XIV. — La preuve de cette revendication résulte de documents
émanés d'Ësterhazy.
La lettre était destinée à quelqu'un qu'Esterhazy a absolument refusé de nommer, et que nous ne nommerons pas
DEVANT LA COUR DE CASSATION 21 f
bordereau est calque par Dreyfus avec mon écriture. »
Voilà la lettre, messieurs ; nous nous dispensons, quant à. nous, de tout commentaire.
Il est inutile.
La vérité éclate dans toute sa lumière.
Aveugle qui ne la verrait pas 1
Aa surplus, vous pourrez le demander à Esterhazy, ce commentaire. NousTattendroDS.
Que s'est-il donc passé ?
Nous l'ignorons.
Mais ce que nous retenons, et cela nous suffit, c'est que les experts, dont on redoutait, d'abord, les conclusions, ont fini par affirmer le décalque désiré par Esterhazj, et que c*est ce décalque qui l'a sauvé I
Mais ce n'est pas tout !
Nous connaissons, grâce à ce brouillon de lettre, les inquiétudes d'Ësterhazj à la veille du rapport et du procès.
Voici maintenant son cœur qui s'épanche.
Vous allez entendre le cri de reconnaissance qu'il va pousser, le lendemain de son acquittement.
XV.— Suite du réquisitoire. — Nous avons également le témoignage de la reconnaissance d'Esterhazy, après l'admission de cette revendication.
Dans la même potiche qui contenait la preuve indiscutable des inquiétudes, des désirs et des espérances de la veille, on a saisi le brouillon incomplet d'une lettre portant la date du 12 janvier iShS.
Ce brouillon était lacéré en morceaux.
Il a été recollé dans l'instruction, il est au dossier.
Constatons, avant de le lire, qu'Esterhazy Ta reconnu ; qu'il a seulement déclaré que ce n'était là qu'un simple projet de lettre, mais que la lettre était destinée à un officier général, qu'il ne nommerait jamais, pas plus qu'il n'a voulu fionimer le destinataire de la note précédente.
Voici la pièce. Ecoutez :
« Mon général,
B Je venais de vous écrire pour vous exprimer bien mal, car je ne trouve pas de mots pour dire tout ce que j'éprouve, toute la profonde gratitude, toute l'infinie reconnaissance que j'ai au cœur pour vous. Si je n'ai pas succombé dans
cette monstrueuse campagne, c'est à vous et à vous seul que je le dois, lorsque j'ai reçu votre lettre... »
Le brouillon s'arrête là.
C'est bien assez.
Nous ne nous permettrons qu'une réflexion, au sujet d'une pièce aussi grave.
Brouillon, projet de lettre ou preuve évidente d'une lettre qu'Esterbazy dit qu'il vient d'écrire, et qu'il a sans doute envoyée, que nous importe?
A qui était-elle destinée ? A qui a>t-élle été envoyée ?
Nous rignorons, et nous l'ignorerons tant qu'Ësterhazy ne nous aura pas livré son secret.
Vous voudrez, peut-être, le lui arracher.
Quanta nous, nous constatons, et cela nous suFût aujourd'hui, qu'il y a là l'effusion d'une reconnaissance infinie pour un grand service rendu, dans ce qu'il appelle la monstrueuse campagne dirigée contre lui,
£ t ce service, quel est-il ? C'est le salut !
XVI. — Suite du réquisitoire. — Les experts de 1894 ont déclaré que le bordereau était de « récriture de Dreyfus 9. r-Les experts de 1897 ont déclaré que le bordereau était, en grande partie, d'uue écriture décalquée d^Ësterhazy ».
Mais, maintenant, il ne faut pas que le trouble poignant que ces deux documents ont jeté dans votre esprit nous -fasse oublier de tirer les conséquences logiques, nécessaires et légales de tout ce qui précède, au point de vue du caractère juridique du fait nouveau qui en résulte.
Rapprochons Texpertise de 1897, éclairée par les documents étranges que nous avions le devoir absolu de vous faire connaître, de l'expertise de 1894.
Il en résulte clairement que le bordereau serait ^ non pas comme l'ont déclaré les experts de 1894, de l'écriture de Dreyfus, mais, en grande partie du moins, d'une écriture décalquée d'Ësterhazy.
Or, si, comme le disent les experts de 1894, le bordereau est de l'écriture même de Dreyfus, cette écriture ne pourrait pas être décalquée, au moins en grande partie.
Et réciproquement, si elle est décalquée même en partie, elle n'est pas de Dreyfus.
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Car il ne faatpas oublier, c'est le cas de le rappeler encore, l'appréciation de M. Gobert, non contredit sur ce point d'ailleurs par les experts qui ont attribué l'écriture à Dreyfus.
C'est que le bordereau « n'est pas tracé d'une écriture déguisée, mais bien, au contraire d'une manière naturelle, normale, et avec une grande rapidité, ce qui exclut la possibilité d'une étude ou d'un déguisement quelconque. »
A plus forte raison, ajouterons-nous, d'un décalque.
XVII, — Il y a contradiction flagrante entre ces deux expertises. — Ce sera, après vous, aux juges du fond de choisir entre ces deux expertises et de résbudre leur contradiction.
La contradiction entre les deux expertises est donc flagrante.
C'est là ce qu'il suffit de retenir.
Qu'importe alors, avons-nous déjà dit dans nos réquisitions écrîtesy et Theure est venue de le répéter (car nous touchons à la clef maîtresse du procès), que lesT experts de 1897 aient déclaré que le décalque innocentait, à leurs jeux, Esterhazy?
