‹ Robespierre et les femmes: d'après des documents nouveaux et des piècesChapitre 5 sur 49 · PLAIDOYERS · texte numérisé non relu

PLAIDOYERS

POUR U Sieur de f^usESÏ DEBoiS'FAUi'i AggeUant d'un Jugement des Echevins de 'ifiâ^^-'Qmer y qui avait ordonné la deflmC'»

* t^if^^ar-à- Tonnerre eUve fur fàmtùfm

^-^7:»/ rrUifage appayé fur le tentt ^^^f'À- ^ il'W les préjugés indociles /'*. ^''' " ' ^ ,Ne fe renrenr qu'à pas lents ' 'î^l^^ '^ >'' Oerant les vértt^ utiles, - - L£MI1B Rf . J^

L doytrA,

ES Arts & les Sciences (ont le plus riche Préfent que le Ciel ait fait aux hommes; par quelle fatalité ont-ils donc trouvé tant il'obftacles pour s'établir (lir la terre f Pour- <}uoi faut -il que nous ne puiffions payer aux grands Hommes qui lès ont inventés ou con- <iuits vers la perfe£tion , le jufte tribut de re-^ connoiflance 6c d'admiration que leur doit Thu- ^ inanité entière , fans être forcés de gémir ea même-tems fur ces hontetifes perfécutions , qui ont rendu leurs fublimes découvertes aufli fatales à leur repos , qu'elles étoient utiles air bonheur de la fociété f Malheur à quiconque ofc éclairer fc$ concitoyens ! Tignorance , les préjugés & les paflions ont formé une ligue redoutable contre les hommes de génie ^ pour , punir les fervices qu'ils rendront à leurs fcm* blablcs*

Brochure Mes plaidoiries de Robespierre, dans l'affaire du paratonnerre.

Et lorsque vous me célébrez Vos vers découragent ma prose.

Tout ce qu*on m'a dit de charmant, Messieurs, a droit de me confondre :

La rose est votre compliment, L'épine est la loi d'y répondre (bis) ;

Dans cette fête si jolie

Règne l'accord le plus parfait {bis) ;

On ne fait pas mieux un couplet,

On n'a pas de fleur mieux choisie.

Moi seul, j'accuse mes destins

De ne m'y voir pas à ma place ;

Car la rose est dans nos jardins

Ce que vos vers sont au Parnasse (bis) ;

A vos bontés, lorsque j'y pense, Ma foi, je n'y vois pas d'excès (bis); Et le tableau de vos succès AfTaiblit ma reconnaissance.

Pour de semblables jardiniers Le sacrifice est peu de chose ; Quand on est si riche en lauriers.

On peut bien donner une rose (bis) (1).

Plusieurs fois, Robespierre éleva la voix sous le berceau de Blagny, notamment lors de la réception de M. Foaciès de Ruzé, où il chanta neuf couplets parmi une cordialité où « il n'y avait de faux que le faux ton du chanteur, M. de Robespierre », constate le procès-verbal de la séance du 22 juin 1787. Il

(1) Ces vers, dont rauthenticité n'est pas douteuse, étaient en la possession de Charlotte Robespierre qui les confia à Laponneraye pour les insérer dans les Œuvres de Maximilien. Ils figurent dans le tome II, p. -iSO, de l'édition de 18i0.

chantait faux, cela est à peu près certain, et il faut tenir pour suspecte, nous avons déjà dit pourquoi, TasserUon de Fleury: « il exécutait le tril ». Il est vrai, au dire du comédien, que c^était en jaloux «( des succès de Garât (i) ». Ceci répond de la véracité de cela. Ces neuf couplets, chantés en juin 1787, méritent d'être cités, car ils nous montrent ce Robespierre badin et léger qui surprend toujours si étrangement quand on Tévoque en dehors de la calme atmosphère de sa province, et qui fait mieux encore que tout comprendre la sorte d'influence, élégante et charmante, qu'il exerça sur les femmes qui l'approchèrent :

On vous a présenté la rose ; L'offrande était digne de vous :

De cette fleur, pour nous éclose, La beauté plaît aux yeux de tous.

