AU PHYSIQUE
Robespierre jeune, poète, élégant, nous venons de le voir, et le portrait de Boilly semble bien nous en donner la plus fidèle image. A Paris, le masque civique, impénétrable, s'attachera à ce visage. C'est qu'alors il y aura sur lui un peu de i*ombre et de la fatalité des grandes catastrophes révolutionnaires auxquelles il participe. Comment ses contemporains le virent-ils? De la confrontation des portraits qui nous sont demeurés de lui, est-il possible de dégager une image définitive ? Nous ne le pensons pas. Ce que cette confrontation nous livrera, c'est une probabilité, une silhouette approximative, si on peut dire. Quant au portrait définitif, il semble bien qu'on doive y renoncer à tout jamais. Pour deux témoignages qui s'accordent, n'en est-il pas cent qui se contredisent ?
Les uns, comme Thibaudeau, le voient d'une
taille moyenne (i), les autres, comme Nodier, assez petit (2), Montjoye dit que sa taille était mal dessinée (3), et Suard en donne la mesure : 5 pieds 2 ou 3 pouces (4)- Le second affirme que les formes en étaient grêles, le troisième qu*elle manquait de « justesse dans les proportions » et de « grftces dans les contours », le quatrième assure que « son corps était jeté d*à-plomb ». Mais qu'est-ce tout cela, à côté du portrait que trace de Robespierre, un anonyme étranger, dans une brochure allemande de 1794? Pour Thibaudeau, Montjoye et Nodier, ce n'est pas tout à fait un infirme, mais un médiocre et faible personnage, pour TAllemand, c'est un Hercule, — rien de moins.
Aujourd'hui Robespierre, écrit-il, est un homme d'environ quarante ans (5). Quoique de taille élancée, il n'a point rapparence d'avoir une faible constitution ; on sent, au contraire, qu'il est puissamment bâti. Ses muscles sont forts, sans beaucoup de chair pour enveloppe. Ses jambes et ses bras sont pleins et droits; il mesure plus de 6 pieds et porte bien son corps. Ni les veilles ni les fatigues d'esprit n'ont amaigri sa mine. Sa poitrine est large, sa respiration longue et pleine; quant à son ventre, il n*a pas le désagrément d'être trop proéminent, ni trop rentré non plus. Aussi, par sa constitution, Robespierre appartient-il déjà aux
(1) A.-C. Thibaudeau, Mémoires sur la Convention et le Directoire, 1824, in-8.
(2) Charles Nodier, article de la Revue de Paris, cité dans les Mémoires authentiques de Maximilien de Robespierre, t. I, p. 91.
(3) Montjoye, vol. cit., p. 59.
(4) Nouvelles politiques, 13 ttiermidor an II.
(5) Il en avait trente-six, exactement, à cette date.
beaux hommes, au nombre desquels sa physionomie achève de le ranger avec toute justice (4).
Et ce portrait, l'anonyme le dédie à Robespierre lui-même en ces termes : « A quel autre pourrais-je dédier cette histoire de ta vie ? Elle dit la vérité, et je suis convaincu que tu ne voudras pas la condamner ou proscrire, puisque toi-même adores tellement la vérité I... » Quelle part d'exactitude se dissimule sous celte raillerie ?
Vers l'époque de la Convention, sa fatigue se trahissait souvent par des mouvements instinctivement nerveux. C'était, dit Suard, « une espèce de contraction des nerfs », qui, de ses mains crispées se communiquait à ses épaules et dans son coi qu'il agitait « convulsivement à droite et à gauche». Même témoignage de Montjoye : a II avait dans les mains, dans les épaules, dans les yeux, un mouvement convulsif. » Mais peut-être Montjoye a-t-il simplement copié Suard ? (2). En tout cas ils ne furent pas seuls à remar-
(1) Maximilian Robespierre in seinem privalleben geschildert von einem Gefangenem in Pallast Luxembourg ; Aus dem Franzoêischent 1794 {Maximilien Robespierre peint danx sa vie privée par un prisonnier du Luxembourg; Iraduil du français,) De cette brochure rare, mêlant la satire à la précision historique, M. Georges Avenel a publié de curieux fragments dans Y Amateur d'autographes, n« 38, 16 juillet 18(>3, pp. 209 à 213. — L'édition originale parut à Berlin, en 1794, format in-S, comportant 288 p. M. Maurice Tourneux, ouv, cit., t. IV, p. 630, en a retrouvé un exemplaire à Londres, au British Muséum, sous la cote 1073 a a a 20.
(2) Cette copie est presque une certitude pour nous. Le rapprochement de certaines pages de V Histoire de la Conjuration Maximilien de Robespierre avec Tarticle des Nouvelles PoUtiqueêj est significatif à cet égard. Ainsi Suard écrit que la démarche de Robespierre était « ferme, vive et un peu
quer ce clignotement des yeux, ^dénonçantFfune impatience nerveuse. Nodier parle de sa1« prunelle fauve d*oii le regard jaillit entre deux paupières convulsivement rétractiles ». Dumont (de Genève), qui l'approcha, « trouvait que Robespierre ne regardait point en face et qu'il avait dans les yeux un clignotement continuel et pénible (i) ». De môme Barère qui parle de ses « yeux clignotants et garnis de conserves (2) ». Sa vue, en effet, était devenue faible, chose qu'on peut attribuer à l'excès de ses tra-
brusque». Montjoye imprime, p. 59 de son libelle : « Sa démarcbe était tout à la fois brusque et pesante. ■» On pourrait multiplier ces rapprochements. L'article de Suard, au surplus, fut plagié, copié, reproduit, sans indication aucune de source, un nombre considérable de fois. Nous l'avons retrouvé mot à mot, notamment dans : Portraits exécrable* des traîtres Robespierre et ses complices^ tenue par ta fUrie:avec leurs crimes et forfaits que ton découvre tous les jours y suivie {sic) de la vie privé (sic) du scélérat Henriot ; se trouve rue Lefèvre, rue Percée ; s. d, [1794], in-8; de même dans: Portrait de Robespierre avec la réception de Fouquier-TainvUle aux enfers par Danton et Camille Desmoulins^ par J. J. Dussault, à Paris, de r imprimerie Lefortier, cloître Thomas du Louvre, n* 5, de rimprimerie de Lefortier, Tatné, cloître Thomas du Louvre, n» 5; s. d. [1794], in-8; et encore dans : Véritable portrait de Catilina Robespierre, tiré daprès nature ; se trouve & Paris, chez le citoyen Hannaud, rue Éloy, n* 17, près le Palais de justice ; et chez le citoyen Berté, rue Honoré, n" 41, en face la rue Florentin ; s. a. [1794], in-8. Et enfin, Desessarts, luimême, le donne dans son libelle, p. 158 et suivantes, faisant passer pour sien le morceau de Suard.
