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Ou ne donna aux esclaves ni mousquets ni fusils; mais chacun d’eux fol armé d une hallebarde, ou d’uii long bâton, • semblable à un brindestoc , garni d’une longue pointe de fer à chaque extrémité; ils avaient en outre une hachette au côté. Tout s nos hommes portaient aussi une hache; Deux des femmes voulurent absolument prendre part au combat; elles semèrent d arcs et de déches, que les» Espagnols avaient pris aux Sauvages lors de la première afiakfe< dont j’ai parlé, et qui avait eu lieu entre les Indiens. Les femmes eurent aussi des haches.
Le gouverneur espagnol, dont j ai si souvent fait mention, avait le commandement général; et William Atkins, qui*, bien’ que redoutable pour sa méchanceté, était un compagnon intrépide et résolu, commandait sous lui. — Les Sauvages s’avancèrent comme des lions; et nos hommes, pour comble de malheur, n’avaient pas l’avantage du terrain. Seulement Will Atkins, qui rendit dans cette affaire d’importants services, comme une sentinelle perdue, était planté avec six hommes , derrière un petit hallier , avec ordre de laisser passer les premiers, et de faire feu ensuite au beau milieu des autres; puis sur-le-champ de battre en retraite aussi vile que possible, en tournant une partie du bois pour venir prendre position derrière les Espagnols, qui se trouvaient couverts par un fourré d’arbres.
Quand les Sauvages arrivèrent , ils se mirent à courir çà et là en masse et sans aucun ordre. Will Atkins en laissa passer près de lui une cinquantaine ; puis , voyant venir les autres en foule , il ordonna à trois de ses hommes de décharger sur eux leurs mousquets chargés de six ou sept ballçs , aussi fortes que des balles de gros pistolets. Combien en tuèrent-ils ou en blessèrent-ils , c’est ce qu’ils ne surent pas; mais la consternation et l’étonnement étaient
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inexprimable chez ces barbares, qui forent effrayés an plus haut degré d’entendre an brait terrible, de voir tomber leurs hommes morts oa blessés , et sans comprendre d’où • cela provenait. Alors, au miliende leur effroi, William Atkins et ses trois hommes firent feu sur le plus épais de la tourbe, et en moins d’une minute les trois premiers , ayant rechargé leurs armes , leur envoyèrett une troisième volée.
Si William Atkins et ses hommes se fussent retirés immédiatement après avoir tiré , comme cela leur avait été ordonné , ou si le reste de la troupe eût été à portée de prolonger le feu , les Sauvages eussent été mis en pleine déroule ; car la terreur dont ils étaidnt saisis venait surtout de ce qu’ils ne voyaient personne qui les frappât et de ce qu’ils se croyaient tués par le tonnerre et les éclairs de leurs dieux. Mais William Atkins, en restant pour recharger, découvrit la ruse.
N ou v c 1 1 • Incursion des Indiens,
uelques Sauvages , qui les épiaient au loin , fondirent sur eux par derrière ; et , bien que Atkins et ses hommes les eussent encore salués de deux ou trois fusillades et en eussent tué plùs d’une vingtaine en se retirant aussi vite que possible , cependant ils le blessèrent lai-mème et tuèrent avec
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leurs (lèches un de ses compatriotes , comme ils tuèrent ensuite un des Espagnols et un des esclaves indiens acquis avec les femmes. Cet esclave était un brave compagnon , qui avait combattu en furieux. De sa propre main il avait tué cinq Sauvages, quoiqu’il n’eût pour armes quun des bâtons ferrés et une hache.
Atkins étant blessé et deux autres étant tués, nos hommes, ainsi maltraités, se retirèrent sur un monticule danç le bois. Les Espagnols , après avoir fait trois décharges , opérèrent aussi leur retraite ; car les Indiens étaient si nombreux , car ils étaient si désespérés , que , malgré qu’il y en eût de tués plus de cinquante et un beaucoup plus grand nombre de blessés , ils se jetaient sans peur du danger sous la dent de nos hommes et leur envoyaient une nuée de (lèches. On remarqua meme que leurs blessés qui netaient pas tout-à-fait mis hors de combat, exaspérés par leurs blessures, se battaient comme des enragés.
Nos gens, dans leur retraite, avaient laissé derrière eux les cadavres de l’Espagnol et de l’Anglais. Les Sauvages , quand ils furent arrivés auprès , les mutilèrent de la manière laplusalroce, leur brisant les bras, les jambes et la tête avec leurs massues et leurs sabres de bois, comme de vrais Sauvages qu’ils étaient. Mais , voyant que nos hommes avaient disparu, ils semblèrent ne pas vouloir les poursuivre, formèrent une espèce de cercle , ce qu’ils ont coutume de faire, à ce qu'il paraît, et poussèrent deux grands cris en signe de victoire ; après quoi ils eurent encore la mortification de voir tomber plusieurs de leurs blessés qu’avait épuisés la perte de leur sang.
Le gouverneur espagnol ayant rassemblé tout son petit corps d’armée sur une éminence, Atkins, quoique blessé, opinait pour qu’on se portât en avant et qu’on fît une
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charge générale sur l’ennemi. Mais l’Espagnol répondit : — « Senor Atkins , vous avez vu comment leurs blessés se battent ; remettons la partie à demain : touts ces écloppés seront roidis et endoloris par leurs plaies , épuisés par le sang qu’ils auront perdu , et nous aurons alors beaucoup moins de besogne sur les bras. »
L’avis était bon. Mais Will Atkins reprit gaîment : — « C’est vrai, senor ; mais il en sera de même de moi, et c’est pour cela que je voudrais aller en avant tandis que je suis en haleine. » — « Fort bien , senor Atkins , dit l’Espagnol : vous vous êtes conduit vaillamment, vous avez rempli votre tâche ; nous combattrons pour vous si vous ne pouvez venir; mais je pense qu’il est mieux d’attendre jusqu’à demain matin. » — Ils attendirent donc.
Mais, lorsqu’il fit un beau clair de lune , et qu’ils virent les Sauvages dans un grand désordre , au milieu de leurs morts et de leurs blessés et se pressant tumultueusement à l’entour , ils se résolurent à fondre sur eux pendant la nuit , dans le cas surtout où ils pourraient leur envoyer une décharge avant d’être apperçus. Il s’offrit à eux une belle occasion pour cela : car l’un des deux Anglais , sur le terrain duquel l’affaire s’était engagée, les ayant conduits par un détour entre les bois et la côte occidentale , et là ayant tourné brusquement au Sud , ils arrivèrent si proche du groupe le plus épais, qu’avant qu’on eût pu les voir ou les entendre , huit hommes tirèrent au beau milieu et firent une terrible exécution. Une demi-minute après huit autres tirèrent à leur tour et les criblèrent tellement de leurs dragées , qu’ils en tuèrent ou blessèrent un grand nombre. Tout cela se passa sans qu’ils pussent reconnaître qui les frappait , sans qu’ils sussent par quel chemin fuir.
Les Espagnols rechargèrent vivement leurs armes; puis,
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s’étant divisés en trois corps, ils résolurent de tomber touts ensemble sur l'ennemi. Chacun de ces pelotons se composait de huit personnes: ce qui formait en somme vingt-quatre combattants , dont vingt-deux hommes et deux femmes , lesquelles, soit dit en passant, se battirent en désespérées.