De grand cœur vous prîtes ce verre Rempli de Champagne joyeux; Nul honnête homme sur la terre Ne méprise ce don des cieux.

Avec la même confiance, Puis-je vous offrir mon présent ?

C'est le sceau de notre alliance, C'est un baiser qui vous attend.

Et c'est moi que la destinée Appelle à cet emploi flatteur I

(1) Flburt, uoL cil.f p. 246.

54 ROBESPIEfîRE ET LES FEMMES

Et mon étoile fortunée

Etait d*accord avec mon cœur I

Mais, pour donner une accolade Qui, par un baiser précieux, Puisse d*un pareil camarade Marquer l'avènement heureux, Il faut la bouche enchanteresse De Tune des sœurs de l'amour, Ou de cette jeune déesse À qui vous donnâtes le jour.

Mais d'un mortel qui vous révère Et vous chérit bien plus encor.

Si rhommage pouvait vous plaire, Je bénirais mon heureux sort.

Seulement par un doux sourire, À cet instant, dites-le moi, Et, sans me le faire redire.

Soudain j^exécute la loi.

Non, certaine raison m'arrête,

Et pour vous parler plus longtemps

Du plaisir que le sort m'apprête.

Je suspendrai les doux instants;

Car toujours en vain comme on presse.

Je suis bavard en vous louant.

Pourriez-vous me dire la cause

De ce phénomène étonnant?

Je vous admire et je vous aime, Lorsque, rival de d'Aguesseau, Aux yeux d'un tribunal suprême De loin vous montrez le flambeau.

Je vous aime, lorsque vos larmes Coulent pour les maux des humains, Et quand de la veuve en alarmes Les pleurs sont séchés par vos mains.

Mais, lorsqu'admis à nos mystères, Je vous vois, le verre à la main, Assis au nombre de mes frères.

Animer ce charmant festin.

Quand votre cœur joyeux présage Nos jeux et nos aimables soins.

Je vous aime encor davantage El ne vous admire pas moins.

0 des magistrats le modèle !

Quand vous signalerez pour nous Votre indulgence et votre zèle.

Vous serez applaudi par tous.

Vous devez aimer nos mystères ; Car en quel lieu trouverez-vous Des cœurs plus unis, plus sincères.

Des plaisirs plus vrais et plus doux ?

Des guirlandes qui vous sont chères Aimez donc aussi les appas,

66 ROBESPIERRE ET LES FBlOiES

Et, dès cet instant, à vos frères Ouvrez votre cœur et vos bras.

Pardon, Amour, pardon, Glycère, Je conviens que, dans ce moment, A vos doux baisers je préfère Celui d'un magistrat charmant (1).

C'est là le poète ; c'est là aussi Thomme. Il est pareil, en ces jours-là, aux vers qu'il chante sous les rosiers mollement balancés sur les bords de la Scarpe. On se l'imagine assez bien, d'après le tableau que peignit de lui, Boilly, à Arras en 1783. C'est une œuvre charmante et délicate où l'avocat a aux lèvres un léger sourire. Le front est vaste, entouré des boucles légères d'une chevelure poudrée. La cravate blanche hausse le col au-dessus de l'habit bleu à larges raies (2). C'est le modèle qu'il fallait à ce charmant Boilly dont le pinceau s'est plu ici à caresser amoureusement la toile, à baigner d'ombre douce le tableau où sourit le futur conventionnel. C'est le Robespierre rosati, le Robespierre que nous allons voir avec les jeunes filles d'Arras, leur dédier des vers et tourner des madrigaux.

Ses vers, on vient d'en voir quelques-uns. Pour complaire à la règle bachique des Rosati, ils chantent l'amour et le vin, délicatement, sans grossièreté (3) . Sans doute, cette poésie n'est point neuve,

(1) J. A. Paris, ooL ci/., p. 180.

(2) Ce portrait, après être resté assez longtemps dans la famille Robespierre, passa dans les mains de M. Dancoisne, à Arras. C'est à la vente de ce dernier qu'il fut acquis pour le Musée Carnavalet où il est aujourd'hui. Nous en donnons une reproduction hors texte.

