DEUXIÈME PARTIE
Homme politique, homme du monde, homme de famille, c'étaient les trois aspects essentiels de la physionomie de Moulaine, ses trois dimensions. Le Moulaine parlementaire était un ambitieux tremblant qu'on ne découvrit son ambition et la cachant sous de la jovialité. Il suivait la politique avec un flair et un acharnement de chien de chasse ; il nouait des intrigues à longue portée, préparait sa place dans un ministère futur par desmanœuvres subtiles, par le jeu habile des relations et des intrigues. Il s'appliquait surtout à ne pas dévoiler ses desseins, de peur de se créer des adversaires ou des ennemis auxquels, instinctivement, il ne se sentait pas la force de résister. Son plan était d'arriver un jour, derrière quelqu'un et comme par hasard,
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en bon garçon sympathique. Son caractère répugnait à la lutte ouverte, aux coups inutiles. Non seulement il ne voulait pas d'ennemis, mais il tâchait même d'apprivoiser ceux de ses collègues qu'il devinait jaloux de sa fortune et de sa situation mondaine. Il les attirait chez lui, les flattait, les faisait combler de prévenances par la bonne Mme Môulaine, admirablement dressée à cet exercice. Un journaliste se permettait-il à son égard quelque légèreté d'expression, il était sûr d'être invité bientôt, complimenté sur son esprit, adroitement entouré par les camarades, et mis ainsi dans l'impossibilité de nuire. D'ailleurs, qui pouvait tenir sérieusement à nuire à Moulaine?
Plus séduisant, plus gai, plus cordial encore que le Moulaine politique, était le Moulaine homme du monde, parisien et lettré. On le voyait aux premières importantes, à toutes les manifestations artistiques. Deux ou trois fois il avait pris la parole à des inaugurations de statues, à des banquets ou l'honneur d'écrivains fameux; et on citait de lui des mots faciles sur le culte des belles-lettres. Il se mêlait aussi à tous les succès, savait ac^courir au rayonnement de chaque notoriété nouvelle. Et il faisait tout cela avec souplesse, élégance et bonhomie, sans avoir l'air encombrant ou prétentieux. Il avait encore cet art si rare de donner du prix à son admiration devant un homme illustre et à son respect devant un homme puissant, ce qui engage l'un à dire du bien de vous et l'autre àvousprotéger.
Mais avec ces deux Moulaine-là, celui du monde et celui de la politique, contrastait singulièrement le Moulaine de la famille et de l'intimité.
Dans son ménage, dans un cercle étroit de parents, de vieux amis moins arrivés et moins riches, parmi ceux enfm dont il n'avait pas besoin et qui avaient, au contraire, besoin de lui, Moulaine reprenait la conscience de sa valeur et de sa supériorité. Il voulait être traité en maître, en ministre de demain. Il supprimait toute modestie; il exigeait pour sa personne la considération, les flatteries, les compliments qu'il prodiguait aux autres. Le Parisien insinuant, le député habile et réservé, devenait chez lui un grand homme, et on le traitait comme tel. Mme Moulaine, la première-, donnait l'exemple en s'inclinant devant la volonté du patj"on. Elle était d'ailleurs au courant de ses visées, ambitieuse elle-même de cette implacable et lucide ambition des épouses complices.
Ces différents aspects du caractère de Moulaine furent très bien indiqués à Sébastien par le jeune- Adrien Résil qui avait pénétré à fond son patron.
— Vous pensez, mon cher. J'ai été son secrétaire pendant cinq ans.
— Il est très comique, Moulaine, dit Sébastien.
— En effet, reprit Résil, mais gardez-vous de lui montrer que vous le trouvez si comique que ça! Il supporterait parfaitement cette opinion du président du Conseil, mais pas de vous.
— Je la garderai pour moi, fit Sébastien.
Adrien Résil poursuivit :
— Voyez-A'ous, mon cher, nous autres jeunes gens, il faut nous dire que nous sommes plus forts que nos aînés, attendu que nous les connaissons par leurs actes et qu'ils ne nous connaissent pas par les nôtres, puisque nous n'avons encore rien fait. Mais il faut nous dire aussi qu'ils détiennent les places dont nous avons envie, ce qui leur constitue sur nous un avantage sérieux. Ce n'est donc pas la peine de leur montrer les dents pour qu'ils se méfient. Il vaut mieux les expulser en douceur. Moi, je suis pour la manière aimable, et je crois que c'est la bonne. Je me permets de vous dire ça, parce que, vous, vous seriez plutôt pour la manière raide.
Sébastien sourit :
— Je vous avoue que je n'ai pas encore de manière, mais je vais tâcher de m'en faire une.
— Prenez la mienne, je vous en fais cadeau. Quelques jours avant l'ouverture de la session
parlementaire, Sébastien entra en fonctions. Il arrivait chez Moulaine le matin à dix heures. Le député lui dictait son courrier, des notes aux journaux, parfois un article pour une feuille de son département. Lettres ou articles, il dictait avec abondance, sans hésitation, aimant à provoquer l'admiration de son secrétaire par la rapidité de sa pensée. Sébastien, prévenu par Adrien Résil, sut manifester sa surprise devant cette faculté du patron.
— Eh! oui... dit Moulaine... moitié habitude, moitié clarté de l'esprit... Ah! la clarté de l'esprit, c'est quelque chose! ajoutait-il en tapant amicalement sur l'épaule du jeune homme.
Sébastien trouvait assez pitoyable d'en être réduit à ces flatteries envers un homme médiocre. Il se consolait en songeant qu'il jouait un rôle pour vivre et qu'il ne le jouerait pas éternellement. D'ailleurs, ce rôle, il l'avait accepté librement, il devait donc le jouer le mieux possible, c'était loyal. A quoi bon regarder en arrière, chercher la trace de ses pas déjà effacés par la poussière de la route? Pourquoi se rappeler son arrivée à Paris, ses résolutions, son orgueil? Était-ce la peine de constater une fois de plus les étroites limites de la volonté et la borne de l'énergie? Il ne pouvait que lui en rester de la tristesse, comme l'autre jour en quittant Balanier, ou une amertume propre à diminuer encore son courage.
« Agissons, se dit-il, comme s'il eût été dans ma destinée de devenir le secrétaire de Moulaine. Pour un garçon sans le sou, c'est une position excellente, puisque, à mon arrivée à Paris, c'est précisément à Moulaine que je me suis adressé d'abord. Et, si Moulaine, à ce moment-là, m'avait ofîert d'être son secrétaire, j'aurais accepté avec enthousiasme. Barois m'écrit que je suis sauvé et ma sœur est folle de joie. Ne récriminons donc pas. Faisons notre besogne carrément et même gaiement, jusqu'à ce que d'autres circonstances viennent me
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démontrer que j'avais raison et que Barois n'entend rien à la vie. »
Ce raisonnement permit à Sébastien d'envisager sans trop de dégoût sa nouvelle existence. Diverses particularités l'y aidèrent : il avait un peu d'argent. Résil lui indiqua un tailleur qui lui fit crédit et rhabilla avec élégance, jamais sa maîtresse ne se montra si fière de lui et si éprise. L'agacement que lui donnait l'influence indirecte d'Hélène sur la grosse détermination qu'il venait de prendre ne tint pas devant une passion sans cesse renouvelée. Car, en songeant qu'elle avait pu arracher Sébastien à une vie misérable, qu'elle l'avait remis dans son milieu normal, rendu à sa vraie destinée, qu'elle avait fait tout cela elle-même, eii secret, Hélène sentait son amour s'exalter encore. H lui semblait maintenant que cette liaison n'avait plus rien de coupable, qu'elle oserait l'avouer à tout le monde. Ah! si elle avait rencontré Sébastien au début de la vie, à cette heure où la destinée d'une jeune fille dépend de son premier trouble! Penser qu'elle aurait pu être sa femme, avoir de lui un enfant, vivre avec lui au grand jour! Ces pensées la faisaient accourir vers son amant et la précipitaient dans ses bras.
Elle s'imaginait aussi que Sébastien l'aimait davantage parce qu'il devenait avec elle ]ilus confiant, qu'il lui parlait de ses occupations, qu'elle connaissait même tous ses actes. Elle lui donnait gravement des conseils et il avait l'air de les écouter; elle lui décrivait les gens qu'il était appelé à ren-
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contrer chez Moulaine et tâchait de lui épargner d^s gaffes. Malheureusement, elle avait découvert chez Sébastien deux terribles défauts contre lesquels elle essayait de réagir : il manquait de souplesse dans le caractère, et il kvait une tendance au dénigrem.ent qui pouvait lui faire beaucoup de tort dans ce monde-là.
— Bah! crois-tu? dit Sébastien en souriant, le jour qu'elle lui fit cette observation.
— Je t'assure, mon chéri. Il faut que tu te corriges de ce côté. Par exemple, tu dis à chaque instant : « Cet imbécile de Moulaine... » ■
— Pardon! pardon! interrompit Sébastien, je ne le dis qu'à toi!
— Mais tu en prends l'habitude et tu finiras par le penser... Eh bien, ce n'est pas juste. Tu sais parfaitement que Moulaine n'est pas un imbécile...
— Tu parles comme Barois, reprit Sébastien... Et je ne le dirai plus, je te le promets. D'ailleurs, je me trompe, Moulaine n'est pas du tout un imbécile.
— Ah! s'écria Hélène satisfaite. Tu vois bien! Sébastien poursuivit :
— Ce qui pourrait le faire croire au premier a'3ord, c'est la quantité de bêtises qu'il dit dans le 'ourant d'une journée, sans compter celles qu'il
rit ou plutôt qu'il me fait écrire. Mais, je ne lui
a veux pas... Il parle le langage de sa profession;
;5'il en parlait un autre, on ne le comprendrait pas.
— Mais, enfin, demanda Hélène subitement
navrée... tu te plais chez lui? Tu ne songes pas à le quitter, j'espère?...
— Mais non, mais non... pour le moment, du moins...
— Jamais il ne faut le quitter, tu entends, jamais, s'écria Hélène. Oh! ce serait une grosse faute, je te le jure... et ça me ferait tant de peine... Ton avenir est là, mon chéri, continua-t-elle. Car Moulaine sera ministre, et vois un peu quelle situation pour toi, si tu restes avec lui!
Inquiète cependant des réticences de Sébastien, elle l'interrogea encore :
— Il est gentil avec toi, n'est-ce pas?
— Très gentil... quoiqu'il m'ait traité hier avec la dernière sévérité, dit Sébastien gaiement.
— Oh! mon Dieu! mon Dieu! dit Hélène, anxieuse. Et pourquoi? Qu'est-ce que tu lui avais fait?
— Il me parlait politique... alors, à propos de je ne sais plus quoi, il s'est informé de mes opinions. Je lui ai répondu que je'n'en^^avais pas... Il m'a regardé en fronçant les sourcils, et il m'a dit sèchement : « Vous avez tort. » Et il a même ajouté : « Si vous n'avez pas d'opinions politiques à votre âge, à quel âge en aurez-vous? » J'avais envie de rire, mais je n'ai pas voulu lui répondre par une plaisanterie, car il avait l'air extrêmement froissé.
— Ce nepeut pas être bien grave, observa Hélène.
— Oh! non... D'ailleurs, j'ai trouvé le moyen de lui faire quelques compliments adroits et ça s'est arrangé.
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— Vois-tu, mon chéri, conclut sérieusement Hélène, Moulaine a raison. Aujourd'hui, tu devrais avoir des opinions politiques; moi, à ta place, je prendrais les siennes...
— C'est que je ne les connais pas, dit Sébastien en riant.
Hélène ne fut complètement rassurée que quelques jours après, lorsqu'elle vit que cet incident n'avait pas de suite.
La semaine d'après, Moulaine eut de grandes occupations. D'abord, il y eut une menace de crise ministérielle qui n'aboutit pas, mais qui agita pendant trois jours le monde politique, et Moulaine en particulier. Il crut que son tour était venu. Son nom fut prononcé parmi plusieurs autres dans une réunion du groupe parlementaire auquel il appartenait. Le soir de cette réunion, vers six heures, il quitta la Chambre et rentra chez lui avec Sébastien qu'il retint à dîner. Il s'agissait de rédiger des notes et de les porter avant minuit aux journaux. Au milieu du diner, un reporter fit passer sa carte. Moulaine s'écria : « Voilà que ça commence, c'est insupportable! » Mais il se leva aussitôt et courut dans le salon où il resta un quart d'heure avec le journaliste, pendant que Mme Moulaine, pâle d'émotion, faisait retarder le service.
— C'était pour une interview, dit Moulaine en rentrant. Je crois que je lui ai dit ce qu'il fallait dire. Vous irez corriger les épreuves ce soir, ajouta-t-il en s'adressant à Sébastien.
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Trois coups de téléphone successifs mirent le comble à l'agitation du ménage Moulaine. C'étaient deux de ses collègues de la Chambre et Planot, le directeur de L'Étoile. Planot téléphonait lui-même et priait Moulaine de passer au journal vers onze heures. La fm du dîner fut fébrile.
— Je vous emmène, dit le député à Sébastien. J'aurai peut-être besoin de vous.
Ils sortirent. Arrivés au boulevard, Moulaine crut remarquer plus d'animation que d'habitude.
— Ça sent l'événement, dit-il à Sébastien. Dans la grande salle d'attente du journal, se
trouvaient cinq ou six messieurs et deux dames. Dés huissiers allaient et venaient, faisant inscrire les noms sur un bloc-notes, introduisant tour à tour les visiteurs. Moulaine, ayant donné sa carte, n'attendit pas longtemps.
— Si vous voulez me suivre ? lui dit un huissier. Au même moment, une porte s'ouvrit et Adrien
Résil s'avança vivement vers Moulaine.
— Ah! ah! fit celui-ci, vous êtes venu aux nouvelles?
— Je crois bien, patron...
— Je vous laisse, je vais chez Planot... Restez avec Résil, je vous retrouverai tout à l'heure.
Il disparut. Adrien Résil serra la main de Sébastien et lui dit :
— Venez donc avec moi... Je suis avec mon amie dans le bureau^ de Serval.
— Serval? nuirmura Sébastien.
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— C'est le courriériste des théâtres, un très gentil garçon. Je vais vous présenter et nous resterons chez lui pendant que le patron fera son affaire avec Planot.
Edouard Serval était un gros garçon d'une cinquantaine d'années qu'à Paris, dans le milieu des théâtres, presque tout le monde tutoyait, directeurs, auteurs, artistes hommes ou femmes. H exerçait avec une conscience scrupuleuse, une régularité de bureaucrate, le même métier depuis vingt ans et n'avait pas cherché à en sortir. En dehors du théâtre, rien ne l'intéressait, et sa mémoire des dates, des distributions de pièces, sa connaissance de la biographie des artistes étaient prodigieuses.
Quand Sébastien pénétra dans son cabinet, il disait à une jeune femme à moitié étendue sur le canapé :
— Que de fois je l'ai vue, ta pauvre maman, là, à cette même place! Je l'aimais beaucoup, tu sais, ta mère. Elle avait un rude talent!... Entrez! Entrez! messieurs, continua-t-il en se retournant.
Il prit d'abord la main de Sébastien familièrement, lui montra un siège, tandis qu'Adrien Résil nommait le nouveau venu et le présentait à ces dames, à Aimée Yquem, décolletée sous un long manteau rouge, et à la jeune femme étendue, Lucie- Grège, de l'Odéon.
— Mais non, mon cher, je ne suis plusàl'Odéon.,. C'est ce que je venais apprendre à Serval.
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Celui-ci reprit :
• — Tu as été résiliée, ce n'est pas juste, parce que tu avais fait de très bonnes créations. Malheureusement, je ne peux pas le dire dans mon courrier.
Lucie Grège se dressa, subitement en colère, mais très jolie avec des grands yeux bleus et des dents éclatantes.
— Et pourquoi ne peux-tu pas le dire ! Parce qu'on ne peut pas donner tort à un directeur, n'est-ce pas?... Veux-tu mon opinion? Tiens! le théâtre, c'est devenu la boue!
On se mit à rire, car elle se servait constamment de cette expression vague et méprisante, soit qu'il lui arrivât une contrariété, soit qu'elle eût à se plaindre de quelque camarade ou d'un directeur. Elle insista :
— Oui, c'est la boue! Ainsi moi, j'ai eu un premier prix au Conservatoire, il y a deux ans... Je devrais pouvoir trouver un engagement tout de suite, pas vrai?... Eli bien, rien... on ne veut pas de moi nulle part. Quel métier!
— La boue! s'écria Aimée Yquem.
Lucie Grège s'apaisa, car sa colère ne durait pas longtemps, et puis il lui en était arrivé bien d'autres! D'ailleurs, dès qu'elle avait dit u la boue! », elle croyait avoir fait justice, et sa lèvre prenait un pli dédaigneux qui ((tntrastait avec une figure fraîche et enfantine.
Elle se tourna alors vers Sébastien qui n'avait pas ri aussi fort que les autres et s'était contenté
de la suivre du regard tandis qu'elle parlait :
— N'est-ce pas, monsieur, que j'ai raison? Vous êtes auteur, vous devez me comprendre.
— Je ne suis pas auteur, mademoiselle, répondit Sébastien doucement.
— Je vous demande pardon... je croyais, en vous voyant ici...
Adrien Résil intervint :
— M. Sébastien Real, un de mes amis... Je vous l'ai déjà présenté tout à l'heure, mais vous l'avez oublié.
— Mais pas du tout, dit-elle poliment.
— Monsieur est dans la politique, ajouta Résil.
— Tant mieux pour lui! s'écria Mlle Grège... Mais enfin, on se reverra tout de même. Bonsoir, maintenant, je m'en vais. Au revoir, messieurs... Au revoir. Aimée.
Elle embrassa sa camarade qui la retint :
— Mais au fait... nous n'avons pas fixé le jour de ce dîner!... Veux-tu demain?
— Avec plaisir.
— Entendu pour demain... dit Adrien Résil. Et, se tournant, vers Sébastien :
— Êtes-vous libre, demain, cher ami?
Comme le jeune homme hésitait, Lucie Grège
s'écria familièrement :
— Mais oui, il est libre, n'est-ce pas? D'abord, je l'ai pris pour un auteur, il faut que je lui fasse des excuses, parce que les auteurs, ceux-là, encore, vous savez!...
— I>a boue! dit Serval en la reconduisant.
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Une minute après, Moulaine entra précipitamment :
— Ah! Résil, je vous cherchais... Bonsoir... chère madame.
— Qu'y a-t-il, patron?
— Vaici... Planot veut mettre demain matin dans le journal un petit portrait de moi, une quarantaine de lignes... Il faut me faire ça...
— Comment donc ! nouj} allons faire ça, à nous deucR;,Réal et moi... Où peut-on se mettre?
— Restez donc ici, fit Serval en revenant et en prenant son chapeau. Je vous laisse mon cabinet un instant. Il faut que j'aille à la composition pour mes échos.
— Vous n'avez pas besoin de moi? dit Moulaine à Adrien Résil.
— Au contraire, vous nous gêneriez.
— Alors, je retourne dans le cabinet de Planot... Dépêchez-vous!
Adrien Résil s'installa devant le bureau de Serval, prit une plume, fit signe à Sébastien de venir s'asseoir à côté, de lui et commença sans hésitation :
« Homme politique sur qui tout le monde en ce moment a les yeux, Parisien, lettré, artiste, écrivain à ses heures... »
— N'en jetez plus! s'écria Aimée Yquem qui lisait par-dessus son épaule...