On répartit par peloton les armes à feu , les hallebardes et les brindestocs. On voulait que les femmes se tinssent derrière , mais elles déclarèrent quelles étaient décidées à mourir avec leurs maris. Leur petite armée ainsi disposée . ils sortirent d’entre les arbres et se jetèrent sous la dent de l’ennemi en criant et en hélant de toutes leurs forces. Les indiens se tenaient là debout touts ensemble ; mais ils tombèrent dans la plus grande confusion en entendant les cris que jetaient nos gens-sur trois différents points. Cependant ih-eb seraient venus-aux mains s’ils nous eussent apperçus ; car à peine fûmes-nous assez près pour qu’ils nous vissent qu’ils nous décochèrent quelques flèches , et que le pauvre vieux Vendrsdi fut blessé, légèrement toutefois. Mais nos gens, sans plus de temps, fondirent sur eux, firent feu de trois côtés , puis tombèrent dessus à coups de crosses de mousquet, à«oups<de sabres, de bâtons ferrés et de haches, et , en un mot, les frottèrent si bien , qu’ils se mirent à pousser des cris et des hurlements sinistres en s’enfuyant de touts côtés pour échapper à la mort.
• Les nôtres étaient fatigués de ce carnage : ils avaient tué ou blessé mortellement, dans les deux rencontres, environ cent quatre-vingts de ces barbares. Les autres, épouvantés, se sauvèrent à travers les bois et sur les collines, avec toute la vitesse que pouvaient leur donner la frayeur et des pieds agiles ; et , voyant que nos hommes se mettaient peu en peine de les poursuivre , ils se rassemblèrent sur la côte où ils avaient débarqué et où leurs canots étaient amarrés. Mais
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leur désastre netait pas encore au bout : car , ce soir-là , un vent terrible s’éleva de la mer , et il leur fut impossible de prendre le large. Pour surcroît , la tempête- ayant- duré toute la nuit, à la marée montante la plupart dé lèurs pirogues furent entraînées par la houle si avant sur la rive , qœil aurait fallu bien des efforts pour les remettre à flot. Quelques-unes même furent brisées contre le rivage , ou en s’entre-choquant.
Nos hommes , bien que joyeux de leur vietoire , ne prirent cependant que peu de repos cette - nuit-là-.. Mais, après s’être refaits le mieux qu’ils purent, ils résolurent de se porter vers cette partie de l’île où les Sauvages avaient fui, afin de voir dans quel état ils étaient. Ceci les mena nécessairement sur le lieu du combat , où ils trouvèrent plusieurs de ces pauvres créatures qui respiraient encore , mais que rien n’aurait pu sauver. Triste spectacle pour des cœurs généreux ! car un homme vraiment noble , quoique forcé par les lois de la guerre de détruire son ennemi, ne prend point plaisir à ses souffrances.
Tout ordre , du reste , était inutile à cet égard , car les Sauvages que les nôtres avaient à leur service dépêchèrent ces pauvres créatures à coups de haches.
Ils arrivèrent enfin en vue du lieu où les chétifs débris de l’armée indienne étaient rassemblés. Là restait environ une centaine d’hommes, dont la plupart étaient assis à terre, accroupis, la tête entre leurs mains et appuyée sur leurs genoux.
Quand nos gens ne furent plus qu’à deux portées de mousquet des vaincus , le gouverneur espagnol ordonna de tirer deux coups à poudre pour leur donner l’alarme , à dessein de voir par leur contenance ce qu’il avait à. en attendre, s’ils étaient encore disposés à combattre ou -s’ils étaient démon.-
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tés au point d’être abattus et découragés , et afin d’agir en conséquence.
Le stratagème eut un plein succès; car les Sanvages n’eurent pas plus tôt entendu le premier coup de feu et tu la lueur du second, qu’ils se dressèrent sur leurs pieds dans la plus grande consternation imaginable ; et, comme nos gens se précipitaient sur eux, ils s’enfuirent criant, hurlant et poussant une sorte de mugissement que nos hommes ne comprirent pas et n’avaient point ouï jusque là, et ils se réfugièrent sur les hauteurs plus avant dans le pays.
Les nôtres eussent d’abord préféré que le temps eût
été calme et que les Sauvages se fussent r embarqués. Mais
ils ne considéraient pas alors que cela pourrait en amener par
la suite des multitudes auxquelles il leur serait impossible de
résister, ou du moins être la cause d’incursions si redouta- »
blés et si' fréquentes quelles désoleraient l’île et les feraient périr de faim. Will Atkins, qui, malgré sa blessure, se tenait toujours avec eux , se montra , dans cette occurrence, le meilleur conseiller : il fallait , selon lui , saisir l’occasion qui salirait de se jeter entre eux et leurs canots, et, par là, les empêcher à jamais de revenir inquiéter l’île.
On tint long-temps conseil sur ce point. Quelques-uns s’opposaient à cela, de peur qu’on ne forçât ces misérables à se retirer dans les bois, et à n’écouter que leur désespoir. — « Dans ce cas , disaient-ils , nous serons obligés de leur donner la chasse comme à des bêtes féroces; nous redouterons de sortir pour nos travaux ; nous aurons nos plantations incessamment pillées , nos troupeaux détruits , bref nous serons réduits à une vie de misères continuelles. •
YViix Atiuns répondit que mieux valait avoir affaire à cent hommes qu’à cent natious ; que s’il fallait détruire les canots il fallait aussi détruire les hommes , sinon être soi-
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même détruit. En un inot , il leur démontra cette nécessité d’une manière si palpable, qu’ils se rangèrent touts à son avis. Aussitôt ib se mirent à l’oeuvre sur les pirogues , et , arrachant du bois sec d’un arbre mort , ils essayèrent de mettre le feu à quelques-unes de ces embarcations ; mais elles étaient si humides qu’elles purent à peine brûler. Néanmoins, le feu endommagea tellement leurs parties supérieures, quelles furent bientôt hors d’état de tenir la mer. Quand les Indiens virent à quoi nos hommes étaient occupés , quelques-uns d’entre eux sortirent des bois en toute hâte, et, s’approchant le plus qu’ils purent, ils se jetèrent à genoux et se mirent à crier : — « Oa, oà, waramorqa ! # et à proférer quelques autres mots de leur langue que personne ne comprit ; mais, comme ils faisaient des gestes piteux et poussaient des cris étranges , il fut aisé de reconnaître qu’ils suppliaient pour qu’on épargnât leurs canots, et qu’ils promettaient de s’en aller pour ne plus revenir.
Mais nos gens étaient alors convaincus qu’ils n’avaient d’autre moyen de se conserver ou de sauver leur établissement que d’empêcher à tout jamais les Indiens de revenir dans l’île , sachant bien que s’il arrivait seulement à l’un d’eux de retourner parmi les siens pour leur conter l’événement, c’en était fait de la colonie. En conséquence , faisant comprendre aux Indiens qu’il n’y avait pas de merci pour eux , ils se remirent à l’oeuvre et détruisirent les canots que la tempête avait épargnés. A cette vue les Sauvages firent retentir les bois d’un horrible cri que notre monde entendit assez distinctement ; puis ils se mirent à courir çà et là dans l’île comme des insensés , de sorte que nos colons ne surent réellement pas d’abord comment s’y prendre avec eux.
Les Espagnob, avec toute leur prudence, n’aVàient pas.
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pensé que tandis qu’ils réduisaient ainsi ces hommes au désespoir, ils. devaient faire bonne garde autour de leurs plantations; car, bien qu’ils eussent transféré leur bétail, et que les Indiens n’eussent pas déterré leur principale retraite, — je veux dire mon vieux château de la colline, — ni la caverne dans la vallée , cenx-ci avaient découvert cependant ma plantation )de la tonnelle, l’avaient saccagée, ainsi que les enclos et les cultures d’alentour, foulant au pieds le blé, arrachant les vignes et les raisins déjà presque mûrs ; et faisant éprouver à la colonie une perte inestimable sans en retirer aucun profil.
