‹ Robespierre et les femmes: d'après des documents nouveaux et des piècesChapitre 9 sur 49 · L AMOUR ET SES ENVIRONS · texte numérisé non relu

L AMOUR ET SES ENVIRONS

Tel, élégant, soigneux de sa personne, il doit plaire et platt aux femmes.

Lesquelles aima-t-il ?

Il est peut-^tre temps de faire ici justice d'un conte qui a failli s'accréditer en donnant pour mattresse à Robespierre, une couturière du nom de Suzanne Forber. Les Mémoires apocryphes publiés par Charles Reybaud, en i83o, la mettaient en scène d'une façon tout à fait inattendue. Le morceau ne manque point de saveur, surtout si on considère que Reybaud en attribue la paternité à Maximilien. Si la mystification n'était pleinement connue, le style seul du récit suffirait à la dénoncer.

Un médecin allemand était venu parmi nous, y lit-on, possesseur d'un secret merveilleux qui frappait d'étonnement tous les curieux; c'était Mesmer, inventeur du magnétisme animal, homme divin aux yeux des uns, fripon fieffé aux yeux des autres, qui, au moyen de son baquet magique, faisait marcher les impotents,

rendait Toule aux sourds, la vue aux aveugles. L'état factice dans lequel il jetait ses malades opérait en eux une rénovation complète, mettait à jour le principe du mal, le détruisait et ne les quittait que radicalement guéris. Voilà ce que la renommée publiait dans toute la France sur les cures de Mesmer (1).

Sans ajouter foi entière à toutes ces merveilles, je ne pouvais me défendre d'un certain entraînement que le temps et Texpérience n'ont pas détruit. Je comprenais aussi tout l'intérêt que devait avoir la Faculté à frapper de réprobation un système qui détruisait de fond en comble tout l'échafaudage de la science médicale.

Aussi, mes sympathies et mes préventions me portèrent à l'accueillir favorablement.

Il n'était nullement nécessaire d'être médecin pour s'occuper de la grande découverte du jour, tout le monde s'en mêlait, et notre petite société, en y consacrant quelques veillées, ne faisait que suivre la mode. Notre ami, l'avocat B... (2), nouvellement arrivé de Pafis où il avait vu opérer Mesmer, nous initia dans le mystère de ses passes. Carnot, Ruzé, Fosseux et tous

(1) Sur Mesmer on consultera avec intérêt le curieux ouvrage publié par Ernest Bersot, Mesmer et le MagnélUme animal. Paris, Hachette, 1853, in-12.

(2) Quel nom Charles Reybaud masquait-il ici de cette initiale ? Il semble bien que ce soit celui d'Antoine Buissart, avocat au Conseil provincial d'Artois, et un des plus fidèles amis de la famille Robespierre. Outre ses études de droit il avait fait de brillantes études de physique. (Victor Barbier, vol. cit., pp. 18 et suiv.) Antoine Buissart était mort depuis dix ans (24 mai 1820) quand parurent les deux volumes de Reybaud. Ce dernier craignit-il un procès de la part des deux iils Buissart, vivants encore à cette date ? C'est possible et c'est là ce qui expliquerait cette initiale cachant le nom d'un personnage auquel cependant n'était attribué aucun rôle déshonorant dans cette fripponerie historique et commerciale.