« ... telle est la brillante personnalité que les événements mettent en pleine lumière... »
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Il continua à écrire et en un quart d'heure il eut rempli la page.
— Il est heureux pour moi que vous vous soyez trouvé là, dit Sébastien. Jamais je n'en serais sorti.
— Question d'entraînement, mon cher. J'en suis sûr à mon dixième instantané de Moulaine, tant à Paris qu'en province... Alors,' vous comprenez...
Le député reparut.
— Eh bien?
Adrien Résil lui tendit le papier.
— Tenez, patron...
— Parfait, parfait... merci, cher ami... Ça n'a pas été long.
— Nous étions deux, ajouta Résil en bon camarade.
Moulaine se montra très satisfait, alla lui-même porter la copie à la composition, puis il emmena Sébastien à qui Mlle Aimée Yquem rappela :
— Demain huit heures. Café de Paris.
Faisons quelques pas à pied, dit sur le boulevard Moulaine à son secrétaire. La voiture nous suivra.
Il prit avec bonhomie le bras du jeune homme et s'y appuya. Sébastien était décidément rentré en grâce auprès du patron, malgré le petit froid de ces jours derniers, le petit froid dû à son manque d'opinions politiques. Moulaine était heureux. Bien mieux, il entreprit d'exposer à son compagnon la situation ministérielle ainsi que les origines
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de la crise qui allait probablement le porter au pouvoir, Néanmoins, il ne fallait pas se faire trop d'illusions. Il était possible que le président du Conseil, qui deux ou trois fois déjà avait fait mine de démissionner, restât aux affaires jusqu'aux élections.
— Oui. observa Sébastien. Mais son successeur sera toujours obligé de s'adresser à vous, maintenant. Vous êtes trop clairement désigné par l'opinion.
— Vous avez compris, mon jeune ami, dit Moulaine enchanté de la perspicacité de son secrétaire.
Place de l'Opéra, ils montèrent en voiture.
— Accompagnez-moi à la maison, puis le cocher vous reconduira.
Il était une heure du matin quand Sébastien se coucha. En se déshabillant, la page où Balzac raconte comment Lucien de Rubempré révolutionna le journalisme par son premier article lui revint à la mémoire; et il se dit que ce soir, à sa place, Rubempré se serait comporté autrement que lui. Il n'eût pas manqué d'écrire, sur un coin de table, un admirable portrait de Moulaine et il eût été célèbre demain matin. Ici, Sébastien réfléchit, puis il se mit à sourire. Non, Lucien de Rubempré lui-même ne fût pas devenu cél«"'bre si facilement dans le Paris de 1901 !
Le Paris de jadis avait une forte personnalité qui lui permettait de s'assimiler très vite et de faire siens les éléments qui. du dehors, venaient à
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lui, provinciaux et étrangers. Il avait sa marque, une façon unique de sentir, de juger, de concevoir la vie; un ton plus délicat et plus vif qu'ailleurs, une élégance plus fine. Il exerçait une séduction difficile à analyser, mais où le goût dominait. Enfin, à tous ceux qui se mettaient en contact avec lui, il donnait une fièvre légère et une trépidation qu'on ne trouvait que là. Et, à la longue, il avait créé des types d'hommes et de femmes un peu factices mais d'un raffinement et d'un relief singuliers.
Notre Paris d'aujourd'hui est plus ouvert, plus tumultueux, même plus puissant. Il semble avoir gagné, sous l'influence d'exercices violents, des muscles et de la carrure; mais combien il a perdu, à ce surmenage, de sa finesse et de sa grâce! Et comme son allure est en train de s'alourdir! .Jamais il n'a attiré autant de provinciaux et d'étrangers : seulement ce n'est plus lui qui les enveloppe de son parfum et de son atmosphère. C'est eux, au contraire, qui d'année en année le submergent davantage et effacent son originalité.
Dans ses théâtres, comme sur ses boulevards, dans les halls des grands hôtels comme à la Bourse, le Parisien de droit est refoulé. A force d'avoir, par ses fêtes, ses plaisirs, ses femmes, par sa vie facile et le charme de son esprit, séduit et attiré tout le monde, Paris devient la victime de sa fastueuse hospitalité. Il a lancé trop d'invitations; trop de gens y ont répondu, qu'il ne connaît pas et qu'il
ne peut pas renvoyer; qui s'installent chez lui et peu à peu l'éliminent. On n'est plus dans un salon où le maître de maison donne le ton et impose la politesse, mais dans une gare où chacun peut aller au guichet pourvu qu'il ait de quoi payer sa place.
Dans le Paris d'autrefois, qui encadrait vite les gens de valeur, un homme comme Sébastien eût plus aisément trouvé sa place. Mais, aujourd'hui, Sébastien avait l'impression qu'il resterait longtemps en marge. De quelles qualités manquait-U? Il ne s'en rendait pas compte exactement. Ce n'était ni d'énergie, ni d'endurance, ni de lucidité, ni de savoir. Peut-être son caractère ne s'était-il pas encore assez assoupli? peut-être ne possédait-il pas encore cette aisance de la parole et du gest«, banale comme une poignée de main, mais aussi utile qu'elle parmi des gens familiers et médiocres? Peut-être, tout simplement, n'avait-il pas encore trouvé les êtres et les Ueux favorables à sa destinée, ni l'heure où l'homme bénéficie, sans s'en apercevoir, de la silencieuse compbcité des choses.
En attendant, ce que Sébastien avait de mieux à faire, c'était de suivre ce courant rapide et peu profond de la vie parisienne vers lequel les circonstances l'entraînaient. Le jour où il s'y sentirait mal à l'aise, il saurait en sortir d'un vigoureux coup de talon.
« Tiens! se dit-il en se couchant, je n'y pensais plus! J'ai l'honneur de dîner demain soir avec Mlle Lucie Grose... La boue! «
Mais vers cinq heures de l'après-midi, il avait rendez-vous chez lui, avec Hélène. Quelques minutes avant qu'elle n'arrivât, il se demanda s'il devait, oui ou non, lui avouer qu'il dînait le soir en cabinet particulier avec deux actrices, Adrien Résil et un courriériste de théâtre. Dîner certes innocent, et justement de nature à lui faire perdre cette sauvagerie qu'Hélène parfois lui reprochait. Il se décida donc à ne pas cacher à sa maîtresse cette petite débauche.
Elle l'approuva sans enthousiasme, tout en reconnaissant qu'il n'aurait pas pu refuser.
— Est-ce que tu te mettras en habit? demandât-elle.
— C'est plus convenable, il me semble, fit Sébastien.
Elle crut découvrir dans cette réponse plus de satisfaction que n'en montrait d'habitude lejeune homme lorsqu'il lui fallait dîner, par exemple, chez Moulaine. Des inflexions de voix imperceptibles pour toute autre que pour Hélène, un air de gaieté, des regards brillants, un ensemble de détails, éveillèrent en elle une obscure tristesse, qui n'était pas encore de la jalousie, mais qui en était la sourde préparation. Elle s'appliqua cependant à n'en rien faire remarquer à Sébastien, et se borna à l'interroger adroitement sur les convives, principalement sur les deux femmes.
— Aimée' Yquem est depuis longtemps la maîtresse de Résil, comme tu sais.
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— Oui... Et l'autre, comment l'appelles-tu?
— Lucie Grège. Elle répéta :
— Ah! Lucie Grège... De qui est-elle la maîtresse, celle-là?
— Du journaliste... de Serval... à ce qu'il m'a semblé. Je n'en suis pas sûr.
— Oh! elle l'est certainement, dit Hélène.
— C'est probable.
Après une pause, elle demanda :
— • A quelle heure, ce diner?
— A huit heures...
Alors, sans dire un mot de plus, elle enleva son chapeau et revint brusquement vers lui appuyer ses lèvres contre les siennes. Et cette étreinte la rassura. Elle alla même décrocher, dans l'armoire, l'habit de Sébastien, l'aida à se vêtir, lui dit en souriant :
— Tu es très beau ce soir...
Et elle ajouta :
— Surtout, sois sage.
Sébastien la fit rougir en lui répondant avec gaieté :
— Je n'aurai pas de peine, ma chérie, sans reproches.
Élégant, avec son visage clair et la jeunesse df sa démarche, Sébastien monta l'escalier qui conduisait aux salons du restaurant.
Personne n'était arrivé. Il tendit son pardessut^ au garçon et demeura un instant seul dans le cabi-
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net particulier retenu par M. Adrien Résil. Il regarda d'abord la table. Cinq couverts étaient dressés. Il fut content qu'il n'y eût pas plus de convives. Ceux-là, il les connaissait suffisamment pour n'être pas intimidé. Une camaraderie assez intime le liait déjà avec l'ancien secrétaire de Moulaine, Serval était visiblement un homme avec qui il n'y avait pas à se gêner; et, quant aux deux femmes, elles lui avaient paru dénuées de solennité, même Aimée Yqucm, malgré sa beauté blonde et' épanouie. L'autre était brune, au contraire, avec des cheveux bouffants sur les tempes, des cheveux moins noirs que ceux d'Hélène et traversés de reflets roux.
La porte du cabinet s'ouvrit. Adrien Résil entra.
— Ces dames en ont pour un bon quart d'heure au moins... Aimée a voulu aller chercher la petite Grège, Mais nous n'attendrons pas Serval qui est toujours en retard, comme le lever de rideau d'un théâtre... D'ailleurs, Serval, ce n'est pas un homme, c'est un théâtre, c'est même tous les théâtres à la fois... Vous verrez, il est très gentil... Et qu'est-ce que vous dites de la petite Grège?... Hein! elle est gentille, celle-là aussi... Avouez que je vous ai fait faire une jolie connaissance, hier soir!
— Ma foi, oui... dit Sébastien, et Serval n'est pas à plaindre...
— Comment? Serval! s'écria Résil... Mais pas du tout... vous vous trompez!... Il n'est pas du tout avec elle... Serval est marié, il a quatre
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enfants, et il est avec Biana que nous ne verrons pas ce soir parce qu'elle est en tournée.
— Et Mlle Grège? avec qui est-elle, alors? demanda Sébastien.
Adrien Résil réfléchit.
— Mon cher, je vais vous dire une chose énorme : je ne le sais pas. Et je vais ajouter une chose encore plus énorme, c'est que Serval ne le sait pas plus que moi. Il est même tellement vexé de ne pas le savoir, qu'il fait courir le bruit qu'elle est sage.
— Et elle ne l'est pas, j'espère? observa Sébastien.
— Rassurez-vous, reprit Résil, Des amis à moi l'ont rencontrée avec un monsieur d'un certain âge... Elle doit avoir une petite liaison sérieuse... car, avec ses façons dégingandées, elle ne se galvaude pas du tout, et elle ne se laisse tutoyer que par Serval... ,Les autres, c'est la boue! ajouta-t-il en riant tandis que les deux femmes entraient, précédées du garçon qui venait d'entr' ouvrir la porte.
plies avaient déjà enlevé leurs manteaux. Décolletées toutes les deux, elles apparurent à Sébastien belles et séduisantes. Lucie Grège, qu'il se rappelait négligemment étendue la veille sur le canapé d'un bureau de rédaction, le timbre de la voix un peu criard sinon canaille, prenait en toilette de soirée une distinction inattendue, comme si elle réservait pour le décor vulgaire d'un journal ses libres façons de petite bohème. Ici. en cabinet par-
ticulier, à l'heure du dîner, devant des messieurs en habit et cravate blanche, elle redevenait femme du monde, tenant à montrer qu'elle avait de l'éducation. Cette réserve ne durait jamais très long-:, temps, mais pendant le temps qu'elle durait, il ne fallait pas dire de bêtises. Sébastien n'y songeait pas. Mlle Lucie Grège l'avait salué gracieusement, mais sans lui tendre, la main.
— Vous ne reconnaissez pas mon ami Sébastien Real? dit Adrien Résiî.
— Mais je reconnais parfaitement monsieur. Et alors seulement elle lui tendit sa main gantée,
en ajoutant :
— J'ai môme à lui renouveler mes excuses de l'avoir pris hier soir pour un auteur...
— M. Real est secrétaire du ministre... Ou plutôt, continua Adrien Résil, il est le secrétaire d'un hojnme qui sera ministre demain, ce qui est encore mieux.
Promu à ce haut rang par la faconde de son camarade, Sébastien sentit disparaître sa contrainte habituelle. ^Ille Lucie Grège était allée s'asseoir sur le divan, il vint se placer à côté d'elle. Il lui fit un compliment sur sa robe et sur le ruban de couleur délicate dont elle avait ceint ses cheveux.
— Oui, dit Lucie... Ce n'est pas encore très à la mode, mais je trouve ça charmant. Ça me fait plaisir que vous l'ayez remarqué.
Le maître d'hôtel, sur un appel de Résil, com-
mença de servir. Les convives allaient s'asseoir quand Serval entra à son tour, bruyant, tutoyant, s'essuyant le front avec son mouchoir, le gilet largement ouvert sur sa chemise molle, l'habit et le pantalon trop larges :
— Pas en retard, n'est-ce pas?... Bonsoir, mes enfants. J'ai été retenu... Je vais vous raconter ça... La nouvelle, mes enfants, la belle nouvelle de théâtre pour demain matin... Où me mets-je?
— Tenez, là, dit Aimée Yquem, entre nous deux... Vous présiderez... Et cette nouvelle?
Il enfonça sa serviette dans le col de sa chemise, suivant sa coutume, avala une cuillerée de potage et dit :
— Seulement vous me donnez votre parole de ne pas aller le répéter partout en sortant? Eh bien, Cabanèz vient de louer le Châtelet pour y donner quinze représentations de la Graza dans son répertoire... de la Graza qui n'a jamais joué à Paris et qui a touché, en Amérique, le cachet de trente mille francs par soirée, ce qui est le record actuel du gosier humain.
Il s'arrêta tandis que les convives s'extasiaient sur l'importance de la nouvelle. Serval poursuivit :
— Cabanèz est arrivé d'Amérique ce soir même et il a passé au journal me })révcnir... Je vous dirai que Cabanèz est un vieil ami à moi... Je l'ai connu il y a vingt ans dans les tripots où il jouait la pièce de cent sous... Aujourd'hui, n'est-ce pas? vous savez ce que c'est, Cabanèz? Il faut ei rire... Je
voulais l'emmener dîner avec nous, mais il devait passer à son hôtel. Il viendra prendre le café tout à l'heure. C'est gentil ce que je fais pour vous, hein? Aimée Yquem l'embrassa. Tout à coup, sur un mot de Sébastien, Serval, stupéfait, décrocha sa serviette et la laissa tomber :
— Vous n'avez jamais entendu prononcer le nom de Cabanèz, ça, c'est merveilleux!
• — Ça fait son éloge!... s'écria Lucie Grège...
— Moi, fit Sébastien, j'en suis honteux... mais je ne demande qu'à m'instruire.
— Allons! dit Lucie Grège à Serval, vas-y de ton instantané de Cabanèz...
Le courriériste se retourna vers Sébastien :
— Cabanèz, mon cher monsieur, est Portugais... Il y a des gens qui le croient Américain, d'autres Smyrniote ou Turc... On a même été jusqu'à dire qu'il était Français. Mais moi, je suis sûr qu'il est Portugais, parce qu'autrefois nous avons été au poste ensemble pour tapage nocturne à la sortie du cercle, un matin... Ça ne nous rajeunit pas... On m'a relâché presque aussitôt, bien entendu; lui, on l'a gardé vingt-quatre heures de plus, à cause d'un tas de petits détails qui m'échappent aujourd'hui... Enfin! il a fallu que l'ambassadeur de Portugal vînt le réclamer... C'est comme ça que j'ai appris... D'ailleurs, ça n'a pas d'intérêt... je ne sais pas pourquoi je vous dis ça...
— Tu aurais, eu tort de ne pas le dire, remarqua Lucie Grège avec beaucoup de sérieux.
— Ça vous prouve au moins que je connais Cabanèz depuis longtemps... poursuivit Serval. Ici, je dois ajouter qu'un beau jour il a disparu, et qu'on ne l'a pas revu sur le boulevard pendant plus de- dix ans... Naturellement, on a dit qu'il avait passé une partie de ce temps-là en prison, vous connaissez notre petit monde...
— Oui... la boue! dit Mlle Lucie Grège, sortant pour la première fois son expression favorite.
— En tout cas, Cabanèz, qui était parti sans le sou, est revenu avec la forte somme, et ce n'est certainement pas en prison qu'il l'avait gagnée.
— Non, fit remarquer Sébastien. Mais c'est peut-être la façon dont il l'avait gagnée qui, au contraire, l'avait conduit...
— En effet, dit Serval, mais voyez ce que c'est* Personne à Paris n'a pensé à ça ou plutôt on ne s'est rien demandé. Et, ma foi, Cabanèz a retrouvé tous ses camarades, moi entre autres.
— Quand on a été au poste ensemble!... dit Aimée Yquem.
— A partir de ce moment-là, je ne l'ai plus perdu de vue. D'ailleurs, il commençait à se lancer comme imprésario et il avait constamment besoin de mon courrier. Et puis, vraiment, c'est un bon garçon... qui est au courant de tout, qui est mêlé à un tas d'affaires et qui a probablement rendu plus de services qu'un honnête liomme!... Sans compter qu'il est peut-être très honnête, on ne sait pas...
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— On m'a affirmé, dit Adrien Résil, que Cabanèz avait de l'argent dans Je journal. de Branchin...
— Dans La Coulisse? C'est la vérité... Mon cher, Cabanèz- est en sous-main dans dix affaires que je connais.,., dans-deux journaux, politiques, dans plusieurs théâtres, dans une «usine électrique, dans un magasin de modes... C'est lui qui a commandité Pervenche quand elle a renoncé à la galanterie pour s'établir rue de la Paix... C'est quelqu'un, vous. savez, ce bonhomme-là! Qu'il ait des anicroches dans son passé, c'est possible! Qu'il y ait des histoires de jeu à l'origine de sa fortune — pour moi c'est ce qu'il doit y avoir — ça ne nous regarde plus! Nous n'avons pas de preuves!... Aujourd'hui, Cabanèz est un homme qui va nous montrer là Graza et dont tout Paris va s'occuper... Je ne connais que ça !
Ayant dit, il réclama du Champagne, puis s'adressant. à Sébastien :
— Eh bien, jeune homme, connaissez-vous Cabanèz, maintenant?
— Vous m'avez seulement donné envie de le connaître, répondit Sébastien en riant. Quel âge: a-t-il?
— Je ne vous parle pas de son physique puisque vousi allez le voir dans un instant.
La fin du repas fut égayée par d'autres histoiresqui permirent à Sébastien de montrer à nouveau son ignorance.
Il l'avouait lui-même avec une telle bonne
humeur qu'on ne s'occupa plus que de l'instruire sur les choses de la vie parisienne, jusqu'à l'arrivée de Cabanèz.
— Vous n'êtes jamais allé à une répétition générale ! s'écria Lucie Grège... Eh bien, que voulezvous, moi, je trouve ça épatant!
— Embrasse-le, dit Serval.
— Non, répliqua Lucie... mais je lui permets de m'embrasser!
Et elle se pencha vers Sébastien qui s'exécuta avec entrain. Elle s'opposa néanmoins à ce qu'il recommençât indéfiniment, car elle avait de la tenue et n'aimait pas qu'on allât trop vite en besogne.