Quoique nos gens pussent les combattre en toute occasion, ils n 'étaient pas en état de les poursuivre et de les pourchasser; car, les indiens étant trop agiles pour nos hommes quand ils les rencontraient seuls, aucun des nôtres n’osait s’aventurer isolément , dans la crainte d’être enveloppé par eux. Fort heureusement Us étaient sans armes : ils avaient dcsy arcs , il est vrai , mais point de flèches , ni matériaux popr eu faire , ni outils , ni instruments tranchants. W
Mort de Faim.'..
'extrémité et la détresse où ils étaient réduits étaient grandes et vraiment déplorables ; mais l’état où ils avaient jeté nos colons ne valait pas mieux : car, malgré que leurs retraites eussent été préservées , leurs provisions étaient détruites et leur moisson ravagée. Que faire , à quels moyens
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recourir? ils ne le savaient. La seule ressource qui leur restât c était le bétail qu’ils avaient dans la vallée près de la caverne , le peu de blé qui y croissait et la plantation des trois Anglais , Wiix àtkins et ses camarades , alors réduits à deux, l’un d’entre eux ayant été frappé à la tête , juste au-dessous de la tempe, par une flèche qui l’ar vait fait taire à jamais. Et , chose remarquable , celui-ci était ce même homme cruel qui avait porté un coup de hache au pauvre esclave Indien, et qui ensuite avait formé le projet d’assassiner les Espagnols.
À mon sens , la condition de nos colons était pire en ce temps- là que ne l’avait jamais été la mienne depuis que j’eus découvert les grains d’orge et de riz , et que j’eus acquis la méthode de semer et de cultiver mou blé et d’élever mon bétail ; car alors ils avaient , pour ainsi dire, une centaine de loups dans Hle , prêts à faire leur proie de tout ce qu’ils pourraient saisir , mais qu’il n’était pas facile de saisir eux-mêmes. '
La première chose qu’ils résolurent de faire , quand ils virent la situation où ils se trouvaient , ce fut , s’il était possible , de reléguer les Sauvages dans la partie la plus éloiguée de l’île , au Sud-Est ; afin que si d’autres Indiens venaient à descendre au rivage , ils ne pussent les rencontrer; puis, une fois là, de les traquer, de les harasser chaque jour, et de tuer touts ceux qu’ils pourraient approcher, jusqu’à ce qu’ils eussent réduit leur nombre ; et s’ils pouvaient enfin les apprivoiser et les rendre propres à quelque chose , de leur donner du blé , et de leur enseigner à cultiver la terre et à vivre de leur travail journalier.
En conséquence , ils les serrèrent de près et les épouvantèrent tellement par le bruit de leurs armes, qu’au bout de peu de temps , si un des colons tirait sur un Indien et
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le manquait , néanmoins il tombait de peur. Leur effroi fut si grand , qu’ils s’éloignèrent de plus en plus , et que , harcelés par nos gens, qui touts les jours en tuaient ou blessaient quelques-uns , ils se confinèrent tellement dans les bois et dans les endroits creux , que le manque de nourriture les réduisit à la plus horrible misère, et qu’on en trouva plusieurs morts dans les bois, sans aucune blessure, que la faim seule avait fait périr.
Quand les nôtres trouvèrent ces cadavres , leurs cœurs s’attendrirent, et ils se sentirent émus de compassion, surtout le gouverneur espagnol, qui était l’homme du caractère le plus noblement généreux que de ma vie j’aie jamais rencontré. Il proposa , si faire se pouvait , d’attraper vivant un de ces malheureux , et de l’amener à comprendre assez leur dessein pour qu’il pût servir d’interprète auprès des autres, et savoir d’eux s’ils n’acquiesceraient pas à quelque condition qui leur assurerait la vie, et garantirait la colonie du pillage.
. Il s’écoula quelque temps avant qu’on pût en prendre aucun ; mais, comme ils étaient faibles et exténués , l’un d’eux fut enfin surpris cl fait prisonnier. Il se montra d’abord rétif, et ne voulut ni manger ni boire ; mais, se voyant traité avec bonté, voyant qu’on lui donnait des aliments, et qu’il n’avait à supporter aucune violence, il finit par devenir plus maniable et par se rassurer.
On lui amena le vieux Vendredi , qui s’entretint souvent avec lui et lui dit combien les nôtres seraient bons envers touts les siens ; qpe non-seulement ils auraient la vie sauve, mais encore qu’on leur accorderait pour demeure une partie de l’ile, pourvu qu’ils donnassent l’assurance qu’ils garderaient leur propres limites, et qu’ils ne viendraient pas au-delà pour faire tort ou pour faire outrage aux colons ;
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enfin qu’on leur donnerait du blé qu’ils sèmeraient et cultiveraient pour leurs besoins , et du pain pour leur subsistance présente. — Ensuite le vieux Vendredi commanda au Sauvage d’aller trouver ses compatriotes et de voir ce qu’ils penseraient de la proposition , lui affirmant que s’ils n’y adhéraient immédiatement, ils seraient touts détruits.
Ces pauvres gens , profondément abattus et réduits au nombre de d’environ trente-sept , accueillirent tout d’abord cette offre , et prièrent qu’on leur donnât quelque nourriture. Là-dessus douze Espagnols et deux Anglais, bien armés , avec trois esclaves indiens et le vieux Vendredi , se transportèrent au lieu où ils étaient : les trois esclaves indiens charriaient une grande quantité de pain, du riz cuit en gâteaux et séché au soleil, et trois chèvres vivantes. On. enjoignit à ces infortunés de se rendre sur le versant d’une colline, où ils s’assirent pour manger avec beaucoup de reconnaissance. Us furent plus fidèles à leur parole qu’on ne l’aurait pensé ; car, excepté quand ils venaient demander des vivres et des instructions, jamais ils ne passèrent leurs limites. C’est là qu’ils vivaient encore lors de mon arrivée dans 111e, et que j’allai les visiter.
Les colons leur avaient appris à semer le blé , à faire le pain , à élever des chèvres et à les traire. Rien ne leur manquait que des femmes pour devenir bientôt une nation. Ils étaient confinés sur une langue de terre ; derrière eux s’élevaient des rochers , et devant eux une vaste plaine se prolongeait vers la mer, à la pointe Sud-Est de l’île. Leur terrain était bon et fertile et ils en. avaient suffisamment; car il s’étendait d’un côté sur une largeur d’un mille et demi , et de l’autre sur une longueur de trois ou quatre milles.
INos hommes leur enseignèrent aussi à faire des bêches
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en-bois, comme j’en avais fait pour mon usage, et leur don nèrent douze hachettes et trois ou quatre couteaux ; et, là, ils vécurent comme les plus soumises et les plus innocentes créatures -que jamais on n’eût su voir.
>La colonie jouit après cela d’une parfaite tranquillité quant aux Sauvages, jusqu’à la nouvelle visite que je lui lis, k environ deux an» après. Ce n’est pas que de temps à autre quelques canots de Sauvages n’abordassent à File pour la célébration barbare de leurs triomphes ; mais , comme ils appartenaient à diverses nations , et que , peut-être , ils n’avaient point entendu parler de ceux qui étaient venus précédemment dans l’île , ou que peut-être ils ignoraient la cause de leur venue, ils ne firent, à l’égard de leurs compatriotes , aucune recherche , et , en eussent-ils fait , il leur eût été fort difficile de les découvrir.
Voici que j’ai donné, ce me semble, la relation complète de ce qui était arrivé à nos colons jusqu’à mon retour , au moins de ce qui était digne de remarque. — Ils avaient merveilleusement civilisé les Indiens ou Sauvages , et allaient souvent les visiter ; mais ils leur défendaient , sous peine de mort , de venir parmi eux , afin que leur établissement ne fût pas livré derechef.
