ACTE I, SCÈNE V
R0D06CNE.
Ne crois pas en tirer le secret de mon âme :
Quelque époux que te ciel veuille me destiner , Cest à lui pleinement que Je veux me donner.
De celui que je crains si je suis le partage » Je saurai l'accepter avec même visage ; L'hymen me le rendra précieux à son tour, Et le devoir fera ce qu'aurait fait l'amour.
Sans crainte qu'on reproche à mon humeur forcée Qu'un autre qu'un mari règne sur ma pensée.
LAONIGE.
Vous craignez que ma foi vous l'ose reprocher !
Que ne puis-je à moi-même aussi bien le cacher!
LAONIGE.
Quoi que vous me cachiez , aisément je devine , Et pour vous dire enfin ce que je m'imagine , Le prince...
RODOGCNE.
Garde-toi de nommer mon vainqueur :
Ma rougeur trahirait les secrets de mon cœur': Et je te voudrais mal de cette violence Que ta dextérité ferait à mon silence :
Même , de peur qu'un mot par hasard échappé Te fasse voir ce cœur et quels traits l'ont frappé ,
1 « Remarquez que tous les discours de Rodogune sonl dans le caracière d'une jeune personne qui craint de s'avouer à ellemême les sentiments tendres et honnêtes dont «on cœur est touché. Cependant Rodogune n'est point jeune ; elle épousa Nicanor lorsque les deux frères étaient en bas âge ; ils ont au moin» vingt ans. Celte rougeur, cette timidité, cette innocence, semblent donc un peu outrées pour son âge ; elles s'accordent peu avec lant de maximes de politique; elfes conviennent encore moins k une femme qui bientôt demandera la tête de sa belle-mère aux enfants mêmes de cotte belie-mère. » (Ko«a«re.)— Voltaire, pour attaquer Corneille , s'attache à l'histoire , que Corneilie a modifiée. En effet, le poète dit expressément que Rodogune n'a pas épousé Nicanor, et il ne dit pas qu'Antiochus et Séleucus fussent en bas âge a f époque où fut formé ce projet de mariage. Ici Voltaire, par besoin de critique, fait de Rodogune une veuve sur le retour: et pins loin, quand Rodogune proposera à ses amants d'assasbiner Cléopàtre, il trouvera que cette proposition ne convient pas a une jeune princesse.
30 RODOGUNfi.
Je romps un entretien dont la iulte me blesse ■. Adieu, mais souvient-tol que c'est sur ta promesit Que mon esprit reprend quelque tranqutliité.
LAOKIflE.
Madame, assurei-vous sur ma. fidélité.
i Cet entretieD n^i pts de suite , puisqu'il est interroMpe , et dès lurs il n'est pas permis de dire que cette suite soit l>lessaiitfl.