D'ailleurs, l'entrée de Cabanèz interrompit la conversation.
L'imprésario était un homme de quarante-cinq ans environ, très brun, les cheveux courts et droits, carré d'épaules, la poitrine "en avant et comme en bosse; sa taille, petite, accentuait encore l'aplomb de toute sa personne. Il portait la moustache en croc et la barbiche recourbée, le reste du visage étant rasé avec soin. Il avait le nez long et sec; les yeux très noirs et très mobiles, à fleur de peau. On regrettait de le voir en habit, tant on sentait qu'il devait être admirable dans un vêtement grossier et pittoresque. Les poils noirs de ses poignets débordaient sur ses mains osseuses, aux doigts démesurément longs, garnis de bagues luisantes. Tour à tour, suivant son sourire et le jeu de ses sourcils,
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et deux ou trois fois dans le même instant, il avait l'air d'un bandit ou d'un brave homme. Il parlait le français sans accent, ne dédaignait pas de faire des phrases et de montrer de l'éloquence.
— Je suis de parole, hein? Serval... Mesdames, votre serviteur...
Il connaissait de noms les deux artistes. Serval lui présenta les deux autres convives et lui oiïrit un cigare :
— Nous parlions de vous, cher ami. Je racontais à ces messieurs les principaux épisodes de votre belle carrière d'imprésario. Mais, la Graza à Paris, ce sera votre coup de maître.
Cabanèz haussa les épaules.
— Ça, c'est moins que rien!... Du succès, parbleu! Mais il y a tant d'autres choses à faire à Paris.
- Il y a tout à faire à Paris, c'est bien simple, déclara Serval.
— En fait de théâtre, poursuivit Cabanèz, vous êtes dans l'enfance!... J'en parlais tout à l'heure avec un conseiller municipal... Je lui disais : « Eh bien, et mon projet, l'avez-vous examiné au Conseil? » Il y a trois ans qu'ils l'ont... Ils n'ont pas encore trouvé le temps d'y jeter un coup d'œil.
— Quel projet? dit Serval... Ah! oui, je me rappelle. J'ai fait une note là-dessus autrefois... Le théâtre international, n'est-ce pas?
— Ah! ça, s'écria Cabanèz, je vous en fais juge, messieurs!... Est-ce qu'il ne devrait pas y avoir
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à Paris un théâtre exclusivement consacré à l'art étranger?... Une salle où on pourrait entendre les grands artistes du monde entier... Quand je pense que j'ai failli ne pas trouver de local pour présenter la Graza! A Paris, dans la ville qui devrait être la ville internationale par excellence!
— Un théâtre nouveau, dit Serval en homme de métier, tout le monde est sur cette idée-là depuis longtemps... Mais il n'y a pas d'empla^^ement libre et il faudrait aussi de rudes capitaux!...
— Les capitaux, je les ail... Quant à l'emplacement, ah! ah! il y en a dix sur les boulevards... sans compter les Champs-Elysées dont vous ne faites rien... Non, voyez-vous, ce qui manque, c'est l'initiative personnelle et la bonne volonté des pouvoirs publics... Ils ne font que de la politique^; les pouvoirs pubhcs!... De l'art, ils s'en moquent... surtout du grand art!... Moi qui vous parle, jamais je n'ai pu expliquer mon idée à un président de Conseil... en déjeunant... d'homme à homme! Jamais je n'ai trouvé un député qui ait le courage de dire à la Chambre ce que je vous dis là!...
Serval désigna Sébastien :
— Tenez, M. Real est justement le secrétaire d'un député influent. Intéressez-le à votre affaire.
— De qui monsieur est-il le secrétaire? demanda Cabanèz en se retournant.
— De M. Moulaine, répondit le jeune homme.
— J'ai lu ce nom-là quelque part, dit l'imprésario. Et vous 'dites qu'il est intluent?
— Il sera peut-être ministre demain. A Toccasion, je lui dirai deux mots de votre idée, ajouta Sébastien.
— Faites-moi donc déjeuner avec lui... jNIais vous dites ça ce soir, demain vous n'y penserez plus. C'est toujours la même chose...
— Je le lui rappellerai, dit Serval. Je m'en charge.
On servait les liqueurs. Cabanèz prit un verre de fine Champagne et alluma un second cigare. Les convives se séparèrent à onze heures. Sébastien qui, pendant la conversation, s'était insensiblement rapproché de Lucie Grège et lui avait, à deux reprises, saisi la main, fut étonné de l'indifférence de la jeune femme lorsqu'elle lui souhaita le bonsoir. Maintenant qu'on se quittait, elle avait l'air de ne plus le connaître. Elle se contenta de lui dire : « A bientôt » et disparut avec Aimée Yquem et Résil, tandis que Serval conduisait l'imprésario au journal.
C'était la première fois que Sébastien se trouvait en co-ntact avec ces êtres légers qui flottent à la surface de Paris. Il rentra chez lui, un peu étourdi de toute cette frivolité, un peu grisé de parfums, de lumière et d'élégance. Il s'endormit dans une espèce de tourbillonnement où dansaient sous ses paupières, avec des aspects fantastiques, un terrible Cabanèz, une Lucie Grège à peine vêtue. Serval énorme et débraillé.
Le lendemain matin, comme il sortait pour se
20i ROBINSON
rendre chez le « patron », l'arrivée subite d'Hélène l'agaça. Il ne fut pas dupe du prétexte enfantin qu'elle lui donna de cette visite — une nouvelle répandue dans la soirée sur la crise et qu'elle croyait urgent d'apprendre à Sébastien, à cause de Moulaine. — En réalité, Hélène, aiguillonnée de jalousie, venait chercher des renseignements sur le dîner de la veille. Sébastien ne .lui parla que de Cabanèz. Elle n'osa pas insister; ils fixèrent leur prochain rendez-vous et elle le quitta, en songeant qu'il n'avait fait aucune allusion aux deux femmes avec qui il avait dîné, et brusquement traversée par l'angoisse des premiers soupçons.
La vie de Sébastien pendant les semaines qui suivirent ne fut pas de nature à la tranquilliser, La crise ministérielle n'ayant pas abouti, Moulaine s'était trouvé rejeté vers d'autres préoccupations. L'annonce des représentations de la Graza au Châtelet a!vait pris, disaient les journaux, les proportions d'un événei^ient parisien. On s'arrachait les places pour la première. On n'en loua bientôt plus au bureau du théâtre ni dans les agences. Moulaine, distrait par la politique, n'avait pas pensé à s'en procurer. Quand il envoya au théâtre, il était tro]) tard. l\ écrivit à la direction qui ne lui répondit même pas: il jugea scandaleux ce procédé envers un homme qui aurait pu être ministre trois jours auparavant. Sébastien lui conseilla de s'adresser directement à Cabanèz,
— Je ne le connais pas, dit Moulaine. * \ •
— Moi, dit Sébastien, je le connais un peu. Voulez-vous me charger de la commission?
— Je crois bien! cher ami... Mais où diable avezvous rencontré Cabanèz?
— Avec Adrien Résil, dans un dîner.
— Je vais vous donner un mot pour lui. Vous irez le lui porter vous-même. Tâchez d'avoir une loge ou au moins deux bonnes places. Si j'ai une loge, je vous emmènerai. Il faut voir ces choses-là,
.mon jeune ami.
Quand Sébastien fut introduit chez l'imprésario, celui-ci achevait de dicter une note pour les journaux à un gros homme joufflu, et il lui disait, en regardant par-dessus son épaule :
— Ce que vous devez en faire des fautes d'orthographe, c'est effrayant!
Et il prit Sébastien à témoin :
— N'est-ce pas qu'elle est pleine de fautes d'orthographe, cette note?...
Puis il lui demanda :
— - Ça va bien depuis l'autre soir?... Tenez, poursuivit-il, vous qui avez de l'instruction... regardez-moi ce papier... Ce n'est qu'une réclame, mais ça pourrait être rédigé proprement, au moins !
Le jeune homme, d'abord surpris, se mit à sourire, saisit une plume et corrigea quelques mots à la grande satisfaction de Cabanèz.
— Voyons, maintenant, qu'y a-t-il pour votre service?
En lisant la lettre de Moulaine, il jeta les hauts
^U6 ROBLNSON
cris. Une loge ou deux places, surtout deux bonnes places! D'ailleurs, il ne lui restait plus rien!... Mais, soudain, il réfléchit :
— Laissez-nous, Bouchard, j'ai un mot à dire à monsieur... Et faites recopier à la machine à écrire...
Le bonhomme se leva et disparut dans la pièce voisine. Cabanèz le désigna à Sébastien avec un geste de mépris :
— C'est mon homme de confiance, fit-il. Et il ajouta :
— Méfions-nous de lui comme de la peste! Puis il alla fermer la porte :
— Voici. Il m'est venu tout à coup une idée... Votre patron veut une loge? Bon! Eh bien, j'en ai encore une... Seulement, donnant donnant. Qu'il m'invite à déjeuner! qu'il me permette de lui exposer mon affaire... Vous savez? 'celle dont je vous ai parlé devant Serval... et je lui envoie la loge! Ma parole d'honneur, c'est la dernière!
— Tout ce que je peux vous promettre c'est d'en parler à M. Moulaine dès aujourd'hui. Je ne prévois pas de difficultés.
Non seulement il n'y eut pas de difficultés, mais Moulaine fut ravi. Il ne demandait pas mieux que de se faire le parrain d'une idée à la fois artistique et parisienne. On fixa le déjeuner au surlendemain de la première de la Graza, après le succès.
En quelques jours, ces diverses démarches avaient mis Sébastien en relations assez intimes
avec Cabanèz qui l'invitait parfois à diner et l'emmenait au théâtre. Il y rencontra un soir de répétition générale Mlle Lucie Grège. Se rappelant sa froideur, il se contenta de la saluer. Mais elle s'avança vers lui gentiment avec un :
— Bonsoir, monsieur Real!
— Vous vous rappelez mon nom, dit celui-ci. C'est bien extraordinaire!
— Et en quoi est-ce extraordinaire?... Oui, je sais à quoi vous faites allusion... Oh! j'ai compris... Vous m'avez prise pour une petite grue, l'autre jour.
— Moi! je vous jure...
— Si! si! Vous avez été très vexé que je ne tombe pas. tout de suite dans vos bras^ sous prétexte que je vous avais laissé prendre avec moi quelques familiarités... Vous êtes tous les mêmes... Je vous croyais différent des autres, je me trompais.
Ils causaient tous les deux, dans un coin, derrière l'escalier qui menait à l'étage des loges, et la cohue des spectateurs sortis pendant l'entr'acte les pressait parfois l'un contre l'autre. Sébastien demanda en souriant :
— Vous. me croyiez différent des autres hommes?... Et qui vous avait donné cette bonne opinion de moi?
— D'abord votre ami Résil qui m'avait dit beaucoup de bien de vous... Et puis votre façon de parler... votre air, pas cabotin pour un sou... Tout
ça me plaisait... Mais quand j'ai vu que vous me preniez la main, tranquillement, et que vous cherchiez à me faire comprendre que vous voudriez bien, comme ça, la première fois... Alors, j'ai été froissée. Et, si je n'ai pas retiré ma main, "c'était pour ne pas avoir l'air bégueule, pendant un dîner... voilà tout.
Elle redressait la tête, regardait Sébastien avec une dignité amusante. Il y avait une petite colère dans ses yeux, et, sur ses lèvres, un pli de dcdain.
— Enfin! murmura le jeune homme d'une voix tendre et en se rapprochant encore... Est-ce que je suis la boue, moi aussi?
— Non, lui répondit-elle en lui pressant doucement la main, mais il ne faut plus me prendre pour ce que je ne suis pas.
Elle s'éloigna en lui disant :
— Je ne vous en veux plus. A tout à l'heure.
A l'entr'acte suivant, il la chercha dans les couloirs. Ge fut elle qui, dans la cohue, lui pinça le bras, déjà apprivoisée et très camarade avec lui. Il lui demanda immédiatement quel jour il pourrait la revoir. Elle chercha :
— Tenez! ce qu'il y a de plus sinii>lo, c'est de m'inviter à diner comme l'autre fois avei- Aimée Yquem et Adrien. Ils sont là justement. Écrivezmoi dans quel restaurant, 8 hh\ rue de Miromesnil. chez moi... Mais, par exemple, il ne faut pas venir me voir, en ce moment ce serait une 2;a(Te!...
Et comme Sébastien faisait un « Ah! » de dépit, elle ajouta :
— Oh! ne croyez pas des choses... Je n'ai pas d'amant... C'est mon ami de province qui est à la maison pour toute la semaine... A partir de dimanche, je suis libre.
Des amis de Lucie Grège l'entraînèrent. Elle ajouta, en se retourant vers Sébastien :
— C'est convenu, n'est-ce pas?
Et elle disparut sans attendre la réponse.
Adrien Résil et Mlle Aimée Yquem, ayant aperçu le manège de Sébastien, s'approchèrent pour le féliciter et acceptèrent son invitation.
« Heureusement, se dit Sébastien, à la sortie du théâtre, que ce sera la fm du mois et que j'aurai touché mes appointements ! »
Il attendit, avec plus de curiosité que d'impatience, l'heure de revoir la jeune artiste. Elle lui plaisait, mais il ne se faisait aucune illusion sur l'intérêt de cette aventure. Il voulait seulement posséder deux ou trois fois une de ces créatures fantaisistes et chatoyantes qui ne vous laissent pas d'autre souvenir qu'un verre de liqueur après le souper.
Sa liaison avec Hélène lui apparaissait, au contraire, comme un repas magnifique et quotidien, où il se donnait des airs de grand seigneur. Et il avait pris l'habitude d'être servi royalement par une maîtresse délicieuse et soumise.
Certes, il ne comparait pas Hélène à cet être fri-
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vole qu'il avait simplement le désir, de tenir une nuit entre ses mains, mais il ne se faisait aucun scrupule de cette débauche prochaine. Hélène apportait maintenant dans la passion une espèce de sécurité puissante et régulière. Leur intimité n'avait plus cet âpre caractère de jadis, lorsqu'ils s'aimaient dans le désordre et les difficultés de la vie, dans une atmosphère chargée de menaces. Sébastien redevenait provisoirement le jeune bourgeois qui essaye de se faufder dans la politique, le journalisme et le monde. Il pouvait espérer un riche mariage ou quelque autre bonne affaire. Il gagnait un peu plus d'argent qu'autrefois, et il le gagnait sans risques, sans déploiement de volonté, par un travail vague et facile. Quand il y songeait, il oscillait du dégoût à une bonne humeur résignée.
Peu à peu, ses sentiments envers Hélène perdaient de leur netteté. Tantôt il voyait en elle une maîtresse incomparable, d'un dévouement absolu, tantôt une petite bourgeoise sensuelle; Alors, il se cachait volontairement les nobles qualités, l'ardeur sincère de la jeune femme; il la considérait comme le mauvais génie de sa vie et il était prêt à a faire souffrir. Mais, bientôt, il sentait son injustice, son ingratitude et il redevenait i)our elle le plus tendre des amants.
La veille du jour où il devait la tromper avec Lucie Grège, il avait déjeuné chez Moulaine avec Mme La Houbelle qui manifestait depuis longtemps le désir de le rencontrer. Car elle avait beaucoup en-
tendu parler de lui, « par une amie comniune, la charmante JMme Ardouin )>, ajoutait-elle finement.
Devant les sourires de M. et de Mme Moulaine, Sébastien comprit qu'ils étaient tous dans la confidence de sa liaison et qu'ils ne demandaient qu'à la favoriser. Aucun blâme pour Hélène ne perçait dans des paroles à double entente, dans des compliments détournés. Il fut bientôt visible pour Sébastien que Moulaine ne l'avait choisi comme secrétaire que sous l'influence de Mme La Houbelle, stimulée par Mme Ardouin. Il avait toujours soupçonné cette intervention d'Hélène. Il jugea qu'il était trop tard aujourd'hui pour la lui reprocher, mais il en mit plus d'élan et d'allégresse à commettre envers elle la première trahison.
Lucie Grège, pendant le diner, s'était, cette foisci, laissé embrasser sans résistance. Mais elle ne voulut pas que Sébastien l'accompagnât chez elle le soir mêB*e. Elle lui fixa un rendez-vous le lendemain à cinq heures. C'était l'heure où il devait attendre Hélène. Il la contremanda sous le prétexte d'une démarche dont le chargeait Moulaine, et avec une certaine désinvolture.
En recevant cette lettre, Hélène la lut dix fois de suite peut-être. Elles étaient pourtant bien simples, ces quelques lignes, et la plus soupçonneuse maîtresse eût été incapable d'y découvrir le mensonge. Mais, sans savoir pourquoi, sans raison précise, la jeune femme ne cessait de les parcourir. Puis elle se tint immobile, durant plusieurs mi-
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nutes, essayant d'arrêter en elle, par un eiïort qui la faisait pâlir, la formation d'un pressentiment douloureux. Elle se sentait à cet instant de l'aventure d'amour où la femme n'a pas trop, pour se défendre, de toute sa chair et de tout son cœur.
Le lendemain, dans l'après-midi, Hélène finissait de s'habiller et s'apprêtait à sortir, quand un coup de sonnette, puis un bruit de voix dans l'antichambre, la firent tres&aillir. Presque en même temps, Mlle Messany entra dans sa chambre en s'écriant :
— C'est ta belle-mère!
— Oui, dit Hélène tranquillement, j'avais reconnu sa voix. Eh bien, il n'y qu'à la recevoir.
Mme Ardouin mère s'avança vers sa bru, comme emportée par l'émotion. Elle l'entoura de ses bras et l'embrassa longuement. Puis elle serra la main de Mlle ]\Iessany restée un peu en arrière.
— Je vous attendais presque cet hiver à Tournus, chère mademoiselle, d'après ce que vous m'annonciez dans votre dernière lettre. En voyant que vous ne vous décidiez pas, j'ai pris le parti de venir moi-même.
— Quand êtes-vous arrivée, chère madame? Mme Ardouin hésita, puis répondit :
— -^ Hier... je n'ai pas voulu vous déranger... C'est pourquoi je ne vous ai pas prévenue. Je suis descendue chez une vieille amie à moi... Mme de Cernoy... que vous counaissez tcrtaiiiciucut de nom.
— J'ai même été autrefois en relations avec elle, reprit Mlle Messany.
Pendant ces quelques phrases, Hélène se préparait à la conversation que lui faisaient prévoir l'arrivée inopinée de sa belle-mère, ses sourires, ses regards, dont elle avait de la peine à retenir la menace. Mlle Messany comprenait aussi le danger, mais elle savait moins dissimuler. Hélène lui fit signe de la laisser seule avec sa belle-mère.
— En eiïet, dit Mme Ardouin qui surprit ce mouvement de tête, j'ai à causer longuement avec notre Hélène.
Elle ajouta :
— Je sais par la femme de chambre que Geneviève dort. Je l'embrasserai à son réveil. D'ici là nous aurons le temps, j'espère, d'arranger bien des choses.
Mlle Meseany, très émue, sortit.
La porte fermée, Mme Ardouin s'assit sur le canapé et attira près d'elle la jeune femme.
— Pourquoi n'avoir pas répondu vous-même à ma lettre, ma chère enfant? Pourquoi m' avoir fait répondre par votre cousine?... J'en ai d'abord été froissée... Puis j'ai réfléchi... J'ai compris vos appréhensions et j'ai laissé passer presque tout l'hiver sans insister... Oui, Hélène, j'ai enfin revu mon nls, je lui ai parlé...