Une chose vraiment notable, c’est que les Sauvages , à qui ils avaient appris à faire des paniers et de la vannerie, surpassèrent bientôt leurs maîtres. Ils tressèrent une mul- ' titude de choses les plus ingénieuses , surtout des corbeilles de toute espèce , des cribles , des cages à oiseaux , des buffets, ainsi que des chaises pour s’asseoir, des escabelles, des lits, des couchettes et beaucoup d’autres choses encore; car ils déployaient dans ce genre d’ouvrage une-adresse remarquable , quand une fois on les avait mis sur la voie.
Mon arrivée leur fut d’un grand secours , en ce que nous
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les approvisionnâmes dé couteaux, de ciseaux, de bêches, de pelles, de pioches et de toutes choses semblables dont ils pouvaient avoir besoin.
Ils devinrent tellement adroits , à l’aide de ces outils , qu'ils parvinrent à se bâtir de fort jolies huttes ou maisonnettes, dont ils tressaient et arrondissaient les contours • comme à de la vannerie ; vrais chefs-d’œuvre d’industrie et d’un aspect fort bizarre, mais qui les protégeaient efficacement contre la chaleur et contre toutes sortes d’insectes.
N os hommes en étaient tellement épris , qu’ils invitèrent la tribu sauvage à les venir voir et à s’en construire de pareilles. Aussi, quand j’allai visiter la colonie des deux Anglais, ces planteurs me firent-ils de loin l’effet de vivre comme des abeilles dans une ruche. Quant àW m Atkins, qui était devenu un garçon industrieux, laborieux et réglé, il s’était fait une tente en vannerie comme on n’en avait, je pense, jamais vu. Elle avait cent vingt pas de tour à l’extérieur , je la mesurai moi -même. Les murailles étaient à brins aussi serrés que ceux d’un panier , et se composaient de trente-deux panneaux ou carrés , très-solides , d’environ sept pieds de hauteur. Au milieu s’en trouvait une autre, qui n’avait pas plus de vingt - deux pas de circonférence , mais d’une construction encore plus solide , car elle était divisée en huit pans, aux huit angles desquels se trouvaient huit forts poteaux. Sur leur sommet il avait placé de grosses charpentes, jointes ensemble au moyen de chevilles de de bois , et d’où il avait élevé pour la couverture une pyramide de huit chevrons fort élégante , je vous l’assure , et parfaitement assemblée , quoiqu’il n’eût pas de clous , mais seulement quelques broches de fer qu’il s’était faites avec la ferraille que j’avais laissée dans l’ile. — Cet adroit garçon donna vraiment des preuves d’une grande industrie
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en beaucoup de choses dont la connaissance lui manquait.
11 se fit une forge et une paire de soufflets en bois pour attiser le feu ; il se fabriqua encore le charbon qu en exigeait l’usage ; et d’une pince de fer , il fit une enclume fort passa* ble. Cela le mit à même de façqpner une foule de choses , des crochets , des gâches , des pointes , des verroux et des gonds. — Mais revenons à sa case. Après qu’il eut posé . le comble de la tente intérieure, il remplit les entrevous des chevrons au moyen ^’un treillis si solide et qu’il recouvrit si ingénieusement de paille de riz, et au sommet d’une large feuille d’un certain'arbre , que sa maison était tout aussi à l’abri de l’humidité que si elle eût été couverte en tuiles ou en ardoises. Il m’avoua, il est vrai, que les Sauvages lui avaient fait la vannerie.
L’enceinte extérieure était couverte, comme une galerie, tout autour de la rotonde intérieure ; et de grands chevrons s’étendaient de trente -deux angl^ au sommet des poteaux de l’habitation du milieu , éloignée d’environ vingt pieds ; de sorte qu’il y avait entre le mur de clayonnage extérieur et le mur intérieur un espace, semblable à un promenoir, de la largeur de vingt pieds à peu près.
11 avait divisé la place intérieure avec un pareil clayonnage, mais beaucoup plus délicat, et l’avait distribuée en six logements, ou chambres de plain-pied, ayant d’abord chacune une porte donnant extérieurement sur l’entrée ou passage conduisant à la tente principale ; puis une autre sur l’espace ou promenoir qui régnait au pourtour ; de manière que ce promenoir était aussi divisé en six parties égales, qui servaient non-seulement de retraites, mais encore à entreposer toutes les choses nécessaires à la famille. Ces six espaces n’occupant point toute la circonférence, les autres logements de la galerie étaient disposés ainsi : Aussitôt que vous aviez
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passé la porte de l'enceinte extérieure , vous aviez droit devant vous un petit passage conduisant à la porte de la case intérieure ; de chaque côté était une cloison de clayonnage , avec une porte par laquelle vous pénétriez d’abord dans une vaste chambre ou magasin , de vingt pieds de large sur environ trente de long , et de là dans une autre un peu moins longue. Ainsi , dans le pourtour il y avait dix belles chambres, six desquelles n’avaient entrée que par les logements de la tente intérieure, et serraient de cabinets ou de retraits à chaque chambre respective de cette tente , et quatre grands magasins, ou granges, ou comme il vous plaira de les appeler, deux de chaque côté du passage qui conduisait de la porte d’entrée à la rotonde intérieure, et donnant l’un dans l’autre.
Habitation de William Atkins.
n pareil morceau de vannerie, je crois, n a jamais été vu dans le monde , pas plus qu’une maison ou tente si bien conçue, surtout bâtie comme cela. Dans cette grande ruche habitaient les trois familles , c’est-à-dire Will Atkins et ses compagnons ; le troisième avait été tué, mais
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sa femme restait avec trois enfants, — elle était, à ce qu'il paraît , enceinte lorsqu’il mourut. lies deux survivants ne négligeaient pas de fournir la veuve de toutes choses, j’entends de blé, de lait, de raisins, et de lui faire bon^e part quand ils tuaient un chevreau ou trouvaient une tortue sur le rivage; de sorte qu’ils vivaient touts assez bien, quoiqu’à 1* vérité ceux-ci ne fussent pas aussi industrieux que les deux * autres, Comme je l’ai fait observer déjà.
Il est une chose qui toutefois ne saurait être omise; c’est, qu’en fait de religion, je ne sache pas qu’il existai rien de semblable parmi eux. 11 est vrai qu’assez souvent ils se faisaient souvenir l'un l’autre qu’il est "Un Dieu, mais c’était purement par la commune méthode des marins, c'est-à-dire en blasphémant son nom. Leurs fcnnucs, pauvres ignorantes Sauvages, n’en étaient pas beaucoup plus éclairées pour être marines à des Chrétiens, si on peut les appeler ainsi, car eux-mêmes, ayant fort peu de notions de Dieu, se trouvaient profondément incapables d'entrer én discours avec elles^ sur, la Divinité , ou de leur parler de rien qui concernât la religion.
Le plus grand profit quelles avaient , je puis dire , retiré de leur alliance, c’était d’avoir appris de leurs maris à parler passablement l’anglais. Touts leurs enfants, qui pouvaient bien être une vingtaine, apprenaient de même à s’exprimer en anglais dès leurs premiers bégaiements, quoiqu’ils ne fissent d’abord que l’écorcher, comme leurs mères. Pas un de ces enfants n’avàit plus de six ans quand j’arrivai, car il n’y en avait pas beaucoup plus de sept que ces cinq làdys sauvages avaient été amenées; mais toutes s’étaient trouvées fécondes , toutes avaient des enfants , plus ou moins. femme du cuisinier en second était , je crois , grosstftle son sixième. Ces mères étaient toutes d une heureuse nature.