Nous nous garderons bien, nous le répétons aussi, d'apprécier et de discuter leur expertise.
Elle nous semble décisive au procès.
Nous la prenons telle qu'elle est, matériellement, au point <le Tae du caractère juridique du fait nouveau, qu'elle nous paraît constituer essentiellement.
Cela suffît pour nous.
Le reste ne nous regarde pas.
Si bien que, si môme elle n'avait pas le sens commun, cela n'infirmerait nullement sa valeur juridique, au point où nous avons à nous placer en ce moment.
Ce sera, après vous, aux juges du fond à porter la lumière <iéfinitive sur toutes ces contradictions.
Ce sera à eux qu'il appartiendra de choisir entre les deux expertises, de les apprécier, d'en ordonner au besoin une nouvelle, de s'éclairer, avec toutes les circonstances de la cause, ou d'autres qui pourraient se révéler, sur la question <ie savoir si, en effet, il faut admettre la thèse du décalque et, dans ce cas, de rechercher quel en serait l'auteur.
Et ceci répond à ce système erroné de droit que nous vous signalions il y a quelques instants et d'après lequel vous
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Qaant à vous, messieurs, en admettant la révision, vous aurez donné au nouveau conseil de guerre le moyen de mettre QD terme à une suite déplorable de procès.
Peut-être, une enquête vous paraîtra-t-elle nécessaire.
Vous n'aurez pas à apprécier les critiques dirigées contre l'expertise dans l'affaire Zola ; mais vous en tiendrez compte, comme d'un élément de nature à en ébranler Tautorité.
Il m'est impossible de ne pas ajouter un mot.
Les protestations d'innocence de Dreyfus, déchirantes et obstinées, sont en opposition formelle avec les prétendus ayeux qu'on lui aurait arrachés.
Je dois vous faire connaître quelques-unes des lettres qu'il écrivait à son héroïque compagne.
M. Manau donne lecture de quelques-unes de ces lettres, que nous connaissons et que le Matin a publiées, dans son supplément, le premier jour du procès Zola.
Il insiste sur la lettre que Dreyfus écrivait à sa femme le jour de sa dégradation, lettre inconciliable avec les aveux recueillis par M. Lebrun-Renaud, qui n'en a jamais porté directement témoignage.
L'heure de cette justice que Dreyfus appelle de toutes ses forces est venue.
Ce n'est pas à vous qu'il appartient de proclamer son innocence.
Mais vous devez assurer les moyens de réparer Terreur commise.
La France est divisée en deux partis. Gela peut se comprendre.
Ce qui ne peut s'excuser, c'est la violence déployée contre ceux qai croient la revision nécessaire.
On leur jette cette cruelle injure d'être des traîtres, des détracteurs de l'armée.
XIX. — Suite du réquisitoire. — Les outrages aux magistrats chargés de la revision m*ont indigaé.
Vous n'avez pas été épargnés, messieurs. Ces injures m'ont indigné. Nous avons dans l'armée une patriotique confiance, mais nous sommes les serviteurs respectueux de la^ loi.
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M. le procureur général rappelle les prophétiques paroles prononcées par Dupin à l'occasion d'un Arabe, nommé El Ghourfy, condamné par le conseil de guerre de Bône et exécuté, malgré un pourvoi, en 1841 ; pais Tarrèt en cassation rendu, en 1842, dans l'affaire de Tqflicier d'administration Fabus, où ce détestable précédent s'était reproduit.
Qu'on ose dire, après de tels exemples, que nous outrageons l'armée I
Si les iuges de 1894 se sont trompés ou s'ils ont été trompés, comment la réparation de Terreur porterait-elle atteinte à leur honneur?
Les décisions des conseils de guerre sont-elles intangibles?
Le droit de recours organisé par nos lois est l'honneur de la justice française.
F<n quoi Tarmée est-elle atteinte ?
L'armée est désireuse la première qu'on en finisse.
L'armée, l'armée ! Mais c'est la France, ce sont nos enfants. Nous y comptons des parents et des amis.
Son honneur, l'honneur du pays tout entier, est qa*ane erreur judiciaire, ce malheur formidable, soit réparée.
Vous rendez la justice au nom du peuple français.
En 1842, les magistrats de la monarchie ont rendu l'honneur à Fabus ; les magistrats de la République peuvent rendre l'honneur à Dreyfus, s'il est innocent.
Que la justice de la République vole jusqu'à lui et le rende à ses affections les plus chères.
S'il est coupable, qu'il soit deux fois honni !
Qu'allèz-vous faire? demande en terminant le procureur général aux conseillers.
Rejeter la demande en revision ?
Nous n'en admettons pas la possibilité, en présence des documents du dossier.
Vous déclarerez donc la demande recevable.
Cela fait, si vous êtes suffisamment éclairés, faites, aujourd'hui même, la revision. Vous le pouvez. Nous en avons indiqué les éléments légaux.
Mais, s'il y a encore, pour vos consciences comme pour les nôtres, quelques coins obscurs dans ce sombre drame judi. ciaire dont le premier scte s'est joué en 1894, prenant en
maîD le flambeau de l'enquête, sondons-en les mystérieuses profondeurs, inondons-les de lumière.
Alors, à la grande consolation et à la'grande joie de tous ks braves gens, nous aurons l'immense honneur d'en préparer le dénouement en faisant briller à tous les jeux, éblo.uissantes de clarté, les splendides figures de la Vérité et de la Justice.
C'est notre dernier mot.