SCENE DOI7BXiX
Ilodolphe déjeunait presque tous les malins chez Delmans; aucune société ne plaisait autant à cet excellent homme. Il était mari et demi pour cela. Le lendemain du jour où le duel d'Edgard avait eu lieu , Ton jasait entre
la côtelette et le café au lait offerls par le député à son ami Dutillage , de rarticle et de la caricature dirigés contre ce coryphée du journalisme.
— Vous avez considéré cela de haut, disait Delmans , et vous avez bien fait ; un homme comme vous ne répond que par le mépris aux écîaboussures des petits journaux.
— Ces éclaboussures-là , dit madame Delmans, finissent pourtant par salir celui qui en est atteint.
— Madame, répliqua le député à\m ton capable , le génie se lave de tout . En ce moment on apporta le journal.
— Ceci vous regarde , continua Delmans en le jetant sur la table; je vous laisse; nous avons rapport des pétitions à midi.
— Encore trente ou quarante victimes ensevelies dans la tombe des ordres du jour , dit Rodolphe en brisant la bande du journal.
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— Comme vous dites , mon cher... Cepcij- (laiit, je suis parvenu, samedi dernier^ à faire renvoyer deux demandes majeures au ministre de Tintérieur...
— Tant pis , monsieur, dit le journaliste : en fait de pétitions, les morts ressucitent quelquefois; et les renvois aux ministres sont des morts sans espoir de jugement dernier.
Sur ce trait d^esprit un peu ambitieux, Delmans se leva , prit son chapeau , attacha sa pacifique épée sur Fabdomen rebondi que Dieu lui avait donné , et sortit en laissant éclater ce gros rire , qu'on n'entend pas sortir deux fois à\in gosier, sans ctre assuré qu'il émane d'un sot.
Rodolphe , qui commençait à lire le journal , interrompit bientôt sa lecture par cette exclamation.
— Votre Edouard d'Atisy n'est qu'un maladroit.
— Est-ce quEdgard n'est pas moii...
— Eh! non, morbleu! écoutez Tarticle du Constitutionnel i
« Une renconîre a eu lieu hier ma- « lin, au bois de Boulogne, entre monsieur « Edouard d'A"^**, Ueutenant de cavalerie , et « un journaliste de la plus belle espérance, « M. Edgard M***.
— Ces imbéciles de rédacteurs chai'gés d^amasser ce qu'ils trouvent sur la voie publique , choses utiles ou immondices curieuses, veulent à toute force faire de Tespiit; comme si cela les regardait.
— Continuez donc de lire , monsieur.
« M. d'A*'^*, après avoir accepté la vie que « lui laissait généreusement son adversaire , '( a recommencé le combat ; M. ]\F*^ a été « blessé peu grièveaieut au visage. )>
— Vous ne vous trouvez pas assez vengé sans doute , demanda madame Delmans, pi-
ou A iMOI LA FOUTL-NE, Sq
quée de la première sortie du petit rcdacleur en chef.
— Mais n^est-ce pas votre avis, Arsène....
— Je n^'étais pas offensée, moi, répliqua sèchement la dame; mais vous qui Tavezété, il vous reste le double recours à votre plume et à votre épée... Vous auriez dû mieux y réfléchir ^ Rodolphe; pour bien faire ses affaires, il faut sVn occuper soi-même.
— Je laisserai sommeiller celle-ci jusqu^l nouvel ordre : TEspagnol a raison , la patience sert bien mieux le ressentiment qu^ane fougue inconsidérée. Nous entrons dans un nouveau règne, continua Rodolphe en scandant pour ainsi dire ses paroles avec affectation : le roi débutant ne ménagera certainement lesîi])éraux que jusqu'à la meilleure occasion possible de les écraser tout d'un coup... Mais il est des hommes que Tarbitraire ne tue point, parce qu'ils sont souples à esquiver les ccnps
et qu^il frappe brutalement. Ceux qui auront su cacher leur vie pendant Forage , seront lestes à reparaître dès qu'il aura énervé la main qui lançait la foudre ; alors leur popularité sera puissante : ils deviendront tout ce qu'ils voudront être, et sacrifieront, quand et comme il leur plaira, leurs ennemis et leursfauxamis. Adieu, clière Arsène, ajouta Dutiilage en reprenant tout à couple ton calme qu'il avait habituellement. Puis,s'emparant de la main d'Arsène , il la baisa deux fois, et prit congé en déclarant que son journal le réclamait...
— Cet homme est un scélérat, s'écria madame Dclmans ; mais il me tient le pied sur la gorge , car ses prévisions ne sont que trop fondées.
Tandis que cela se passait rue de Tournon, des évènemens d'une autre caractère s'accomplissaient rue Grange-Batelière. Varnerie et Fiorette déjeunaient près du lit d'Edgard, qui
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1res volontiers, en eut fait autant si le docteur Raymond n^eût prescrit un régime assez sévère , au moins pour les trois premiers jours.
Tout a coup le domestique d^ Alphonse vint annoncer (ju\ine belle dame, descendue d\in élégant coupé , demandait à voir M. Edgard...
— C'est elle , dit Florette d'une voix si douloureuse que ces deux mots s'étaient échappés de sa poitrine ^omme un gémissement... Et se levant de table, elle voulut se retirer...
— Restez , mademoiselle , dit Varnerie en la retenant; votre présence ici est une belle action..: Ce sont de ces exemples qu'on est trop fier de montrer au monde pour consentir à ce qu'ils se cachent. . .
— Et l'on est trop heureux d'en être l'objet pour ne pas s'en prévaloir, ajoutii Meuardi avec une sorte d'exaltation...
— EJgard , murmura mademoiselle Laniî)lay, en pressant convulsivement la main de
son ami , je vais paj cr bien cher ce bonheur d\ui moment.
Madame de Vermandé parut... elle était seule. Alphonse ne put apparemment cacher la surprise que lui causait cette visite ; car l'expression de ses traits révéla sa pensée à la belle visiteuse.
— 11 est des situations j dit- elle en s^adressant à Varnerie, dans lesquelles s\H'anouissent tous les scrupules. J'appiécie la délicatesse du silence que vous avez gardé avec moi depuis deux jours: M, Menardi vient dVwposer sa vie à cause de moi ; il était digne de lui, comme de son ami , de ne m^informer directement ni de son comi.>aî, ni des suites affligeantes ([u'il a. Mais j''ai tout appris ; je sais comprendre mon devoir, et je le remplis , sans m'inquiéîer s^'il enfreintce qu^on appelle vulgairement les bien-
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séances. Tl est, ce me semble, une limite audelà de laquelle les grandes , les impérieuses obligations peuvent marcher sans le cortège des petites conventions^ sociales.
A ces mots, Albertine, à qui Ton avait rapporté toutes les circonstances du duel d^Edgard , s^approcha de son lit et laissa aflluer de sa bouche les expressions de reconnaissance les plus vives , les plus saturées d^émolion , si Ton peut s^exprimer ainsi.
Edgard , enivré d\in bonheur inattendu , oublia que Florette était là , et s^emparanî de la main d^Albertine , il la couvrit d\m déluge de baisers.
-— - Ah ! madame , s''écria mademoiselle Lamblay en se précipitant vers le ht, vous allez lui donner la fièvre cérébrale.
Madame de Verraandé se retourna vivemcut , et voyant cette jeune fille si jolie, si *crrdre sans doute^ si emportée à l'aspect d^me
efrusion de tendresse dont elle notait pas Tobjet, elle dit d\me voix douce et calme..:
— Oui , oui , cVst juste... Je suis venue débiter des protestations, de vaines paroles
Cette jeune personne m^avait devancée , elle, afin de prodiguer des soins... des soins à celui qui s^est battu pour moi... J Virais dû le deviner par Fintelligence, si j^élais encore incapable de le comprendre par le cœur. Pardon , mademoiselle , ajouta madame de Vermandé d\m ton affectueux, en prenant la main de Florette qu^'elle serra entre les deux siennes ; je n*'ai pas voulu vous affliger : je n'en ai pas plus Pintention que le... droit.
— Vous ne me devez point d'excuses , madame , répondit la jeune Marseillaise d\m accent plein de tristesse: M. Edgard n'a pris au-
cun engagement envers moi ; je n'en attends rien qui puisse le détourner d'un penchant digne de lui... Il est mon compatriote ; il a dai-
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gno , depuis mon arrivée à Paris , avoir pilio d'une pauvre fille, trompée déplus d'une manière par Thomme qui se disait son ami d'enlance... Voilà tout, madame, absolument tout... M. Menardi connuissait trop mes mallieurs , ajouta Florette avec un profond soupir, pour m'accorder le droit d'eire exigeante envers lui ; et je me jugeais trop bien moimême pour me Tarroger. Je n'en devais pas moins accourir à son chevet dès qu'il était
souffrant : la reconnaissance m'y appelait
Je pouvais lui servir de garde- malade... j'étais bonne à cela ; car il ne me fallait que du dévoLiment... Je suis venue, et quand M. Edgard voudra m'cloigncr, je m'en irai comme une humble servante dont on n'a plus besoin, et que l'on peut môme se dispenser de remercier.