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les membres de la société, firent des tentatives qui demeurèrent sans résultat. Je voulus essayer à mon tour ; mais désirant d'abord juger par mol seul de mon épreuve, je ne pris aucun témoin. Je voyais assez fréquemment alors une jeune fille nommée Suzanne F... ; c'était entre nous une amitié du jeune âge, du moins je le croyais ainsi, et pour ce qui me regarde je ne me trompais pas. Uinnocente familiarité qui s'était établie entre nous» et que sa mère ne cherchait nullement à troubler, me permettait de rester quelquefois seul avec elle ; elle était vive et spirituelle. Nous avions souvent causé du magnétisme ; cette idée d'un moyen curatif qui serait devenu une panacée universelle, souriait à son imagination jeune et hardie. Je profitai de son enthousiasme pour lui proposer une expérience sur elle ; ma demande parut Fétonner ; elle me regarda fixement, rougit, puis regarda autour d'elle, et me fit un signe pour me témoigner son adhésion. Je me mis tout de suite à l'œuvre, je pris l'air d'un docteur, je promenai mes mains devant ses bras et sa figure sans y toucher ; je fixai mes yeux sur ses beaux yeux bleus ; alors je la vis peu à peu se troubler, jeter les bras comme quelqu'un que le sommeil va dompter, puis laisser aller sa tète et s'assoupir. J'eus alors avec elle une étonnante scène. Jamais mes amis n'en ont connu un mot... Non, je ne la conterai point, c'est le secret de Robespierre et il doit mourir avec lui. Tout ce que je puis dire, c'est que quelqu'un ayant ouvert la porte, elle poussa un cri, se réveilla, s'évanouit dans des convulsions violentes. Je l'interrogeai quand elle fut mieux; elle ne se rappelait pas un mot de ce qu'elle avait dit pendant son sommeil. Toute l'impression qui lui était restée, c'était celle du malaise indéfinissable qu'elle avait éprouvé en reprenant ses sens. Le reste était pour elle plus fugitif qu'un rêve, elle n'en avait pas conservé la moindre trace. Pendant plusieurs jours, le

souvenir de cette soirée ne me laissa pas de repos. J'allai chez Suzanne, et je n^avais dans la bouche que cette question : Comment vous ne vous souvenez pas? Non, c'était toute sa réponse, puis elle rougissait encore et me regardait. J'avais désiré renouveler mon expérience, mais elle s*y refusa obstinément. Je compris que sa pudeur avait pris Téveil, et qu*elle craignait de prendre pour son magnétiseur un sentiment trop tendre. Je m'abstins de toute sollicitation nouvelle, je ne cherchai pas d'autre occasion d'exercer mon art, et je renfermai en moi toutes les paroles de Suzanne. Si j'avais pu les dédaigner d'abord, ma vie entière m'aurait appris à y ajouter foi (1).

Il faut laisser à Charles Reybaud tout le mérite de rinvention de cette obscure histoire. Robespierre magnétiseur... C'est là un aspect sous lequel Tlncorruptible ne. nous était point apparu encore. Pour en imaginer l'héroïne, Reybaud avait vraisemblablement fait appel à Montjoye. Lui aussi avait mis Suzanne Forber en scène, mais moins romanesquement. Son pamphlet de Tan IV la désignait comme « une jeune personne qui « avait eu ses premières inclinations {de Robespierre)^ couturière de profession (2) » . Une page plus loin, il la disait « sa maîtresse (3) ». C'est à elle, à l'entendre, que Maximilien écrivit pour lui faire part... d'une entrée triomphale qu'il projetait de faire à Arras I C'est donc vers le mois d'octobre 1791, que Montjoye place le fait, car nous savons par une lettre de Maximilien à Duplay, datée d'Arras, 16 octobre 1791, qu'on lui décerna une couronne

(1) Mémoires authentiquez,,, etc., t. I, pp. 193 et suiv.

(2) Montjoye, vol. cit., p. 63.

(S) Ibid.y p. 64.