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paisibles* laborieuses, modestes et décentes* s'aidant lune l'autre, parfaitement obéissantes et soumises à leurs maîtres, je ne puis dire k leurs maris. 11 ne leur manquait rien, que d’êtft bien instruites dans la religion chrétienne et d’être légitimement mariées, avantages dont heureusement diins la suite elles jouirent par mes soins, ou du moins par les conséquences de ma venue dans l’île.
Ayant ainsi parlé de la colonie en général et assez longuement de mes cinq chenapans d’Anglais , je dois dire quelque chose des Espagnols , qui formaient le principal corps de la famille , et dont l’histoire oflre aussi quelques incidents assez remarquables.
J’eus de nombreux entretiens avec eux sur ce qu’était leur situation durant leur séjour parmi les Sauvages. Ils m’avouèrent franchement qu’ils n’avaient aucune preuve à donner de leur savoir-faire ou de leur industrie dans ce pays ; qu’ils n’étaient là qu’une pauvre poignée d’hommes misérables et abattus; que, quand bien même ils eussent eu des ressources entre les mains, ils ne s’en seraient pas moins abandonnés, au désespoir ; et qu’ils ployaient tellement sous le poids de leurs infortunes , qu’ils ne songeaient qu’à se laisser mourir de faim. — Un d’entre eux, personnage grave et judicieux, me dit qu’il était convaincu qu’ils avaient eu tort ; qu’à des hommes sages il n’appartient pas de s’abandonner à leur misère , mais de se saisir incessamment des secours que leur offre la raison, tant pour l’existence présente que pour la délivrance futnre. — « Le chagrin, aj^ita-t-il, est la plus insensée et la plus insignifiante passion du monde, parce qu’elle n’a pour objet que les chosefc passées, qui sont en général irrévocables ou irrémédiables; parce qu’elle n’embrasse point l’avenû% qu’elle n’entre pour rien dans ce qui touche le salut, et qu’elle ajoute plutôt à l’affliction qu’elle
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n’y apporte remède. » — Là-dessus il cita un proverbe espagnol que je ne puis répéter dans les mêmes termes , mais dont je me souviens avoir habillé à ma façon un proverbe anglais, que voici :
Dans le trouble soyez troublé,
Votre trouble sera doublé.
Ensuite il abonda en remarques sur toutes les petites améliorations que j’avais introduites dans ma solitude , sur mon infatigable industrie , comme il l’appelait, et sur la manière dont j’avais rendu une condition, par ses circonstances d’abord pire que la leur, mille fois plus heureuse que celle dans laquelle ils étaient, même alors, où ils se trouvaient touts ensemble. 11 me dit qu’il était à remarquer que les Anglais avaient une plus grande présence d’esprit dans la détresse que tout autre peuple qu’il eût jamais vu ; que ses malheureux compatriotes, ainsi que les Portugais, étaient la pire espèce d’hommes de l’univers pour lutter contre l’adversité ; parce que dans les périls, une fois les efforts vulgaires tentés, leur premier pas était de se livrer au désespoir, de succomber sous lui et de mourir sans tourner leurs pensées vers des voies de salut.
Je lui répliquai que leur cas et le mien différaient extrêmement ; qu’ils avaient été jetés sur le rivage privés de toutes choses nécessaires , et sans provisions pour subsister jusqu’à'jce qu’ils pussent se pourvoir ; qu’à la vérité j’avais eu ce désavantage et cette affliction d’être seul ; mais que les secours providentiellement jetés dans mes mains par le bris inopiné du navire, étaient un si grand réconfort, qu’il aurait poussé tout homme au monde à s’ingénier comme je l’avais fait. — « Senor, reprit l’Espagnol, si nous pauvres Cas-
CHlüUlt.
lillans eussions été à votre place , nous n'eussions pas tiré du vaisseau la moitié de ces choses que vous sûtes en tirer ; jamais nous n'aurions trouvé le moyen de nous procurer un radeau pour les transporter, ni de conduire un radeau à terre sans l'aide d’une chaloupe ou d'une voile; et à plus forte raison pas un de nous ne l'eût fait s'il eût été seul. » — Je le priai de faire trêve à son compliment, et de poursuivre l’histoire de Teur venue dans l'endroit où ils avaient abordé. Il me dit qu'ils avaient pris terre malheureusement en un lieu où il y avait des habitants sans provisions ; tandis que s'ils eussent eu le bon sens de remettre en mer et d’aller à une autre ile un peu plus éloignée, ils auraient trouvé des . provisions sans habitants. En effet, dans ce parage, comme on le leûr avait, dit , était située une île riche en comestibles, bien que déserte, c’est-à-dire que les Espagnols de la Trinité, l'ayant visitée fréquemment, l’avaient remplie à différentes fois de chèvres et de porcs. Là ces animaux avaient multiplié de telle sorte , là tortues et oiseaux de mer étaient en telle abondance, qu’ils n’eussent pas manqué de viande s’ils eussent eu faute de pain. À l'endroit où ils avaient abordé ils n’avaient au contraire pour toute nourriture que quelques herbes et quelques racines à eux inconnues , fort peu succulentes, et que leur donnaient avec assez de parcimonie les naturels , vraiment dans l’impossibilité de les traiter mieux , à moins qu’ils ne se fissent cannibales et mangeassent de la chair humaine, le grand régal du pays.
Nos Espagnols me racontèrent comment par divers moyens ils s'étaient efforcés, mais en vain, de civiliser les Sauvages leurs hûtes, et de leur faire adopter des coutumes rationnelles dans le commerce ordinaire de la vie ; et comment ces Indiens en récriminant leur répondaient qu'il était injuste à ceux qui étaient venus sur cette terré pour implo-
■osimox
rer aide et assistance, de vouloir se poser comme les instructeurs de ceux qui les nourrissaient ; donnant à entendre par-là , ce semble , que celui-là ne doit point se faire l’instructeur des autres qui ne peut se passer d’eux pour vivre.
Ils me firent l'affreux récit des extrémités où ils avaient été réduits ; comment ils avaient passé quelquefois plusieurs jours sans nourriture aucune, l’île où ils se trouvaient étant habitée par une espèce de Sauvages plus indolents, et, par cette raison, ils avaient tout lieu de le croire, moins pourvus des choses nécessaires à la vie que les autres indigènes de cette même partie du monde. Toutefois ils reconnaissaient que cette peuplade était moins rapace et moins vorace que celles qui avaient une meilleure et une plus abondante nourriture. •
Ils ajoutèrent aussi qu’ils ne pouvaient se refuser à reconnaître avec quelles marques de sagesse et de bonté la souveraine providence de Dieu dirige l’événement des choses de ce monde ; marques, disaient-ils, éclatantes à leur égard; car, si poussés par la dureté de leur position et par la stérilité du pays où ils étaient ils eussent cherché un lieu meilleur pour y vivre, ils se seraient trouvés en dehors de la voie de salut qui par mon intermédiaire leur avait été ouverte.
