‹ Rochefort?Chapitre 97 sur 112 · I. — Cavaignac n'est pas attirant. C'est un triste · texte numérisé non relu

I. — Cavaignac n'est pas attirant. C'est un triste

Je ne sais si le misérable Bard est encore capable d'éprouver quelque sensation, ou s'il est tellement enfoncé dans Tabjection et dans la honte, tellement familiarisé avec le mépris, qu'il soit devenu indifférent à tout.

Dans le premier cas, il a dû sentir le soufflet qae vient de lui donner Cavaignac.

Etre convaincu d'avoir menti, d'avoir falsifié un texte,

1, Il «l|^^pMU.^^53WF^fr*'^?^^*' ■ . j» *■ -r^ «î '.* -ikv

c'est un peu raide tout de même, quand on est un magistrat de la cour suprême.

La chose eût paru énorme autrefois.; elle est grosse encore aujourd'hui.

Je ne connais rien de saisissant comme l'affirmation tranquille de la culpal)ilité de Dreyfus faite dans les conloirs de la Chambre par Gavaignac.

L'ancien ministre de la guerre n*est pas antipathique ; il n'est pas attirant non plus.

C'est un triste, et les constellations sous lesquelles il est né ne l'ont point prédestiné à s'asseoir au banquet des dieux.

Ses parents n'ont point dû rire à sa naissance et le poète Ta dit :

Cui non risere parentes

Non deus hune mensa, dea nec dignata cubili est

En 1853, quand le député actuel est venu au monde, le général Gavaignac qui, s'il fut un être de conscience, sll eut le sentiment du devoir poussé jusqu'à l'implacabilité, ne fut jamais non plus un être de lumière et de joie, était doublement vaincu.

Il avait vu la passagère popularité, qu'il devait au nom de son frère, s'évanouir après les horribles répressions de Juin ; il avait vu le pays, qu'il croyait avoir sauvé, lui préférer le prince Louis-Napoléon.

Après un court séjour à Mazas, il avait été occuper quelque temps à Ham la prison qui avait été pour son heureux vainqueur l'antichambre du palais des Tuileries.

Il était mort de toutes ces désillusions, en 1857, en songeant que si la politique ne l'avait pas arraché à l'armée, il aurait trouvé le bâton de maréchal en Crimée.

11. — Conviction paisible et ferme de Gavaignac en la culpabilité

de Dreyfus.

Le fils semble porter le poids de toutes ces mélancolies.

■VCr/P* «iF ■■ ■ Wt' V ■l*i ^ ^rw^^'T

-wf V<n«q,i 1 V • v^nff^

310 LIVRE TROISIÈUE

C'est un homme froid, bien élevé, peu récréatif, mais qui frappe par Tabsence de toute pose, de toute hypocrisie personnelle et même de toute diplomatie de parti, qui impressionne par un accent de loyauté qui ne laisse point de doute sur ce qu'il dit.

Il est impossible, même à des Dreyfusards avérés ou honteux, c^omme la Chambre en compte beaucoup, de n'être pas troublés par l'énergie avec laquelle l'ancien ministre affirme la culpabilité indéniable, incontestable, indiscutable du prisonnier de Tile du Diable.

M. Cavaignac ne cherche pas les occasions de s'expliquer là-dessus : il ne les fuit pas non plus.

On l'interroge, il répond, et il répond avec beaucoup de simplicité et de dignité.

— A votre avis, il est impossible^ quand on a vu le dossier, d'avoir le moindre doute sur la culpabilité de Dreyfus?

— On ne peut avoir absolument aucun doute.

Quelques-uns ne peuvent s'empêcher de dire à leur

interlocuteur :

— Votre intempestive loyauté a jeté un bien grand désarroi dans les esprits et elle a fait bien du mal à l'armée.

— Je le reconnais, mais que voulez-vous, il y avait là pour moi une question d'honneur personnel et je ne sacrifierai mon honneur à aucune considération. On n'avait qu'à ne pas s'adresser à moi... Il y a des hommes qui pensent que la raison d'Etat excuse tout, il £ailait ne pas me prendre et prendre un de ces hommes-là.

— Et vous êtes absolument sûr de la culpabilité de Dreyfus?

— Absolument sûr...

Tout cela est dit sans que le ton de la voix s'élève un seul instant, avec une simplicité émouvante, avec un accent de conviction paisible et ferme qui remue profondément.

En s'éloignant, on ne peut s'empêcher de regarder encore cet homme, qui vit depuis vingt ans dans ce mi-

r^K';içov;3-«^?'irT^».-^ c^'T r'fyiiévjT t-

LE MINISTÈRE DUPUY 34 i

lieu pestilentiel, sans que le spectacle de ce qui se passe autour de lui, lui ait donné Tenvie d*ètre habile et même d'être adroit.

