CHAPITRE CINQUIÈME
Article de Rochefort : « Traître, mais faussaire». — Lettre de Dramont au Préfet de police. — Il lui dénonce les menaces de Sébastien Faure.
Taine et Balzac avaient remplacé cette fois Héliogabale, Gracchus et les divers comparses de l'antiquité classique, qui animaient d'ordinaire le guignol du « prophète de la Libre Parole »/
Quanta la comédie contemporaine, où Drumont se mettait lui-même en scène, avec une modestie digne de Clodius et de Cléon, ses familiers, elle était d'une piquante psychologie.
Il est des cas où le silence est d'or.
Drumont eut utilement pratiqué ce proverbe, dans la circonstance, qui lui semblait si belle pour faire acte d'éloquence.
Quand il écrivait, à propos de Brisson : « Je n'ai pas pensé à tâter le crâne de cet homme », il se donnait des airs de Bertillon, sans se douter du comble de gâtisme, dévoilé par sa prétention.
L'astrologue s'était laissé choir dans le puits.
Le prophète avait paru en scène, sans son auréolfi et ses rayons. Il ressemblait furieusement à Tricoche, si ce n'était à Gacolet.
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48 UYRE PREMIER
Quant à Rochefort, las de taper sur Brisson, il s'essayait le 18 octobre sur Sarrien, « traître, mais faussaire » :
1. — Si la justice existait, Sarrieu aurait, dès hier, mis la raaia
au collai de Brisson.
Gomme c'est drôle que le dreyfusard Sarrieu se soit fait nommer ministre de la justice, dans un pays où la justice n'existe pas !
En effet, si elle existait, il aurait, dès hier, mis la main au collet de Brisson, sous l'inculpation de faux matériel.
Les renseignements fournis par notre confrère la Liberté sont précis :
Un individu, qu'on suppose être un attaché da ministère de rintérieur, a déposé dans un bureau télégraphique de Versailles un télégramme, adressé au général Zurlinden et l'invitant à se tenir prêt pour « samedi ». i
G*est de là qu'est partie la rumeur du complot militaire.
L'intention frauduleuse du faussaire ne peut faire aucun doute.
La dépêche étant signée « Général », comme d'autres « Blanche » ou « Speranza », il s'agissait de faire croire à une de ces conspirations à respagnole,comme nous allons peut-être en voir éclater prochainement, de I^autre c6té des Pyrénées.
Le premier devoir du ministre de cette justice qui n'existe pas était donc de chercher d'abord à qui cette imposture criminelle pouvait profiter.
Il aurait tout de suite découvert que c'était Brisson qui, pour sauver son portefeuille, avait le besoin urgent de sauver la société.
En interrogeant les employés du télégraphe de VerH sailles, rien n'était plus facile que de savoir auquel d'entre eux avait été remise la dépêche.
11 eût, en outre, donné le signalement de Thomme qui
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la lui avait apportée : sa teneur singulière ayant certainement appelé l'attention sur l'expéditeur.
On eût alors confronté le télégraphiste avec tous les commis du cabinet particulier de Brisson, et il est extrêmement probable que le porteur du télégramme eût été assez aisément reconnu et désigné.
Or, comme le salarié du ministère n*a évidemment aucun intérêt à imaginer un pseudo-complot, il tût sauté aux yeux, en vertu de l'axiome : Cui prodest ? que l'inventeur et rédacteur du faux était, selon toute vraisemblance, Brisson lui-même qui, n'ayant plus rien à perdre, n'avait pas hésité à tout risquer.
L'attitude du président transitoire d'un conseil momentané indiquait d'ailleurs suffisamment que lui seul était le coupable.
Lorsque Sarrien, avec une candeur qui n'exclut malheureusement pas la scélératesse, a vaguement parlé de poursuites contre les faux nouvellistes, Brisson a poussé des cris trop perçants pour ne pas être des plus significatifs*
II. — Le faussaire Brisson devrait remplacer, dans sa cellule de
la Santé, le faussaire Picquart.
Combien a-t-on déjà arrêté et arrête-t-on quotidiennement, sur des charges infiniment moins concluantes, de gens soupçonnés d'un méfait quelconque et considérablement moins grave que celui-là, dont la conséquence pouvait être l'effarement complet du pays ?