Elle porta son mouchoir à ses yeux. Ce geste ne parvint pas à toucher Hélène qui se rappela une conversation du même genre, le printemps der-
2U ROBlKSOiN
nier, à Tournus. Mais, à ce moment-là. elle était encore sous l'influence du passé. Elle était encore sensible aux souvenirs amers de ses débuts de femme, et de la trahison. Aujourd'hui, toutes ces choses lui devenaient indifférentes. Son amour l'avait comme transportée dans. un pays lointain, où elle parlait un autre langage, où elle vivait dans une atmosphère plus brûlante. Que lui importait maintenant cette fade aventure d'autrefois? Qu'estce que la trahison d'un homme qui l'on n'aime pas? Qu'est-ce que la destruction d'un ménage hasardeux à côté du drame poignant qui se jouait dans tout son être? Le moindre froncement de sourcils de celui qu'elle aimait tenait dans sa vie? plus de place que cette ancienne histoire où il lui semblait même qu'elle n'était pas mêlée.
Les premières paroles de sa belle-mère n'eurent pas d'autre effet que de lui suggérer ces réflexions. Elle attendit, sans répondre, que Mme Ardouin eût cessé de pleurer. Celle-ci rompit bientôt le silence :
— Les intentions de Pierre, vous les connaissez... je vous les ai écrites. Son repentir, vous nepouvez plus en douter. Je viens donc chercher le mot de votre bouche qui vous fera rentrer à Tournus, ensemble, chez moi, comme mes enfants que vous êtes tous les deux.
Très maîtresse d'elle-même, très calme, Hélène répondit :
— Voulez-vous, madame, que. pour nous épargner
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une discussion pénible que nous avons eue déjà, nous-î-églions cette question définitivement cette fois-ci, par un oui ou par un non?
— Je ne demande pas mieux, reprit Mme .\rdouin... Un oui ou un non, ce sera plus simple...
Elle ajouta froidement :
-^ Alors, c'est <« oui », je pense?
— C'est <( non », madame, dit Hélène ense levant. Mme Ardouin mère se leva, à son tour, brusquement. Elle répéta :
— Non? Non... définitivement?
— Définitivement, madame. Je suis prête à accepter la solution que vous préférerez. Je sais que vous répugnez au divorce. Je n'y répugne pas moins que vous. Mais je crois cependant que nous y serons réduites. En attendant, comme nous ne pouvons pas rester dans la situation équivoque et déplaisante où nous sommes, mon mari et moi, je vais prendre l'initiative de demander la séparation légale. Trop de temps a passé, une réconciliation entre nous est impossible et n'aurait plus de sens. D'ailleurs, si mon mari y avait tenu fermement, il n'aurait pas attendu deux ans pour me le faire savoir. Maintenant, madame, poursuivit Hélène en devenant très pâle, je vous en supplie... permettez-moi de me retirer. Je vais prier ma cousine de bien vouloir vous tenir compagnie.
Comme elle faisait un pas vers la porte, Mme Ardouin l'arrêta de la main :
— Voilà le résultat de vos réflexions de cet hiver ?
— Oui, madame.
Mme Ardouin la saisit par le bras, assez fort pour qu'Hélène se dégageât d'un mouvement brusque.
— Je vois que toutes les considérations que je pourrais invoquer sur votre enfant, sur votre père, sur l'avenir, sur nos deux familles compromises et blessées, seraient désormais inutiles!... Nous allons donc passer à un autre ordre d'idées.
Elle se rassit, certaine que sa belle-fille serait retenue par cette menace.
— Que voulez-vous dire, madame? demanda Hélène.
Après une pause, pendant laquelle elle s'appuya sur le dossier du canapé, le buste droit, les mains croisées, les lèvres sèches, Mme Ardouin reprit :
— Je ne suis pas arrivée hier. Je suis à Paris depuis trois jours. On m'a beaucoup parlé de vous...
— Eh bien?
— Eh bien, je ne croyais pas ce qu'on m'a dit, je me refusais à le croire. A présent, je n'en doute plus. Vous avez un amant.
Elle prononça ce mot comme s'il devait foudroyer Hélène, la précipiter, affolée, à ses pieds. Elle fut indignée que la jeune femme lui répondit simplement :
— Vous vous trompez, madame.
— Cet amant, ajouta Mme Ardouin, comme pour lui porter le coup suprême, est le petit Sébastien Real.
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Hélène se retint de tressaillir, et répéta froidement :
— Vous vous trompez encore, madame.
Alors, elle se dirigea vers la porte, l'ouvrit, disparut un instant. Mais, soudain, Mme Ardouin la vit rentrer et s'avancer vers elle, la figure changée, plus pâle encore que tout à l'heure. Ses yeux paraissaient plus grands et plus noirs ; ses lèvres entr'ouvertes laissaient voir la ligne nacrée de ses dents et sa poitrine avait comme la palpitation d'une colère subite. Pendant les quelques secondes où, fermant la porte, elle avait perdu de vue sa belle-mère, la pensée lui était venue d'en finir, de chasser une fois pour toutes ce passé qui revenait sans cesse lui rappeler ses misères, qui osait aujourd'hui se dresser contre son amour. Cet amour, pourquoi le renier? pourquoi, par un aveu brutal, ne pas le jeter entre elle et cette femme? Ce serait bien, cette fois, la fin de l'obsession, la liberté conquise, et tous ces fantômes à jamais conjurés ! Elle se sentit emportée, emportée irrésistiblement par ces réflexions tumultueuses et, s'approchant de Mme Ardouin, si près qu'elle toucha ses genoux, elle hii dit d'une voix basse, haletante :
— Eh bien, oui, madame, j'ai un amant! Et comme votre fils ne m'a jamais aimée, et que vous le savez bien, je ne pense pas vous insulter en vous faisant cet aveu.
Hélène ne pensait pas l'insulter! Mme Ardouin eut la sensation qu'on la déshabillait publique-
ment. Car elle avait bien dit à sa bru : « Vous avez un amant, j'en suis sûre! », mais elle n'en était pas sûre. Elle ne pouvait pas se figurer que son fils, son fils à elle, ce garçon superbe aux yeux de velours, eût été trompé par cette petite femme si inférieure àlui! Et Hélène, en lui jetant cet aveu à la face, ne pensait pas l'insulter! Elle lui adressait au contraire le plus cinglant des outrages! Elle l'humiliait dans son fils, ce fils plus beau peut-être que son père ! Elle l'humiliait dans toute sa vie, car, elle aussi, elle avait été trompée et elle eût considéré comme un horrible sacrilège de se venger de son époux. Debout devant Hélène, elle essaya de la regarder avec mépris, mais ce fut la fureur qui crispa ses lèvres :
— Vous êtes une misérable!
Et, lentement, sans se presser, pour laisser planer un silence chargé d'orage, elle sortit. A la porte, elle se retourna et dit à Hélène, en l'enveloppant d'un regard :
— Vous savez, nous nous retrouverons.
Mlle jNIessany, mise au courant, fut afîolée. Elle apercevait des di-ames effroyables suspendus sur la tête de sa cousine, une cruelle vengeance de Mme Ardouin. Hélène, au contraire, se sentait comme délivrée de ses angoisses de la veille. Sa jalousie même avait dispai'u. Elle croyait que^ par ce hardi sacrifice de sa dignité, par la violence de son aveu, par les risques qu'elle bravait, elle venait pour toujours de reconquérir son amant.
Entre ses deux maîtresses, entre la passion de l'une et les caprices de l'autre, l'existence de Sébastien fut bientôt difficile. Avec Lucie Grège, il découvrit l'extraordinaire tyrannie des femmes qui ne se donnent qu'à demi. Convenablement entr£tenue par un provincial sans illusions et indifférent à sa carrière, la jeune artiste avait dans le milieu des théâtres une réputation de fille qui ne se galvaudait pas. Elle tenait à la conserver. Aussi ne rendit-elle pas publiques ses relations avec Sébastien. Seuls, Adrien Résil et Aimée Yquem en étaient certains. On fut également obligé de l'avouer à Serval pour ne pas s'en faire un ennemi. Le courriériste théâtral, flatté d'une confidence qui mettait fm à ses incertitudes sur la vie intime de la petite Grège, promit la discrétion. Sébastien, d'ailleurs, était trop inconnu pour qu'une liaison avec lui devînt voyante. Lucie Grège, peu à peu,
le fit passer pour un jeune homme du monde qui l'épouserait un jour.
Il lui inspirait des sentiments mal définis. Dans les premiers temps elle se figurait qu'elle l'aimait et elle voulut vivre avec lui. Il s'y opposa d'une façon tellement formelle qu'elle devint excessivement jalouse et s'imagin-a qu'il avait une maitresse. Pour qu'elle se tînt tranquille, Sébastien se vit obligé de l'accompagner sans cesse, de dîner souvent avec elle, d'accepter des rendez-vous aux heures les plus diverses et les plus imprévues. Mais, malgré la séduction qu'exerçait sur lui cette créature au sang bohème et au langage sans mesure, Sébastien comprit vite l'absurdité d'une pareille liaison.
De nouveau, d'ailleurs, la question d'argent se posait pour lui. Elle se posait sous la forme élégante et parisienne, mais plus cruellement peutêtre que lorsqu'il vendait ses eiïetspour aller dîner dans une gargote. A ce moment-là, son courage était soutenu par l'âpreté de la lutte; son orgueil, par la noblesse du travail. Le manque d'argent n'était qu'un épisode de la bataille engagée; il ne lui paraissait pa^ plus humilia'it qu'un coup reçu dans la mêlée.
Aujourd'hui, l'excitation du combat avait disparu. La première fois que Sébastien emprunta deux louis à son ami Résil, parce que le soir il traitait sa maîtresse au cabaret, il eut la lourde impression de la déchéance. Après les lui avoir prêtés,
Adrien Résil, très bon garçon, lui indiqua un usurier auquel lui-même avait eu recours à ses débuts. C'était un Polonais nommé Icowicz que Sébastien finit par trouver, jouant au bridge, dans une brasserie du quartier Montmartre. Il l'accosta avec la lettre de recommandation de l'amant d'Aimée Yquem. Icowicz lui demanda trois jours pour prendre des renseignements. Le troisième jour, à la même brasserie, il lui- dit :
— Monsieur, votre signature n'a aucune valeur. Néanmoins, en considération de M. Résil, je vais vous prêter deux cents francs, que vous vous engagerez à me rendre cent francs par mois sur vos appointements chez M. Moulaine, à partir du mois prochain.
Il lui fit signer une reconnaissance de trois cents francs sur papier timbré et lui remit deux billets de banque.
Sébastien rendit deux louis à son ami et dissipa promptement le reste. Résil alors lui dit :
— Mais, sapristi! adressez-vous donc à Cabanèz. Il a l'air de vous aimer beaucoup. Il ne vous refusera pas cinquante louis.
— Mille francs! s'écria Sébastien. Diable!
— Qu'est-ce que vous risquez? observa Résil. De vous brouiller avec lui?... Mais si Cabanèz vous refuse un service, quel intérêt avez-vous à le fréquenter?
— En effet, dit Sébastien.
Trois jours avant les débuts sensationnels de la
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Graza, il fut justement invité à dîner par l'imprésario avec quelques gens de théâtre. Tout le long du rei>as, Sébastien chercha la meilleure formule pour demander mille francs à Cabanèz; il résolut de le faire d'une façon très simple, à la fm de la soirée, lorsqu'on apporterait les pardessus. Les circonstances le favorisèrent. Comme les convives descendaient l'escalier du restaurant, Cabanèz s'approcha de lui :
— Un mot à vous dire, cher ami... faisons donc quelques pas ensemble...
Il le prit par le bras :
— Je viens de recevoir l'invitation de Moulaine. C'est pour dimanche. Je voudrais, d'ici là. rédiger une petite note sur le projet que vous savez... Mon théâtre international... -Mais je n'ai pas le temps et puis mon secrétaire est une brute... Vous seriez bien gentil de m'écrire ça vous-même, vous viendrez chez moi, je Vous donnerais les détails. Je m'adresse à vous parce que vous connaissez bien Moulaine et que vous devez savoir commeiit il faut leprendre.
— Je suis tout à votre disposition, monsieur Cabanèz, reprit Sébastien.
Et il continua après un instant d'hésitation :
— Par exemple, je suis un peu .gêné que vous me demandiez ce soir ce petit service, parce que moi, figurez-vous, j'avais l'intention de vous en demander un gros, un très gros...
Très cordial, l'imprésario s'écria :
— Tant mieux, nom d'un chien! tant mieux...
Allez-y! On est sur la terre pour s'entr' aider.
— J'ai de grands ennuis en ce moment, poursuivit Sébastien en ])aissant la voix et avec un serrement de la gorge... j'aurais besoin de mille francs...
— Petit! dit gravement Cabanèz en lui tapant sur l'épaule, jamais un gentil garçon comme vous n'a demandé en vain cinquante louis à Cabanèz, Les voici.
Il tira de la poche de son habit un énorme portefeuille de maroquin rouge, gonflé de papiers, y prit un billet de banque et le plaça dans la main de Sébastien ajoutant :
— Ne parlons plus de ça. Quand venez-vous au bureau pour la petite note?
— Demain, si vous voulez.
— Apjès déjeuner, hein? Etes-vous libre à cette heure-là?
— Parfaitement.
Ils se quittèrent. Mille francs! c'était une grosse somme pour Sébastien. Mais il fut surpris de n'éprouver aucune joie de sa possession. Il restait cependant très rejonnaissant à Cabanèz, moins de la lui avoir prêtée que de lui avoir épargné l'humi liation d'un refus. « Je vais rembourser mon usurier, se dit-il en rentrant chez lui. Puis j'emploierai le reste aux diverses dépenses que m'imposent les caprices de Mlle Lucie Grège, et, quand j'en serai à mon dernier louis, je romprai avec elle d'une façon ou d'une autre, car j'en ai assez de me traîner comme un collégien derrière cette jeune cabotine. »
1±i ROBLNSON
Il se rappela que Tan dernier, presque à la même époque, il avait écrit à Barois pour lui emprunter cinq cents francs. Il ne pouvait pas les lui rendre sur ce billet de mille, sous peine de rester sans le sou. Et d'ailleurs Barois lui avait laissé tout le temps. Mais quelle différence entre le ton allègre et souriant dont il s'était adressé à son ami et son embarras de tout à l'heure devant l'imprésario !
Quelques mois de vie parisienne pesaient déjà sur lui. Il se jura de ne pas se dégrader davantage. D'ailleurs, il se sentait incapable de recommencer, de demander désormais cent sous à qui que ce fût, sauf s'il les avait gagnés.
Dans sa chambre, quelques pages ébauchées de ses travaux scientifiques gisaient sur un coin de table, abandonnées depuis longtemps. Il les parcourut distraitement, puis avec mélancolie, puis avec une sorte de colère. Alors, il murmura : « Non... non... en voilà assez. Je n'irai pas plus loin. »
Le lendemain, Cabanèz l'attendait dans son cabinet. Ils travaillèrent deux heures ensemble. L'inipresario était entouré de dossiers concerrant la grande affaire. Il y avait le dossier du Conseil municipal, relatant toutes les démarches faites pour obtenir un emplacement dans Paris, les réponses des conseillers.
— Leurs blagues, surtout ! disait-il.
Et il montrait à Sébastien des bouts de papier sur lesquels il laissait entendre que les ihiffres des
pots-de-vin étaient marqués, en face des noms de leurs destinataires.
Il y avait le dossier politique; celui-là préparé seulement. L'aiïaire du théâtre international n'était pas encore entrée dans la phase politique.
— Je n'ai jamais pu approcher un ministre de votre pays! Ça, c'est fantastique! Il y a un mois, j'ai écrit au président du Conseil pour lui demander un rendez-vous, je n'ai pas encore de réponse... Un jour, je lui ferai dire deux mots par la voie de la presse à celui-là... ça ne sera même pas long-!...
Il y avait enfin le dossier de la presse, qui était le plus considérable et bourré d'articles en toutes les langues.
— Mon petit, dit-il à Sébastien, les journaux, ça me connaît!
Alors il tendit au jeune homme ses notes pour la rédaction d'un exposé de l'affaire qu'il avait l'intention de confier à Moulaine. Tant bien que mal, Sébastien les mit sur pied, mais l'imprésario fut ravi de son travail et le remercia chaleureusement.
— Avec ça, mon petit, il pourrait faire un discours, votre Moulaine, s'il était intelligent!
Cabanèz devait être présenté au député dans un entr'acte de la représentation.
Ce fut une soirée d'enthousiasme et de délire, dans une atmosphère de course de taureaux; une de ces soirées où des Parisiens d'élite, surchauffés par la réclame, renient avec de grossières acclama-
tions toute la finesse de leur race. Au fond de la loge sur le devant de laquelle M. et Mme Moulaine. bien en vue, s'étalaient, Sébastien était ahuri de cette frénésie. Moulaine, à chaque instant, se pâmait d'admiration, échangeant des coups d'œil avec les loges voisines; il prenait, en se tournant vers lui, son secrétaire à témoin de la magnificence du spectacle, de l'extraordinaire voix de la Graza, une voix unique au monde, de la beauté inouïe de cette musique étrangère comme il- était scandaleux qu'on n'en entendit pas en France plus souvent. Il disait ces banalités avec l'autorité d'un homme qui se croit certain d'occuper bientôt une haute situation dans l'État.
Au premier entr'acte, Sébastien, à qui Gabanèz avait donné les moyens de pénétrer dans les coulisses, conduisit Moulaine vers l'imprésario, et les laissa ensernble.
Alors il rentra dans la salle et se mit à errer dans ces couloirs encombrés, bruyants, surexcités, des grandes solennités théâtrales. Il commençait à connaître de vue des physionomies notoires d'artistes, de mondains, de critiques. Il les regardait sans curiosité, peu sensible à ce genre d'illustration qu'il jugeait factice et éphémère. Il songeait : « Ces gens-là, séparément, sont sans grandeur véritable. Ils n'ont l'air de quelque chose que tous ensemble, chez eux, réunis dans une salle de spertacle surchaufTce, dans de la lumière, devant des décors provisoires. » Et il écoutait des fragments
de conversations, à peu près les mêmes dans tous les groupes; il entendait les mêmes formules conventionnelles, les mêmes jugements qui ne différaient que parla façon ou prétentieuse, ou légère, ou ironique, ou solennelle, dont ils étaient formulés. Il se sentait incapable de partager aucune des émotions qui animaient toute cette foule, dont l'enthousiasme lui paraissait désordonné et enfantin, .sans racine profonde, un enthousiasme subit de nègres devant de la verroterie. « Il est encore possible, se disait-il, que ce soit moi qui n'y entende rien. Suis-je décidément d'une nature trop grossière pour sentir comme tout ce monde? Mais alors, ne nous faisons pas d'illusions. Jamais je ne pénétrerai, d'égal à égal, parmi ces journalistes, ces artistes, ces mondains. Je leur suis réfractaire et inassimilable. Comme on dit en chimie, je suis un corps insoluble dans ce liquide-là. »
L'entr'acte finissait : Sébastien regagna la loge. Le spectacle se poursui^at dans un triomphe plus magnifique d'acte en acte.
