L'ANTI-SANS-CULOTTE
Chose étrange 1 Le monstre physique dépeint par les thermidoriens, cette victime sur laquelle ils s'acharnent inlassablement, ils la revêtent élégamment, et le seul témoignage sincère qu*ils accordent à Robespierre c'est d'avoir été bien habillé.
Ce témoignage ils l'accordent, oui, mais pour en faire un grief à cet homme qui crut que, pour aimer le peuple, point n'était besoin de se montrer en sabots, en veste déchirée et le bonnet de laine sur la tète. « Chef des sans-culottes, il était soigné dans ses vêtements et il avait conservé la poudre lorsque personne n'en portait plus (i). » Vous en avez deviné la raison : c'est que Robespierre visait à la tyrannie, et mieux que cela, à la royauté. C'est ainsi que s'explique pour les thermidoriens la décence apportée
(1) A.-C. Thibaudbau, vol. cit.
par Maximilien dans sa tenue. « M. Robespierre [raristocrate I) » le nomme Parisot, en 1792 (i). Est-ce une injure ? Pour Parisot, oui. Pour Robespierre, non. La République du peuple, c'est là son rêve, son idéal, et non la République des sans-culottes. Il le prouve bien aux Jacobins, dans la séance du 19 mars 1792. Pétion écrit à la Société, comme maire de Paris, pour la prier de s'abstenir de tous signes extérieurs — lisez, le bonnet rouge — qui pourraient lui donner le caractère d'un parti, d'une faction. Et Robespierre appuie Pétion I Et la Société proscrit, à sa voix, le bonnet rouge qu'il ne consentira jamais à coiffer (2) ! Est-ce là ce qu'on a appelé de « la morgue doctorale (3) » ? Nous pensons que c'était simplement de la décence en un temps où elle n'était pas à l'ordre du jour.
Il était propre instinctivement, naturellement, ennemi du débraillé, et comme tel ennemi de la'coiffure sans-culotte. « Il avait conservé la poudre lorsque personne n'en portait plus, » vient de nous dire Thibaudeau. On a vu, à Arras, le perruquier venir chaque matin le coiffer. Partant pour les États Généraux à Paris, il emporta dans son maigre bagage « un sac à poudre avec sa houppe ». Il n'en négligea jamais l'usage. « Ses habits étaient toujours propres et sa chevelure toujours soignée, » disent les Nouvelles politiques (4). Son costume habituel était
(1) Feuille du Jour^ n- 99, 8 avril 1792, p. 784.
(2) Voir aux appendices ce discours contre le bonnet rouge.
(3) Louis Combes, Épisode^ et curiosités révolutionnaires (Archéologie du bonnet rouge), Paris, s. d. in-18, p. 132.
(4) Ce que Montjoye, une fois encore surpris en délit de plagiat, traduit par : a U soigna toujours sa chevelure ; et
LE NOUVEAU GALVAIRB
Le Roi mis en croix par les révoltés. — Monsieur et le comte d'Artois liés par les décrets des factieux. — Robespierre, à cheval sur la Constitution, suivi de la gent jacobine, présente Téponge imbibée du flel des motions régicides. — La reine, accablée de douleur, sollicite une prompte vengeance. — La duchesse de Polignac. — M. le prince de Condé s'apprête k venger son roi. {Caricature royaliste contre Robespierre.)