— Votre modestie , mademoiselle , ne sera prise au mot par qui que ce soit, reprit Al-
bertine , qui n\ivait point abandonné In main de Florelte.. . Vous êtes et trop bonne et trop jolie pour cela.
— Ah! madame , répliqua vivement mademoiselle Lamhlay , croyez-bien, je vous en conjure, que M* Edgard n^jst pas mon amant.
— Ma chère enfant , dit Albertine en souriant, je ne vous demande pas un aveu contraire...
— Je veux que vous sachiez, madame, que je nVii point , que je ne puis avoir à le faire.
— Je comprends , reprit madame de Vermandé d\m accent pénétré , tout ce qu'il y a denoblesse dans le sentiment qui vous anime... Oui , je crois que je le comprends bien, ajouta
vivement Albertine Edgard et Alplionse
crurent avoir saisi, dans ces dernières paroles, un -mouvement de passion inaccoulumé... Elle reprit : Mademoiselle, ayez ]>ien soin de
bu A MOr LA FORTUNE. 97,
M. Menardi , et que sa reconnaissance vous tienne compte, comme il le doit, de votre sollicitude...
Puis Alberline continua, en se tournant vers Alphonse :
(( Je ne suis pas habituée à me conduire d'après les intimations du monde, et je me soucie assez peu de Tinterprétation qu'il pourra donnera ma visite de ce matin. Cependant, vous considérerez sans doute, messieurs, que de tellesdëmarches n'appartiennent point aux usages démon sexe, et je ne reviendrai pas ici. J'attendrai désormais chez moi de.> nouvelles d'Edgard...: Peut-être ai-je mcrilé qUe vous pensiez qu'il y aura de l'impatience dans mon attente... Adieu, messieurs... Et s'avancant de nouveau vers Floretle , Alberline ajouta d'un ton affectueux : Adieu, mademoiselle... croyez, je vous en supplie, qu'il m'en coulerait beaucoup de vous affliger.
' -^Ah î-madame, s'écria mademoiselle Lamiblây avec Taccent de Pâme, de grâce, affligezmoi sans crainte , sans mesure ; ne m'épargnez pas le chagrin Je bénirai la main qui
m'en accablera , si de mon malheur peut
nài'trè un jour le bonheur d'Edgard Je
ne suis rien, rien qu'une pauvre fille sans consistance , à laquelle on serait en droit de reprocher, comme un crime, l'obstacle qu'elle apporterait à la félicité d'un homme comme M. Menardi... Ne tenez pas le moindre
compte de moi que je n'existe plus dans
votre souvenir... ni dans le sien , ajouta Floréttè avec effort...
Madame de Vermandé sortit sans avoir répondu : des larmes roulaient dans ses yeux... Alphonse la reconduisit.
Après le départ d'Albertine, Edgard et Florette gardèrent un silence qu'ils étaient l'un et l'autre fort embarrassés de rompre dans une
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situation aussi délicate. On ne pouvait reveo^r sur le sujet tout-à-riieure agité, sans ajouter encore à Tembarras du moment ; car Edward , au coeur de qui madame de Verraando avait ouvert une source de suaves espérances, n^eut pas alors trouvé un mot de consolation sans tromper la pauvre enfant, et personne n^était moins capable d^une telle perfidie.
Enfin, Florette, s'avançant vers le lit d'Edgard avec une résignation péniblement obtenue , sans doute , lui dit :
— Comment vous trouvez-vous , mon ami?
— Bien , ma chère Florette , répondit le blessé en pressant entre ses deux mains
celle de la jeune Marseillaise Il ne
lui dit rien de plus ; mais quHl y avait de mélancolie dans son regard ! qu^il comprenait bien tout ce que le sourire laborieux de Florette cachait d^amertumeet d\angoisses... Il la plaignait avec ferveur, Texcellente fille; il eût
donné dix ans de sa vie poin adoucir son cliagrin... Oh! non, Menardi ne pouvait être heureux!... Le cœur rempli d^Albertine, devenue sensible, peut-être , il se sentait enivré 5 mais Fivresse n^est le bonheur en amour que si nul regret ne sV mêle.
— Je vais vous quitter , Edgard, dit mademoiselle Lamblay d^un Ion que Menardi put croire naturel et calme; vous allez assez bien pour n'avoir pas besoin de la présence continuelle d'une garde-malade...
— On a toajours besoin de celle d'une amie telle que vous, interrompit vivement Edgard.
Un signe de tête presque insensible, mais dont Fintention sceptique ne put échapper à Menardi, fut d'abord la seule réponse qu'il reçut... Puis Florette reprit :
— Je crains que mon absence n'inquièle les personnes de la maison que j'habite qui ont coutu'Tie de me voir ; il faut que je rentre ce matin.
ou A MOI LA FORTUNE. dOl
— Je VOUS reveirai doncbienlôl?
— Oliî sans doute, répondit Florette en s^efforçant de sourire.
— Vous reviendrez au premier moment.
— Vous n'aurez pas le temps de remarquer mon absence.
— A laLonne heure; je ne vous laisse alierqu'à cette condition, . . Vous savez que nous avons à causer de vos affaires : il est temps de suivre le recouvrement de Pargent qui vous est du par Rodolphe ; à ma première sortie je chargerai quelque avoaé de Tobliger h restitution, et j'ai besoin pour cela de renseignemens précis, que vous seule pouvez me donner.
— Merci, merci, Edgard... oui, je reviendrai.. . nous nous entendrons. . .Adieu. - . adieu, mon ami... Et Florette s'était emparée des mains d'Edgard, sur lesquelles tombaient ses larmes brûlantes.
— Tu viendras domain, n'est-ce pas.
Floretie, disait Edgarci, dont les yeux, fixés sur ceux de la jeune Marseillaise, cherchaient à péne'trer la pensée qui venait s^ réfléchir
— Oui, oui, demain... balbutiait mademoiselle Lamblay, et ses pleurs redoublaient.
Alphonse, qui venait de rentrer, entendit la fin de cet entretien ; debout derrière Florette, il en écoutait les intonations, en commentait les expressions, et de temps en temps il murmurait :
— Céleste créature ! si bonne, si vivement éprise, si digne d^être adorée ! et dire que tant d^amour n\i pu rencontrer une sympathie...
— Adieu, Edgard, répéta Florette une dernière fois en s'arrachant du lit et se précipitant hors de la chambre.
— Quand vousreverrons-nous, mademoiselle Florette, lui dit Alphonse qui Pavait suivie. '
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Elle s^arrêla alors tout court, se retourna vers Varnerie, lui saisit la main, et Tétreignant avec force , elle prononça d'un accent grave et bref :
— Si je sais aimer Edgard comme je le dois^. vous ne me reverrez jamais.
INTRICUE COMPLIQUEE.
Rodolphe , en superbe robe de chambre ù ramages, un bonnet grec rehaussé de filaraens d*or , et faisant badiner au bout de son pied une élégante pantoufle en point de tapisserie , était assis , dans un moelleux fauteuil à la
Voltaire, auprès de la cheminée amplement chauffée de son cabinet. A Pautre coin de Pâtre , madame Dehnans, à demi-couchée sur une causeuse, se jouait d\ui léger écran qu'elle tenait à la main. Dans cette situation , qui ne pouvait j^uère donner l'idée d^une intimité de coeur, ces deux personnages continuaient un entretien de haute portée.
— Non , madame , non , disait Dutillage avec importance, votre système ne vaut rien : le temps des bascules est passé : maintenant , il faut adopter franchement un parti, en porter ouvertement les couleurs, et bràler ses vaisseaux derrière soi. Je ne puis donc approuver que vous ayez renoué avec M. Tévêque de Sa***... Mont-Rouge s^en va croulant.
— Pourquoi donc , monsieur^ venez-vous de vendre votre journal populaire.
— Un instant, madame, distinguons, je vous prie, les spéculations politiques de Tes-
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prit (les affaires : les premières consistent à savoir juger de l^avenir diaprés le présent ; à se faire de longues prévisions qui tiennent Ja prudence en mesure contre des évènemens qu^on ne peut encore que présumer. L'esprit des affaires^ au contraire , agit toujours sur Tautorité de Tmiluence du moment : Poccasion est le seul guide qu'il doive suivre... J'ai vendu mon journal pour faire compter cent mille francs à mes actionnaires et à moi , au lieu de nous laisser ruiner tous en procès. Un peu plus tard, et quand le pouvoir aura si pesamment chargé sa nef d'arbitraire , qu'elle coulera bas visiblement, vous me verrez à Ja tête d'un journal quotidien, libéral jusqu'au jacobinisme ; on me fera procès sur procès ; je subirai condamnations sur condamnations , amendes sur amendes ; mais la ruine de mes persécuteurs devancera la mienne. Ils tomberont, et je serai là pour
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l'eccuiliir quelque bonne poilioM Je leurs dépouilles... Mais se lier avec des gens qui doivent succoQiber infailliblement. cVst s'exposer à pai tai^er leur chute...