(3) Nous donnons aux appendices le texte de la chanson de La Coupe, significative du genre.

elle a le caractère de Tépoque, sa mièvrerie garante, son ton badin et enjoué, mais quoi qu'on en dise, elle n'imite pas Dorât (i). Elle n*est point libertine, équivoque et outrancière. Ce qu'elle chante, ce sont bien les « gentillesses des poètes galants (2) ». Soit. Mais

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Carte d'électeur en 1790.

elle dédaigne leurs gravelures. Le style en est-il, comme on Ta dit, « filandreux et bucolique (3) » ? Mais ce style c'est celui de tous les poètes de ce siècle, et Saint- Just, dont les proclamations seront des modèles

(1) Arsène Houssate, Nolre-Dame-de-Thermidor^ histoire de Mme Tallien, Paris, MDC:CCLXVII, in-8, p. 18.

(2) F. A. AuLARD, Figures oubliées de la Révolution : Fabre dEglantine ; Nouvelle Revue, t. XXXV, 1" juillet 1886.

(3) Mortimbr-Ternaux, Histoire de la Terreur (1792-1794) diaprés les documents authentiques et les pièces inédites, Paris, 1862, in-8, t. II, p. 108.

et des chefs-d'œuvre d'éloquence électrique, n'en a . point d'autres dans Organt, On imagine bien que nous ne prétendons pas peindre ici Maximilien de Robespierre comme le plus charmant et le plus élégant poète de son temps. Il vaut mieux, et c'est un peu de sa gloire obscure qui peut être dédaignée. Il « ne pouvait être le rival des poètes », dit Courtois (i). L'a-t-il voulu?

Ses productions poétiques ne sont pas nombreuses. Hormis le Mouchoir du prédicateur (2), inédit, enfoui on ne sait en quelle collection d'autographes, tous ses poèmes sont connus. Quelques-uns de ceux qui furent publiés sont suspects, d'autres nettement apocryphes (3). Charlotte, dans ses Mémoires, a donné un fragment de poème de Robespierre, d'une tenue élevée et grave, si on en peut juger par les cinq vers qu'elle se remémorait :

(1) Rapport fait au nom de la commission chargée de t examen des papiers trouvés chez Robespierre et ses complices^ par E. B. CourtoiB, député du département de l'Aube, dans la séance du 16 nivôse an III de la République française, une et indivisible ; imprimé par ordre de la Convention nationale ; à Paris, de Timprimerie nationale des lois, nivôse an III de la République, in-8, p. 28.

(2) Ce poème de 2 pages in-4, figura sous le u^ 1254, au Catalogue de la collection d^autographes du baron de Trémont; Paris, Laverdet, in-S, 1852.

(8) Notamment les trois strophes données par MM. Savine et BouRNAND, voL cit., pp. 43, 44, et dont rien ne dénote la manière habituelle de Robespierre. De même on doit suspecter un autre poème publié par M. Jean Bernard, vol. cit., pp. 66, 67, 68, et dont le caractère apocryphe n'est point douteux. Tout cela a été assez ingénument réédité dans un article de M. G. de Dubor, que nous ne citons que pour mémoire : Les conventionnels poètes : Robespierre, Fabre d^Eglantine, Camille Desmoulins, Saint-Just, Collot dHerbois, etc., dans la Revue Bleue, 30 juin 1894, p. 812 et suiv.

Le seul tourment du juste à son heure dernière,

Et le seul dont alors je serai déchiré,

C*est de voir en mourant la pâle et sombre envie

Distiller sur mon front l'opprobre et Tinfamie,

De mourir pour le peuple, et d'en être abhorré... (l>

Le caractère prophétique de ces vers peut faire douter de leur origine. Mais nous ne nous croyons pas le droit de mettre en doute Tassurance de Charlotte Robespierre. Ces cinq alexandrins n'ajoutent en rien à la gloire du grand Jacobin. Mais où le ton badin et familier de ses petits poèmes réapparaît, c'est dans la lettre curieuse que voici qui nous donne un nouveau fragment sur un sujet frivole. C'est derechef le Robespierre badin de 1783 qui se montre ici dans l'abandon de Tépître, et c'est un nouveau ton ajouté à ce tableau dont tout le contraste n'apparaîtra que dans les heures rouges et sombres de la Terreur. Le document est important pour l'étude de cette belle jeunesse sentimentale où l'amour va mettre sa fugitive lueur.