« un habit vert, une veste de couleur, une culotte sombre et des demi-boltes ( i ) » . Cette « correcte tenue de ci-devant (2) » contrastait singulièrement]avec le débraillé jacobin coutumier. Vivant-Denon ne le rencontra-t-il pas un jour aux Tuilleries avec un gilet de satin brodé de soie rose ? Philarète Ghasles parle lui aussi de ce « gilet rose ». D'ailleurs, Tun d*eux nous est demeuré et fait partie de la collection de M. Henri Lavedan (3). Le ton en est charmant et^la broderie, dans le goût civique de Tépoque, en [est pittoresque. Son linge était fin et propre .« Du linge de marquis (4)^ » dit Fleury qui, à ce propos, conte une anecdote de roman-feuilleton, où on voit^une marchande à la toilette apporter à Robespierre]des dentelles rares, et celui-ci les humer voluptueusement comme un bouquet. La fable est du même goût que celle rapportée dans les Mémoires (apocryphes, naturellement) d'une dame de qualité. Là, Robespierre est représenté, orné d'un trousseau de bagues à ses doigts, revêtu d'habits soignés et de linge fin. Et c'est un de ses ennemis, le conventionnel Marc- Antoine Baudot qui, en exil, prit la peine d'en noter l'invraisemblance. « Ceci est vrai, écrit-il, quant au linge et aux habits, mais c'est une erreur quant aux bagues (5). » Et celui-là, du moins, avait connu l'assassiné du 9 thermidor.
ses habits, sans être d'une élégance recherchée, furent toujours propres... » Vol, cit,y p. 70,
(1) Georges Avenel, art, cit., p. 211. .
(2) J. MiCHELET, ouvr. cit., t, VI, la Terreur, préface de 1869, XV.
(3) Le lecteur en trouvera un fragment reproduit hors texte.
(4) Fleury, vol. cit., p. 192.
{6) Marc-Antoine Baudot, ex-membre de la Convention
D'ailleurs éiail-il seul à aimer avoir les bas bien lires (i), à protester « par la décence de sa tenue et Télégance de ses manières (2) » contre le débraillé des sans-culottes? Georges Duval (lui si récusable, est digne de foi ici, où son témoignage est contrôlable) n'a-t-il pas vu Saint-Just chez lui en « robe de chambre de bazin de blancheur éclatante », les pieds a emprisonnés dans des babouches élégantes de maroquin jaune (3) » ?
Billaud-Varenne lui-même, Thomme à la perruque rouge, en exil, à la Guyane, n'écrivait-il pas à sa femme pour la remercier de Tenvoi de linge fin ?
J adresse, disait-il le 21 vendémiaire an IX, dans une lettre datée de Dorvilliers, j'adresse à ton respectable ami mes remerciements pour les objets qu'il a eu Tattention de m'envoyer. Je lui en suis d'autant plus obligé, qu'au sein de mon infortune, il a satisfait une fantaisie que j'ai négligé de contenter dans la prospérité, qui est l'envie, tu le sais, d'avoir du beau linge, goût qui me vient de ce. que j'aime la propreté et la décence. Aussi, malgré que je ne sois sûrement pas fastueux même par inclination, ne puis-je m'empêcher de sourire, lorsque je m'affuble d'une chemise de batiste (4).
nationale, Notes historiques sur la Convention nationale^ le Directoire, VEmpire et VExU des votants, publié sous les auspices du ministère de rinstruction publique. Paris, 1893, in-8, p. 246.
(1) Jean Bernard, tes Lundis révolutionnaires : histoire anecdotique de la Révolution Française, 1790, p. 8.
(2) Laponneraye, Notice historique sur Maximilien Robespierre, entête des Œuvres. .. édit. de 1840, t. I, p. 16.
(3) Georges Duval, Souvenirs thermidoriens. Paris, in-8, t. I, p. 183.
(4) J. Gantel, Billaud'Varenne à la Guyane diaprés les lettres Inédites écrites à sa femme pendant sa détention ; Revue het>domadaire, septembre 1894.
Si donc Robespierre n'est point une exception, il est du moins un modèle, le modèle de celui qui conservera de la dignité dans les heures les plus terri blés de la Terreur, celui qui, la mâchoire fracassée, agonisant, dira : « Merci, monsieur I » au sans-culotte haillonneux qui lui tendra un verre d'eau sur la table de Tanti-salle du Comité de Salut public où il râle, dans la tragique veillée du lo thermidor.
Lk Ha<J| Kl l)H AfKSMER
(D'apnVs uii« rarir:iliiio «le 178i)
LIBERTÉ. Âm ÉGALITÉ.