— M. de Sa"^** a plus de crédit que jamais, et c'est un de ces hommes qui ne tombent point.,, il est prêtre. A quelle époque de notre histoire le clergé fut-il abattu et soumis; à quelle puissance céda-t-il jamais sans essayer de réagir contre elle ? Vraiment, mon cher petit Rodolphe , vous ne connaissez pas Tesprit rcclésiaslique : s'il cesse d'inonder comme un ton eut , il s'infiltre comme les eaux d'une source. Le parti prêtre, dites-vous, débordé par les masses populaires, foudroyé par les puissances tribunitiennes , va disparaître de la lice. Eh bien! soit ; vous l'aurez vaincu sous sa forme de loup; mais il se reproduira sous celle de renard , et croquera les poules de nos familles quand la gent mou-
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tonnière qu'on appelle le peuple se sera avisée cle la force de ses béliers.
— Ma chère Arsène, vous vous exagérez les capacités ecclésiastiques : c'est lamémoirc (lu cœui" qui vous abuse.
— Mon cher Rodolphe, vous êtes incontestablement un homme habile dans une sphère donnée ; hors de là , je ne connais personne) d'aussi lourdement positif que vous. Sans doute le libéralisme est un excellent commerce : on y fera ses affaires cinq à six ans encore avec les chances les plus vulgaires, les plus communes : à peu près comme l'épais marchand de bœufs s'enrichit au marché de Poissy. IVliiis bientôt il ne sera plus permis d'avouer qu'on est libéral : le patriotisme , vertu de club et d^estarainet , se réfugiera , avec la philosophie , dans l'arrière-boutique du marchand de peaux de lapins. Voici venir le temps où refleuriront ensemble l'aristocra
ilO • RODOLPHE
lie et le raysticisnie : on se parfumera (rémaiiations héraldiques et de renaissante dévotion, à la voix des oracles de la mode et du goût... Quoi, vous n'^avez pas encore vu qu'on ne veut plus rien être par principes : le principe court les rues en bonnet de laine et en sabots. C^est par ton que Ton adopte (out au temps où nous vivons; le ton est le Dieu de notre époque , et son temple , afin que vous le sachiez, est Téglise de Saint-Thomas-d^Aquin. Le principe , revêtu de chair plébéienne et le mousquet au bras , vous fera peut-être encore une révolution : il est
bon à cela mais gardez-vous de croire
qu^il profitera des trophées de la victoire : ils seront, ne vous en déplaise, recueillis par des mains en gants blancs, et le principe rentrera dans son bouge, pour faire panser ses blessures. . . Il aura tout ce qu''il doit avoirî « Or, le ton, poursuivit madame Delmans
ou A MOI LA FORTUNE. iH
avec une dignité quelque peu comique, tourne essentiellement aux chevaux de course et à la régénération religieuse...
— Quelle folie ! s^écria Rodolphe en se retournant impatiemment sur son fauteuil.
— Ne criez pas , nous avons eu des foUes plus folles.
— Je doute que nous en ayons eu de plus niaises.
— Notez que je ne ni^en fais pas Tapologiste. Je vous dis seulement que la régénération religieuse est une de nos tendances : vous allez voir très incessamment éclore chaque malin un petit culte d'essai : il y en aura bientôt un assortiment à choisir. Tout journal en crédit, tout écrivain déclaré homme de génie, par une officieuse coterie ou par lui-même , aura son petit dogme de prédilection , qu'il proclamera avec celte heureuse jof au le rie de phrases, qu'on appelle des chefs-d'oeuvre de style
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depuis queie public consent à se croire charme quand on se moque de lui. Mais la croyance sacrée devant, comme tout autre opinion, être le jouet de nos caprices, elle ne sera pas plus durable, dans ces innovations théocratiques, que la voi^ue d^ane capote ou Tiriimortalité
d\ui auteur de romance Avant que dix
années se soient écoulées, nous aurons consommé vingt religions , el donné les Invalides à cinquante prophètes... Puis, nous retiendrons gravement au vieux catholicisme, qui nous tendra ses bras paternels et nous
fera miséricorde si nous avons les mains
pleines d^aumônes. Alors tous les débitans de phrases critiques, polémiques, poétiques, fantastiques, se feront dévots comme des chartreux : la dévotion sera brochée dans tous les formats ; le romancier, à peine d^être déclaré vil prolétaire , devra comprendre un prêtre dans son cadre , et la soutane sera le fanon de
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la lillcaturc. Il y aura plaisir à voir se combiner en un livre les inspirations fatidiques qui nous dominent, les rêves lugubres qui nous travaillent , la sidcidomanie qui nous gagne, avec cette tendance apostolique, dont le petit Courrier des Dames nous apportera tous les cinq jours les épliémérides. Ceci se verra infailliblement dans un temps peu éloigné ; la mysticité sera de ton , la prière de bon goût et lessacremens de vogue... Mille beautés, dont la ferveur s^attache maintenant à ces idoles de boudoir qu^on introduit par Tcscalier dérobé , seront citées pour leur piété, et Dieu , dans sa bonté infinie, accordera à ces dames illuminées, la gi^ce de pouvoir s'envisager sans se rire au nez lorsquVlles se rencontreront dans la rue.
« Mais toute risible que sera cette restauration dévote, surgissant du siècle le plus incndule, le plus effrontément pyrrhonien, il
est prudent de s^ préparer, et je m^ prépare avec M. de Sa''*\ Je ie connais, c''est un homme qui nage avec une grande sagacité sur le fleuve de la vie ; vienne la tempête , il plongera aussi long-temps qu'il le faudra: les gens de sa robe vivent dans tous les élémens ; et dès que le calme reparaîtra, vous le reverrez sYpanouissant au soleil.
— Olû , mais vous, madame, qui ne partagez pas avec M. de Sa*^'' Tlieureux privilège d^ètre ampliibie, vous serez noyée quand il reparaîtra sur Teau.... Crojez-moi, chère Arsène , rompez une bonne fois avec cet évêque in partibus. Ce n'est pas assurément par jalousie que je vous le conseille : il y a longtemps que nous sommes convenus qu^il ne peut appartenir à des spéculateurs de notre trempe, de s'*arrêter à ces drôleries de commerce intime , qui peuvent constituer des sujets de scrupule entre amans vulgaires
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Mais au point (Pexaltation où les cnormilés de la congrégalioii ont amené les esprits , il est (l\me impérieuse politique créviter tous rapports avec ce parti. Au moment où je vous parle , je ne voudrais pas pour beaucoup qu^on me rencontrât avec M. de Sa***.... Hier, le voyant venir à moi, rue de Vaugirard , je me suis jeté brusquement rue Cassette, pour éviter une rencontre qui pouvait me compromettre gravement.... Dutillage parlait encore lorsque son domestique , ouvrant tout à coup lapOrte^cria d^AnsJ voix retentissante :
-- Monsieur révoque de Sa***!
Et le prélat parut aussitôt; et deux exclamations se croisèrent dans le ca])inct.
— M. de Sa*** ici! dit madame Delmans avec le ton de la surprise.
— Madame Delmans clicz M. Dutillage !
dit sa grandeur avec Taccent d'une vive émotion,... Puis le survenant grommela entre ses
AiG RODOLPiir.
dents : « Que Dieu aura cle peine à reconnaître ceux qu^il doit appeler à iui.
Cependant, Rodolphe;, son bonnet grec a la main , s Votait levé précipitamment pour faire honneur à monseigneur ; et sa préoccupation avait été telle que , n^ayant pas eu le temps de ressaisir sa pantoufle échappée de son pied dans un mouvement oratoire, il s^était avancé au-devant du prélat un pied chaussé et Tautre nu.
Madame Delmans, excessivement rouge, et ne sachant pas au juste comment tout ceci allait s^arranger , se prit à sourire par provision au bon évêque; lequel , peu sensible à cet accueil gracieux de sa pénitente, prise en flagrant délit de tête-à-tête , détacha sur elle mie de ces œillades obliques qui n'appartiennent jamais aux bonnes grâces ecclésiastiques. M. de Sa**"" était mécontent, il était jésuite; le projet d^embarrasser, dliumi-
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lier, s'il le pouvait, les deux personnes présentes , fut assis aussitôt dans sa pensée que lui sur la causeuse du cabinet de Ptodolphe.
— J''arrive chez vous, mon cherDulilîage , dit sa grandeur avec une certaine affectation de familiarité, d'une manière bien inattendue et peut-être fort importune...