Moulaine était radieux de son rôle personnel dans cette inoubliable soirée. On l'avait vu dans la loge de la grande artiste; on savait qu'elle déjeunait chez lui le dimanche suivant, avec Cabanèz et quelques convives choisis.
Sébastien y fut convié. Pendant le repas. Moulaine avait la sensation que les regards de Tout- Paris étaient fixés sur lui; il se déclara le partisan résolu de l'idée de Cabanèz et s'engagea à faire
une démarche auprès des ministres, à bref délai- Des notes parurent à ce sujet dans les journaux du lendemain.
Un matin cependant, en arrivant chez son patron à l'heure accoutumée, Sébastien le trouva blême de colère.
— Ah! vous voilà, s'écria Moulaine... Eh bien, il m' arrive une jolie histoire, par votre faute!
— Par ma faute? murmura le jeune homme stupéfait... .Je ne comprends pas, monsieur Moulaine. Que peut-il vous arriver par ma faute?
Le député s'avança vers lui, après avoir assujetti son binocle que la fureur faisait osciller :
— Est-ce vous, oui ou non, qui m'avez fait connaître Cabanèz?,.. Est-ce vous, oui ou non, qui avez intrigué auprès de moi pour que je l'invite à déjeuner...?
Sébastien, ahuri, n'eut môme pas le temps de protester contre le mot a intrigué )\ Moulaine, marchant avec emportement dans son cabinet, comme s'il dictait une philippique, poursuivit :
— Vous allez comprendre! Hier, à la fin de la séance, je suis allé trouver un ministre, il est inutile que vous sachiez son nom... vous le répéteriez, ce serait le comble...
— Permettez, monsieur Moulaine!
— Attendez donc, avant de vous indigner, attendez donc!... Je lui ai parlé du projet de votre Cabanèz... Ah! ah! le théâtre international! Savez-vous ce qu'il m'a dit, le ministre, en me
tapant sur l'épaule et en me regardant dans les yeux?... Il m'a dit : « Mon cher, si j'ai un conseil à vous donner, c'est de ne pas vous mêler de cette afîaire-là et surtout de ne plus vous montrer avec Cabanèz... Vous l'avez même un peu trop fait déjà... A bon entendeur, salut. » J'étais stupéfait!... J'ai insisté et j'ai fini par en avoir le fin mot... C'est Cabanèz qui commandite L'Avenir^ vous entendez! ce journal où le Cabinet est traîné dans la boue tous les matins, et particulièrement le président du Conseil... Et par qui sont inspirées ces attaques?... Par Cabanèz qui a déjà essayé plusieurs fois de faire marcher le ministère! Par Cabanèz, un étranger! un gaillard que l'on peut expulser demain par un simple arrêté de police, s'il continue à nous embêter! Voilà ce que c'est que votre imprésario! Et je ne parle pas des histoires de casino qui courent sur son compte et dont nous avons tous les détails... Ils sont propres! Ce qui fait qu'actuellement, moi, je suis compromis auprès du président du Conseil et de plusieurs de mes collègues! Vous pensez si j'ai jeté votre Cabanèz par-dessus bord, et si je vous ai envoyé à tous les diables de m' avoir mis en rapports avec lui!... Et j'en suis même à me demander quel intérêt vous pouvez avoir là dedans!
Sébastien avait écouté cette longue tirade avec des sentiments divers. D'abord il avait failli interrompre Moulaine, prendre son chapeau et s'en
aller; puis il avait été attentif à ce que le député lui disait de Cabanèz. Mais l'accusation indirecte contenue dans la dernière phrase l'avait fait rougir. Il devait en effet mille francs à Cabanèz, et quoiqu'il les lui eût empruntés sans arrière-pensée, quoique ce service n'eût aucun lien avec les intrigues de Cabanèz, et ne- fût le payement d'aucune démarche, Sébastien se sentit vaguement coupable. Aussi se contenta-t-il de relever doucement l'insinuation :
— Monsieur, j'ai fait la connaissance de Cabanèz dans un dîner où se trouvait également Résil, votre ancien secrétaire. Je me suis borné à vous transmettre son désir de se rencontrer ave: vous; vous désiriez vous-même une loge, et je suis un trop petit personnage pour avoir joué là dedans un autre rôle que celui de simple commissionnaire.
Moulaine s'imagina que son secrétaire voulait le mettre dans^ son tort et insinuer que la loge était le prix du déjeuner. Son exaspération s'en accrut :
— J'avais dix moyens pour un d'assister à cette représentation, et je n'aurais jamais accepté de recevoir chez moi, à n'importe quel prix, un personnage véreux. Or, vous saviez parfaitement que Cabanèz était un individu plus ou moins taré...
— Moi! s'écria Sébastien. Mais je lisais depuis liiiit jours son éloge dans les journaux... Et je vous ai entendu parler de lui comme d'un homme très intelligent! d'un artiste!... d'un...!
Sèchement, Moulaine l'interronipit :
— C'est bon... En voilà assez sur cet incident, ^lais, si vous voulez continuer à rester ici, je vous prie de cesser dorénavant vos relations avec ce monsieur...
Sébastien songea en souriant : « Cet animal vient de dépasser juste d'un demi-ton ce qu'il m'était possible de supporter de lui... Dans dix secondes je ne serai plus le secrétaire de Moulaine. Exécutons cette manœuvre avec simplicité. »
Il fit un petit geste de la main :
— Je crois, monsieur Moulaine, que vous n'avez plus aucune envie de me garder près de vous. Je vais vous épargner la peine de me le dire un jour d'une façon plus catégorique, et je vous prie d'agréer ma démission.
— Permettez!... répondit Moulaine radouci, je ne vous renvoie pas.
— Je vous en sais gré et je vous remercie de la bienveillance que vous m'avez témoignée jusqu'ici.
Moulaine fit quelques pas dans son cabinet, sans répondre. Il paraissait réfléchir. Il avait commencé cet entretien avec la ferme intention de se séparer d'un secrétaire qu'il jugeait au moins maladroit : mais, devant l'attitude de Sébastien, il eut un remords de brave homme de faire perdre sa place à un garçon qui en avait besoin pour vivre.
— Voyons, dit-il en se retournant vers Sébastien, oublions cela, voulez-vous?
232 KOBLNSON
— Vous savez bien, répondit celui-ci en tâchant de ne mettre dans sa voix aucune âpreté, que vous ne l'oublierez pas, ni moi non plus.
Estimant qu'il en avait assez fait pour l'ample satisfaction de sa conscience, Moulaine reprit :
— Comme il vous plaira, monsieur Real... Et il alla s'asseoir devant son bureau.
— Je crois que je vous dois...
— Non, monsieur, non... répliqua vivement Sébastien... Vous m'avez toujours réglé un mois d'avance et c'est plutôt moi qui...
— ?<'insistons pas sur cette niaiserie, reprit ]\Ioulaine qui était d'ailleurs généreux. Au revoir, monsieur Real, poursuivit-il en lui tendant la main.
— Au revoir, monsieur, dit le jeune homme en s'inclinant.
Dehors, Sébastien se trouva l'esprit merveilleusement préparé à une rupture avec Moulaine. Depuis quelques jours, ses réflexions étaient de nature à lui faire envisager sans terreur cet accident. L'impression que son avenir ne s'ouvrirait pas de ce côté-là s'imposait à lui avec une force de plus en plus nette. Il songea à la pauvreté du caractère de ce Moulaine, tremblant d'avoir compromis, pour un déjeuner avec Cabanèz. sa brillante carrière politique! Mais Cabanèz, au contraire, lui était sympathique. Très hâbleur, certes, mais pittoresque et cordial, d'un relief amusant. Y avait -il dans son passé un jumi do brigandage,
comme le prétendait son ami Serval? Mais quelle preuve en donnait-on? Tout Paris ne se faisait-il pas aujourd'hui garant et complice de son succès? « En somme, qu'est-ce qu'un Cabanèz? se dit Sébastien... C'est un homme parti de très bas, sorti de quelque trou obscur et qui possède actuellement une fortune et une puissance... Les moyens par lesquels il les a obtenues ne sont plus visibles. Personne n'a donc le droit de les incriminer. Cabanèz n'est pas un rêveur, c'est un homme d'action. Or, l'homme d'action tend vers le type criminel, comme le joueur tend vers le tricheur. L'un, à force de vouloir agir, et l'autre, à force de vouloir gagner, peuvent être amenés par les circonstances à le faire le plus vite possible. D'où la violence. Il y a donc évidemment en Cabanèz de quoi fabriquer un malfaiteur. Mais ce malfaiteur n'est probablement encore qu'à l'état d'ébauche et rien ne me prouve qu'il se formera jamais. »
Sébastien se reprocha en riant ces cyniques pensées, mais elles lui donnèrent envie d'aller voir immédiatement l'imprésario et de lui raconter son histoire.
Cabanèz, d'après ce que lui dit à l'hôtel son valet de chambre, déjeunait au Café Anglais. En apercevant le jeune homme, qui entr'ouvrait la porte, il lui fit un large geste d'amitié et l'appela.
— Je suis tout seul, vous allez déjeuner avec moi, mon petit, ça me fera plaisir... Asseyez-vous... Garçon, un couvert... Et quoi de neuf depuis
23i ROBINSON
l'autre jour? Moulaine a-t-il commencé à se dégrouiller un peu?...
— Moulaine! Je vous engage à ne plus compter sur lui, monsieur Cabanèz!... reprit gaiement Sébastien.
— Ah bah! Pourquoi!
— Il vous accuse, continua le jeune homme en regardant son interlocuteur, de commanditer des journaux où l'on attaque le ministère...
— Eh! eh! s'écria Cabanèz épanoui, ils ont fmi par découvrir ça... Ils sont plus malins que je ne croyais... Alors, je vois, poursuivit-il en riant... Moulaine leur a parlé de moi...
— Il leur a fait probablement votre éloge!
— Ah! ah! et il est tombé sur des gens qui lui ont dit que j'étais une fripouille... Je vois ça d'ici... c'est très drôle!
— Oui, dit Sébastien, mais le théâtre international, qu'est-ce qu'il va devenir?
Cabanèz étendit ses deux mains velues sur la table :
— Le théâtre international, mon petit... On le fera malgré eux, voilà tout!... D'abord, après les élections, le Cabinet sera obligé de démissionner... et l'on tâchera de ne pas être trop mal avec celui qui le remplacera... Quant à Moulaine, je me fiche de lui comme de ce radis, vous pouvez le lui dire de ma part.
— Je n'aurai plus l'occasion, répliqua Sébastien.
ROBLNSO.N 235
Et sur un geste de l'imprésario, il lui fit le récit de sa dernière entrevue avec le député.
— Mais, sacrebleu! mon petit, remarqua Cabanèz navré, je vous coûte cher, moi, avec tout ça!
— Oh! ce n'est pas grave, fit négligemment Sébastien.
Cabanèz avait pris un air sérieux et paternel :
— Mon cher, il est toujours grave de perdre sa situation à votre âge... J'ai passé par là... Voyons un peu, que je réfléchisse...
Le garçon apporta un plat. Cabanèz se mit à manger en silence, comme perdu dans des combinaisons. Puis, tout à coup :
— Voici, mon petit, ce que je viens de trouver... Je vais flanquer à la porte mon homme de confiance qui n'est bon à rien et qui ne sait même pas l'orthographe, comme vous avez pu vous en apercevoir... Et puis, je vous offre sa place... Ou plutôt non, je vous offre mieux que ça... Vous avez trop d'instruction pour être mon secrétaire, vous serez, si vous voulez, mon collaborateur... Attendez... Et je vous colle cinq cents francs par mois, ce qui signifie que, dans un an, vous en gagnerez au moins le double ! Je vois à votre figure que vous acceptez.,. Un cigare, maintenant, mon petit?... Je suis très content!... Et vous?
— Moi aussi, monsieur Cabanèz, répondit Sébastien qui, pris à la gorge, s'était instantanément décidé... Mais je ne suis guère au courant des affaires de théâtre. V
23G RODI.NSON
— Je vous les apprendrai, et puis, mon petit, j'en ai bien d'autres où vous nrie itérez utile... Enfin! nous causerons de tout ça demain matin, voulezvous? Alor.-;, à demain, vers onze heures... Garçon, l'addition.
Le déjeuner était terminé; Cabanèz donna au jeune homme une vigoureuse poignée de main, monta en voiture et disparut.
« Il y a des heures, songea Sébastien, où les événements, bons ou mau^'ais, crèvent sur nous à la façon des nuages de grêle. On n'a pas le temps de se mettre à l'abri. Je ne pouvais pas plus refuser les propositions de Cabanèz qu'il y a quelques mois celles de Moulaine. Seulement, cette fois-ci, je vais dans l'inconnu, ce qui est plus grave. Mais il dépendra toujours de moi d'ouvrir les yeux. Ce brave Cabanèz ne me conduira pas où je ne veux pa^. aller. >i
Ayant ainsi justifié sa conduite, Sébastien se rappela son rendez-vous avec Hélène cet aprèsmidi, à quatre heures. Elle allait être navrée, quand il lui raconterait toutes ces nouvelles, mais il était résolu à ne pas accepter de discussion avec sa maîtresse. Maintenant, il ne s'agissait plus d'aimer, il s'agissait de vivre.
— Mon Dieu! mon Dieu! Qu'est-ce que tu vas devenir? s'écria Hélène en fondant en larmes.
Il l'arrêta brusquement :
— Oh! je t'en prie... N'exagérons pus cette liistoire qui n'a aucune importance... En voilà assez
sur Moiilaine, sur mon avenir, et sur la conduite que doit avoir un jeune homme dans la bonne société... Je ne suis pas ce jeune homme-là, metstoi bien ça dans la tête... et ne te lamente plus sur mon sort... Ça m'est prodigieusement désagréable!... Mon sort n'est pas compromis parce que j'ai quitté cet imbécile, et je trouverai toujours le moyen de gagner ma vie.
— Mais comment?... comment?... reprit-elle désespérée... Il n'y a que ça qui me préoccupe, moi, il n'y a que ça... Oh! s'il me fallait te voir encore manquer du nécessaire... comme l'été dernier... ce serait affreux! affreux! Tu ne t'imagines pas ce que j'ai souffert certains jours!...
— Sois tranquille, dit-il avec une amertume insensible pour Hélène, ce malheur n'arrivera plus. Et je serais d'ailleurs maintenant incapable de le supporter. En outre, ce qui arrange tout, j'ai trouvé une situation plus rapidement que je ne pensais.
Et il lui raconta son déjeuner avec Cabanèz. Elle l'écouta sans observations, puis resta un instant silencieuse, les yeux fixés sur lui.
— Qu'est-ce que tu as? dit Sébastien étonné.
— J'ai, répondit-elle doucement, mais d'un accent si douloureux qu'il en fut ému tout à coup, j'ai que cet homme, un de ces jours, t'emmènera dans quelque Amérique et que tu ne reviendras plus.
Il l'attira, la prit sur ses genoux. Cabanèz son-
238 ROBl.NSON
geait si peu à abandonner Paris qu'il allait y fonder un théâtre. Alors, il conta avec verve l'histoire de l'imprésario et finit par ramener aux lèvres de sa maîtresse le sourire et le plaisir.
Car elle ne doutait pas de la tendresse de Sébastien. Elle revoyait la scène où, quelques semaines auparavant et à la suite de son entretien avec Mme Ardouin, elle apprenait à son amant sa libération définitive. Elle était heureuse et exaltée : il l'embrassait passionnément, elle lui répondait par d'irrésistibles paroles d'amour. A partir de cette heure, la plus ardente, la plus pleine de sensations profondes qu'ils eussent jamais vécue ensemble, aucune force, croyait-elle, ne pouvait plus les désunir.
Elle ne fut donc pas déconcertée par la froideur avec laquelle l'accueillit à son « jour >> la bonne Mme Moulaine. Celle-ci. en effet, si aimable d'ordinaire, lui adressa à peine la parole. Hélène comprit qu'elle ne devait plus retourner dans la maison. En outre, Mme La Houbelle lui dit, en la prenant à part :
— Ma chère amie, il paraît que votre... protégé ne s'est pas très bien conduit envers Moulaine. ou plutôt qu'il a été maladroit. Veillez à ce qu'il ne se compromette pas avec ce Cabanèz, qui est un individu assez suspect à ce qu'on prétend ici, c'est un conseil que je me permets de vous donner.
Hélène défendit son ami avec une tranquille
dignité. D'une droiture, d'une loyauté inattaquables, il ne pouvait avoir aucun tort vis-à-vis du député; et, s'il avait accepté de devenir le secrétaire de M. Cabanèz, c'est que M. Cabanèz était un honnête homme.
— Très bien! mon enfant, très bien! reprit Mme La Houbelle. Je suis avec vous tout à fait et je me charge de vous réconcilier avec les Moulaine.
Hélène remercia la vieille dame. Mais que lui importaient des relations mondaines? Sa destinée se confondait désormais avec celle de Sébastien et elle était décidée à le suivre partout, devinant qu'il aurait de plus en plus besoin, à ses côtés, d'une maîtresse brave et fidèle.
Sébastien, d'ailleurs, n'avait jamais été si gai, si tendre, d'une humeur plus légère. Cabanèz exerçait sur lui une influence assez curieuse : i] lui détendait les nerfs et le rendait sociable. L'existence aventureuse de l'imprésario ne choquait pas l'âpre caractère de Sébastien, qui acceptait avec le plus énergique fatalisme les grandes servitudes. de la vie, mais qui était naturellement rebelle aux petites. Il pensait qu'aux unes nulle créature humaine ne peut se soustraire, tandis que les autres sont à la merci de la volonté.
Par la liberté de ses mœurs, par la fantaisie et l'irrégularité de ses occupations, Cabanèz lui épargnait toute contrainte. Pour la première fois aussi, Sébastien connaissait le luxe, ce luxe superficiel et facile de Paris qui vous excite à fleur de peau plus
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qu'il ne vous grise. L'imprésario dépensait de l'argent avec ostentation. Il jouait dans deux ou trois cercles, où des murmures flatteurs saluaient son entrée. Il gagnait souvent; quand il perdait, c'était avec désinvolture. Sébastien l'accompagnait presque toujours, mais il se découvrit l'horreur du jeu, sur quoi Cabanèz ne cessait de le plaisanter. De ce fait, cependant, l'imprésario conçut pour son jeune secrétaire une étrange estime, ayant, de plus, remarqué que sa présence lui portait la veine. Il voulut un soir l'associer à une de ses banques : il gagna énormément et remit trois mille francs à Sébastien, ahuri de l'aubaine.
Dès le lendemain, le jeune homme consacra la moitié de cette somme à l'achat d'une bague pour Hélène, à qui il causa, par cette générosité, une douleur poignante qu'elle sut dissimuler sous des caresses.'
Sébastien rendit aussi a Barois les cinq cents francs qu'il lui devait depuis d'un plus an. A ce sujet, le professeur, en lui accusant réception de l'argent, lui écrivit une lettre sévère où il désapprouvait sa rupture avec Moulaine et lui laissait entendre qu'il le considérait comme un homme perdu.