(1) Docteur Cabanes, le Cabinet secret de l'Histoire, t. III, chap. IV, Robespierre intime^ p. 897.
(2) Mémoires de B, Barère, membre de la Constituante, de la Convention, du Comité de Salut publie et de la Chambre des représentants, publiés par M. Hippolyte Carnot, membre de la Chambre des Députés, et David (d* Angers), membre de rinstitut, précédés d*une notice historique par H. Carnot. Paris, 1842-1844, in-8, t. I.
vaux nocturnes (i). Courtois dit qu'il avait les «yeux petits et ternes (2) », mais c'est pour ce thermidorien une preuve physique de la laideur morale du vaincu qu'il piétine lourdement, a Sa vue était bornée et délicate (3), » dit-on encore, et Fantin-Desodoards ajoute que le regard de Robespierre « était sinistre (4) » • Sont-ce ces témoignages-là qui permettent d'écrire, à M. Sardou, par exemple, qu'il avait les « yeux verts bordés de rouge (5) », et à un autre de répéter : « Ses yeux verts de Méduse (6). » C'est abuser du vert. Et pourquoi 7 parce que Mme de Staël a déclaré que l'Incorruptible avait des traits ignobles et.. . des veines de couleur verte I
Dès lors, comment tenir compte de tels témoignages, suspects à tous les titres ? Les contemporains eux-mêmes, au lendemain de thermidor, semblent se copier les uns les autres. Nous avons cité Montjoye. Voici Nodier. Il parle de la k bouche longue, pâle et serrée » de Robespierre, et ce faisant il répète Duperron qui, lui aussi, avait décrit la bouche <c pâle et serrée » de Maximilien (7). Que Merlin de Thionville,
(1) Montjoye, naturellement, y trouve un autre motif. Pour lui, Robespierre voulait simplement imiter... Franklin I Et cela « quoiqu'il eût la vue fort bonne ». Vol, cit., p. 60.
(2) E.-B. Courtois, uol. cit., p. 60.
(3) Dielionnaire historique et biographique des hommes de la Béooluiion^ p. 410.
(4} Pantin- Dbsodoaros, Histoire de la Révolution de France^ p. 9i.
(6) ViCTORiBN Sardou, la Maison de Robespierre ; réponse à A#. E, Hamel, sénateur. Paris, 1696, in-8, p. 75.
(6) André Godard, le Tocsin national ; r Énigme de thermidor. Paris, in-18, 1906.
(7) L. DuPBRRON, Vie secrète, politique et curieuse de M. I. Maximilien Robespierre, député à r Assemblée Constituante de 1789, et à la Convention nationale Jusqu'au 9 ther-
dans son pamphlet, dise que Tennemi abattu avait « le teint bilieux (i) », Thibaudeau le répétera textuellement à son tour. « Il avait... le teint bilieux. » Seul Tanonyme allemand, déjà cité, apporte au concert, une note nouvelle :
Sur un front, et dont aucune ride n'altère la beauté, se voûtent les deux arcs de ses sourcils, sous lesquels se trouve un œil d'un bleu foncé, plein à la fois de feu, de sérieux, de réflexion, et où s'allie à la flamme du fanatisme une expression de douceur indescriptible (2). Entre ces deux sourcils se détache un nez dont la forme est des plus agréables; il ne bombe ni ne tombe. Ses joues, qui ne sont pas trop pleines, ont une couleur florissante comme il convient de l'avoir en l'âge viril, et autour de sa bouche c'est une grâce qui ne disparaît que si ses lèvres expriment une indignation justement républicaine. Des cheveux noirs, qu'il laisse ordinairement flotter en boucles légères, s'épandent et encadrent cette belle flgure dont l'agréable coloris est encore puissamment rehaussé par le bleu de la barbe (3).
Entre cette image ironique et le portrait du chattigre, de Merlin de Thionville, on peut choisir. De Fun ou de l'autre quel est le plus vrai ?
midor, l'an deuxième de la République, veille de son exécution et de celle de ses complices, suivie de plusieurs anecdotes sur cette conspiration sans pareille. Paris, an II de la République française, in-L2, p. 8.
(1) Merlin de Thionville, représentant du peuple à ses collègues ; portrait de i?o6e8pierre. Paris, rue de ]a Loi, n»1282, in-8.
(2) « ... Le regard faux. » Thibaudeau, vol. cit. — « ... prunelle fauve. » Charles Nodier, art. cit. — « Son regard fauve, w J. MiCHELET, Histoire de la Révolution française, t. VII, Robespierre, chap. III, p. 4S.
(3) Georges Avenel, art. cit., p. 211.
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