11 en a fallu beaucoup moins à M. Bertulus pour in» carcérer pendant cinq semaines deux personnes, contre lesquelles il n'avait pas relevé une seule présomption sérieuse. Parbleu 1
Brisson, dont la vie est semée d'actions des plus étranges, est trop ferré sur le mensonge pour avouer ce nouveau crime.
Mais les escarpes n'ont pas l'habitude d'épingler sur les cadavres de leurs assassinés leur nom et leur adresse,
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afin de permettre à la police de venir les cueillir à domicile.
Ils n'en sont pas moins appréhendés sur des données et des témoignages plus ou moins démonstratifs.^
Depuis le grotesque four du complot militaire, Brisson s'est trahi vingt fois : par son opposition à toute enquête, par renvoi aux torchons dreyfusards de la note qu'ils ont reproduite le même jour avec un ensemble particulièrement policier ; par la pâleur qui s'est répandue sur ses traits convulsés, lorsque Tinconscient Sarrien a parié de faire appel au bras séculier.
Rarement, pas même dans les romans juridiques de Gaboriauy pareil faisceau de preuves a été réuni contre un homme.
Gonséquemment, si le ministre dit de la justice faisait son devoir, le faussaire Brisson serait allé déjà remplacer dans sa cellule de la Santé le faussaire Picquart.
Toutefois, Tabstention du ministre Sarrien n*implique pas celle des députés devant lesquels lui, Brisson, et les autres comparaîtront d*aujourd*hui en huit.
Les misérables reculeront, mais ils n'en sauteront que mieux.
Telle était la dernière cartouche tirée par « Boubou » contre les ministres radicaux dont Télévation, au lieu et place de Méline, de Milliard et de Billot, avait excité son enthousiasme et ses espérances.
Quelle déception pour un malin comme Rochefort! Trahi par les siens I
^ Quant à Drumont, il publiait, le 19 octobre, un factnm aussi plein d'inquiétudes que l'avait été celui de Rochefort du 11 octobre, quand il avait décoché quelques traits dans la direction du terrible Sébastien Faure, sa « bête noire ».
Drumont donnait à ses inquiétudes la forme d'une « Lettre à M. Blanc, préfet de police».
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DERNIERS JOURS DU MINISTÈRE BRISSON 5i
Monsieur le Préfet»
I. — Je vous prie de m'autoriser à porter un revolver sur moi.
Ainsi que vous avez pu le voir dans la Libre Parole d*hier, je viens de recevoir de vM. Sébastien Faure une lettre contenant des menaces eous conditions, que j*ai transmise à M. le Procureur de la République.
Je n'ai pas besoin de vous dire quelle gaieté ces^ menaces soulèvent chez un homme comme moi, qui s'est battu une douzaine de fois pour la cause antijuive,^ c'est-à-dire pour la cause de la Patrie.
Les proverbes, qui sont la sagesse des nations, nous apprennent néanmoins que prudence est la mère de la Sûreté générale, dont le Juif Grumbach est le plus bel ornement.
Je viens donc^ monsieur le Préfet, vous prier de m'autoriser à porter un revolver sur moi pour ma défense personnelle, ou plutôt de' me confirmer par écrit l'autorisation orale, qui avait été donnée à mes amis par vos prédécesseurs, MM. Lozé et Lépine.
Ces messieurs, en effet, avec un sentiment d'humanité qui les honore^ avaient pensé qu'on ne pouvait refuser le moyen de se défendre à un homme qui, aux débuts de la Libre Parole^ recevait cinquante lettres de menaces de mort par jour.
Je n'ai pas eu jusqu'ici l'occasion de me servir de ce revolver, que je compte léguer à mes amis, comme un souvenir affectueux.
L'étui seul est un peu endommagé et fatigué, car il y a quelques années déjà que je transporte cette arme dans ma poche, de mon domicile au journal et du journal à mon domicile.
On ne peut dire, cette fois, que la lame a usé le fourreau, mais plutôt que le canon a usé la gaine. L'arme est toujours bonne.
Tous les trois mois, pour qu'on la puisse nettoyer, je
ladécharge Burlebonhommeeofonta de chez Gastine- Re no et te.
Je vise au pied ; j'atteins la tète, car, vous le savez, le tir du ruvolver n'est pas très sur et il a toajonrs tendance à monter.
II. — Sébastien Faure n'aura pas l'idée d'expérimenter la jusiesss de ce revolver.
J'ai quelque idée, d'ailleurs, que Sébastien Paiire et les Anarchistes, qui sont assez bAtes pour se mettre avec lai à la solde de la Jaiverie, n'auront pas encore cette fois l'idée d'expérimenter la justesse de cet instrament qui, jusqu'ici, n'a été pour moi qu'un objet uq pen encombrant.