Les représentations de la Graza se terminèrent avec éclat. Cabanèz passa à d'autres affaires. Il en menait beaucoup ù la fois. Il soutenait, en ce moment, un procès contre la ville de Bayonne pour des terrains. Pervenche, une ancienne maîtresse
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à lui, qu'il avait installée modiste rue de la Paix, voulait s'agrandir et il lui cherchait un local plu& vaste; il attendait impatiemment le résultat des élections pour entreprendre des démarches auprès du prochain Cabinet, dont il espérait bien que Moulaine ne ferait pas partie. Il avait d'ailleurs commencé, dans le journal L'Avenir, une campagne contre le député. Et partout, dans les bureaux du journal, dans les théâtres ou les restaurants, sur les trottoirs du boulevard, parmi les petites ouvrières de Pervenche à qui il apportait des bonbons, partout il était chez lui; partout il s'avançait, la moustache en croc, la blague aux lèvres, la main tendue.
Peu à peu, il s'était pris d'une amitié véritable pour Sébastien dont l'humeur lui plaisait, dont rironie corrigeait sa trop vulgaire jovialité. Il avait découvert en lui une pénétration singulière, une intelligence instantanée, l'art de rédiger avec précision la plus diverse, la plus extraordinaire correspondance, financière, artistique, politique même, avec la France, le Portugal, l'Amérique, la Russie ! Tout cela était à la fois vague et formidable. Cabanèz avait des affaires en train dans les cinq parties du monde. Pour chacune de ces affaires, il lui fallait des millions : il les demandait et les promettait alternativement à ses correspondants. L'argent qu'il comptait gagner dans une exploitation minière devait lui servir à édifier un théâtre à Chicago ou à Melbourne; un chemin de fer qu'il
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projetait en Caucase alimenterait un journal satirique et boulevardier qui allait paraître l'an prochain.
Les élections ayant eu lieu, Caban èa essaya de se mettre en rapport avec le nouveau Cabinet pour son théâtre international. Il ne fut pas plus heureux qu'avec le précédent et jura qu'il renverserait le ministère.
— Vous devriez faire du journalisme, Sébastien, car il ne l'appelait plus « mon petit » comme au début, mais « Sébastie-n » ou « cher ami » avec une nuance de considération.
— Merci, monsieur Cabanèz, merci... j'en suis incapable, heureusement, répondit Sébastien.
— Oui, oui, je connais vos goiits, cher ami, vous m'avez raconté ça... Eh bien, à l'occasion, nous tâcherons de faire quelque chose dans cet ordre d'idées...
Un jour, vers le milieu de juin, il dit à Sébastien que son procès contre la ville de Bayonne l'appelait là-bas subitement.
— Ils essayent de me rouler... mais je vais tomber sur eux demain... \'ous m'accompagnez, bien entendu. J'aurai besoin de vous...
— -Mais certes oui, je vous accompagne.
— De là, poursuivit Cabanèz. je m'en irai- soigner ma gorge à Bagnères-d'Oron, dans les Pyrénées... Nous ne nous ennuierons pas. cher ami...
— Vous avez mal à la gorge, monsieur Cabanèz? demanda Sébastien en riant. On ne le dirait pas.
— Cette maladie, ajouta finement l'impresario,^ me sert principalement à surveiller le directeur de l'établissement de bains et du casino dont je suis le plus important commanditaire... Alors, à demain, n'est-ce pas? au Sud-Express.
Sébastien envoya immédiatement par un commissionnaire un mot à Hélène. Celle-ci accourut. A l'annonce du départ de son amant, elle devint toute pâle, puis elle se ressaisit :
— Oui, mon chéri, oui, c'est absurde de se mettre dans un état pareil pour une absence de quelques jours... car tu ne vas rester que quelques jours, n'est-ce pas?
— Trois ou quatre jours, peut-être.
— Mais que veux-tu? ajouta Hélène, ce sera notre première séparation depuis un an...
— C'est vrai, dit Sébastien.
— Est-ce que je peux t'accompagner à la gare?
— Je pars avec Cabanèz... et j'aime autant qu'il ne te voie pas... Allons! sois raisonnable... Je vais à Bayonne, je ne vais pas en Amérique.
H l'embrassa, car il la sentait enveloppée d'une tristesse qui brouillait ses yeux et rendait ses mains glacées. Mais elle ne voulut pas l'agacer ni lui paraître un peu sotte en montrant une angoisse disproportionnée à cette courte séparation.
Sébastien se rappela alors qu'il avait promis à Lucie Grège d'assister à ses débuts aux Ambassadeurs, un numéro dans la revue de printemps, en compagnie d'Aimée Yquem,
2ii ROBINSON
Le voyage coïncidait précisément avec cette solennité. La jeune artiste fut indignée. Elle déclara d'abord à Sébastien qu'elle ne le laisserait pas partir. Il invoqua une nécessité absolue. Elle répliqua qu'elle n'entrait pas dans ces détails et qu'il n'y avait pas de nécessité qui pût empêcher un galant homme d'être aux côtés de sa maîtresse le soir où elle débutait .aux Ambassadeurs. Il se mit à rire et elle faillit le gifler.
— Je te préviens, ajouta-t-elle, que, si tu n'es pas là demain, ce n'est pas la peine de revenir €hez moi!
Il haussa les épaules et répondit :
— Comme il vous plaira.
— Tiens! s'écria-t-elle soudain en le toisant avec mépris... les hommes, c'est la boue! la boue! et la boue!
Il ne suffisait pas à Mme Ardouin mère d'avoir dit : « Vous savez, nous nous retrouverons! » Il fallait encore agir et agir vite. « Vous savez, nous nous retrouverons! » était une menace dont l'effet devait être immédiat, foudroyant. Ici, Mme Ardouin fut embarrassée. Certes, elle voulait venger l'insulte faite à son fils et à elle-même. Les torts de Pierre n'excusaient pas l'abominable conduite d'Hélène, ou plutôt devant la conduite de cette femme les torts de Pierre disparaissaient, s'évanouissaient. S'il avait fait une escapade, Hélène avait commis, par sa trahison, un acte odieux, qui exigeait le châtiment. Son fils, trompé, bafoué, couvert de ridicule comme le premier mari venu, cette pensée la torturait, la faisait crier de colère et d'humiliation ! Sa vanité de mère en souffrait plus que son amour. Que faire? Divorcer? Essayer de reprendre l'enfant par un
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procès scandaleux? Son avoué n'en cachait pas les difficultés. Si la situation d'Hélène était dangereuse, celle de Pierre « n'était pas à l'abri de tout reproche », ainsi que le disait ingénument l'officier ministériel. Dans ces conditions-là, impossible de prévoir les conséquences d'une demande en divorce, qu'elle vînt d'un côté ou de l'autre.
Vis-à-vis de ses parents, de ses amis de Tournus, de l'ensemble de ses relations, Mme Ardouin mère se trouvait en outre dans une posture délicate. En partant,' elle avait annoncé à tout le monde la réconciliation prochaine des époux, et l'achat de l'étude de M^ Brisset, à Vilensel, où le jeune ménage s'installerait. Personne à Tournus ne doutait de cet événement. L'opinion de la ville s'y montrait unanimement favorable. Le scandale était lointain, déjà oublié. Sauf chez ies intimes, on ne savait même plus en quoi précisément il consistait. ]\I. RifTard, le propriétaire de la Boule d'Or, dont Pierre avait enlevé la fille, n'habitait plus Tournus depuis deux ans. Tout semblait combiné pour la réussite de l'heureux projet de Mme Ardouin mère.
Comment aujourd'hui avouer son échec brutal? Comment surtout donner la raison véritable de cet échec? Déshonorer Hélène, c'était déchaîner les railleries contre son fils- et contre elle-même; c'était atteindre son prestige, son autorité, cette haute dignité de famille dont elle avait le culte orgueilleux. Et puis, aller dire à PieiTe : « Ne
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t'occupe plus de cette femme : elle est indigne de toi. » Quelle horrible minute! Quelle blessure à Tamour-propre d'un beau garçon jusqu'alors invincible !
Mme Ardouin se répétait : « Je ne peux pas! Je ne peux pas! » A son retour de Paris, elle prit donc un air triomphant et se mit ostensiblement en rapports avec le notaire de Vilensel, après avoir écrit un mot rassurant à son fils, resté à Marseille. Et elle attendit de meilleures circonstances pour dévoiler la vérité. Mais bientôt une idée audacieuse -se forma dans son esprit. Elle avait reçu de Mlle Messan}^ une lettre implorant son indulgence pour Hélène, la suppliant de ne pas prendre de résolution définitive. ^Mme Ardouin résolut d'exploiter la terreur qu'elle devinait chez la vieille demoiselle. Elle lui répondit par des phrases vagues destinées à la troubler davantage. Et un soir, quand elle jugea le terrain suffisamment préparé, elle écrivit les l'gnes suivantes, souriant cruellement à la pensée de réussir :
« Ma chère Hélène, ma chère fille,
« Avons-nous été assez folles toutes les deux, l'autre jour! Est-il possible que des femmes comme vous et moi, unies par tant de liens si chers, se soient laissées emporter à des sentiments de haine! Je vous ai appelée misérable, vous que j'aime de tout mon cœur! et vous, vous m'avez
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dit une chose que je me refuse à croire, que je ne croirai jamais. Comprenez-moi bien, ma chère enfant. Cette chose affreuse n'existe pas pour moi? elle ne peut pas être vraie. Je vous pardonne de me l'avoir dite et je vous prie à votre tour de me pardonner la façon dont je vous ai répondu.
« Le jour où vous voudrez effacer jusqu'aux moindres traces d'un passé douloureux et épargner à la vieillesse de votre père une épreuve à laquelle je ne suis pas sûre qu'il résiste; le jour où vous sentirez l'horreur de nous disputer votre enfant, la loi à la main, ce jour-là, vous retrouverez en moi une mère affectueuse qui ne se souviendra que des heures où vous étiez sa fille chérie, et où, les larmes aux yeux, elle compatissait à vos souffrances.
« Je n'insiste pas, Hélène, je n'ajoute rien. Je ne vous juge pas : je laisse juges de ce que vous avez à faire, votre cœur et votre raison. Quant à moi, je vous embrasse tendrement. »
Elle écrivit ces lignes lentement, cherchant à mélanger par des nuances subtiles la persuasion, la tendresse, la menace. Suprême tentative! Il lui avait fallu, pour s'y décider, une rude victoire sur son orgueil de femme et de mère! Car, enfin, c'est elle qui faisait des excuses à Hélène ! C'est elle qui, par un détour hypocrite, capitulait! pis encore! pardonnait l'outrage fait à son fils... Mais elle se consolait par l'espoir de la revaneht'. Ah ! si Hélène,
intimidée, repentante, touchée aussi par ce pardon habile et généreux, si Hélène rentrait dans le devoir! Mme Ardouin serait sans pitié. Elle materait pour toujours cette bru coupable et insolente.
— Tenez, ma cousine... vous pouvez lire, dit Hélène à Mlle Messany, en recevant la lettre de sa belle-mère.
La vieille demoiselle se confondit en admiration d'un pareil procédé.
— Ah! s'écria-t-elle... nous nous sommes bien trompées sur Mme Ardouin... C'est une excellente femme... Ce qu'elle a fait là est très bien!
— Je le reconnais, reprit Hélène.
— Ah! ma pauvre enfant! continua Mlle Messany, ma pauvre enfant... Si je pouvais avoir quelque influence sur toi!... Si tu comprenais enfin où est ton devoir, ton intérêt, ton avenir! Remarque le passage relatif à l'enfant, remarque-le bien!... On ne te menace pas cette fois-ci, on fait appel à ton cœur... Ma chérie! ma chérie! réfléchis sérieusement... Tu me rendras cette justice que je n'ai jamais pris parti dans cette affaire, surtout contre toi... Mais, aujourd'hui, c'est différent. Puisque Mme Ardouin oublie, toi aussi tu dois oublier et te réconcilier avec ton mari...
Et elle ajouta, en haussant les épaules :
— Il ne saura jamais ce qui s'est passé, cet homme, et ce n'est pas sa mère qui ira le lui dire- Hélène secoua doucement la tête :
— Ma cousine, il y a des sentiments dont vous
ne comprenez pas la force, ce n'est pas de votre faute. Voyez-vous, si j'en étais réduite un jour à aller vivre de nouveau avec mon mari, c'est qu'il me serait arriA'é de tels malheurs que votre petite Hélène n'aurait plus longtemps à vivre. Et, avouez que vous la regretteriez...
— En effet, murmura Mlle Messany, comme se parlant à elle-même, il y a des choses que je ne dois pas comprendre. Jfe suis trop vieille... Pourtant, ajouta-t-elle, il faut que tu répondes à ta belle-mère, tu ne^peux pas faire autrement. Comment vas-tu t'en tirer?
— Bien simplement, ma cousine, dit Hélène, et bien franchement.
Et sans hésiter, elle écrivit :
« Madame,
« Je vous remercie do votre lettre si affectueuse. Nous ne pouvons, hélas! ni l'une ni l'autre, empêcher l'inévitable, mais je n'oublierai pas la tendresse que vous m'avez toujours témoignée.
« Si j'ai pu vous blesser l'autre jour, je le regrette du fond du cœur et je resterai, quoi qu'il arrive, votre fille dévouée. Hélène. »
— De cette manière, dit-elle, nous pourrons désormais causer amicalement, Mme Ardouin et moi; nous entendre sur b>ien des points, et le divorce s'accomplira, je l'espère, sans heurts et sans drame.
ROBINSON 2oir
— Dieu le veuille ! s'écria Mlle Messany. Puis, ayant réfléchi un instant, elle reprit :
— • Tiens! ce qu'il y aurait de plus simple, ce serait d'aller voir ta belle-mère à Tournus et d'en finir une fois pour toutes... Car je ne serai pas tranquille tant que ce ne sera pas arrangé d'une façon ou d'une autre.
— Vous avez peut-être raison, ma cousine... Mais il m'est impossible de partir en ce moment...
Mlle Messany, tout d'un coup, se fâcha.
— • Ah! oui... en effet... je sais pourquoi tu ne peux pas partir!,.. Tu attends quelqu'un, n'est-ce pas?... En voilà un qui m'en aura fait faire de la bile, depuis un an!... Et où est-il, ce maudit petit Sébastien?... Il ne revient donc plus!...
— Si, ma cousine, il va revenir bientôt... Mais je vous en supplie, poursuivit Hélène en prenant la main de Mlle Messany, ne me dites pas de mal de lui.
— Tu l'aimes trop, ce garçon! et il ne le mérite pas, voilà mon opinion.
Elle vit qu'Hélène avait les larmes aux 3'eux et elle s'arrêta, affolée de son chagrin. Mais elle venait, par un mot, de bouleverser la jeune femme, plus anxieuse chaque jour de l'absence prolongée de Sébastien. Parti depuis un mois, le jeune homme était resté quelque temps à Rayonne, De là, au lieu de revenir à Paris, il avait accompagné l'imprésario à Madrid, puis en Portugal, pour d'autres affaires. Maintenant, il se trouvait avec Cabanèz
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dans une ville d'eaux des Pyrénées. Comme il n'était pas sûr de l'époque de son retour, Hélène, dans sa dernière lettre, lui disait qu'elle voulait le rejoindre, qu'elle ne pouvait pas rester plus longtemps sans le voir, qu'elle était mortellement triste. Elle n'avait pas encore reçu de réponse.
Cependant Cabanèz avait fait son entrée dans sa bonne ville de Bagnères-d'Oron, comme il l'appelait. Il y était chez lui plus encore que sur le boulevard ou dans le cabinet d'un couriériste de théâtre. Car, édifiés en grande partie avec son argent, l'établissement de bains et les salles de jeux enrichissaient le pays. Il avait deviné, autrefois, au cours d'un voyage, du temps où il errait, joueur souvent décavé, de casinos en casinos, de Biarritz à Luchon, de Ludion à Vichy ou à Aix, il avait deviné l'avenir de cette petite station pyrénéenne, alors inconnue. La municipalité ne demandait qu'à s'entendre avec des capitalistes. Il fut un des premiers à apporter de l'argent et à spéculer sur les terrains.
Aujourd'hui, Bagnères-d'Oron était devenue une des trois ou quatre « reine des Pyrénées ».
Quand, en été, ses multiples afTaires lui laissaient quelque repos, Cabanèz arrivait au moment de la saison. On lui réservait un vaste appartement dans une aile du casino dont tous les employés se tenaient à sa disposition. Grabiche, le directeur, avait, devant lui, l'air de son domestique. C'était un fort garçon d'une quarantaine d'années, aux
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épaules épaisses, au visage entouré d'une barbe blonde et mousseuse. Il traversait les salles de jeu, d'un pas lourd, les mains dans les poches, haussant et baissant la tête au rythme de la marche. Ses paupières présentaient cette particularité de pouvoir recouvrir juste la moitié de l'œil, ce qui lui donnait alors un aspect endormi et bon enfant. Mais lorsque, par hasard, ses yeux s'ouvraient en plein, il ressemblait tout à coup à un oiseau de nuit, et instinctivement on s'écartait. Mais il ne regardait ainsi que dans les grandes occasions, quand il se fâchait contre un croupier ou qu'il avait à sévir contre des joueurs indélicats. C'est Gabanèz qui, le connaissant de longue date, l'avait attiré à Bagnères-d'Oron et promu au grade de directeur du casino.
— Mon jeune secrétaire, un bonhomme remarquable, dit l'imprésario en montrant Sébastien... Il faudra avoir soin de lui.
— J'ai un très gentil petit appartement de deux pièces, pas loin de vous, monsieur Cabanèz... je l'arrangerai pour monsieur, répondit Grabiche en s'inclinant.
Sébastien s'y installa. Des fenêtres, on apercevait un torrent dont les eaux claires laissaient leur écume autour des roches, puis semblaient disparaître, au loin, dans les ondulations de la prairie, que dominaient les chaînes successives et étagées des hautes montagnes. La caractéristique du paysage était l'infinie variété de la verdure,
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depuis l'herbe légère et mouillée par les gaves jusqu'aux sombres rideaux des sapins. Tous ces tons divers et nuancés s'assemblaient sous la lumière dans une saisissante harmonie.
Il était six heures du soir. Le fond de la vallée se couvrait d'ombre et envoyait aux regards sa couleur apaisée. Sébastien, accoudé au balcon, jouissait de la solitude et du silence, dans une de ces rares minutes de bien-être total où le corps et l'esprit ne sentent plus leur rivalité.
Et le jeune homme oubliait ce que sa vie avait de précaire, son avenir d'indécis et d'obscur, pour ne songer qu'à la délicieuse sécurité de l'heure présente.
Cette existence à côté de Cabanèz lui plaisait. Voyages, séjours dans les hôtels somptueux, liberté de la parole et de l'allure, c'était comme un rêve joyeux et fantaisiste, après la rude réalité des années de jeunesse. Cabanèz, lui, semblait un être ailé voltigeant au-dessus des obligations sociales. Il traitait les affaires d'une large façon, avec la franchise des gens qui ne doivent rien à personne. Sébastien avait beau l'observer, se rappeler les potins qui, à Paris, couraient sur lui, il ne découvrait dans sa conduite aucune démarche suspecte. Tout était au grand jour : son procès avec la ville de Bayonne où il avait cent fois raison, ses relations, ses affaires de Madrid ou de Portugal, aussi bien que sa vie privée. Il était marié et avait doux entants. Mme Cabanèz résidait à
Lisbonne où Sébastien passa une semaine avec rimpresario dans un intérieur patriarcal.
— Hein! cher ami... les bons Parisiens qui prétendent que je n'ai pas de nationalité... dit-il à Sébastien en le présentant à une jolie personne qui ne savait pas un mot de français.