Ensuite ils me racontèrent que les Sauvages leurs hôtes avaient fait fond sur eux pour les accompagner dans leurs guerres. Et par le fait, comme ils avaient des armes à feu, s’ils n’eussent pas eu le malheur de perdre leurs munitions t ils eussent pu non-seulement être utiles à leurs amis , ma» encore se rendre redoutables et à leurs amis et à leurs ennemis. Or, n’ayant ni poudre ni plomb, et se voyant dans une condition qui ne leur permettait pas de refuser de suivre
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leurs landlords à la guerre , ils se trouvaient sur le champ de bataille dans une position pire que <jglle des Sauvages eux-mêmes; carilasp’avaient ni flèches m arcs, ou ne savaient sc servir de ceux que les Sauvages leur avaient donnés. Ils ne pouvaient donc faire autre chose que rester cois, exposés aux flèches , jusqu'à ce quon fût arrivé sous la dent de l'ennemi. Alors trois hallebardes qu'ils avaient leur étaient de quelque usage, et souvent ils balayaient devant eux toute une petite armée avec ces hallebardes et des bâtons pointus fichés dans le canon de leurs mousquets. Maintes fois pourtant ils avaient ét^entourés par des multitudes, et en grand danger de tomber sous leurs traits. Mais enfin ils avaient imaginé de se faire de grandes targes.de bois, qu’ils avaient couvertes de peaux de bêtes sauvages dont ils ne savaient pas le nom. Nonobstant ces boucliers, qui les préservaient des flèches des Indiens, ils essuyaient quelquefois de grands périls. Un jour surtout cinq d'entre eux furent terrassés ensemble par les casse-têtes des Sauvages ; et c’est alors qu’un des leurs fut fait prisonnier, c’est-à-dire l’Espagnol que j’arrachai à la mort. Ils crurent d’abord qu’il avait été tué ; mais ensuite, quand ils apprirent qu’il était captif, ils tombèrent dans la plus profonde douleur imaginable, et auraient volontiers touts exposé leur vie pour le délivrer.
Lorsque ceux-ci eurent été ainsi terrassés, les autres les secoururent et combattirent en les entourant jusqu’à ce qu’ils fussent touts revenus à eux-mêmes, hormis celui qu’on croyait mort ; puis touis ëmjÉËble, serrés sur une ligne, ils se firent jour avec leurs hallebardes et leurs bayonnettps à travers un corps de plus de mille Sauvages , abattirent tout ce qui se trouvait sur leur chemin et remportèrent la victoire; mais à leur grand regret, parce qu'elle leur avait coûté la perte de leur compagnon , que le parti ennemi , qui le
RoniRSoR causotf.
trouva vivant, avait emporté avec quelques autres, comme je J’ai conté dans U première portion de ma vie.
Ils me dépeignirent delà manière laflus touchante quelle avait été leur surprise de joie au retour de leur ami et compagnon de misère, qu’ils avaient cru dévoré par des bêtes féroces delà pire espèce, c’est-à-dire par des hommes sauvages , et comment de plus en plus cette surprise s’était augmentée au récit qu’il leur avait fait de son message, et de l’existence d’un Chrétien sur une terre voisine, qui plus est d’un Chrétien ayant assez de pouvoir et d’humanité pour contribuer à leur délivrance.
Ils me dépeignirent encore leur étonnement à la vue du secours que je leur avais envoyé, et surtout à l’aspect des miches de pain , choses qu’ils n’avaient pas vues depuis leur arrivée dans ce misérable lieu , disant que nombre de fois ils les avaient couvertes de signes de croix et de bénédictions , comme un aliment descendu du Ciel ; et en y goûtant quel cordial revivifiant ç’avait été pour leurs esprits, ainsi que tout ce que j’avais envoyé pour leur réconfort.
Is auraient bien voulu me faire connaître quel- < I > ose de la joie dont ils avaient été transà la vue de la barque et des pilotes destinés alfas conduire vers la personne et au lieu d’où leur venaient touts ces secours ; mais ils m’assurèrent qu’il était impossible de l’exprimer par des mots ; que l’excès
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de leur joie les avait poussés à de messéantes extravagances qu’il ne leur était loisible de décrire qu’en me disant qu’ils s’élaient vus sur le point de tomber en frénésie, ne pouvant donner un libre cours aux émotions qui les agitaient; bref, que ce saisissement avait agi sur celui-ci de telle manière, sur celui-là de telle autre; que les uns avaient débondé en larmes , que les autres avaient été à moitié fous , et que quelques-uns s’étaient immédiatement évanouis. ~ Cette peinture me toucha extrêmement , et me rappela l’extase . de Vendredi quand il retrouva* son père, les transports des pauvres Français quand je les recueillis çri mer, après l’incendie de leur navire, la joie du capitaine quand il se vit délivré dans le lieu même où il s'attendait à périr , et ma propre joie quand, après vingt-huit ans de captivité, je vis un bon vaisseau prêt à me conduire dans ma patrie. Touts ces souvenirs me rendirent plus sensible au récit de ces pauvres gens et Grent que je m’en affectai d’autant plus.
Ayant ainsi donné un apperçu de l’état des choses telles que je les trouvai, il convient que je relate ce que je fis d’important pour nos colons, et dans quelle situation je les laissai. Leur opinion et la mienne étaient qu’ils rie seraient plus inquiétés* par les Sauvages, ou que, s’ils venaient à l’être, ils étaient en état de les repousser, fussent-ils deux fois plus nombreux qu’auparavant : de sorte qu’ils étaient fort tranquilles sur ce point. — lin ce temps-là, avec l’Espagnol que j’ai surnommé gouverneur j’eus un sérieux entretien sur leur séjour dans l’île ; car, n’étant pas vejiu pour emmener aucuti d’entre eux, il n’eût pas été juste d’en emmener quelques-uns et de laisser les autres, qui peut-être ne seraient pas restés volontiers, si leurs forces emfent été diminuées.
En conséquence, je leur déclarai que j’étais venu pour les établir en ce lieu et non pour les en déloger ; puis je leur
fis connaître que j’avais apporté pour eux des secours de toute sorte ; que j avais fait de grandes dépenses afin de les pourvoir de toutes les choses nécessaires à leur bien-être et à leur sûreté , et que je leur amenais telles et telles personnes, non-seulement pour augmenter et renforcer leur nombre, mais encore pour les aider comme artisans, grâce aux divers métiers utiles qu’elles avaient appris , à se procurer tout ce dont ils avaient faute encore.
Ils étaient touts ensemble quand je leur parlai ainsi. Avant de leur livrer les provisions que j’avais apportées , je leur demandai, un par un, s’ils avaient entièrement étouffé et oublié les inimitiés qui avaient régné parmi eux, s’ils voulaient se secouer la main et se jurer une mutuelle affection et une étroite union d’intérêts, que ne détruiraient [dus ni mésintelligences ni jalousies.
William àtkiins, avec beaucoup de franchise ot de bonne humeur, répondit qu’ils avaient assez essuyé d’afflictions pour devenir touts sages, et rencontré assez d’ennemis pour devenir touts amis ; que, pour sa part, il voulait vivre et mourir avec les autres ; que, bien loin de former de mauvais desseins contre les Espagnols, il reconnaissait qu’ils ne lui avaient rien fait que son mauvais caractère n’eût rendu nécessaire et qu’à leur place il n’eût fait , s’il n’avait fait pis ; qu’il leur demanderait pardon si je le souhaitais de ses impertinences et de ses brutalités à leur égard ; qu’il avait la volonté et le désir de vivre avec eux dans les termes d’une amitié et d’une union parfaites, et qu’il ferait tout ce qui serait en son pouvoir pour les en convaincrg. Enfin , quant à l’Angleterre, qu’iyui importait peu de ne pas y aller de vingt années.
Les Espagnols répondirent qu’à la vérité, dans le commencement, ils avaient désarmé et exclus William Atkins
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el ses deux, camarades , à cause de leur mauvaise conduite , comme ils me l'avaient fait connaître, et qu'ils en appelaient touts à moi de la nécessité où ils avaient été d'en agir ainsi ; mais que William Atkins s'était conduit avec tant de bravoure dans le grand combat livré aux Sauvages et depuis dans quantité d'occasions, et s'était montré si fidèle et si dévoué aux intérêts généraux de la colonie, qu'ils avaient oublié tout le passé, et pensaient qu'il méritait autant qu'aucun d’eux qu’on lui confiât des armes et qu’on le pourvût de toutes choses nécessaires; qu'en lui déférant le commandement après le gouverneur lui-même, ils avaient témoigné de la foi qu'ils avaient en lui ; que s'ils avaient eu foi entière en lui et en ses compatriotes, ils reconnaissaient aussi qu'ils s'étaient montrés dignes de cette foi par tout ce qui peut appeler sur un honnête homme l'estime et la confiance ; bref qu'ils saisissaient de tout cœur cette occasion de me donner cette assurance qu'ils n'auraient jamais d'intérêt qui ne fût celui de touts.