civique (i). Monijoye ne devait pas l'ignorer. Cela ne Tempécha pas^ d'ailleurs, d'écrire, à quelques phrases de là : « Robespierre est mort sans avoir osé reparaître à Ârras (a). » Récit identique dans Desessarts, car Desessarts prend son bien où il le trouve, môme chez Montjoye, qui lui en donne l'exemple. Et d'écrire : « Depuis quelques temps il [Robespierre] avait annoncé son retour prochain à une de ses anciennes maltresses, en lui conGant le vœu secret de son amour propre. Celle-ci avoit en conséquence réuni tout ce que la ville d'Arras renfermoit alors de vagabonds et de partisans de l'anarchie, et, de concert avec le frère de Robespierre et ses sœurs, elle avoit disposé la pompe avec laquelle l'incorruptible représentant du peuple devoit être accueilli dans sa patrie (3) ». L'honnôle Desessarts exagère, et fait intervenir mal à propos les sœurs de Maximilien. En oclobre 1791, il n'avait plus qu'une sœur : Charlotte. L'autre, Eulalie-Françoise, était morte, on le sait, depuis le 5 mai 1780. Quant à la lettre de Robespierre è Suzanne Forber, personne ne la vit jamais. Et pour cause.

Mais Montjoye, qu'à propos de l'article de Suard dans les Nouvelles Poliliques^ nous avons déjà surpris en flagrant délit de réminiscence trop fidèle, a cette

(1) Stéfane Pol, Autour de Robespierre : le conventionnel Lebas ; (T après des documents inédits et les Mémoires de sa veuve ; préface de Victorien Sardou, de rAcadémie Française ; Paris, s. d. in-8, p. 88 et suiv. — On trouvera dans les Mémoires de Charlotte Robespierre le récit détaillé de cette réception triomphale faite par Arras à son député, pp. 427 et suiv., édit. de 1840.

(3) Montjoye, vol. cit., p. 65.

(3) Desessarts, vol. cit,y pp. 11, 12.

fois encore mal dissimulé son larcin. Ces détails, comme tous ceux de son libelle, il les a pris à ses contemporains, pamphlétaires du même acabit. La Suzanne Forber, dont il parle, vient en droite ligne des Actes des Apôtres, qui la signalaient, au début de la Révolution, comme la correspondante de la « chandelle d'Arras ». Ces messieurs en avaient fait une a couturière à Arras, au marché au poisson ». M. Ernest Hamel s'est indigné de la farce (i). Robespierre la dédaigna. C'est lui qui eut raison.

Une des tantes de Maximilien, Marie-Éléonore-Euklie, que nous voyonssigner comme marraine à l'acte de baptême d'Augustin Robespierre, avait épousé un veuf, M* Robert Deshorties, notaire à Arras. Outre une certaine fortune personnelle, le notaire apportait à sa jeune et seconde femme, la charge d'une petite fille, nommée Anaïs, de deux autres filles et de deux fils (2). La jeune Anaïs fut, paratUil, particulièrement aimée de sa seconde mère, et en grandissant, elle se para « de toutes les grâces, de toutes les séductions de la jeunesse (3) ». Maximilien fréquentait assidûment chez Mme Deshorties et l'idylle inévitable avec Anals ne tarda pas à s'ébaucher. Au dire de Charlotte il l'aima et en fut aimé, mais au dire d'un rapport de police exhumé par M. Peuchet, cette

(1) « Tout cela assaisonné des plaisanteries les plus indécentes. » E. Hamel, ouvr. cit., 1. 1, p. 168.

(2) Mémoires de Charlotte Robespierre, p. 400.

(3) E. Hamel, ouvr, cit,, t. I, p. 67.

lA JEUNESSE SENTIMENTALE ET AMOUREUSE 87

Anaïs était une singulière petite rouée. Parlant des madrigaux tournés par Robespierre pour la jeune fille, le mouchard ajoute : « mais la fine mouche, rusée Franc-comtoise, en reçoit de toutes mains ». Qu'est-ce à dire? La suite du rapport nousen apprend le pourquoi :

... Le faste mis en avant pour recevoir chez ses parents les députés aux États-Généraux entre pour beaucoup, je Fimagine, dans les espérances qu'elle donne de temps en temps à ce timide et jaloux galantin. (Robespierre), Il a glissé dans le panneau en introduisant au sein de cette famille, qui le berne, des godelureaux plus madrés que lui, qui jouent très activement de la prunelle et font échange de billets doux. La petite est aux anges. Il affecte une réserve de prude avec cette belle enfant, peut-être pour que tous les invités rimitent, mais il doit commencer à comprendre sa sottise. On a donné quelques bals et je ne Tai jamais vu danser (i). Les amoureux Tenveloppent d*habiles compères, qui lui gagnent le cœur par des compliments. Entre Famour et la vanité qui le balancent, il ressemble à Fftne de Buridan (2).