Cet homme, qui n'affecte pas l'austérité théâtrale de Brisson qui n'était (l'affaire du tramway de Bourges 1& prouve) qu'une vieille canaille pharisaïque, mais qui n'a pas plus que lui le désir de conquérir ou de plaire, est intéressant, uniquement parce qu'il est lui-même.

Il s'impose à Testime par une sorte de détachement qui n'est point du scepticisme, mais une résolution inébranlable, virile, rigide et douce néanmoins dans la forme, de ne point s'écarter de la maxime : « Fais ce que dois, advienne que pourra. j>

m. — Cavaignac, seul honnête homme du Parlement et pire que

les plus scélérats.

Et tandis que le jour tombe dans ces grandes salles, qui semblent immenses, quand il n'y a pas de séance et que les députés sont clairsemés, on voit errer çà et là, sortant de leur bureau, ou y rentrant, des Panamistes fameux, des politiciens véreux dont les opérations, plus ou moins malpropres, ont défrayé la chronique.

On est saisi alors par la sombre ironie, par la moquerie folle et cruelle de ces temps macabres.

On se dit :

a II n'y avait dans cette Assemblée qu'un homme qui fi^t scrupuleux à Texcès. On l'a pris et il a failli faire plus de mal à son pays que les scélérats les plus avérés. Grâce à lui, un des plus vaillants soldats de Metz qui, la veille, avait dîné joyeusement avec ses enfants, s'est coupé la gorge. Peu s'en est fallu qu'à la faveur de l'incident un traître infâme ne fût mis en liberté et ne recommençât le cours de ses exploits. »

iV. — Il faut que les généraux parlent. Sinon ils passeront pour

d'abominables farceurs.

Quoi qu'il en soit, l'intervention de Cavaignac trace leur devoir aux généraux.

Ainsi que nous le disions dans an article qui nous a vain de nombreuses lettres de félicitations, les officiers ont fait preuve, devant les outrages du Syndicat juif, d'une impassibilité dédaigneuse et hautaine, dont le pays leur a été unanimement reconnaissant.

On ne comprendrait plus maintenant qu'ils ne parlent pas et qu'en ne parlant pas ils consentent à passer pour d*abominables farceurs qui ont fait condamner un innocent sans l'ombre d'une preuve.

Quand on y réfléchit, d'ailleurs, les Inconvénients sont moins graves qu'on ne le croirait.

En fait, les organisateurs du complot international ODt su par Picquart tout ce que TAUemagne désirait savoir.

Il est clair, et c^est l'opinion de tous les officiers, qu'un homme comme Picquart, capable de communiquer au Syndicat juif les documents qui lui étaient confiés en raison de ses fonctions, aura été jusqu'au bout dans cette voie ignominieuse.

Il a dû livrer tout ce qu'il pouvait livrer, c'est-à-dire tout ce qu'il avait eu entre les mains.

Y. — Les menaces de guerre qai en résulteraient me semblent

chimériques.

Quant aux menaces de guerre, elles me paraissent bien chimériques.

Si, comme la chose parait démontrée/ certaines pièces ont été soustraites à l'ambassade d'AliemagnCf l'Allemagne, qui sait déjà à quoi s'en tenir, aura évidemment des détails complets là-dessus par Loëw, dont }e frère est le seul notaire de Strasbourg qui ait renie la France.

L'Alleihagne, cependant, ne connaîtra pas le fait olticiellement, parce qu'il aura été raconté dans la chambre du conseil; elle ne le connaîtra, elle ne sera, du moins, censée le connaître, que du jour où il aura été mentionné ou visé, soit dans l'arrêt, soit dans le rapport de Bard ou le réquisitoire de Manau.

Wr^ iTi-T «-i T^7 ^tfTW-"-.'" -^

Or, on avouera qu'il est bien facile à Lebret, le nouveau garde des sceaux, de faire venir les deux coquins dans son cabinet et de leur dire :

« J.-F., vous avez été déjà payés par le Syndicat pour le rôle abject que vous avez joué. Maintenant, tenez- vous tranquilles et ne déchaînez pas la guerre en rendant publiques les communications qui vous ont été faites sous le sceau du secret pour éclairer la religion de magistrats qui, pour la plupart, d'ailleurs, n'ont d'autre religion que le culte du Veau d'or. »

Rien n'autorise jusqu'à présent à croire que ce Lebret soit aussi corrompu que Sarrien et les amis que j'ai à Gaen m'affirment, au contraire, que le député du Calvados n'est pas complètement étranger à tout sentiment honnête.

Page 1