D’après ces franches et ouvertes déclarations d'amitié, nous fixâmes le jour suivant pour dîner touts ensemble , et nousfîmes, d’honneur, un splendide festin. Je priai le Cook du navire et son aide de venir à terre pour dresser le repas, et l’ancien cuisinier en second que nous avions dans l’île les assista. On tira des provisions du vaisseau : six pièces de bon bœuf, quatre pièces de porc et notre bowl à punch, avec les ingrédients pour en faire ; et je leur donnai , en particulier , dix bouteilles de vin clairet de France et dix bouteilles de bière anglaise, choses dont ni les Espagnols ni les Anglais n'avaient goûté depuis bien des années ^ et dont, cela est croyable, ils furent on ne peut plus ravis.
Les Espagnols ajoutèrent à notre festin cinq chevreaux entiers que les Cooks firent rôtir, et dont trois furent envoyés
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bien couverts à bord du navire, afin que l'équipage se pût régaler de notre viande fraîche , comme nous le faisions à terre de leur salaison.
Après ce banquet, où brilla une innocente gaîté, je fis étaler ma cargaison d effets ; et, pour éviter toute dispute sur la répartition , je leur montrai qu’elle était suffisante pour eux touts, et leur enjoignis à touts de prendre une quantité égale des choses à l’usage du corps, c’est-à-dire égale après confection. Je distribuai d’abord assez de toile pour faire à chacun quatre chemises ; mais plus tard , à la requête des Espagnols , je portai ce nombre à six. Ce linge leur fut extrêmement confortable; car, pour ainsi dire, ils en avaient depuis long-temps oublié l’usage, ou ce que c’était que d’en porter.
Je distribuai les minces étoffes anglaises dont j’ai déjà parlé , pour faire à chacun un léger vêtement , en manière de blaude , costume frais et peu gênant que je jugeai le plus convenable à cause de la chaleur de la saison, et j’ordonnai que toutes et quantes fois ils seraient usés , on leur en fît d’autres, comme bon semblerait. Je répartis de même escarpins, souliers, bas et chapeaux.
Je ne saurais exprimer le plaisir et la satisfaction qui éclataient dans l’air de touts ces pauvres gens quand ils virent quel soin j’avais pris d’eux et combien largement je les avais pourvus. Ils me dirent que j’étais leur père, et que d’avoir un correspondant tel que moi dans une partie du monde si lointaine , cela leur ferait oublier qu’ils étaient délaissés sur une terre déserte. Et touts envers moi prirent volontiers l’engagement de ne pas quitter la place sans mon consentement.
Alors je leur présentai les gens que j’avais amenés avec moi, spécialement le tailleur, le forgeron, et les deux char-
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pentiers, personnages fort nécessaires ; mais par-dessas tout mon artisan universel, lequel était plus utile pour eux qu aucune chose qu’ils eussent pu nommer. Le tailleur, pour leur montrer son bon vouloir, se mit immédiatement à l’ouvrage, et avec ma permission leur fit à chacun premièrement une chemise. Qui plus est, non-seulement il enseigna aux femmes à coudre, à piquet, & manier l’aiguille , mate il s’en lit aider pour faire les chemises de leurs maris et de touts les autres.
Quant aux charpentiers, je ne m’appesantirai pas sur leur utilité : ils démontèrent touts mes meubles grossiers et mal bâtis, et en firent promptement des tables convenables, des escabeaux, des châlits, des buffets, des armoires, des tablettes, et autres choses semblables dont on avait faute.
Or pour leur montrer comment la nature fait des ouvriers spontanément, je les menai voir la maison-corbeille deViLLiAM Atkjns, commeje la nommais; et ils m’avouèrent l’un et l’autre qu’ils n’avaient jamais vu un pareil exemple d’industrie naturelle, ni rien de si régulier et de si habilement construit, du moins en ce genre. A son aspect l’un d’eux, après avoir rêvé quelque temps, se tourna vers moi et dit: — « Je suis convaincu que cet homme n’a pas besoin de nous : donnez-lui seulement des outils. »
Je fis ensuite débarquer toute ma provision d’instruments, et je donnai à chaque homme une bêche, une pelle, etunrateau, au défaut de herses et de charrues; puis pour chaque établissement séparé une pioche, une pince, une doloire et une scie, statuant toujours que toutes et quantes fois quelqu’un de ces outils serait rompu ou usé, on y suppléerait sans difficulté au magasin général que je laisserais en réserve. r
Pour des clous, des gâches, des gonds, des marteaux, des gouges, des couteaux, des ciseaux, et des ustensiles et des fer-
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rares de toutes sortes, nos hommes en eurent sans compter, selon ce qu’ils demandaient, car aucun ne se fût soucié d’en prendre au-delà de ses besoins : bien fou eût été celui qui les aurait gaspillés ou gâtés pour quelque raison que ce fût. A l’usage du forgeron, et pour son approvisionnement, je laissai deux tonnes de fer brut.
Le magasin de poudre et d’armes que je leur apportais allait jusqu’à la profusion, ce dont ils furent nécessairement fort aises. Us pouvaient alors, comme j’avais eu coutume de le faire, marcher avec un mousquet sur chaque épaule, si besoin était, et combattre un millier de Sauvages, n’auraieüt-ils eu qu’un faible avantage de position, circonstance qui ne pouvait leur manquer dans l’occasion.
J’avais mené à terre avec moi le jeune homme' dont la mère était morte de faim , et la servante aussi , jeune fille* modeste, bien élevée, pieuse, et d’une conduite si pleine de» candeur, que chacun avait pour élit une bonne parole. Parmi nous elle avait eu une vie fort malheureuse à bord, où pas d’autre femme qu’elle ne se trouvait; mais elle l’avait supportée avec patience, — r Après un court séjour dans l’île, voyant toutes chose^ si bien ordonnées et en si bon train de prospérer, et considérant qu’ils n’avaient ni affaires ni connaissances dans les Indes-Orientales, ni motif pour entreprendre un si long voyage ; considérant tout cela, dis-je, ils vinrent ensemble me trouver, et me demandèrent que je leur permisse de rester dans 111e, et d’entrer dans ma famille, comme ils disaient.
J’y consentis de tout cœur, et on leur assigna une petite pièce de terre , où on leur éleva trois tentes ou maisons , entourées d’un clayonnage , palissadées comme celle d’ATKms et contiguës à sa plantation. Ces huttes furent disposées de telle façon, qu’ils avaient chacun une chambre
ROBINSON CM'SOK.
à part pour se loger, et un pavillon mitoyen, ou espèce de magasin, pour déposer touts leurs effets et prendre leurs, repas. Les deux autres 'Anglais transportèrent alors leur habitation à la même place, et ainsi l’île demeura divisée en trois colonies, pas davantage. Les Espagnols* avec le vieux Vendredi et les premiers serviteurs, logeaient à mon ancien manoir au pied de la colline, lequel était, pour ainsi parler, la cité capitale, et où ils avaient tellement augmenté et étendu leurs travaux, tant dans l’intérieur qu’à l’extérieur de la colline, que, bien que parfaitement cachés, ils habitaient fort au large. Jamais, à coup sûr, dans aucune partie du monde, on ne vit une pareille petite cité, au milieu d’un bois, et si secrète.