— Importune , pourquoi donc , monseigneur, dit madame Delmans d'un ton piqué ; il y a, si je ne me trompe, dans cette remarque un trait de critique qui rappelle peu Fesprit de Tévangile... Il me semble que la femme d'un député siégeant à gauche, peut justifier sa présence chez un journaliste libéral , tout aussi bien qu'un membre de la congrégation justifierait son apparition en pareil lieu...
— Pas précisément , madame , reprit sa grandeur d'un ton fort sec...: quoiqu'on ait pu dire de l'incorruptibilité de MM. les organes du parti populaire, il peut arriver...
...?îr^ Qu^ils soient en rapport avec des évêques, continua Rodolphe , qui voulait se rendre maître de reniretien... C^est la chose du monde la plus commune.
— Et quelquefois la plus fructueuse, n^estil pas vrai, M. Dutiliage, répit sa grandeur avec une intention extrêmement marquée.
— Fructueuse, particulièrement pour Fétu dedes mœurs... Il faut, à propos de cela que je vous raconte , monseigneur , une aventure qui m"*arriva Pautomne dernier, au domicile d\m prélat que Ton eut plus d\me fois Penvie de canoniser de son vivant , tant sa sainteté est chose notoire. Je me rendais chez lui pour causer d^une affaire de conscience ; apparemment mon arrivée imprévue effaroucha l'une des pénitentes de sa grandeur, qui se trouvait en ce moment avec le saint homme. . . Elle prit la fuite.
M. de Sa*** commençait à paraître intrigué; Rodolphe continua :
ou A HOl LA FOUTL'iMi. 119
— Elle prit la fuite avec beaucoup de prccipitalion ; sans doute , ajouta le malin narraleur, Pcmotion de cetle dame était forte , et cela se conçoit : la ferveur pieuse... Mais le sort est quelquefois malin et bizarre... Imaginez-vous, monseigneur , que la robe de Pintéressante fugitive se prit dans une porte ce qu^elle subit une singulière captivité, qu'elle n'osa pas rompre, de peur d'ajouter à la délicatesse de sa situation... Mais moi, chevalier courtois, je vins au secours de la dame... je la délivrai.
— Vous , monsieur Dutillage ? s'écria sa grandeur avec plus de chaleur qu'elle n'eût voulu en apportera cette interrogation.
— Moi-même, monseigneur, et j'avoue que, dès lors, il me vint à l'esprit de me prévaloir au besoin d'une aubaine qui mettait à ma disposition le secret, quelque peu galant, de sa iivundeuv.
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— Secret galant! . . . c''est une calomnie. Désolation de la désolation ! Voici le temps venu où les hommes vicieux prêtent leurs vices à Tinnocence; où les loups dévorans crient à la férocité contre d^inoffensifs agneaux...
— Monseigneur, Thomélie ne me persuadera point cette fois... J^ai vu , de mes yeux vu, certaine lettre fort tendre écrite par le prélat dont je suis devenu le confident un peu malgré lui.
— MonseigneurI s''écria madame Delmans, emportée par un sentiment indéfini dont elle ne put se rendre maîtresse , cet écrit n'existe plus.
— Ah ! madame est au courant de l'aventure, dit Rodolphe en souriant avec malice.
— C^est une noirceur dirigée contre un homme de Dieu , un de ces on dit mensongers de journaux, dont M. Diilillage se sera plu à égayer la fin d\me entrevue avec ma-
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dame. . . Ces mots avaient été prononcés par sa grandeur d^un ton qui tenait de l'embarras el du dépit.
— J'ai pu savoir cette anecdote d'ailleurs , murmura la très résignée Arsène , qui voulait pénétrer à tout prix le motif qui portait Rodolphe à moyenner d'un épisode si étrangement reproduit... \
— Ce que j'apprends ici , madame , dit sa grandeur en abaissant sur Arsène un coupd'œil saturé de mépris, me donne la triste conviction que les turpitudes mondaines ont fait de grands progrès.
— La lettre du prélat , qu'une main cha-^ ritabie a livrée aux flammes, était une assez belle preuve de ce progrès, s'écria Arsène.
— Ce que vous dites là , madame , est bien mal ; car enfin , de votre aveu môme , la prétendue lettre de ce prélat n'existe plus, et tout
porte à croire que vous calomniez un ministre du Seii!neur.
— Quand on veut nier avec sécurUé, monsieur de Sa''''*, il faut tâcher d'être heureux au souvenir... Si le billet dont il s'agit a été brûlé, par suite d'une inspiration bienveillante dont le correspondant n''était pas digne, il en
existe un autre Puis, madame Delmans
ajouta avec un jet de regard flamboyant : On pourrait le faire litliographier en fac-similé pour convaincre les incrédules.
M. de Sa""^* demeura stupéfié. Il vit bien à ce point de la conversation , qu''il avait été joué précédamment par madame Delmans, et qu'une certaine intimité avec Rodolphe expliquait trop clairement sa présence chez lui. Le prélat éprotivait un vif mécontentementde cette circonstance, non parce que madame Del^mans dérobait à ses tendresses ecclésiastiques quelques parcelles d\nie fidélité qu'il admettait en homme du siècle, c'est-à-dire d'une manière fort dubitative; mais parce que , de deux cô-
ou A MOI LA FORTUNE. 123
lés , il avait affaire à gens aussi habiles que lui. En effet, monseigneur s'était flatté d'être seul, même parmi les adeptes de la congrégation, habile à traiter au besoin avec tous les partis, et se faire un marche-pied de tous pour arriver au pouvoir. Par un chef-d'œuvre d'adresse politique , dont il se félicitait naguère encore , il avait décidé Rodolphe à remettre son journal populaire aux mains de je ne sais quel compère , poussé en avant par lui , Sa*** ; ce qui devait ctre suivi pro^ chainement de l'extinction de celte lumière libérale... Il est vrai que l'opération héroïque coûtait cent-trente mille francs au trône et à l'autel ; savoir : cent mille francs h partager entre Rodolphe et ses bénévoles actionnaires, et trente alloués à Dutillage seul, comme potde-vin mystérieux... Sa grandeur se félicitait surtout de cette clause secrète qui , dans le sens de ses présomptions , tiendrait Rodolphe
SOUS son frein , parce que celui-ci sentir ait qu'il s¥tait livré , conscience et opinion, à Facquéreur du journal.
Cette manœuvre heureuse n'était pas la seule garantie que M. de Sa*** se fût donnée contre un homme que Ton jugeait généralement très redoutable : non content d'avoir éteint un flambeau libéral sous la main de Rodolphe, sa grandeur , à l'aide d'un second subside , déjà compté, avait déterminé ce journaliste, renégat en apparence, à se faire le collaborateur d'une feuille blanche, avec Punique réserve qu'il ne signerait pas ses articles.
Rodolphe s"*était engagé sans la moindre hésitation dans cette route tortueuse, parce qu'il lui avait fallu peu de temps et de réflexion pour reconnaître qu'il y marcherait à couvert. ((. La congrégation et le trône qu'elle soutient , s'était-il dit on tombant frappes de la foudre que leurs excès grossissent sans
ou A MOI LA FORTUISE. 12 3
cesse , enseveliront avec eux toutes les traces de leurs transactions. »
La perspicacité de révêquc in partibus , quoique fort subtile assurément , n'^avait pas vu que, dans le double traité conclu avec Rodolphe, ce journaliste cauteleux s^était ménagé des moyens de nier toute intelligence avec sa grandeur : d^abord il ne semblait avoir traité qu'avec le mannequin libéral produit pour Pacquisition du journal; et quant à sa collaboration au journal blanc, on verra bientôt quHl n'avait pas hasardé d'avantage.
Mais Tapparition subite de monseigneur chez Outillage et la rencontre de madame Delmans en tel lieu, au moment même où lui, Rodolpe, venait de conjurer instamment cette dame de rompre avec l'evêque : c'étaient là deux incidens tellement inattendus et dangereux, qu'ils pouvaient annuler reflet des mesures
priulcnlcs si iaborieuscment élaborées par le marseillais.
Et par une étrange fatalité, non-seulement il allait se trouver compromis avec monseigneur, dont les assertions devenaient dans cette situation des vérités irréfragables; mais encore son masque tombait nécessairement aux yeux de madame Delmans, si quelque expédient d^éclatne le tirait de ce pas difficile. Ou à vu que M. de Sa*** , vivement contrarié du tôte-a-îéte auquel il intervenait fortuitement , avait, abirato^ entrepris d'user de ses avantages pour jeter une pomme de discorde entre Arsène et Rodolphe , Torsque , tout à coup , Taventure de monseigneur surgit des souvenirs de Dutillage, comme le vélo d^une fée.