Monsieur,

Il n'est pas de plaisirs agréables si on ne les partage avec ses amis. Je vais donc vous faire la peinture de ceux que je goûte depuis quelques jours.

N*attendez pas une relation de mon voyage ; on a si prodigieusement multiplié ces espèces d'ouvrages depuis plusieurs années que le public en pourrait être rassasié. Je connais un auteur qui fit un voyage de cinq lieues et qui le célébra en vers et en prose. Qu'estce cependant que cette entreprise comparée à celle que j'ai exécutée ? Je n'ai pas seulement fait cinq lieues»

(1) Mémoires de CharloUe Robespierre^ pp. 450, 451.

j'en ai parcouru six, et six bonnes encore, au point que, suivant Topinion des habitants de ce pays elles valent bien sept lieues ordinaires. Cependant je ne vous dirai pas un mot de mon voyage. J'en suis fâché pour vous, vous y perdrez, il vous offrirait des aventures infiniment intéressantes : celles d*Ulysse et de Télémaque ne sont rien auprès.

Il était cinq heures du matin quand nous partîmes, le char qui nous portait sortait des portes de la ville [Arras] précisément au môme instant où celui du soleil s'élançait du sein de TOcéan ; il était orné d'un drap d'une blancheur éclatante dont une partie flottait abandonnée au souffle des zéphyrs; c'est ainsi que nous passâmes en triomphe devant l'aubette des commis. Vous jugez bien que je ne manquais pas de tourner mes regards de ce côté, je voulais voir si les argus de la ferme ne démentiraient pas leur antique réputation d'honnêteté, moi-même animé d'une noble émulation, j'osais prétendre à la gloire de les vaincre en politesse, s'il était possible. Je me penchai sur le bord de la voiture et, ôtant un chapeau neuf qui couvrait ma tête, je les saluai avec un sourire gracieux, je comptais sur un juste retour. Le croiriez-vous ? Ces commis, immobiles comme des termes à l'entrée de leur cabane, me regardèrent d'un œil fixe sans me rendre mon salut. J'ai toujours eu inflniment d'amour-propre ; cette marque de mépris me blessa jusqu'au vif et me donna pour le reste du jour une humeur insupportable.

Cependant nos coursiers nous emportaient avec une rapidité que l'imagination ne saurait concevoir. Ils semblaient vouloir le disputer en légèreté aux chevaux du soleil qui volaient au-dessus de nos têtes ; comme j'avais moi-même fait assaut de politesse avec les commis de la porte de Méaulins, d'un saut ils franchirent le faubourg Sainte-Catherine, ils en firent un second, et nous étions sur la place de Lens ; nous nous

arrêtâmes un moment dans cette ville. J'en profitai pour considérer les beautés qu'elle offre à la curiosité des voyageurs. Tandis que le reste de la compagnie déjeunait, je m'échappai et montai sur la colline où est situé le calvaire ; de là, je promenai mes regards avec un sentiment mêlé d'attendrissement et d'admiration sur cette vaste plaine où Condé, à vingt ans, remporta sur les Espagnols cette célèbre victoire qui sauva la patrie. Mais un objet bien plus intéressant fixa mon attention : c'était l'hôtel de ville. Il n'est remarquable ni par sa grandeur, ni par sa magnificence, mais il n'en avait pas moins de droits à m'inspirer le plus vif intérêt ; cet édifice si modeste, disais-je en le contemplant, est le sanctuaire où le mayeur T..., en perruque ronde et la balance de Thémis à la main, pesait naguère avec impartialité les droits de ses concitoyens. Ministre de la justice et favori d'Esculape, après avoir prononcé une sentence, il allait dicter une ordonnance de médecin. Le criminel et le malade éprouvaient une égale frayeur à son aspect, et ce grand homme jouissait, en vertu d'un double titre, du pouvoir le plus étendu qu'un homme ait jamais exercé sur ses compatriotes.