Conférence.
ur ( honneur, mille hommes, s'ils n eussent su qu elle existât ou ne leussent cherchée à \ dessein , auraient pu sans la trouver battre l’île pendant un mois : car les arbres avaient cru si épais et si serrés, et s’étaient tellement entrelacés les uus dans les autres, que pour découvrir la T. 11.
BOB1NSUN
place il eût fallu d'abord les abattre,» à moins qu'on n'eût trouvé les deux petits passages servant d'entrée et d'issue, ce qui n’était pas fort aisé. L’un était juste au bord de l’eau, sur la rive de la crique, et à plus de deux cents verges du château ; l’autre se trouvait au haut de la double escalade , que j’ai déjà exactement décrite. Sur le sommet de la colline il y avait aussi un gros bois , planté serré* de plus d'un acre d’étendue, lequel avait cru promptement, et garantissait la place de toute atteinte de ce côté, où l'on ne pouvait pénétrer que par une ouverture étroit# réservée entre deux arbres, et peu facile à découvrir.
L’autre colonie était celle de Will âtïlins, où se trouvaient quatre familles anglaises , je veux dire les Anglais # que j’avais laissés dans l’ île , leurs femmes, leurs enfants, trois Sauvages esclaves, la veuve et les enfants de celui qui avait été tué, le jeune homme et la servante, dont, par parenthèse, nous fîmes une femme avant notre départ. Là habitaient aussi les deux charpentiers et le tailleur que je leur avais amenés, ainsi que le forgeron, artisan fort utile, surtoutcomipe arquebusier, pour prendre soin de leurs armes ; enfin, mon autre homme, que j’appelais — « Jack-bon-à-tout» , et qui à lui seul valait presque vingt hommes; car c'était nonseulement un garçon fort ingénieux, mais encore un joyeux compagnon. Avant de partir nous le mariâmes à l’honnête servante venue avec le jeune homme à bord du navire, ce dont j’ai déjà fait mention.
Maintenant que j’en suis arrivé à parler dé mariage, je me vois naturellement entraîné à dire quelques mots de l’ecclésiastique français , qui pour me suivre avait quitté l'équipage que je recueillis en mer. Cet homme, cela est vrai , était catholique romain , et peut-être choquerais-je par-là quelques personnes si je rapportais rien d’extraor-
CHISOË.
dinaire au sujet d’un personnage que je dois, avant de commencer, — pour le dépeindre fidèlement, — en des terme* fort à son désavantage aux yeux des Protestants, représenter d’abord comme Papiste, secondement comme prêtre papiste et troisièmement comme prêtre papiste français 4.
Mais la justice exige de moi que je lui donne son vrai «caractère ; et je dirai donc que c’était un homme grave, sobre, pieux, plein de ferveur, dune vie régulière, d’une ardente charité , et presque en toutes choses d’une conduite exemplaire. $ui pourrait me blâmer d’apprécier , nonobstant sa communion, la valeur d’un tel homme,, quoique mon opinion soit, peut-être ainsi que l’opinion de ceux qui liront ceci, qu’il était dans l’erreur? 2
Tout d’abord que je m’entretins avec lui, après qu’il eut consenti à aller avec moi aux Indes-Orientales, je trouvai, non sans raison, un charme extrême dans sa conversation. Ce fut de la manière la plus obligeante qu’il entama notre première causerie sur la religion.
— «Sir, dit-il, non-seulement, grâce à Dieu, — à ce nom il se signa la poitrine, — vous m’avez sauvé la vie, mais vous m’avez admis à faire ce voyage dans votre navire, et par votre civilité pleine de déférence vous m’avez reçu dans votre familiarité, en donnant champ libre à mes discours. Or, sir, vous voyez à mon vêtement quelle est ma communion, et je devine, moi, par votre nation, quelle est la vôtre. Je puis penser qu’il est de mon devoir, et cela n’est pas douteux, d’employer touts mes efforts , en toute occasion , pour amener le plus d’àmes que je puis et à la connaissance de la vérité et à embrasser la doctrine catholique ^jnais, comme je suis ici sous votre bon vouloir et dans votre famille, vos amitiés
1 Voir à la Dissertation religieuse.
* Voir à la même Dissertation.
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m’obligent, aussi bien que la décence et les convenances, à me ranger sous votre obéissance. Je Centrerai donc pas plus avant que vous#ne ray autoriserez dans aucun débat sur des points de religion touchant lesquels nous pourrions différer de sentiments.
Je lui dis que sa conduite était si pleine de modestie, que je ne pouvais ne pas en être pénétré; qu’à la vérité* nous étiotis de ces gens qu’ils appelaient hérétiques, mais qu’il n’était pas le premier catholique avec lequel j’eusse conversé sans tomber dans quelques difficultés ou sans porter la question un peu haut dans le débat; qu’il ne s’en trouverait pas plus mal traité pour avoir une autre opinion que nous, et que si nous ne nous entretenions pas sur cette matière sans quelque aigreur d’un côté ou de l’aytre, ce serait sa faute et nop la nôtre.
11 répliqua qu’il lui semblait facile d'éloigner toute dispute de nos entretiens ; que ce n’était point son affaire de convertir les principes de chaque homme avec qui il discourait, et qu’il désirait converser avec moi plutôt en homme du monde qu’en religieux; que si je voulais lui permettre de discourir quelquefois sur des sujets de religion, il le ferait très-volontiers; qu’alors il ne doutait point que je ne le laissasse défendre ses propres opinions aussi bien qu’il le pourrait, mais que sans mon agrément il n’ouvrirait jamais la bouche sur pareille matière.
Il me dit encore que, pour le bien du navire et le salut de tout ce qui s’y trouvait , il ne cesserait de faire tout ce qui seyait à sa double mission de prêtre et de Chrétien; et que, nonobstant que t^us ne voulussions pas peut-être nous réunir à lui, et qu’il ne pût joindre ses prières aux nôtres, il espérait pouvoir prier pour nous, ce qu’il ferait en toute occasion. Telle était l’allure de nos conversations ; et, de.
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même qu'il était d'une conduite obligeante et noble, il était, s'il peut m’être permis de le dire, homme de bon sens, et, je crois, d'un grand savoir.
Il me fit un fort agréable récit de sa vie et des événements extraordinaires dont elle était semée. Parmi les nombreuses aventures qui lui étaient advenues depuis le peu d'années qu'il courait le monde , celle-ci était surtout très-remarquable. Durant le voyage qu'il poursuivait encbre , il avait eu la disgrâce d'être embarqué et. débarqué cinq fois, sans que jamais aucun des vaisseaux où il se trouvait fût parvenu à sa destination. Son premier dessein était d'aller à la Martinique, et il avait pris passage à Saint-Malo sur un navire chargé pour cette île; mais, contraint par le mauvais temps de faire relâche à Lisbonne , le bâtiment avait éprouvé quelque avarie en échouant dans l'embouchure du Tage, et on a%ait été obligé de décharger sa cargaison. Là, trouvant un vaisseau portugais nolisé pour Madère prêt à mettre à la voile , et supposant rencontrer facilement dans ce parage un navire destiné pour la Martinique, il s'était donc rembarqué. Mais le capitaine de ce bâtiment portugais, lequel était un marin négligent, s'étant trompé dans son estime, avait dérivé jusqu'à Fayal, où toutefois il avait eu la chance de trouver un excellent débit de son chargement , qui consistait en grains. En conséquence , il avait résolu de ne point aller à Madère , mais de charger du sel à l'île de May , et de faire route de là pour Terre-Neuve. — Notre jeune ecclésiastique dans cette occurrence n'avait pu que suivre la fortune du navire, et le voyage avait été assez heureux jusqu’aux Bancs, — on appelle ainsi le lieu où se fait la pêche. Ayant rencontré là un bâtiment français parti de France pour Québec, sur la rivière du Canada, puis devant porter des vi- •