AME SOIT AVEC LES PURITAINS ANGLAIS
disait Érasme. Fn effet rien de plus pur et de plus vertueux que ces hommes; ce sont eux qui ont fondé les États-Unis de l’Amérluue septentrionale; ce sont les pères de Franklin et de Washington. Dans la famille de de Foë , on se levait à quatre heures du matin pour prier; avant, après le repas, on priait encore. Le jeûne , observé religieusement à certaines époques de l’année, la simplicité des vêtements, l’horreur de touts les amusements frivoles, l’intimité de la conviction , la croyance h une inspiration divine et Immédiate , séparaient et séparent encore celte race étonnante du reste de la population anglaise.
De Foë, né en 1661 . avait vu périr Algernon-Sydney , Cornish , Armstrong, College, sur un échafaud glorieux; il partageait toutes les idées des Dlssenters. Ou l’avait élevé pour faire de lui un ministre de cette église; mais sa famille, effrayée du danger que couraient alors ceux qui professaient les opinions dissidentes , renonça bientôt à ce dessein. Autour de lui bouillonnaient les controverses , les terreurs politiques, les haines cachées cl ardentes, la licence des Cavaliers, la rancune des Presbytériens.
La cour était achetée, le roi vendu à la France, la nation écrasée et muette. De Foë , au milieu de cette société en
souffrance, fil son éducation d'homme.
Aucune prétention d’écrivain ne se montre dans sa jeunesse.
Cependant les pamphlets pleuraient de toutes parts. A vingt-un ans, l’envie prend à de Foë de mêler sa voix à tous les cris des factions. 11 débute par une plaisanterie , une caricature , une saillie de jeune homme spirituel.
C’est un pamphlet qui offre les germes de son talent futur; livre aujourd’hui fort rare , et qui porte ce titre singulier : Spéculum ciupe-gowîvorum. Un second pamphlet , sur les guerres de Hongrie et sur les persécutions auxquelles les Protestants hongrois étaient exposés, sortit de la plume du jeune auteur. Ce sont des essais plus remarquables par le nom qu’ils portent, et par le talent qu’ils promettent , que par leur valeur Intrinsèque.
Charles 11 mourut, laissant le trésor épuisé, des germes de dissension dan9 toutes les classes de la société anglaise, l’état obéré et une mémoire avilie.
Jacques 11 lui succéda. Le duc de Monmoulb , fils naturel de Charles , voulut profiter du mécontentement qui couvait en Angleterre , et fit une descente à Lymes, à la tête d’une petite armée. C’était surtout aux sectes dissidentes qu’il s’adressait ; c’était à l’intérét blessé de. la masse protestante qu’il avait recours. Le jeune de Foë, qui avait vingt-quatre ans alors, quitta Londres en secret, et courut s’enrôler dans l’armée de Monmouth. Cetfe entreprise folle et mal conçue , que ce prince aventurier dirigea avec étourderie , se termina par la défaite complète de ses troupes.
De Foë, que son obscurité et sa jeunesse protégeaient sans doute , revint à Londres, où il put voir les débris mutilés de ses complices suspendus aux gibets de la tille. Son père avait fait le commerce de bonneterie. De Foë essaya d’agrandir cet établissement : la plupart de ses contemporains le désignent , avec une sotte ironie , sous le titre de facteur ou d'agent commercial pour cette branche de commerce.
Sous Jacques II, sous la protection spéciale de ce roi hypocrite. et maladroit, leé dogmes du pouvoir absolu , de la légitimité , du droit divin , de l'obéissance passive , s’élevèrent menaçants dans toutes les églises-, dans les pamphlets , dans U» journaux , à la cour. Deux pamphlets , qui parurent à cette époque , et qui ne portent
pas de noin d’auteur, sont attribué» h dé Foë; leur but est de mettre le»
Dissidents en garde contre les promesses qu’on leur fait et les séductions que l’on tenle pour les convertir à la doctrine du pouvoir absolu. Le style de ces pamphlets est vigoureux, la dialectique en est puissante; les principes, alors nouveaux , de la tolérance y sont soutenus avec talent, long temps avant que Locke les eût consacrés. La politique, dont le pivot actuel est l’esprit d’égalité , avait du vivant de de Foë un mobile et un centre tout différents : la religion.
« Au lien de se renfermer dans son
• obstination, dans sa morosité, dans •sa dévotion étroite, dit de ftoling-
• broke, si Jacques II avait renvoyé •scs mauvais conseillers, assemblé son •parlement, eu recours ù un système
• constitutionnel, il aurait conservé la
• couronne, et même l’exercice libre
• de sa religion. Mais ce monarque •inseusé, que des conseillers absurdes •poussaient h sa perte, aima mieux •être le partisan obscur et la victime
• d’une opinion théologique, que le •roi d’une nation libre et puissante.»
Les Tories eux-mêmes étalent las de Jacques II. Ses évêques le trompaient, ses courtisans se détachaient de lui. Guillaume, prince d’Orange , saisit le moment, débarque, est reçu avec enthousiasme, voit les plus intimes amis de Jacques l'abandonner > grossit son camp de touts ces déserteurs, qui, la veille , dit de Foë, « ne •parlaient que de sauver leur roi aux •dépens de leur propre vie», et qui le laissent en butte aux insultes de la canaille; offre une protection et une sauvegarde ù ce prince maladroit et entêté ; l’aide à quitter le royaume, et finit par recevoir des mains du parlement la couronne qu’il n’a pas voulu
Ï (rendre, et qu’on ne peut donner qu’à ui.
