l'honneur d'être.
(1) Mme Vigée-Lebrun exposait à ce salon un portrait de la Reine « en gaule », que les allusions scandaleuses dont il était Tobjet firent retirer au bout de quelques jours.
madame la Comtesse, votre très humble et très obéissant serviteur.
Ducis(i).
A Paris, le 19 septembre 1783.
(1) Revue rélroêpedive ou bibliothèque hislorique conlenanl deê mémoires et document authentiques inédits et originaux, pour servir à Vhistoire proprement dite^ à ta biographie, à Phistoire de ta littérature et des arts. Paris, 1834, in-8, t. V, pp. 315, 816. — Pièce provenant de la collection de M. Boutron.