Dans mon enthousiasme, je n'eus pas de repos que je n'eusse pénétré dans l'enceinte de l'Hôtel de ville. Je voulais voir la salle d'audience, je voulais voir le tribunal où siègent les échevins ; je fais chercher le portier dans toute la ville, il vient, il ouvre, je me précipite dans la salle d'audience. Saisi d'un respect religieux, je tombe à genoux dans ce temple auguste et je baise avec transport le siège qui fut jadis pressé par le fessier du grand T... C'était ainsi qu'Alexandre se prosternait aux pieds du tombeau d'Achille et que César allait rendre hommage au monument qui renfermait les cendres du conquérant de l'Asie.

Nous remontâmes sur notre voiture ; à peine m'étaisje arrangé sur ma botte de paille que Carvin s'offrit à

mes yeux ; à la vue de cette terre heureuse nous poussâmes tous un cri de joie semblable à celui que jetteront les Troyens échappés au désastre d'Ilion lorsqu'ils aperçurent les rivages de l'Italie. Les habitants de ce village nous firent un accueil qui nous dédom- * magea bien de TindifTérence des commis de la porte de Méaulins. Des citoyens de toutes les classes signalaient à Tenvi leur empressement pour nous voir ; le savetier ■arrêtait son outil prêt à percer une semelle, pour nous contempler à loisir ; le perruquier, abandonnant une barbe à demi faite, accourait au-devant de nous un rasoir à la main ; la ménagère, pour satisfaire sa curiosité, s'exposait au danger de voir brûler ses tartes. J'ai vu trois commères interrompre une conversation très animée pour voler à leur tenètre ; enfin nous goûtâmes pendant le trajet qui fut, hélas I trop court, la satisfaction flatteuse pour l'amour-propre de voir un peuple nombreux s'occuper de nous. Qu'il est doux de voyager, disais-je en moi-même I On a bien raison de dire qu'on n'est jamais proi^hète dans son pays ; aux portes de votre ville on vous dédaigne ; six lieues plus loin, vous devenez un personnage digne de la curiosité publique.

J'étais occupé de ces sages réflexions, lorsque nous arrivâmes à la maison qui était le terme de notre voyage. Je n'essaierai pas de vous peindre les transports d'allégresse qui éclatèrent alors dans nos embrassements : ce spectacle vous aurait arraché des larmes. Je ne connais dans toute l'histoire qu'une seule scène de ce genre que l'on puisse comparer à celle-là : lorsqu'Enée après la prise de Troyes aborda en Epire avec sa flotte, il y trouva Hélénus et Andromaque que le destin avait placés sur le trône de Pyrrhus. On dit que leur entrevue fut des plus tendres. Je n'en doute pas. Enée, qui avait le cœur excellent, Hélénus qui était le meilleur Troyen du monde, et Andromaque, la sen-

sible épouse d'Hector, versèrent beaucoup de larmes, poussèrent beaucoup de soupirs dans cette occasion, je yeux bien croire que leur attendrissement ne le cédait point au nôtre ; mais après Hélénus, Enée, Andromaque et nous, il faut tirer Téchelle.

Depuis notre arrivée, tous nos moments ont été remplis par des plaisirs. Depuis samedi dernier je mange de la tarte en dépit de Tenvie. Le destin a voulu que mon lit fût placé dans une chambre qui est le dépôt de la pâtisserie : c'était m'exposer à la tentation d'en manger toute la nuit ; mais j*ai réfléchi qu'il était beau de maîtriser ses passions, et j'ai dormi au milieu de tous ces objets séduisants. Il est vrai que je me suis dédommagé pendant le jour de cette longue abstinence.

Je te rends grâce, ô toi, qui d'une main habile. Façonnant le premier une pâte docile Présentas aux mortels ce mets délicieux. Mais ont-ils reconnu ce bienfait précieux ? De tes divins talents consacrant la mémoire. Leur zèle a-t-il dressé des autels à ta gloire ? Cent peuples prodiguant leur encens et leurs vœux Ont rempli l'univers de temples et de dieux : Ils ont tous oublié ce sublime génie Qui pour eux sur la terre apporta l'ambroisie. La larte, en leurs festins, domine avec honneur, Mais daignent-ils songer à son premier auteur ?