Le dirons-nous? Ce rapport de police nous semble singulièrement suspect. On ne voit pas très bien quel intérêt la police royale pouvait avoir, vers 1789

(1) E. Hamel assure cepeDdant qu'il aimait les plaisirs mondains et la danse. Et il cite ce témoignage d'une vieille dame, qu'il ne nomme d'ailleurs point : «« C'était le valseur habituel de ma mère. » Ouor. cil.^ t. I, p. 85.

(3) J. Pbuchbt, Mémoireê tirés des Archives de la Police de Pariât poar servir à l'histoire de la morale et de la police depuis Louis XIV Jusqu'à nos jours, Paris, 1838, in-8, t. I, p. 338.

OU 1790, à surveiller Robespierre et le salon Deshorties. Cependant, puisqu'à cet égard tout moyen de contrôle est impossible, nous n'avons pu que citer la pièce avec toutes les réserves qu'elle comporte. Un seul point peut lui donner raison : c'est que Robespierre n'épousa point Mlle Anaïs Deshorties. Ce n'est pas que la question de mariage n'eût été agitée. Charlotte dit qu'on en parla plusieurs fois, mais que le projet n'aboutit pas parce que Maximilien fut enlevé « aux douceurs de la vie privée » par son élection aux États-Généraux. Naturellement Anaïs avait juré au jeune avocat un amour et une fidélité, aussi éternels l'un que l'autre. C'est pourquoi elle se hâta d'épouser, pendant la session de la Constituante, un ami de Robespierre, l'avocat Leduc (1). Cette nouvelle affecta péniblement le jeune homme, dit la sœur. M. Hamel a formellement contredit ce témoignage et déclaré que jamais une promesse de mariage n'eut lieu entre Robespierre et les Deshorties. Il assurait tenir ces renseignements « d'une source tout aussi certaine » que celle de Charlotte. Mais aussi longtemps qu'un document décisif n'aura pas été publié sur cet objet, la question demeurera en suspens.

(1) C'était un « homme universellement considéré et d'un véritable mérite, » dit M. Hamel, ouv, cit., t. 1, p. 68. Et il orthographie son nom Leducq. Est-ce là le même personnage que Charlotte (qui écrit Leduc) nous présente comme un ami beaucoup aimé par Robespierre, et qu'elle qualifie d'avocat retiré? Vol. cit., p. 401. On peut présumer que c'est le fils de cet avocat retiré qui épousa Mlle Deshorties. La publication de Pacte de mariage pourrait définitivement fixer ce point. Les recherches entreprises par nous pour retrouver ce document sont demeurées vaines.

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fiêffteurs sur técha\f/au^ je lai fif^n mérUî; Caricature thermidorienne contre Robespierre.

Fût-ce pour Mlle Deshorties que Maximilien écrivit le fameux petit poème, tant de fois cité, et connu sous le titre de Madrigal à Ophélie ?

Crois-moi, jeune et belle Ophélie, Quoiqu'on dise le monde et malgré ton miroir. Contente d'être belle et de n'en rien savoir,

Garde toujours ta modestie.

Sur le pouvoir de tes appas

Demeure toujours alarmée.

Tu n'en seras que plus aimée

Si tu crains de ne Têtre pas.

Comment cette piécette élégante et charmante fut* elle connue ? C'est une histoire assez piquante, un petit problème littéraire qui mérite d'être expliqué.