Le prélat s'était réjoui toutefois en apprenant que sa lettre avait été détruite, et surtout en r^ipprenant de la bouche d^ Arsène : ce qui prouyait qu'elle tenait encore à le mé-
ou A MOÏ LA FOP.TUNK. 127
nager. Mais, pour niainlenir madame Delmaiis dans ces disposilioiis favorables, in ne fallait pas, quelque équivoque que fût en ce moment sa fidélité, lui montrer du dépit ; il fallait au contraire se mieux rappeler toutes les circonstances d\me inlrioue galante, qui n\avait pas été qu\îne seule fois indiscrètement expansive... Arsène, en rappelant à Tévcque in parlibiis Texistence du second billet, venait de faire un coup de partie : sa grandeur était échec et mat. Dans l'échange de paroles piquantes auquel on s'était livré, le nom du prélat seul avait été tu : les deux parties belligérantes que son dépit mal contenu avait réunies contre lui, le tenaient en réserve pour faire monter la rougeur au front épiscopal, dans une circonstance extrême , que sa grandeur se garda bien de provoquer.
Cependant, il lui en coulait d'abandonner la victoire aux alliés, sans leur avoir au moins
i'28 RODOLPHE
porté des coups cpii la leur fissent acheter... Monseigneur , se levant soudain , dit avec hauteur.
— Je venais, monsieur Dutillage , causer avec vous des affaires qui nous sont devenues communes, et poiu' lesquelles votre concours a, ce me semble, été bien dûment acquis... — Vous auriez pu dire payé, monseigneur: c''eut été le mot propre, et vous voyez que ma bonne foi se fait une justice plus ample que ne se proposait de me la faire votre ressentiment ... Oui, je le dis ici sans le moindre détour, j^ai vendu à votre prête-nom mon journal d'opposition ; je Tai vendu très bon prix, et dans quinze jours, peut-être, les lois sévères sur la presse que votre parti obtiendra de ses ilotes représentatifs, auraient tué cette publication périodique... Vous voyez que j'ai bien spéculé... Après cela, vous avez cru que ma plume pouvait vous être en aide ; j 'ai conclu
ou A MOI LA FORTUNE. l20
avec vous un second marché : cette spéculation valait au moins Tautre...
— Peut-être, monsieur Dutillage, dit sa grandeur avec une intention extrêmement marquée; mais, dans cette seconde transaction, votre prudence s^est un peu plus aventurée... Croyez-moi, tâchons de vivre en bonne intelligence, et gardez, si vous êtes sage bien scellé le billet dont vous croyez pouvoir vous prévaloir contre moi...
— Ah! monseigneur, vous êtes plus indiscret que nous, s'écria Rodolphe avec un éclat de rire ironique.
— Parce que je veux qu'il demeure bien entendu, reprit Tévêque, que si jamais ce billet voit le jour, je publie, autographes,les articles que vous avez écrits pour notre journal royaliste, monsieur le coryphée de parti libéral...
— Monsieur Pévêque in partihus^ ne nous
1 30 KODOLPHE
fâchons pas, car vous lAivez à la main qu'Hun vain pétard, tandis que je puis lancer sur
vous une foudre terrible Les publications
aulograplies dont vous me menacez ne compromettraient qu\ni complaisant coUaborateur^qui compose et écrit pour gagner Pargent
que vous m''avez donné.
— Qu^entends - je î s^écria monseigneur, pourpre de colère...
— Quoi , reprit Rodolphe en ricanant avec le ton de la plus amère ironie , votre grandeur a pu devenir assez oublieuse des principes de son patron Ignace, pour croire que j^allais lui livrer mon écriture originale... Non , monseigneur, non, sur mon âme , je ne suis pas assez novice pour faire de semblables écoles... Je tiens fidèlement les clauses de mon marché ; je continuerai d'en suivre scrupuleusement la lettre ; mais jVi su me garantir de tomber sous la main de votre grandeur : quand on traite
ou A MOI LA FORTUNE. iot
avec un homme de sa robe , c'est TA B G de la (liplomalie... Madame Delmans , qui m'entend, ferait cause commune avec moi contre vous, s'il vous prenait fantaisie de desservir elle ou moi : elle a heureusement commenté les motifs qui Hent la nef de sa fortune à la mienne. Or, si, décidément irrité des procédés malséans que vous adopteriez à mon égard, j'avais besoin du billet mystérieux pour le répandre a mille exemplaires dans le château des Tuileries , elle comprendrait trop bien ses intérêts pour me le refuser... J'ai dit, monse gnear...
M. de Sa***, après avoir lancé sur Arsène et Dutillage un coup - d'œil noir comme un nuage orageux, sortit avec la rapidité d'une flèche;
— Ma chère Arsène, dit Rodolphe en se ,aissant retomber sur son fauteuil à la Voltaire , voyez comme le sort se plaît à voua
servir: Vous voilà , sans secousse , sans avoir eu rembarras à\me rupture , délivrée d^une liaison qui pouvait compromettre votre avenir...
— Je n''en suis pas encore persuadée, et je crois, au contraire, que M. deSa**mViil puissamment secondée pour marier ma fille dans quelque grande maison du faubourg Saint- Germain...
— Rêverie ! votre fille sera fort bien établie sans Tintervention de ce prêtre ; et grâce aux ëcus qu^il me donne , nous trouverons à cette chère enfant un parti sor table.
— Gomment Fentendez vous donc , Rodolphe ?
— Parbleu ! c^est je crois facile à comprenpre : votre fille deviendra ma femme.
— Quoi , vous oseriez me la demander?
— Non , madame , c'est vous qui me Foffrirez avant quatre ans...
ou A MOI LA lOKTLNlî. 1 33
— Cel homme est pour ma famille un autre Mephistoplilès.
— Soyez tranquille , madame ; si vous êtes sage, les griffes de ce démon-là ne serviront qu^à vous attirer au sommet des prospérités et peut-être des grandeurs.
vu
f:Fr£T 3>£ BSSILLUSXOnr.
Le lendemain du jour où Florette s'était éloignée d^Edgard, elle ne reparut pas chez Varnerie; un second jour, puis un troisième se passèrent sans qu'elle revînt; le soir du quatrième , Menardi reçut une lettre conçue à peu près en ces termes :
aODOLi-lîE
<( Il fallait nous séparer, mon ami: le mort ment était venu où devait finir lillusion de « bonheur dont je me berçais. Je ne me plains « point; vous ne mWiez rien promis; « je ne puis même accuser ma destinée, « car je m'étais donnée à vous contre son « gré. Vous avez eu pitié de ma faiblesse: a vous avez laissé tomber sur ma vie quel- « que aumône de tendresse; mais de telles <c charités ont dû cesser... Vous ne serez ja- « mais assez riehe d^amour pour payer celui
K que j^ai vu poindre à votre lit de douce leur.
« Mais je vous aime trop , Edgard, pour
« mêler le moindre chagrin aux félicités qui
(( vous attendent ; ne prenez aucune inquié-
« tude sur moi : je m^éloigne de Paris ; je
« n'attenterai point à la vie que Dieu m'a
« confiée Grâce à ses bontés infinies , je
« sais souffrir.
ou /V 3101 LA FoirrUiM:. 137
« Je vous prie, Edgard, de ne pas rccher- « cher ce misérable Rodolphe, ni pour le mal a qu'il m'a fait, ni pour l'argent qu'il me doil . « J'ai besoin du surcroît d^adversilé que sa « mauvaise foi me fait éprouver, pour expier « la honte d^une intimité avec un tel hora- « me... Quedis-je , une intimité? Non, jamais <{ mon cœur ne fut complice d'un tel aban- « don...Edgard, j'avais 15 ans lorsque je rente contrai Rodolphe sur vos traces... Ma jeutt nesse^ mon inexpérience se heurtèrent à « cet obstacle et le subirent... Mon coeur « continua devons suivre... il vous trouva; « hélas! dans quelle situation... Je l'avais ac- « ceptée avec faiblesse; maintenant je l'ab- « jure avec courage...
« Adieu , Edgard , si vous êtes heureux ,
« vous n'entendrez jamais parler de moi
« Mais si l'adversité pouvait vous atteindre
« encore, retournez-vous^ je serai là, » — Bonne , excellente fille, s^écria Menardi, qui avait treœpé de larmes la lettre de Floretle...