Une véritable intimité, une familiarité de camarades unissaient maintenant Cabanèz et son jeune collaborateur. L'imprésario adorait les excursions : il emmenait toujours Sébastien, et parfois aussi des femmes, car, à Bagnères-d'Oron comme ailleurs, il connaissait toutes les femmes qu'on pouvait emmener.
Parfois, au milieu de ces petites fêtes, la pensée de Sébastien s'en allait vers Hélène dont les lettres passionnées le suivaient partout. H lui écrivait aussi avec une tendresse sincère, cette tendresse des amants en faute, que le souvenir de leurs trahisons rend éloquents. Car il aimait encore Hélène, et souvent l'impatience de la revoir le secouait de désir; mais souvent aussi il se félicitait que ce voyage eût un peu détendu leur liaison. Et il pensait : « Maintenant, elle sera plus raisonnable. »
Les soirées de Bagnères-d'Oroii étaient consacrées au jeu ou à quelque concert. Cabanèz, en ce moment, subissait une série de pertes qui n'altérait pas sa bonne humeur. Le gros gagnant du casino, celui dont on admirait la veine magnifique, s'appelait le prince Paladino, prince authen-
tique d'Italie, prodigieusement riche et joueurillustre dans tous les casinos et les cercles de l'Europe. Il venait à Bagnères-d'Oron pour la première fois et avait loué un château aux environs. On ne parlait dans la ville que de sa fortune, de ses parties de baccara et de ses maîtresses.
Un soir, comme il pénétrait dans l'appartement de l'imprésario, à l'heure, du dîner, Sébastien entendit le nom du prince prononcé sur le balcon par des voix chuchotantes. C'étaient Cabanèz et Grabiche, le directeur du casino, tout près l'un de l'autre, le dos tourné à la fenêtre entr'ouverte. Sébastien, machinalement, s'arrêta pour ne pas les déranger et allait revenir en arrière, quand une phrase de Grabiche le fit écouter avec anxiété.
— Alors, patron, c'est entendu... Nous lui tordons le cou, ce soir?
Qu'est-ce que ça signifiait? Il y avait dans cette voix de Grabiche quelque chose de canaille et de brutal. Sébastien ne comprenait pas très bien. Il attendit, la sueur au front, la réponse de Cabanèz qui, après un instant de réflexion, dit tranquillement :
— Entendu... nous le tordons!... Seulement, je ne veux pas tailler moi-même contre lui!
— Soyez tranquille, murmura l'autre... J'ai un petit jeune homme, Brassac, qui connaît son affaire... On n'en fera qu'une bouchée, du prince...
Sébastien sentit un frisson lui courir sur les reins. Ou allait dévaliser le prince Paladino. Ce
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Grabiche et Cabanèz étaient complices dans cette opération. Leur entretien terminé, ils se retournèrent tous les deux et aperçurent Sébastien qui, ayant repris son sang-froid, faisait un pas en avant, comme s'il venait d'arriver.
— Ah! c'est vous? dit Cabanèz surpris et le regardant au fond des yeux,
— On vous attend pour dîner, monsieur Cabanèz, reprit Sébastien très naturellement. Je venais vous prévenir.
Et, pour détourner tout soupçon, il tendit, sans dégoût apparent, la main au directeur du casino.
— Alors, allons dîner L s'écria Cabanèz joyeusement.
Pourtant Sébastien doutait encore. N'étant pas au courant des questions de jeu, il avait pu se méprendre. Il s'agissait peut-être tout simplement de jouer contre Paladino, d'attendre qu'il eût la déveine... Était-il possible que Cabanèz trichât au jeu, lui qui perdait sans cesse? « J'irai ce soir au casino, se dit Sébastien, et je verrai bien ce qui se passera. »
A dix heures du soir, la banque fut adjugée à M. le baron de Brassac, le petit jeune homme dont avait parlé Grabiche. Élégant dans son smoking, la moustache fme et retroussée, il commença à « tailler » négligemment. Les joueurs arrivaient peu à peu. La partie ne s'animait pas encore. Enfin, entrèrent deux ou trois gros pontes parmi lesquels le prince Paladino. Celui-ci pratiquait la
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méthode dite du coup de pistolet, c'est-à-dire que de temps à autre, d'après son inspiration, il plaçait une somme énorme sur le tapis, pour engager la banque à tenir le coup.
— Combien à la masse? demanda froidement le baron de Brassac en voyant une liasse de billets.
— Vingt mille, reprit le prince. Est-ce que le coup est tenu?
— Le coup est tenu, dit le croupier sur un signe de Brassac qui donna les cartes et abattit neuf.
A partir de ce moment, la banque devint « rasoir ». Paladino, debout derrière la rangée des pontes, tirait des billets de banque, par épais matelas, d'une poche qui semblait inépuisable.
Sébastien chercha des yeux Cabanèz qui, au fond de la salle, causait avec des petites femmes sans s'intéresser à la partie. Mais Grabiche, au contraire, rôdait autour de la table, le regard aigu, les narines dilatées. Pris de colère à la pensée qu'il partageait le secret de ces gens-là, Sébastien saisit quelques louis qu'il avait sur lui et les jeta sur le tapis, certain de les perdre et comme pour se débarrasser de cet argent; Grabiche passa près de lui, le tira par la manche, murmura d'un air malin :
— î\Iais ne jouez donc pas, vous voyez bien que le banquier est en pleine veine.
En effet, il abattait huit et neuf, coup sur coup.
Sébastien ne douta plus. Il quitta la salle de jeu
et rentra chez lui. Ses jambes tremblaient : il
avait la bouche sèche, les mains crispées. Il eut envie de faire ses bagages et de quitter la ville immédiatement, d'aller n'importe où, au hasard. Aucune des douleurs de sa vie, aucune de ses misères, ne pouvait se comparer à la honte qu'il éprouvait. Il avait l'impression d'appartenir à une bande de voleurs. Il se rappela les histoires que Serval, le courriériste de théâtre, racontait sur l'imprésario; il se rappela les paroles de Moulaine et son mépris. C'est eux qui avaient raison. Parmi les innombrables affaires de Cabanèz, il y avait la louche industrie du jeu. D'ailleurs, il fallait avoir vu certains de ses sourires, lorsqu'il blaguait : « Les affaires de théâtre, aucune importance, mon petit... J'en fais pour m'amuser, pour épater les Parisiens... Mais, vous savez, je ne suis pas imprésario, moi!... J'ai une autre envergure que ça!...»
Sébastien se dit : «Allons! je le quitterai demain matin... Il comprendra ou ne comprendra pas, ça m'est égal ! »
Il alluma une cigarette, alla sur le balcon rafraîchir son visage, calmer sa fièvre. Il songea à ces deux mois de libre et facile existence avec Cabanèz; puis à celle qui l'attendait lorsque, rentré à Paris, il lui faudrait courir de place en place, humilié, misérable et dégoûté. Et il se sentait à une heure pour lui décisive, à cette heure où les routes ondoyantes et sinueuses de la vie ont l'air de se croiser tout d'un coup à angle droit, et ne nous permettent plus d'hésiter. On va. d'un côté
260 UOBINSON
ou de l'autre : les chemins de traverse ont disparu.
Sébastien savait qu'il n'hésiterait pas et que, dès le lendemain matin, il s'enfuirait. Mais il ne pouvait se défendre contre l'amertume... Était-il sûr de retrouver maintenant assez de courage pour quelque travail ingrat et monotone? Supporterait-il les rudes privations avec la même orgueilleuse énergie qu'autrefois? Et n'y a-t-il pas dans l'illusion de notre volonté une espèce d'enchantement qui, une fois dissipé, ne se reforme plus?
Ainsi Sébastien en était à cet instant si souvent tragique, où l'homme qui ne veut pas périr est obligé de faire en soi comme un coup d'État intérieur pour interrompre l'anarchie et rétablir l'ordre.
Il ne put s'endormir qu'au matin. A huit heures, on frappa à sa porte. Cabanèz criait :
— Eh bien, paresseux! vous avez oublié notre excursion!... Dépêchez-vous. Je vous attends chez moi.
Sébastien s'habilla rapidement et alla rejoindre l'imprésario qui, le voyant entrer un peu pâle et oppressé, lui demanda :
— Eh! bon Dieu! Sébastien... qu'est-ce que vous avez, mon ami? Vous êtes souffrant?
— Je veux vous parler, monsieur Cabanèz. Celui-ci le regarda :
— C'est donc grave?...
Puis, après un silence :
— Allez, je vous écoute.
ROBIN SON -2GÎ
D'une voix très douce, presque timidement, Sébastien dit :
— Je ne veux pas vous quitter, monsieur Gabanèz, sans vous remercier de tous les services que vous m'avez rendus...
Stupéfait, Gabanèz s'écria :
— Me quitter!... Vous voulez partir!... Qu'est-ce qui vous arrive?
Le jeune homme commença une histoire de famille qu'il avait préparée, puis brusquement :
— Au fait, non... monsieur Gabanèz... je vois que vous ne me croyez pas, j'aime autant vous dire la vérité... J'étais là, hier, avant dîner, pendant que vous causiez sur le balcon avec M. Grabiche et j'ai entendu ce que vous disiez... Et, en allant le soir au casino, j'ai compris ce que vous aviez fait... Alors, écoutez-moi, monsieur Gabanèz. Vous avez été très bon et je vous ai trop d'obligation pour me permettre de vous blâmer, ni même de vous juger, mais il m'est impossible de rester avec vous. Ce sera un de mes grands chagrins.
En regardant Gabanèz, Sébastien fut frappe de l'expression de mélancolie qui venait de se répandre subitement sur ce visage à arêtes vives, visage d'audacieux et d'homme d'action, où aucune inquiétude ne semblait pouvoir se fixer. Gabanèz avait laissé parler le jeune homme sans l'interrompre, sans faire un geste, sans protester. Puis lentement, affectueusement, il lui mit la main sur l'épaule :
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— Sébastien, je ne me défendrai pas. Ce qui est fait est fait. Je ne vous dirai même pas que j'ai des excuses. Car un homme comme moi n'invoque jamais d'excuses. Il est vainqueur ou vaincu : il gagne ou il perd et il n'a pas d'opinion sur les moyens qu'il emploie pour gagner ou pour perdre. Vous, avec votre éducation, naturellement, vous tombez à la renverse quand on vous dit ces choses-là. Mais, moi — je ne vais pas m'amuser à vous raconter ma vie — j'ai toujours été en dehors de la société, je n'ai pas reçu d'éducation, je n'ai reçu que des coups. Ce que vous considérez comme des crimes, pour moi ce sont des faits de guerre, simplement. Je suis un homme de grande route. Vous dites : « Cabanèz vole au jeu. » Je vous réponds : « Je ne vole pas, je détrousse. » Ce n'est pas la même chose. Et, quand on connaît le peu de différences qui existe entre la petite expédition d'hier soir et certaines affaires qu'on manipule au grand jour, on se dit que, si l'on va plus tard en enfer, on s'y rencontrera avec tout ce qu'il y a de plus chic dans le monde. N'est-ce pas? ça vous parait monstrueux, ce que je vous débite là?...
— Monstrueux, c'est le mot, reprit Sébastien, ^lais vous avez trop d'intelligence et même de cœur pour le dire sérieusement. Vous cherchez à vous étourdir par des phrases que vous avez lues dans des romans, mais vous savez bien que ce que vous faites est abominable!
— Sacré petit bonhomme! s'écria Cabanèz sans se fâcher... Alors, continua-t-il en le tutoyant tout ' à coup, je te dégoûte?...
— Non, reprit Sébastien. Je me demande même si vous ne commencez pas à avon* des remords.
Cabanèz se mit à rire, haussa les épaules et répliqua :
— Tenez, Sébastien, j'ai beaucoup d'affection pour vous, ma parole! Et je regrette que vous ayez découvert cette histoire-là, parce que j'aurais eu un vrai plaisir à faire votre fortune!... Tandis que maintenant, mon pauvre ami, qu'est-ce que vous allez fiche, je vous le demande? Avezvous un peu d'argent seulement?
— J'en ai assez, je vous remercie...
— Voyons, Sébastien... oubliez une minute que je suis un malfaiteur et parlez-moi comme à un homme qui ne s'est pas trop mal conduit avec vous... Quelle est votre idée? Que comptez-vous faire? Ce n'est pas pour vous donner un conseil que je vous pose ces questions, c'est parce que je m'intéresse à vous, nom de nom!...
— Ce que je vais faire, répondis Sébastien, Oh! monsieur Cabanèz, c'est bien simple. J'ai lu hier dans les déplacements et villégiatures d'un journal que M. Balanier était à Aix-les-Bains. Je vais partir aujourd'hui même pour Aix-les Bains et lui demander du travail. S'il ne m'en donne pas, je chercherai ailleurs; et je finirai bien par en trouver, parce qu'on gagne toujours sa vie quand on veut
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vdvre, ce qui est mon cas. Je crois même que vouloir vivre et gagner sa vie, c'est exactement la même chose. Alors, adieu, monsieur Cabanèz, ajouta-t-il en tendant la main à l'imprésario.
— Adieu, Sébastien, murmura Cabanèz en serrant fortement la main du jeune homme.
Quelques heures après, Sébastien, ayant établi l'itinéraire compliqué de Bagnères-d'Oron à Aixles-Bains, prit le train pour Toulouse, son premier arrêt important.
La brusquerie de cette résolution, cet élan qui parfois chez lui succédait tout à coup à une analyse minutieuse et presque algébrique de son cas, eurent l'avantage de lui enlever le regret et comme la mémoire des événements qui venaient de le surprendre. Au bout d'une heure de voyage, Cabanèz lui parut un fantôme, ses relations avec lui un rêve évanoui, cette année de vie parisienne une histoire infiniment vague et lointaine. C'est à peine si la délicate, si l'amoureuse figure d'Hélène se détachait sur ce fond grisâtre et médiocre. Il fut stupéfait de penser si peu à elle dans la nouvelle bagarre où il se trouvait engagé. Il n'avait même pas songé à lui écrire avant de partir.
Mais peu à peu, à mesure que le trajet s'accomplissait et que les éléments de sa situation se précisaient dans son esprit, c'est Hélène au contraire qui devenait sa principale préoccupation. La rupture avec elle lui apparaissait désormais fatale. C'était cette liaison délicieuse, parfois enivrante, qui avait
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chargé son cœur d'un poids trop lourd, déterminé toutes ses erreurs, lancé sa vie dans une impasse. Et aujourd'hui, la vie, par une implacable revanche, les séparait. Il sentit alors qu'il ne l'aimait plus, que peut-être il ne l'avait jamais aimée. Elle avait été pour lui une des formes du hasard.
Pourtant son cœur se serrait, comme s'il venait de prononcer une condamnation injuste. Il lui fallait le dur sentiment de la conservation pour oser se représenter la douleur de la jeune femme. Il en chassa le tableau de son esprit; il décida de ne pas écrire à Hélène, d'attendre son retour à Paris et le résultat de son entretien avec Balanier.
A l'autre pôle de sa vie, au pôle tourné vers le passé, il y avait une autre femme, sa sœur Marguerite. Depuis son départ de Tournus, depuis près de deux ans, il ne l'avait pas vue, mais son visage lui était peut-être plus précis que celui d'Hélène. Elle approchait de la vingtième année; les nouvelles qu'elle lui envoyait chaque semaine montraient une pensée active, des nerfs solides, la confiance. Sébastien s'aperçut qu'en modifiant un peu son parcours il lui serait facile de revenir par Tournus, en quittant Aix-les-Bains : et l'émotion le saisit, la même émotion que jadis, lorsque sur le quai d'une gare, et sans savoir s'il reverrait jamais Marguerite, il la laissait seule et prête à défaillir.
Sébastien mit presque deux journées pour arriver à Aix-les-Bains. Mais ses rêveries, ses
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plans d'avenir, le rendaient insensible à l'accablante chaleur de cette fin de juillet, à la lenteur du voyage compliqué de cinq ou six changements de trains.
Au casino on lui indiqua la villa d'Edmond Balanier qu'il ne trouva pas chez lui. Il se rendit alors au parc où on lui affirma qu'à cette heure il devait se promener. Il l'aperçut en effet bientôt, en compagnie de sa femme et de deux messieurs.
Sébastien portait un veston clair, un chapeau de paille, et il était très élégant, d'une élégancenaturelle et fine. Il salua Edmond Balanier qui d'abord ne le reconnut pas et lui rendit son salut machinalement. Alors, comme Mme Balanier adressait la parole à un des deux messieurs, Sébastien s'avança vers son ancien patron qui, le regardant mieux, fit un mouvement, fronça les sourcils et se détourna. Le jeune homme s'arrêta net, le rouge au front. Il ne pouvait pas se tromper sur le geste de M. Balanier, ni sur ses intentions. Il s'éloigna un instant, pour réfléchir. Qui pouvait avoir indisposé contre lui l'industriel, autrefois accueillant et courtois? Il se rappela que Balanier était un habitué du salon de Moulaine. De là, évidemment, sortaient les potins qui lui valaient cette humiliation nouvelle. « Allons! se dit Sébastien, je ne peux pas rester là-dessus, il faut en avoir le cœur net. » Et, d'assez loin, il suivit les quatre promeneurs.
A un certain moment, Edmond Balanier resta en arrière pour allumer un cigare : Sébastien en pro-
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fita, fit rapidement quelques pas vers lui et leva son chapeau.
— Je suis convaincu, monsieur, lui dit-il, qu'on m'a desservi auprès de vous. Si c'est vrai, vous me permettrez de me justifier.
Il parlait avec tant de dignité, tant de calme, que Balanier, qui d'abord avait fait mine de se retirer, resta sur place, l'autorisant ainsi à continuer.
— M. Moulaine vous a dit, n'est-ce pas, monsieur, que je l'avais quitté pour devenir le secrétaire d'un homme assez suspect, Cabanèz?
— En effet, reprit Balanier froidement.
Il ajouta :
— Vous n'allez pas le nier!
— Non, répliqua Sébastien. ]\Iais je viens de me séparer de Cabanèz, il y a deux jours, parce je me suis aperçu précisément que c'était un malhonnête homme. Et je n'ai pas fait fortune chez lui, car j'ai sur moi deux cents francs environ. Si donc, monsieur, il vous reste un peu de la bienveillance que vous m'avez autrefois témoignée, je viens vous prier de me donner du tra-vail, quel que soit ce travail. C'est pour cela, qu'ayant lu dans un journal que vous étiez à Aix-les-Bains, je me suis permis de vous y rejoindre et de vous accoster.
Edmond Balanier avait la passion de l'autorité, et il sentait vivement la jouissance de tenir entre ses mains la destinée d'un de ses semblables. La
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francliise avec laquelle Sébastien se livrait à lui le frappa et lui plut. Et d'une voix non plus cassante, mais grave, il répondit :
— C'est bien, monsieur Real. Venez à la maison dans une heure.
Et, après un imperceptible salut, il rejoignit sa femme et les deux messieurs, déjà à quelque distance.
Sébastien erra dans la ville, l'œil vague, l'esprit comme en suspens, ne voulant faire aucun pronostic sur les dispositions de Balanier à son égard.