Si je vous écris, c'est donc plutôt pour me mettre en règle avec la loi, car si les Anarchistes avaient voulu m'assasainer, ils l'auraient pu faire facilement.
Us connaissent, en effet, le chemin de mon joarnal et les êtres de la maison.
Au temps où l'Anarchie n'était pas devenue un parti de gouvernement, alors que le Anarchistes étaient dénoncés chaque jour par le Temps et traqués comme des bêtes fauves par les amis de M. de Pressensé, beaucoup d'entre eux ont reçu chez nous le secours modique, que nons ne savons pas refuser aux victimes d'un état social déplorable où le Juif, enrichi par le vol, arrive à asservir ceux-là mêmes qui se déclarent des révoltés.
La femme de Francis est venue me remercier, plus d'une fois, d'avoir protesté contre les tortures qu'on faisait subir à son mari.
Jean Grave, admirablement défendu par notre collaborateur et ami Saint-Auban, à qui cette plaidoirie n'a pas dti rapporter des honoraires très considérables, a tenu à me dire combien il avait été tonché de l'article que j'avais écrit sur lui, alors qu'il était à Mazas et qu'on lui faisait écosser des noix de corrozo.
Le bon Sébastien Faure, lui-même, s'il faisait irrup>
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tion avec sa bande dans mon cabinet, où je Tattends sans grand espoir de le voir, y trouverait encore les traces des larmes que versait son frère en me remerciant d'avoir bien voulu défendre, à la veille du procès des Trente, un homme sur lequel tout le monde s'acharnait pour influencer les jurés.
III. — Il s^est installé à poste fixe, presque ea face de ma maison,
un pauvre extraordinaire.
Le moment où j'arrive au journal, entre cinq heures et demie et six heures moins le quart, n'est pas, d'ailleurs, le plus favorable, car quelques-uns de nos amis qui se réunissent à la brasserie Maxeville, située audessous de nos bureaux, interviendraient peut-être d'une façon qui serait désagréable aux travailleurs de Sébastien Faure.
Le moment psychologique, le moment propice pour un attentat aurait été celui où j'accomplissais jadis, dans les environs du Champ de Mars et aux alentours de la tour Eiffel, cette promenade matinale, dont mon vieux camarade Jie docteur Paquelin m'avait fait une obligation.
Il eût été aisé de m'atteindre, alors, qu'hébété par la lecture de quelque journal dreyfusard encore plus canaille que les autres, ou absorbé dans des méditations philosophiques, je n'envisageais l'Anarchie et les Anarchistes, quand par hasard il m'arrivait d'y penser, qu'au point de vue spéculatif et théorique.
Je n'ose vraiment plus donner là rendez-vous aux séides plus ou moins sauvages de Sébastien Faure, car je craindrais qu'ils ne m'accusent de les avoir trompés. Pour se promener, il faut une promenade et, dans mon infortuné quartier livré à tous les Vandales, il n'y aura bientôt plus rien.
On n'aperçoit que des palissades, des chantiers de démolition à peu près déserts et, çà et là, des cuirassiers qui pataugent au milieu d'une boue noirâtre.
Je circule donc un peu aa hasard et me borne à donner deux sous à ce paavre extraordinaire, qai a eu la singulière idée de choisir, pour faire appel à la charité publique, un endroit où il n*y a pas de public.
Il s'est installé à poste fixe, presqu'en face de ma maison^ dans un coin où il ne passe jamais personne, où il n'y a ni boutiques, ni cafés, ni maisons habitées.
Ce pauvre, vous le connaissez peut-être, monsieur le Préfet, et vous devez le plaindre, car, pendant des heures entières, il n'a d'autre distraction que de regarder ceux qui peuvent entrer ou sortir de chez moi.
En été, cette faction pourrait être encore supportable ; elle doit être bien rude en hiver.
Voyez, cependant, Tironie des choses.
Ce malheureux n'est jamais là en été^ quand je suis à la campagne, et il est toujours là en hiver, dès que je reviens à Paris.
Drumorit paraissait, cette fois, appréhender pour luî-nième le sort du « rat », qu'il avait trouvé si « amusant » à voir gigoter dans l'incendie, quand il personnifiait un « petit vagabond», k moitié dément, deux jours plus tôt.
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