I. — Lettre anonyme, longue et grossière
Je reçois une lettre à la fois anonyme, très longue et plutôt grossière, mais qui pose une question à laquelle je ne sois pas fâché de répondre.
(( Votre article d'aujourd'hui, m'écrit mon inconnu, débute par ces mots :
a L'arrêt de la Cour de cassation, qui a dû coûter si » cher au Syndicat... »
t Ce qui, pour toute personne sachant lire, signifie que les membres de la Chambre criminelle de la Cour ont, pour une somme d'argent, trahi leur conscience et manqué à leur devoir. Eh bien I monsieur, pouvez-vous fournir la preuve de Taccusalion que vous formulez contre ces honorables magistrats ? »
Non, cher monsieur, cette preuve je ne peux pas la fournir, parce que ceux qui, selon toute vraisemblance, ont porté à ces malandrins le prix de leur déshonneur ne leur ont pas reclamé de reçus.
Mais ce que mon correspondant occasionnel eût été bien aimable de me démontrer, c'est comment, sans profit aucun ni rémunération quelconque, des individus chargés de rendre la justice s'amusent àse vouer volontairement à l'exécration publique.
II. — Ce que le nouveau ministre de la justice devrait ordonner. En effet, c'est seulement grâce à toutes sortes de vio-
lations de la loi que la Chambre criminelle de la Cour suprême a pu se proclamer qualifiée pour procéder à Tenquète relative à la revision du procès du traître.
Composée en majeure partie de fonctionnaires installés dans leurs fauteuils par le gouvernement ; présidée, dans une affaire où la partie est en jeu, par le nommé Lœw, dont la famille, comme celle de Dreyfus luimême, a opté pour TAllemagne, la Cbambre en question avait pour devoir de se faire récuser pour cause de suspicion légitime.
Il était indispensable qu'on choisit dans chacune des Chambres qui forment la Cour de cassation uoe commission de six ou huit membres, auxquels eût incombé la mission de procéder à l'enquête.
Le résultat en eût ensuite été soumis, non à une chambre spéciale, mais à la Cour, toutes Chambres réunies, sous la direction du premier président, qui est M. Hazeau et non M. Lœw.
C'est ainsi "que se jugent toutes les affaires dont la gravité est exceptionnelle.
Or, il faudrait posséder le fonds d'impudence d'un Reinach, d'un Trarieux ou d'un Brisson pour nier que le cas Dreyfus ne soit, de tous ceux qui ont préoccupé l'opinion depuis des années, le plus exceptionnellement grave.
Yoiià ce que la magistrature entière devrait exiger et que le nouveau ministre de la justice devrait ordonner.
Puisque les Lœw et les Manau cherchent si impartialement et si ardemment la vérité, ils n'auront pas trop du secours de tous leurs collègues pour la découvrir.