— r Cette femme n^appartient pas à la terre , s'écria Varnerie , non moins attendri que son ami... On épuiserait le cœur de cent créatures de son sexe sans pouvoir réunir les nobles qualités qui forment ce naturel... Ame bienveillante et pure , elle s'éloigne pour ne pas répandre Pombre la plus légère sur vos féli-" cités ; et dans cette situation, où tant de femmes se plaisent à léguer au moins un déplaisir à l'amant qui les délaisse , elle , Tangélique fille, vous rassure sur sa vie... Elle ne veut pas qu'une inquiétude , un reproche que vous vous feriezpuissent traverser votre bonheur. . . Ecoutez , Edgard , je paierais de la moitié d'une longue vienne affection comme celle de Florette... J'ai vingt-sept ans : j'ai sillonné
ou A MOI LA FORTUNE. 130
de mes traces tous les domaines de l-amour : je me suis lassé de ses faveurs , sous quelque forme qu'acnés puissent s'^offrir... mais je n'ai rencontré nulle part un cœur de cette trempe. Savez-vous que, dans notre société désillusionnée, parmi cette génération qui doute même du plaisir qu'elle éprouve, ce type ne se retrouverait pas... Edgard, je suis amoureux de Flore tte, ouïe diable m'emporte. Amoureux d'une âme céleste que vous n'avez pas appréciée, vous qui commencez à peine cette vie de passions où les erreurs du jugement se rectifient par l'épreuve ; où. les préjugés sont pris pour ce qu'ils valent. Quand on a goûlé de tout ce jqu'on nomme des félicités, quand on s'est expérimenté du peu qu'elles valent , ami, l'on": se connaît bien en bonheur, et je suis parvenu à ce point d'expérience... Toute félicité absolue est une idéalité dont on ne rencontre nulle part la réalisation : il y aurait
folie à chercher ce phénix fabuleux* il faut accepter le bien-être qui se présente, quelque imparfait qu^on le trouve. Que diriez-vous d^un amateur assez possédé de petits scrupules pour rejeter une belle pièce de porcelaine, parce qu^elle aurait quelque tache imperceptible? Il serait pourtant moins ridicule que Thomme qui se prend à rêver le déshonneur d^une femme sur la connaissance d^une faute, ou même d'une succession de fautes que ne décèle aucune trace... On parle du lustre de la vertu... singulier éclat, qu'on doit admirer sur parole , et qui disparaît sans qu'on s'en dou te... Je veux jeter sur ces niaises spéculations l'ample manteau de ma philosophie , et si Fiorette se retrouve je l'épouse...
— Pas possible! s'écria Menardi.
— Oui, mon ami, je l'épouse sans hésiter un seul instant... Ce qu'il y a d'opulence dans les vertus réelles de mademoiselle Lamblay,
ou A MOI LA fORTUNE. 441
coaipense à mes yeux le loger déficit de sa vertu conventionnelle..^
— J'aurais dû vous comprendre d^abord , mon cher Alphonse : ces vues vastes et généreuses appartiennent bien à un caractère comme le vôtre... Oui, décidément, vousêtes suffisamment homme supérieur pour faire le bonheur de Florette.
— Par exemple , si j^entreprends cette tache, reprit Varnerie , je prétends m^en occuper seul... Ce n^est pas que je sois jaloux ; mais j^û mon amour-propre , et je voudrais
travailler seul à la félicité de ma femme
El puis, le droit de propriété est à mes yeux le plus sacré de tous. Ah ! sur ce point je suis fanatique. Ainsi , trop séduisant Edgard, nous îiïîons , s''il vous plaît, commencer par vous constituer un bonheur confortable avec votre Albertine qui, si je ne me trompe, commence à devenir femme tout-à-fait... Après cela , je
i42 RODOLPHE
me mettrai à la recherche de ma brune marseillaise. Qui sait? peut-être me prendi^a-teile à titre de pis-aller , et foi de journaliste , je me parerai de cette beauté éprouvée avec tout Tabandon de feue ma candeur.
— L'expression d'un doute sur la probité de votre ami est, ou trop maligne ou trop modeste , monsieur le Lovelace accrédité de la Chaussée-dV4ntin; vous savez très bien que si j^étais assez peu délicat pour m^aviser d'un ressouvenir d'amour envers Fiorelte, ce serait sans succès.
— Il n'y a pas la moindre malice dans ce que je vous dis là, cher collaborateur; je pense, en vérité très candidement, qu'il estfort difficile de soutenir le renom de liOvelace auprès d'une femme du Midi , quand on se déclare le continuateur d'un cavalier de cinq pieds six pouces , fait comme vous l'êtes.
— . Et vous pourriez croire , Alphonse , que
ou A MOI LA FORTUNIi:. '143
je serais assez ingrat envers mon meilleur ami^ mon bienfaiteur , pour aUenlcr à ses droits sacrés sur une femme dont il aurait fait sa compagne, sa compagne sérieuse...
— L'^ingratitude, bon Edgard , est un vilain mouvement de Tàme dont vous êtes incapable , jVn réponds ; mais Pâme n''est absolument pour rien dans ces petites joyeusetés qu'on se permet, sans trop y réfléchir, dans le ménage d\in ami. . .
— Varnerie , j'admets un tel discours à litre de plaisanterie, répondit gravement Edgard; il me blesserait si je vous croyais assez peu fixé sur mon attachement pour y attacher une opinion réfléchie. Sachez, d^ailleurs , qu'aussi dégagé que vous pouvez Télre des préjugés vulgaires , j^ai pour mademoiselle Lamblay l'estime que lui méritent ses bonnes et solides qualités. Comme vous, je lui tiens compte en juste indulgence de
rinexpérience qui fît tomber son extrême jeunesse au pouvoir de Rodolphe ; et plus que vous , mon ami , je dois excuser l'abandon fVuv amour dont je fus Fobjet... Maintenant , tout est changé dans Porganisalion de Florette: Pâme a ressaisi ses droits sublimes : la pensée y domine la sensation. Vous en avez une preuve irrécusable, puisque cette bonne fille s'éloigne, et consomme ainsi le sacrifice le plus douloureux pour, un cœur vivement épris... La femme capable d'une telle résolulion ne retombe point sous Finfluence du tempérament; l'exaltation d'épopée à laquelle s'est élevé son esprit ne lui montre plus que chétives et honteuses, ces voluptés qui l'ont enivrée. La gloire de triompher des faiblesses ordinaires de son sexe, efface de ses souvenirs le reflet de délices qu'elles y avaient laissé... Varnerie, je vous trouve heureux de pouvoir offrir votre main a FJorelte.. . Mon bonheur
est plus hypothétique, si, comme vous le pensez, Albertine devient enfin sensible.
— Hypothétique, pourquoi?-
— Mes craintes sont fondées et logiques , mon cher Alphonse : il est difficile de prévoir les suites d'une initiation tardivement survenue , et dont le premier jet peut être orageux... Or, les orages son sujets à s^étendre.
— Voilà, je vousTavoue, une prévoyance singulièrement prématurée : vous ressemblez un peu à cet homme de Montaigne qui se munissait à la Saint-Jean de sa robe fourrée... Par ma foi, trop prudent Edgard, vous avez le temps de vous précautionner contre les écarts d\m amour encore à naître. . . Tâchons d'abord d'en développer le germe , si germe il y a.... car la sensibilité que nous a fait voir madame de Vermandé pourrait bien n'être qu'uu caprice : on en a vu de cette nature...
— Vous croyez ?, ...
T. ÏI. 10
— Je crois les plus étranges anomalies possibles dans le naturel d'une femme qui en est encore à Tessai de toutes les impressions. Jl est donc important que nous jetions une reconnaissance dans cette région de sensibilité, dont votre Aibertine semble nous ofïrir l^enlrée ; que nous fassions , s'il se peut , parvenir un qui vive I catégorique jusqu'à son coeur... 11 n'y a plus à temporiser : la question du be or not he se présente ici dans toute sa force ; travaillons maintenant sans relâche à la faire résoudre.
— Comment cela, mon ami?...
— Eh ! p'irbleu, rien de plus simple : il s'agit tout bonnement de mettre le cœur d' Aibertine en demeure de s'exprimer... Que votre amour se fasse huissier un instant.
— Cette audace irritera ce naturel encore si indépendant.....
— ■ S'il en arrive ainsi , c'est qu'Albertine ne
ou A MOT LA FORTLNF. 1 /|
rc sent aucune inclinalion pour vous , et ce que vous appelez une action audacieuse vous procurera du moins cette certitude négative, qui dans, certaines circonstances, est d'un grand prix... Raisonnons un peu sensément, Edgard, et que monsieur votre amour me permette de lui parler un peu d'affaires.