Ces huit vers parurent pour la première fois en 1787, à Paris, chez le libraire Royer, dans deux recueils poétiques, le Chansonnier des Grâces et Quel-ques vers (1). Mais aucune signature ne les suivait alors. Suleau, le premier, et on ne sait comment, dévoila cet anonymat et publia la pièce dans le numéro 5, p. 10, des Actes des Apôfres^ en la faisant précéder de cet ironique badinage :

M. de Robespierre est cité dans tout l'Artois comme un auteur classique. Il lui est même échappé des ouvrages de pur agrément que tous les gens de goût ont recueillis; et nous croyons faire plaisir à nos lecteurs, en leur faisant connaître un madrigal de M. de Robespierre, qui a fait le désespoir de la vieillesse de M. de Voltaire...

(1) Jean Bernard, voL cil., p. 20.

Enfin, le madrigal était suivi d'une autre note ironique:

M. de Robespierre ne se borne pas à la littérature légère. Il dirige le journal intitulé VUnion ou Journal de la liberté (i). Nous invitons nos lecteurs à lire avec attention la séance du soir de samedi, 2t. Ce morceau est entièrement dans la manière de Tacite ; et, quand on le rapproche du madrigal que nous venons de faire connaître, on se rappelle involontairement que Fauteur de VEspril deê lois a fait aussi le Temple de Gnide. Les écrivains qui savent allier la force à la grâce, l'imagination à la philosophie, la profondeur des idées à Félégance du style, de tels écrivains sont très rares. Nous avons été tentés un moment de comparer M. de Robespierre à Montesquieu ; mais nous nous sommes ressouvenus que l'aristocratie de ce dernier mêlait un sombre nuage aux rayons de sa gloire.

Robespierre protesta-t-il contré Tattribution du madrigal ? En aucune manière. Et pourtant, ainsi qu*on l*a fort justement fait remarquer, il avait alors à sa disposition des journaux amis qui ne demandaient qu'à prendre sa défense. Le comte de Montlosier recueillit la pièce dans ses Mémoires (2), mais jusqu'alors son authenticité pouvait être mise en

(1) Le fait de la direction de ce journal par Robespierre est fort douteux, malgré qu'il soit vraisemblable. Il parut du 2 novembre 1789 au 19 avril 1790, disparut et reparut sous un autre titre. Il était du format in-folio, imprimé chez la Veuve Delaguette et eut 72 numéros. M. Maurice Tourneux, Ottvr. cil,, t. II, p. 660, lui a consacré une substantielle notice.

(2) Mémoires de M» le comte de Montlosiery sur la Révolution Française, le Consulat, CEmpire, la Restauration et les principaux événements qui Vont suivie, Paris, chez Dufey, 1830, 2 vol. in-8. — Le madrigal fut inséré dans le tome II.

doute. Elle ne fut fixée qu'en i856, quand elle fit partie d'une vente d'autographes où elle atteignit le prix de cinq cents francs (i).

« L'amabilité de mon frère auprès des femmes, lui captivait leur aiTection, dit Charlotte. Quelquesunes, je crois, éprouvèrent pour lui plus qu'un sentiment ordinaire (2). » Parmi ces quelques-unes vient se ranger une inconnue. C'est la dame d'Arras à laquelle Robespierre, à un retour de chasse, adressa une pièce de gibier et des vers. Des vers encore, des vers toujours I Comme il les tourne agréablement et facilement, il use à outrance du procédé classique. Ce que peut-être il n'ose dire de vive voix, il charge ses madrigaux de l'exprimer pour lui, et c'est une ruse à laquelle sa timidité naturelle sert à merveille d'excuse. Le poème que voici n'a été publié que récemment. Nous n'en connaissons que la fin, livrée à la publicité par l'arrière-petite-fille de celle qui le reçut (3), et c'est le ton de toutes les épîtres rimées de Maximilien qui s'y retrouve dans sa grâce gourmée:

... Vous ne recevrez donc avec ma dédicace Que ce matois fort peu rusé

(1) Bulletin du bibliophile belge, 1866, p. 225. — Cit. par Jean Bernard, vol. cil.y p. 21, note.