— Voici, monsieur Real, ce que je veux vous proposer, lui dit celui-ci après lui avoir indiqué un siège. J'ai hérité l'an dernier d'un gros domaine de deux mille cinq cents hectares environ dans les Landes, entre la mer et le lac de Cazaux. Je l'ai visité récemment. Tout y est en désordre. L'exploitation des pins y est aussi négligée que l'exploitation agricole. J'y ai eu l'impression qu'il fallait tout renouveler; mais aussi que ce domaine pouvait être pour mes machines un vaste champ d'expérience, car il y a plus de mille hectares de terre arable, très dure, conquise sur la lande, qui est d'ailleurs en train de l'envahir de nouveau. La négligence des fermiers est extraordinaire. Voulez-vous aller là-bas, vous engager à y rester au moins trois ou quatre ans, hiver comme été, à surveiller, à diriger, à travailler vous-même? Avec l'intelligence que je vous connais, avec votre habitude des machint\><, les aptitudes que j'ai dis-
cernées en a'ous, vous serez vite au courant. Je vous préviens loyalement que la vie y sera rude, monotone, dans une solitude absolue, avec la seule fréquentation des paysans et des résiniers. Mais c'est tout ce que je peux vous offrir. Nous fixerons les appointements si vous acceptez. Leur augmentation dépendra aussi des résultats de l'exploitation.
Sébastien, après avoir écouté, immobile, sans un geste, sans une remarque, répondit simplement :
— Monsieur Balanier, j'accepte avec une très grande reconnaissance. Je suis prêt à partir quand il vous plaira, à rester là-bas tout le temps que vous jugerez nécessaire. J'espère que vous n'aurez pas à vous repentir de m'avoir choisi.
Il en donna la conviction à Balanier par la fermeté de son accent et de son regard. L'industriel se leva, lui tendit la main :
— Vous avez ma parole, dit-il. J'ajoute, comme je suis très franc et très juste, que je cherche en vain depuis un an quelqu'un de sérieux à qui confier mes intérêts dans cette région. Aujourd'hui les gens sont attirés par les industries récentes à qui ils croient plus d'avenir qu'aux anciennes, et surtout qu'à l'industrie agricole. A mon sens, c'est une erreur, mais il n'y a pas à lutter contre la mode et le préjugé. Vous voyez l'importance que j'attache à votre travail.
— Je pense, monsieur, reprit Sébastien, que je serai vite au courant. Quand dois-je partir?
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— Voyons... je rentre à Paris à la mi-août, pour quelques jours... Venez me voir au bureau à ce moment-là. Nous prendrons nos dispositions et vous pourrez partir vers le l®"" septembre.
— • C'est entendu, monsieur.
Comme Sébastien prenait congé, Balanier le toucha légèrement au bras :
— Attendez...
Il ouvrit la porte d'un petit salon dans lequel se trouvaient assis Mme Balanier et les deux messieurs que Sébastien avait aperçus dans le parc.
— Voulez-vous venir?...
Et s'avançant :
— Ma chère amie, je vous présente le jeune régisseur de notre domaine de Cazaux, monsieur Sébastien Real...
[, Et il nomma les deux messieurs, monsieur le baron de Nintré et monsieur Jacques Larnoy.
Mme Edmond Balanier, grande personne à l'air maladif et distingué, fit signe à Sébastien de s'asseoir à côté d'elle. La conversation s'engagea sur le lac de Cazaux et les Landes que M. et Mme Balanier avaient visités l'année dernière au moment de leur héritage. M. Jacques Larnoy, un jeune homme d'une trentaine d'années, rieur, élégant, d'un aspect un peu fat, les avait accompagnés, car il connaissait le pays, étant d'origine bordelaise. Il le déclarait inhabitable et blâmait ses amis de vouloir y installer une exploitation sérieuse.
— Taisez-vous donc, Jacques, fit Balanier en haussant les épaules. Vous ne savez pas ce que vous dites.
— Oui, reprit ^Mme Balanier, Jacques est l'affreux rentier inutile et paresseux.
— Ce pays, répliqua Jacques Larnoy; est bon pour la chasse au sanglier et pas pour autre chose. Car il y passe des sangliers admirables, en hiver... Vous verrez ça, monsieur, continua-t-il en s'adressant à Sébastien. Je ne dis même pas qu'un jour je n'irai pas en tuer un avec vous...
— Vous habitez Paris? demanda à Sébastien Mme Balanier.
— Oui, madame.
— Eh bien, mon cher monsieur, déclara Jacques Larnoy en riant, ça va vous changer... Il a Tair assez sympathique, ce garçon-là, fit-il quand Sébastien eut pris congé.
— Oui, reprit Balanier, c'est un homme de valeur...
Et il ajouta sentencieusement :
— Ce que les grands patrons d'aujourd'hui ignorent le plus, c'est l'art de décou\Tir les hommes et de s'en servir.
Sébastien partit le soir même pour Lyon, après avoir télégraphié à sa sœur l'heure à laquelle le lendemain il arriverait à Tournus. Quant à Hélène, il lui envoya une lettre assez vague, lui annonçant son retour à Paris pour la fin de la semaine. Ce n'est que de vive voix, dans l'émotion et dans les
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caresses et non pas avec la froideur d'un récit, qu'il pouvait apprendre à sa maîtresse les événements décisifs de ces derniers jours. Sa présence seule lui rendrait supportable la douleur.
Dans une simple et claire toilette, grande, hardie, le visage empourpré de joie, Marguerite se tenait sur le quai de la gare de Tournus. Elle courut à Sébastien lorsqu'il sauta du train et se jeta dans ses bras.
— Ah! quel bonheur! Tu vas rester quelque temps, n'est-ce pas? s'écria-t-elle... Laisse-moi te regarder... Ah! mon petit frère, que je suis contente !
Sébastien la regardait aussi, sans lui répondre. Et leurs yeux brillaient de la tendresse fraternelle. Ils étaient tous les deux trop jeunes pour se parler d'abord de choses sérieuses. Lui, ne se lassait pas de l'admirer, elle, de lui sourire.
— La voiture de ma tante est là, devant la gare. Rentrons vite, nous pourrons causer.
De la gare à la maison de Mme Darley, il n'y avait qu'une demi-lieue, en contournant la ville. Sébastien, avant de permettre à sa sœur de l'interroger, exigea d'abord mille détails sur l'existence de la jeune fille, ses relations, ses études, ses goûts.
— Tu verras demain ma meilleure amie, Germaine Derins. Elle to plaira beaucoup. Xous parlons souvent de toi... A propos, as-tu revu Hélène Ardouin?... Pas depuis longtemps... Moi, elle
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m'écrit régulièrement... Il parait qu'elle a des ennuis avec la famille de son mari... Tu ne le savais pas?... Mais qui n'a pas d'ennuis, hélas! Allons! raconte moi les tiens, car tu dois en avoir. Je sens ça.
Sa voix, à ces derniers mots, perdit tout à coup sa vibration légère, et fut celle d'une femme à la pensée déjà profonde.
— Tout à l'heure, dit Sébastien.
Ils arrivaient chez leur tante, aimable vieille dame à cheveux blancs, très épais, et à lunettes. Elle embrassa Sébastien comme si elle l'eût quitté la veille, se fit complimenter sur la bonne mine de Marguerite et les soins qu'elle lui donnait, embrassa aussi la jeune fille parla même occasion; puis, après quelques badinages sur les fredaines probables de Sébastien à Paris, et sans s'intéresser outre mesure à la vie de son neveu, elle laissa ensemble le frère et la sœur,
— Tu n'as pas fait fortune : ne recule pas devant ce pénible aveu ! dit Marguerite en riant.
• — Il s'en faut, reprit Sébastien sur le même ton.
D'instinct, la jeune fille comprenait la gravité de la situation, malgré les lettres rassurantes qu'elle recevait, depuis quelques mois; et elle prenait exprès le ton de la plaisanterie pour en faciliter le récit à Sébastien.
Celui-ci, en effet, en peu de mots, lui raconta l'épisode de Bagnères-d'Oron, puis son entrevue
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avec Balanier, les offres de l'industriel, son départ prochain pour les Landes.
— Combien de temps A-ais-je y rester? Ne nous faisons pas d'illusions, ma chérie... trois ou quatre ans au moins. Mais, j'ai le pressentiment que peu à peu ma situation chez Balanier s'améliorera... Ce qui me navre, vois-tu, c'est de ne pas pouvoir te prendre avec moi, c'est de te laisser ici mener une existence que je devine assez sombre.. Ah! ma pauvre chérie, te gagner une dot, te marier!... Il faut absolument que je te voie heureuse, un jour! continua-t-il avec un geste de colère.
Elle lui prit la main :
— Ne t'inquiète pas de moi, Sébastien. Tu as fait ce que que tu devais faire. Quant à moi, j'ai dans notre avenir à tous les deux une confiance... comment dirais-je... physique... l'espèce de confiance qu'on a dans sa santé ou dans sa vigueur... Tiens! il me semble que nous sommes à la porte de la vie, qu'elle n'est pas encore ouverte pour nous, mais que ça ne tardera pas... et qu'alors, bras dessus, bras dessous, nous ferons une très jolie entrée.
Ils allèrent ensuite se promener dans le jardin et cessèrent de parler d'eux-mêmes, pour évoquer les émouvantes images du passé.
Le lendemain matin, Mlle Germaine Derins vint les voir et resta à déjeuner avec eux. Fille unique du très riche propriétaire du château de Lanjol, c'était l'héritière la plus en vue du pays. Mais on
savait qu'elle était absolument maîtresse d'ellemême et qu'on ne pouvait l'épouser qu'en lui plaisant. Mlle Derins avait écarté ainsi toute l'intrigue matrimoniale des parents, des amis, des vieilles dames inoccupées. Dans cette société fermée et méticuleuse de province, elle allait seule, libre, au-dessus du dénigrement par sa fortune et sa distinctioû; et pai'mi tous les jeunes gens, nobles ou bourgeois, elle n'avait qu'à choisir. En ce moment, le favori était un jeune homme de trente ans, le comte de Xorsal.
— Du moins, je le crois, ajouta Marguerite après avoir dépeint son amie à Sébastien... Mon frère, que tu dois reconnaître d'après ses photographies, dit la jeune fille en îe présentant à Mlle Derins.
— Oui, répondit-elle en tendant sans timidité la main à Sébastien.
Et elle se mit à causer avec lui presque familièrement comme si elle le connaissait depuis des années.
Sébastien fut frappé de cette simplicité, de cette aisance. Et ce fut lui tout de suite qui se trouva intimidé. Il regardait la jeune fille, de la taille à peu près de Marguerite, mais plus « femme » peutêtre, et comme haussée par une confiance tranquille en sa beauté et en sa situation sociale.
« Il y aurait, se disait-il ironiquement, une solu- |:ion romanesque de mes aventures. Ce serait de me faire aimer de Mlle Derins et de l'épouser. »
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Mais il constata une fois de plus, au cours de l'après-midi, qu'il n'y avait pas dans sa vie de place pour le romanesque. Il ne fit pas la conquête de Mlle Derins et vit, au contraire, quelle distance sépare, dans la réalité, une jeune fille riche d'un jeune homme déclassé, élégant et sans ressources.
— Au revoir, cher monsieur, dit-elle en le quittant. Enchantée d'avoir fait votre connaissance
Elle monta en voiture après avoir embrassé Marguerite et s'éloigna. Sébastien la. suivit des yeux un instant.
« Est-ce bizarre! songeait-il. Si je revoyais cette jeune fille, je suis sûr que j'en deviendrais passionnément amoureux, et il ne manquerait plus que ça! Il est donc indispensable que je m'en aille le plus tôt possible. »
— Tu as l'air tout triste, mon petit frère. A quoi penses-tu? demanda Marguerite.
— A rien, répondit Sébastien avec un tressaillement.
Le lendemain, il se rendit au domicile de Paul Barois. Il ne rencontra pas son ami qui passait ses vacances en Suisse. Et il fut presque heureux de cette circonstance qui lui épargnait les dissertations habituelles du professeur sur la façon de se conduire dans la vie.
Il partit pour Paris le jour suivant. Marguerite n'essaya pas de le retenir plus longtemps. Elle le conduisit à la gare de Tournus, comme naguère. Mais, en se séparant, cette fois-ci, que leur émo-
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tion fut différente! Ce qui les dominait aujourd'hui, te n'était plus la tendre inquiétude, l'espérance de se revoir bientôt, la courageuse et souriante résignation à leur destinée. Non. Ils sentaient en eux quelque chose de plus aigu que jadis, un peu de révolte et d'impatience. Quand Marguerite dit à son frère :
— Va!... sois tranquille, nous prendrons notre revanche!... ses yeux brillaient d'un éclat presque agressif.
Il lui répondit :
— Ne crois pas qu'en allant m'enfouir dans les Landes, je renonce à toute ambition! J'y vais pour travailler, pour devenir plus fort. Mais je te jure que nous ne périrons ni l'un ni l'autre.
C'était le mot qui caractérisait le mieux la résolution qu'avait prise Sébastien. Il ne voulait pas périr, ni matériellement, ni moralement. Il avait l'horreur de l'humiliation et ne supportait pas l'idée d'une déchéance morale. Jamais, autant qu'à cette heure, il n'avait préféré la solitude avec la plus âpre besogne à cet esclavage élégant que Paris impose aux jeunes ambitieux. Il se sentait perdu s'il hésitait dans son choix. Car les événements de notre existence, quoiqua généralement hasardeux, fmissent néanmoins par se coordonner suivant une ligne directrice qu'il s'agit pour chacun de découvrir.
Sébastien, arrivé à Paris, se rendit aussitôt dans sa petite chambre du quartier de la Trinité dont
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il avait régulièrement, pendant son absence, envoyé le loyer à la propriétaire.
Il écrivit à Hélène et lui donna rendez-vou? pour le lendemain.
Il avait d'abord fait le projet, puisqu'il ne devait partir que dans un mois, de ne pas lui révéler la vérité tout de suite, de l'espacer pour ainsi dire sur quelques jours, afin que son cœur y fût mieux préparé. Mais il eut tout à coup hâte d'en finir, hâte de savoir jusqu'où irait la douleur de sa maitresse. Il sentait qu'en ce moment elle était prête, que ses nerfs tendus par l'absence et l'inquiétude supporteraient mieux le choc, et il l'attendit avec impatience.
A l'heure indiquée, ce fut une main fiévreuse qui ouvrit la porte et la jeune femme entra, les genoux si tremblants que Sébastien dut la retenir. Elle était d'une extrême pâleur, avec des yeux cernés de fatigue. Elle resta quelques secondes entre les bras de son amant sans pouvoir prononcer une parole, oppressée comme si elle allait éclater en sanglots. Puis, elle tressaillit quand il l'embrassa sur les lèvres. Mais alors, d'un geste, elle l'écarta et demanda doucement :
— Dis-moi pourquoi tu ne me donnai* pas de tes nouvelles!... Oh! ouL., ajouta-t-elle sur un geste de Sébastien... tu m'as écrit il y a deux jours... mais tu ne me disais rien... que des choses vagues... tu ne comprenais donc pas que j'étais encore plus inquiète... plus affolée... Pourquoi es-tu allé à
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Tournus?... Pourquoi n'as-tu pas voulu que j'allasse te rejoindre une seule fois, pendant plus de deux mois... Qu'est-ce qui t'est arrivé encore?
Elle parlait d'une voix haletante, cherchant la vérité, la vérité immédiate dans le regard de Sébastien. Après s'être éloignée un peu, pour bien voir son visage, elle était brusquement revenue tout contre lui et avait saisi ses deux mains. Elle murmura :
— Je t'en supplie, Sébastien, quoi qu'il y ait, dis-le-moi vite... dis-le-moi entièrement... J'ai des pressentiments affreux depuis quelque temps... Et plus tu me feras attendre, plus je souffrirai.
Sébastien comprit que ce qu'il y aurait de plus cruel, en effet, ce serait le mensonge.
— Eh bien, voici... dit -il brusquement. J'ai quitté ce Cabanèz, parce que je me suis aperçu que c'était une espèce de bandit. Je suis allé immédiatement trouver à Aix-les-Bains ^I. Balanier. Il m'a offert une place, loin de Paris, dans les Landes. J'ai accepté et je pars dans un mois.
Elle demanda :
— C'est tout?
Il reprit, après un silence :
— Oui, c'est tout.
Elle le regarda, vit son air troublé, cette ombre qui passait quelquefois devant ses yeux lorsqu'il n'osait pas exprimer quelque pensée mauvaise, cette ombre qu'elle connaissait si bien! Et, tom-
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bant sur une chaise, incapable de contenir son angoisse :
— Non! non! s'écria-t-el-e... tu ne me dis pas tout... S'il n'y avait que ça, ce ne serait pas grave... Tu sais bien que j'irais vivre avec toi n'importe où, que je m'arrangerais toujours... Tu ne veux donc pas que je t'accompagne? Oh! continua-t-elle en se tordant les mains... C'est ça? c'est ça?... Tu ne veux pas!
A quoi bon retarder l'explication? A quoi bon chercher les mots qui calment et qui trompent? Xe valait-il pas mieux au contraire profiter de la douloureuse lucidité d'Hélène et en finir? Sébastien fit un pas rap'de vers elle et s'excitant à mesure qu'il parlait, résumant ses déceptions, ses erreurs, ses colères, dans une sorte d'emportement dont il ne se sentait pas le maître :
— Non, je ne veux pas, c'est impossible!... Je vais mener une vie très dure que je ne veux pas te faire partager... Tu as de l'argent, c'est tant mieux pour toi... Moi, je n'en ai pas, ce n'est pas de ma faute. Et il faut que j'en gagne! Or. je ne peux pas en gagner comme journaliste, boulevardier ou secrétaire d'un homme politique... Je viens d'en faire l'expérience pendant un an... il n'y a pas moyen... Je n'ai r.'en de ce qu'il faut pour réussir dans ce milieu-là... c'est comme ça, c'est comme ça!... Chacun a son caractère, ses idées, sa chance. Si je m'acharnais à vouloir faire ce que je suis incapable de faire, je me connais, dans six mois, je ne
serais qu'une loque, un de ces individus comme il y en a tant sur le pavé de Paris, qui perdent peu à peu tout scrupule et toute dignité, qui vivent de tapages, d'abus de confiance, d'un tas de trucs que j'ai vus de près et qui me répugnent! Alors, comprends-tu, il vaut mieux disparaître carrément, m'en aller n'importe où exercer honnêtement mon métier... en tout cas, le métier pour lequel je me sens des dispositions et du goût... Je ne serai jamais un jeune homme à la mode, c'est entendu, n'en parlons plus, renonçons-y!... Et, si je t'emmène, ce sera à recommencer... Je souffrirai d'être obligé de t'imposer des privations; je souffrirai des sacrifices que tu seras obligée de me faire... Non! te vois-tu installée dans un village des Landes, où j'irais te voir la blouse sur le dos! Et ta fille? qu'estce qu'elle deviendrait dans cette combinaison? Et, un beau jour, tu ne sais pas ce qui arriverait? Ce qui est déjà arrivé une fois. Nous aurions assez de cette vie de sauvages, nous aspirerions à du bienêtre, à de l'élégance... et nous reviendrions à Paris où, cette fois-ci, je ferais le plongeon définitif. Eh bien, non, non et non!
Hélène l'avait écouté sans interrompre, sans souligner ni d'un geste, ni d'un cri, les paroles mêmes qui l'atteignaient au cœur. Pendant qu'il parlait, elle avait l'impression de tomber dans quelque trou sans fond, dans un de ces abîmes que les cauchemars de la fièvre creusent dans notre cerveau. Elle était blême et ses joues semblaient