(( Mon journal , continua Varneiie avec gravité, fait vivoter quelques honnêtes gens réduits au régime du jour le jour. Mais un nuage gros de lois préventives et financières se forme sur nous autres, tirailleurs du journalisme d'opposition, dont la mousqueterie badine incommode quelque peu les puissances de la terre. L'un de ces matins, Forage tombera, n'en douiez pas, en un déluge d'intimations fiscales et d'obstacles mûrement combinés : cautionnement ruineux , droit de timbre colossal, porîs exorbitans , amendes redoublées, frais assortis, génc sur la voie
publique, confiscalion à la poste, interdiction dans les spectacles, enlèvement furtif des cafés; puis, brochant sur le tout, retranchemens de censure assez artistement calculés pour que le texte épargné ne signifie plus rien : en un mot tout ce que la subtilité ministérielle pourra produire d^exutoires pour épuiser la presse périodique; voilà, mon ami, ce qui nous adviendra demain , aujourd'hui j, peut-être. Les tempéramens rendus robustes par les subventions de telle ou telle espérance ou de telle ou telle ambition, résisteront sans doute; mais notre entreprise ne vit que de son labeur ; un marasme, que ne pourra conjvu^er sa nourriture légère d'abonnemens, Pétreindra soudain à la gorge; la voyant de plus en plus débile, de moins en moins viable, les imprimeurs et les marchands de papier, ses médecins ordinaires, Tabandonneront bientôt , et le lendemain on dira :
ou A MOI LA FORTUNE. 149
le journal d'Alphonse Varnerie est mort. « ilédait à mes ressources patrimoniales , je vivrai tout doucement, moi, parce que la raison, ou plutôt la satitété, est arrivée à temps dans ma vie pour me laisser quelques bribes de fortune. Mais mes pauvres collaborateurs retomberont dans cette sphère d'incertitude, qui s'étend depuis TéventuaUté du dîner jusqu'à l'extrémité cruelle du bivouac en pleine paix et en pleine capitale. Cependant , comme peu de jeunes gens désespèrent de l'avenir, quoi qu'en disent certains rêveurs atrabilaires qui prennent leur inélaricolieux ennui pour le penchant de toute une génération, presque tout ce personnel dépossédé parviendra promptement à se pourvoir : tel en ramenant le soir de l'Opéra , sous le pan de son manteau, quelque danseuse encore privée de calèche; tel autre en rimant des romances pour une demoiselle du conserva-
150 HODOLPIIE
loire qui veut percer dans la composition ; celui-ci en percevant un tiers de droit d^auteur pour une pièce qu^il aura composée en entier; celui-là en promettant aux pourvoyeurs de sa toilette et de son estomac le produit dVm roman de début, qu^il aura livré gratis à Téditenr. Il s^en trouvera qui , venant d'avoir un journal indépendant tué sous eux, se prendront à écrire dans Tune des feuilles du parti triomphant , si déjà leur plume n'alternait pas entre la mitre épiscopale et le bonnet de liberté... Spéculation honteuse , exercée déjà par des hommes dont j'épargne le nom à la pudeur de mon siècle.
« De tous les expédiens que je viens d'énumérer, poursuivit Alphonse , je n'en vois pas un seul à votre usage : vous êtes doué, mon ami , d'une probité tigresse dont je fais le plus grand cas, moi qui vous parle, mais dont on ne ferait pas , au temps où nous vivons,
ou A MOI LA FORTUNK. 151
la première manche d^un habit ; pas même un vil plat de beefsteack au tarif de Flicoleaux.
— J'avoue , Varneiie , s^écria Menardi avec une belle exaltation , que je tiens à passer pour un honnête homme incorrigible.
—Très bien, mon cher; je vous approuve , je vous admire... aussi n^ai-je pas encore mis sous vos yeux Texemple de votre compatriote Outillage... En voilà un dont la misère est venue de Marseille à Paris , côte à côte avec la vôtre ; clopinant d\ui pied poudreux sur une route au terme de laquelle Pespérance luisait aussi terne pour Tun que pour Tau- Ire... Arrivé dans la capitale, Rodolphe s'est écrié : à moi le savoir-faire ! et son cabriolet vous éclabousse tous les jours. Parvenu au même but, vous avez dit, vous: mes bons principes, soyez-moi fidèles, et vous êtes un peu moins avancé que le premier jour; car, entre nous soit dit, vous conceviez alors des
espérances de fortune qui se sont évanouies à Faspect d\ui tableau social que vous n^aviez pas prévu , jpune homme candide. . . Ecoutez , je conclus maintenant en deux mots... : L'amour vous a trop exclusivement occupé jusqu'à ce jour; il doit un dédommagement à votre destinée, et ce n'est pas trop exiger de lui que d'en attendre la réalisation de toutes vos espérances de fortune... Edgard, vous venez d'entendre mon ultimatum; vous l'avez compris , et je ne sors pas de là.
— En attendant que madame de Vermandé mette à ma disposition ses soixante mille livres de rente , répondit Edgard en riant , allons voir si elle daignera se rappeler que je me suis fait emporter un petit morceau de joue pour l'amour d'elle.
— Partons, Edgard; il est bien vrai qu'avec une mémoire aussi oublieuse , votre visite se iiiit un peu tardive... Mais il y avait de la co-
ou A MOI LA FOKTLiNt:. 453
quetterie dans ce retard : vous n''avez pas voulu paraître devant la superbe Albcrtiiie le visage ceint d'un appareil ; une cicatrice encore fraîche est plus belle à montrer T3ref,
vous êtes en mesure de produire de Peffet, et je ne perds pas de vue mon ultimatum,
Edgard et Varnerie étaient invités ce même jour à dîner chez madame de Vermandé; ils la trouvèrent dans son boudoir. Sa toilette révélait la recherche , Fétude même... Menardi s'en affligea. Alberline se leva avec empressement lorsque les deux amis entrèrent; mais on eût dit que ce mouvement d'une vivacité évidemment affectée , était Feffet de quelqire impulsion étrangère, plutôt que la conséquence d'une inspiration spontanée. Une empreinte triste et méditative se peignilsur le visage d'Edgard ; hélas ! se dit-il tout bas, le naturel n'est pas là
Albertine pénétra peut-être ce qui se passait
chez son amant; du moins parut-elle agir et s''exprimer avec plus d^abandon. Mais la première impression subsista. Edgard vit que madame de Vermandé continuait de jouer la comédie , et que, seulement, elle la jouait avec plus d'adresse, depuis que sa feinte de sensibilité était devinée.
— Vous vous faites désirer , messieurs , dit Albertine d^un ton qui décelait le persiflage... il a fallu, Je crois, une convocation officielle pour vous amener rue de Provence.
— Non, madame, répondit avec dépit Varnerie ; mon ami s'empresse de vous obéir ou
devons servir au premier signal (Léger
sourcillement d' Albertine). . . Mais hier encore, Edgard n'eut pas exposé sa blessure à Pair vif de la rue.
— Et je me serais bien gardé , madame, de vous offrir une tête hideusement empaquetlée
ou A MOI LA FORTUNE. i55
— Je vois avec plaisir que vous êtes à peu près guéri dit madame de Vermandé, qui regarda d'assez près la cicatrice d'Egard... c'est dommage, cela vous déguise un peu...
Un mouvement convulsif souleva Menardi de son siège 5 il pâlit et se tut... mais un soupir bruyant sortit de son sein...
— Il est vrai, s'écria Varnerie presque indigné : j'en faisais tout-à-l'heure la remarque, et je me disais en voyant une reprise à votre plus beau cachemire étendu sur ce divan, l'accident arrivé à ce tissu et la blessure d'Eggard déparent deux jolis objets... Néanmoins, je parierais qu'au prix d'une seconde disgrâce de ce genre , mon ami se battrait à l'instant pour la même cause.
— Madame n'en doit pas douter , ajouta Menardi avec dignité.
Madame de Vermandé ne répondit point ; une rougeur subile inonda son visage, et son
d 56 • RODOLPHE
émotion fut si vive qu'après dix minutes d^ui morne silence , elle ne put articuler qu'avec un tremblement de voix remarquable : messieurs, on a sonné le dîner. . . Puis, s'étant levée du canapé , elle jeta sa main dans celle d'I^dgard...; jusqu'à la salle a manger, il sentit
cette main moite et frémissante Le coup
porté à Torgueil d^Albertine avait été violent. Le repas fut grave, l'entretien laborieux, le sourire rare. Souvent madame de Vermandé laissa remarquer à ses deux convives , un regard plein d'une pensée qui semblait l'absorber, et plus d'une fois elle laissa pencher en avant sa tête songeuse. Varnerie se répétait de temps en temps à lui-même: Il sortira de cette méditation quelque chose d'intéressant , peut-être quelque chose de décisif... Le puissant mobile de la vanité est fortement
agité.
On élait retourné dans le boudoir ;
ou A MOI LA FORTUNE. 15?
Alberline, ayant fiiit placer Edward à côté d'elle sur la causeuse , et prenant un ton solennel , qu'elle n'eût pas adopte avec plus de connaissance du cœur humain , elle modula pour ainsi dire ces paroles, bien inattendues certainement après ce qui venait de se passer :
— Monsieur Menardi , vous avez exposé vos jours , sinon pour moi, du moins à cause de moi, ainsi que vient de me le rappeleras- .sez gratuitement votre ami , car je ne l'avais pas oublié. Vous êtes un homme doué de belles ({uaîitcs, de taiens supérieurs , et je sais que votre famille , pour avoir été malheureuse, n'a pas cessé d'être honorable, t . Si vous croyez , ajouta madame de Vermandé avec un pincement de îcvres mal déguisé, que ma main puisse m'ac([uiUcr envers vous, je vous la donne.