De tous les traits d'ingratitude dont le genre humain s'est rendu coupable envers ses bienfaiteurs, voilà celui qui m'a toujours révolté, c'est aux Artésiens qu'il appartient à l'expier, puisqu'au jugement de toute l'Europe, ils connaissent le prix de la tarte mieux que tous les autres peuples du monde. Leur gloire demande qu'ils fassent bâtir un temple à son inventeur. Je vous dirai môme, entre nous, que j'ai là-dessus un projet que je

me propose de présenter aux Etats d'Artois. Je compte qu'il sera puisamment appuyé par le corps du clergé.

Mais c'est peu de manger de la tarte, il faut la manger encore en bonne compagnie ; j'ai eu cet avantage. Je reçus hier le plus grand honneur auquel je puisse jamais aspirer : j'ai dîné avec trois lieutenants et avec le fils d'un bailli, toute la magistrature des villages voisins était réunie à notre table. Au milieu de ce sénat brillait M. le lieutenant de Carvin, comme Calypso au milieu de ses nymphes. Ah ! si vous aviez vu avec quelle bonté il conversait avec le reste de la compagnie comme un simple particulier, et avec quelle indulgence il jugeait le Champagne qu'on lui versait, avec quel air satisfait il semblait sourire à son image, qui se peignait dans son verre! J'ai vu tout cela moi... Et cependant voyez combien il est difficile de contenter le cœur humain. Tous mes vœux ne sont pas encore remplis, je me prépare à retourner bientôt à Arras, j'espère trouver, en vous voyant un plaisir plus réel que ceux dont je vous ai parlé. Nous nous reverrons avec la même satisfaction qu'Ulysse et Télémaque après vingt ans d'absence. Je n'aurai pas de peine à oublier mes baillis et mes lieutenants. Quelque séduisant que puisse être un lieutetant, croyez-moi. Monsieur, il ne peut jamais entrer en parallèle avec vous. Sa figure, lors même que le Champagne l'a colorée d'un doux incarnat, n'ofifre point encore ce charme que la nature seule donne à la vôtre, et la compagnie de tous les baillis de l'univers ne saurait me dédommager de votre aimable entretien.

Je suis avec la plus sincère amitié. Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

De Robespierre.

A Carvin, le 12 juin 1788 (1).

(1) Cette lettre, qui faisait partie des collections de feu M. Etienne Charavay, (Cf. Catalogue,., déjà cit. III* Partie,

Que douze ans passent sur celle lettre, sur ce plaisant badinage, que douze ans passent, et ce sera le jour où l'Incorruptible fera apporter devant la Convention, par Cou thon, sa loi du 22 prairial.

Entre ces deux dates tient toute la destinée de Robespierre.

n* 773, pp. 225, 286) avait été vendue 600 francs à THùtel Drouot, le 14 mai 1886. Elle provenait de la collection Dancoisne à la vente de laquelle elle atteignit, le 12 mai 1886, la somme de 600 francs. M. Aulard la publia dans la Révolution FrançaisCj n« 10, H avril 1901, pp. 358 à 862, en la faisant précéder de quelques lignes d'explication. « Cette lettre est-elle inédite? demandait-il. Je le crois, mais Je n'ose TafDrmer. Tout ce que je puis dire c'est que je ne la connaissais pas. » M. Aulard avait raison de ne pas TafOrmer, car la lettre avait été publiée cinquante-deux ans auparavant par Lewes, en 1849, ouvr, cit.^ pp. 48 à 52. Reprise fragmentairement par Paris, voL cit., p. 58, elle fut publiée complète, en français, dans Touvrage de M. Dancoisne, le Canton de Carvin, 1877, pp. 136 à 139. (Cf. C. V. Annales Révolutionnaires^ n<» 1, p. 127.) M. Henri Welscuinger, qui Tanalysa dans son Roman de Dumouriez^ Paris, 1890, in-18, chap. II, p. 75, a travesti Lens en Sens.

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