LAONICE
Oui ! Sont-ils des fujets indignes de vos feux ?
Comme ils ont même fang avec pareil mérite ,
Un avantage égal pour eux me follicite;
Mais il eft mai ailé dans cette égalité Qu’un efprit combattu ne panche d’un côté.
Il eft des nœuds fecrets , il eft des fympathies , Dont par le doux rapport les âmes afforties S’attachent l’un à l’autre : ôc fe laiffent piquer Par ces je ne fai quoi , qu’on ne peut expliquer. C’eft pailla que l’un d’eux obtient la préférence ,
Je croi voir l’autre encore avec indifférence ;
Mais cette indifférence eft une averfton ,
Lorfque je la compare avec ma paffion.
Etrange effet d’amour! Incroyable chimère!
Je voudrois être à lui , ft je n’aimois fon frere ;
Et le plus grand des maux toutefois que je crains. C’eft que mon trifte fort me livre entre fes mains. LAONICE.
Ne pourrai- je fervir une fi belle flamme?
RODOGUE.
Ne crois pas en tirer le fecret de mon ame..
Quelque époux que le ciel veuille me deftiner ,
C’eft à lui pleinement que je veux me donner.
De celui que je crains fi -je fuis le partage ,
Je faurai l’accepter avec même vifage,
•L’hymen me le rendra précieux à fon tour;
Et le devoir fera ce qu’auroit faic l’amour.
Sans crainte qu’on reproche à mon humeur forcée Qu’un autre qu'un mari régné fur ma penfêe.
LAONICE
Vous craignez que ma foi vous l’ofe reprocher ?
Que ne puis-je à moi même aufli bien le cacher ? LAONICE.
Quoique vous me cachiez, aifément je devine ;
Et pour vous dire enfin ce que je m’imagine ,
Le Prince,,.
TRAGEDIE. i 3
Garde-toi de nommer mon vainqueur , Ma rougeur trahirait les fecrets de mon cœur.
Et je te voudrais mal de cette viôlencê ,
Que ta dextérité ferait à mon filence.
Même de peur qu'un mot , par hazard échappé ,
Te fafTe voir ce cœur, & quels traits l’ont frappé, , Je romps un entretien dont la fuite me bleffe.
Adieu ; mais fouviens-toi que c’eft fur ta promefle Que mon efprit reprend quelque tranquillité.
Madame , aflurez - vous fur ma fidélité.
Fin du premier Acle.