(2) Mémoires de Charlotte Robespierre, p. 400.

(3) Le Gaulois, 28 septembre 1904. — L'auteur de l'écho relatant cette trouvaille, véritablement curieuse, lui donne la date d'août 1793. Il y a là incontestablement une erreur. A cette date la Convention occupe Robespierre tout entier. Le 21 de ce même mois il a été élu président, il a parlé le 2, le 8, le 12, le 13, il parle le 14, il parle aux Jacobins, et certainement il ne songe pas à la chasse et aux vers. C'est donc bien à l'époque de sa vie à Arras qu'il faut placer cette épttre.

Qui sottement s'est avisé

De venir me brayer en face :

Sa chute me fait grand honneur, Je suis, je vous Tavouerai, tout fier de ma conquête,

Mais votre critique s'apprête A railler sans pitié le héros et l'auteur, Trouvant le don mesquin et Tépître imparfaite, Vous allez sûrement dire d'un ton moqueur :

€ Cette chasse est bien d'un poète,

« Ces vers-là sont bien d*un chasseur. »

Mais cette destinatrice-là n*est point la seule qui demeure voilée parmi le cortège des ombres effacées de la jeunesse sentimentale et amoureuse de Robespierre. A laquelle d'entre elles s'adressent ces vers, retrouvés par M. Stéfane Pol, sur une feuille jaunie, usée, brûlée, parmi les papiers du Conventionnel ? Est-€e une copie, est-ce un original ? On ne sait. « Mais pourquoi se trouve-t-elle là, au milieu de ces papiers sévères?» s'est demandé rédileur(i). Secret d'une feuille perdue I Mystère d*une âme demeurée sans confidences !

Et voici ce qu'elle avoue au papier :

Je t'aimais tant quand elle était fidèle l Rien ne m'était plus cher que ses appas ; Je ne vivais chaque jour que pour elle, J'aurais, pour elle, affronté le trépas. Mais dites-lui qu'enfin je me dégage.

Que de Taimer j'ai reconnu l'abus...

(1) Stéfanb Pol, De Robespierre à Fouché; noies de police ; documents inédits ; papiers secrets ; erreurs judiciaires, cornplofSy pamphlets, choses d'Église ; avec une préface de M. Jules Claretie, de l'Académie Française. Paris, s. d. in-18, pp. 54, 66.

d4 ROBESPIERaE KT LES FEMMES

Et chaque strophe suivante répète en refrain :

Dites-lui bien que je ne Faime plus.

Les femmes résistent rarement aux vers, quand ces vers sont amoureux et chantent leurs louanges. C'est une vieille et aimable tradition. Et certainement elle ne s'est pas dérobée à ce que Robespierre attendait d'elle. Par ces vers et ses lettres aux femmes, il se livre tout entier à l'enquête que le curieux peut entreprendre sur son caractère d*amant. Il y prouve à l'égard de la femme une politesse, un respect gracieux, qui ne se démentirent jamais. Lui qui .s'abstint de toute grossièreté envers les hommes, demeura toujours pour les femmes le poète galant et l'aimable amoureux de sa jeunesse. Seulement, en 1798 et i794i c^ n'était ni de galanterie ni d'amour qu'il s'agissait. Trop dévoué à la patrie pour condescendre à la tendresse humaine, il n'abdiqua cependant point tout à fait, et prouva son respect pour la femme en faisant solennellement décréter, par la Convention, des fêtes à la Pudeur, à la Foi conjugale, et à cet Amour (1) dont la grandeur de sa tâche l'isolait.

(1) Rapport fait au nom du Comité de Salut Public, par Maximilien Robespierre^ sur les rapports des idées religieuses et morales avec les principes républicains, et sur les fêtes nationales ; séance du 18 floréal Van second de la République française une et indivisible ; imprimé par ordre de la Convention nationale, A Paris, de rimprimerie nationale, in-8, p. 26.

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