De Foë prit une part active dans ce mouvement; il quitta Londres, alla au-de\ant du roi Guillaume , et resta constamment un de ses plus fidèles serviteurs,
Heureux de voir s’accomplir la révolution qui promettait aux membres de toutes les sectes le libre exercice de leur religion et la tolérance complète , de Foë continuait à se livrer au commerce avec plus de peisévérance que de succès. 11 était cependant un des principaux membres de la Cité ; en octobre 1689, son nom figure dans
DK D à MK I. DK FUS.
le rédl de la procession solennelle et du dîner splendide que les corporations de Londres donnèrent à Guillaume et à Marie.
A peine le règne de Guillaume avait-il commencé, les partis qui avaient cru voir dans son accession une certitude de triomphe pour euxmêmes, commencèrent à s’agiter.
Toutes ces passions discordantes , qui avaient concouru à porter Guillaume sur le trône, se séparèrent avec éclat , et se livrèrent une guerre acharnée.
De Foë pensa que le roi avait besoin de lui, et dans plusieurs ouvrages polémiques, remarquables par la vigueur de la diction, il attaqua les non-jureurs, les Jacobites d’Irlande et les ecclésiastiques intolérants. De Foë crut devoir défendre à outrance ce roi, que personne ne défendait, qui n'avait rien fait pour lui , et dont la situation était critique.
Le seul véritable champion de ce roi, qui disait qu'on lui avait mis sur la tête une couronne d'épines , le seul athlète désintéressé qui luttât contre l'opinion publique pour le défendre , sans récompense et sans intérêt, ce fut Daniel de Foë. 11 était Jeune, spirituel, hardi, consciencieux. Il avait suivi attentivement toutes les variations de la politique depuis vingt années; ils'ctait battu sous Mon mont h ; il n'avait voulu s'inféoder à aucun parti théologiquc; il avait admiré surtout rindépâftdance , Ja force d'ame , Ife dêsintéréwëment , la sincérité de Guillaume. Garder ses convictions sans les exprimer par des ifctes, et se contenter d'une faible adhérence aux opinions qu'il préférait, n'était pas ttjbs les habitudes de Daniel. Dire la vérité utile , donner l’exeflwfc d'un dévouement nécessaire , éditent dès lors les règles de sa conduite. Ch es dè Foë, la pensée, la parole, les écrits, les actes, ont toujours été identiques, moulés par la même volonté , commandés par une conscience souveraine et héroïque. Sa jeunesse d'ailleurs n'offre que la préparation de ce caractère que nous verrons se développer si simple et si haut , si fort et si complet
Cependant les spéculations commerciales de de Foë avaient échoué ; sa confiance aveugle lui avait fait perdre des sommes considérables. Il y avait alors à Londres plusieurs quartiers privilégiés, semblables à cette Alsace dont Walter Scott a fait le ta-
bleau , et où les fripons pouvaient , sans crainte de la justice , porter et conserver les otyets qu’ils avaient acquis par fraude. Plusieurs fois ces gentilshommes - voleurs achetèrent dans les magasins de de Foë des ballots de marchandises qu'ils promirent de payer comptant dès que ces ballots seraient rendus à domicile ; ils indiquaient pour lieu de paiement un endroit voisin de l'un de ces repaires , nommé the Mint : là se trouvaient, postés d’avance , des affidés qui s'emparaient des ballots, les lançaient entre les mains d'autres hommes, placés dans l’intérieur de la rue privilégiée : la police ne pouvait intervenir dans ce brigandage. Si l'on ajoute à ces imprudences les banqueroutes de deux commerçants qui s’enfuirent en Espagne, et la puérile confiance avec laquelle de Foë souscrivit des lettres de change pour un Dissenter qui le trompa, on aura peu de peine à comprendre comment naquit et s’aggrava l’embarras de ses affaires.
11 essaya de se relever en étendant son commerce; il visita l’Espagne, l'Angleterre, la France, l'Allemagne.
Les remarques que contiennent ses écrits prouvent qu’il songeait bien plus à voir les hommes en philosophe qu’à faire ses affaires en marchand.
La lecture des romans Picaresques lui donna la première Idée de ces créations populaires el naïves, à la tête desquelles se place Robinson Chusoé.
Il fit quelque temps le commerce du musc , et s’embarqua dans plusieurs spéculations , qui toutes échouèrent.
De Foë a raisortde le dire : « Le talent •ne sert pas améfeages ordinaires de «la vie. Le vif-argent ne peut se trans- » former en monnaie courante; excellent pour séparer l’or de l’alliage, il j» devient inutile dès que vous voulez •le changer en quelque chose de compacte et de solide. » La ruine de de Foë fut complète; déclaré banqueroutier, il né trouva plus autour de lui que' figures ennemies , gens Impitoyables. Le bénéfice de la loi lui accordait l'extinction de toutes ses dettes, scs meubles ayant été saisis et vendus, et tous les objets de son commerce livrés à ses creanciert. 11 prit la fuite , craignant la prison.
Changé dAano famille nombreuse, et libéré, conmie nous Pavons dit , par sa banqueroute même, de Foë passa le reste de sa-vie à payer la dette qu’il avait* contractée , et dont la loi le dé-