— Je l'aurais parié, dilVarncrie pour lui seul.
— Votre main , s'écria Menartli avec transport... Ah! s**!! fallait ia payer Je tout mon sang le lendemain du jour où je Paurais reçue au pied de Fautel, je n'hésiterais pas un instant à échanger toute une longue vie pour cette possession de quelques heures... Jugez Albertine , jugez si vos paroles ont dû retentir dans mon cœur. Mais, ajouta Edgard en ralentissant son débit, qui gagna dès ce moment en dignité ce qu^il perdait en véhémence, la félicité indicible que vous me promettez, je ne puis Facceptei
— Vous refusez ma main , monsieur? dit Albertine avec une extrême surprise.
— Oui , madame , je la refuse ; parce que vous me Pcffrez à titre de sacrifice... Je vous adore; je ne survivrai pas à la perte d''un bonheur, que dis-je? d'une béatitude céleste qui pouvait être mon partage; mais il est une puissance qui sera toujours plus impérieuse
ou A MOÏ LA ruTÏTUNR. 1 59
en moi que Tamour même : c^est rhonneitr... Votre cœur s'est révélé tout entier dans une remarque sur ma blessure : elle me déguise, dites-vous; et pour que je pusse m'abandonlier au bonheur de vous posséder, il faudrait, au contraire, que cette blessure me parât à vos yeux... Il n^en est rien; Albertine , nous ne pouvons être l'un à Pautre... Edward nVsl pour vous qu\m homme indifférent; n^tyant pu mériter le cœur d'une amante , je dois repousser la main d\me victime.
Albertine avait trop d'esprit pour paraître blessée d*une résignation si noble , mais en môme temps si visiblement pénible, que la proposition brusquée par son dépit devait nécessairement faire jaiUir de l'àm.e généreuse d'Edgard... Cependant, elle ne put dissimuler entièrement Timpression amère produite en elle par la réponse qu'elle s'était attirée...
— Je comprends vos motifs, monsieur, re-
prit madame de Vermandé à\me voix altérée , et j^aurais dû mieux cojisulter vos précédens,^vos affections. Avant d^aventurer les ofTres de ma reconnaissance , il eût été sage de me rappelerque la vôtre peut être engagée ailleurs.
— Ce souvenir eût été calomnieux , madame , reprit Edgard avec calme f daignez lire cet écrit..,. Il lui tendait la lettre de Florelte....
— Angélique créature I s'écria Albertine après avoir lu et en levant au ciel ses beaux yeux.... Ah! je le crois à présent, Tamour seul peut épurer à ce point la sensibilité.
— Cest moi qui me charge d\icquitter envers FloreUe la dette de mon ami, dit Varneric avec une exaltation comique ; je retrouverai, je Tespère, ccUefille digne d^un meilleur sort, et je jure sur riionneur quej^en ferai ma femme... Bon Varneric, comme ii marchait résolument dans le sentier progressif.
ou A MOI LA FORTUNE. 161
— Messieurs, dit madame de Vermandé en réprimant un sourire qui se rapportait peut-être SLuprogrès du rédacteur en chef , je me suis donné tout-à-Fheure un tort grave; je le sens et je l'avoue. Mais la faute en esta M. Alphonse : il excitait ma gratitude avec trop peu de mesure pour ne pas rencontrer mon orgueil.... C'est mon orgueil qui a parlé. . . . Edgard, ne m'en voulez pas , poursuivit A Ibertine d'une voix caressante.... Avec de la patience, on finit par faire sortir du coeur ce que les travers de l'esprit peuvent avoir articulé trop inconsidérément.
'tnr\i
AU JAUDIN TURC.
Il est une remarque qui n'a pu échapper à Tobservalion contemporaine : cVst qu'on n'a jamais autant vu de musique dansante en France que depuis qu'on n'y danse plus. Au
temps où le quadrille s'inscrivait orgueilleusement dans nos fastes , où le menuet était une de nos gloires , Taigre violon d'un ménétrier constituait tout Porchestre du bal le plus aristocratique : il fallait prendre au littéral ces mots écrits au bas des billets d'invitation : il ij aura un violon ; et cet instrument unique suffisait pour animer , pour enivrer d'une joyeuse folie des centaines de danseurs , au bruit inharmonique de la voldge ou de la monaco,,,. Le rire d'une franche gaîté s'épanouissait sur toutes les lèvres ; l'expression
du désir scintillait dans tous les yeux On
dansait pour s'amuser , aussi dédaigneux des notes fausses que des pas manques, et cette danse , qui se faisait déjà /ciste ou gloire ^ ne tendait pourtant qu'à prouver que les Français étaient le peuple le plus allègre delà terre. . . Une telle sobriété d'idées sur les moyens d'illustration fut regrettée souvent depuis , et ce
ou A MOI LA FORTUNE. lOo
furent, en vérité, les sages qui la regrettèrent.
Vint ensuite la danse ambitieuse ; cela devait être : rien, parmi nous, ne se fait plus vite ambition qu*'un plaisir où un jeu. Cétait sous le régime, heureusement éphémère , du Directoire ; il y avait à Paris une fraction de génération assez peu friande des exploits militaires, dont raffolait le reste de la nation: on appelait ces dissidens la jeunesse dorée. Tandis que nos vaillantes légions se faisaient grandes à coups de canon, nos danseurs ne devenaient pas moins illustres par rémission des mouchetés et des jetés-battus : en 1797, la réputation de Trenis balançait la renommée de Bonaparte dans l'opinion du bon goût qui, comme on sait, est toujours la plus accréditée, même lorsqu'elle n'a pas le sens commun... Les héros d'Arcole et les héros de Thôtel Thélusson occupaient le même rang ; danser
166 nODOLPHE
ou mourir pour la patrie c^étalt tout un. Or, à cette époque , il existait, n''en déplaise à la nôtre, des "virtuoses compositeurs de contredanses : les opéras, les romances, les sonates, voirelcs concertos de Jarnowick ou de Viotti étaient dépouillés à vif par la muse cliorégrapliique dessalons... Nous avons cru inventer cela, nous autres modernes, ainsi que nous croyons inventer tant de choses , quand elles se retrouvent à travers nos traditions ou nos souvenirs. Le nom même de Julien est une réminiscence : la fin du dernier siècle eut son Julien au trône des ménétriers.
Il faut convenir, toutefois, que les chaises brisées , la mousqueterie , la canonnade , la tempête, la foudre et Tincendie du quadrille appartiennent bien au siècle qui court. Ici se déroulerait un traité de morale tout entier, si nous n'exorcisions à grand^ peine le démon des digressions, si redouté dans les cabinets de lec-
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ture, comme au chevet de la griselte, qui veille le roman nouveau à la main... Un rapide parallèle seulement : Les Juliens de 1 797 faisaient danser des gens qni s*'amusaienl, ambitieusement, il est vrai , mais enfin qui s^amusaient ; les Juliens de 1837 accompagnentle triste piétinement de gens qui tiennent essentiellement à paraître s'ennuyer, et dont les attitudes et les de'marches doivent, par essence de bon goût, dire ceci ou quelque chose approchant : «Dieu! « que le plaisir est insipide! Quand me viendra « donc une sensation. » Le quadrille le plus leste, même dans les rapides évolutions du galop, ne doit pas, à peine de rendre le danseur et la danseuse communs , prêter un sourire à la physionomie... Il faut que les traits songeurs d'une jeune bayadère du beau monde laisse soupçonner un avant-goût de l'asphyxie, une sympathie commencée entre elle et le charbon. Sur le visage du jeune homme, viendront
se réfléchir , s**!! connaît le code des belles manières, des signes bien marqués de désillusion.,, vous savez, ces signes qui font clairement prévoir la fin poétique d'Escousse et Bras... Vous n^êtes pas à comprendre qu^il n'y a plus de /?oeWe maintenant que danslasérie d'idées qui commence au découragement, et se dénoue par le coup de pistolet : d'où Ton doit conclure que la marche d'un convoi funèbre est le point culminant de ï épopée. Mais tranquillisez-vous, ceci n'est en général qu'une affaire de ton , et grâce à Dieu , nos poètes modernes , nos contemporains désillusionnés ^ comme les amans d'autrefois, y regardent à deux fois pour en finir avec la vie. Ils alimentent volontiers leur désespoir chez Véfour, au café de Paris ou dans les salons de Lemardelay
Et^ toujours bien mangeants, meurent par métaphore.
Mais Julien et Musard n'en sont pas moins
embarrassés pour tenir le quadrille au ni-
ou A MOI LA FORTUNE. IGO
veau clespassions, ou naturellement ou spéculativement paresseuses , qu^ils sont chargés d'e'raouvoir... Car enfin il est cruel pour un compositeur de contredanses de voir accueillir son œuvre par des visages aussi graves , aussi tristement distraits, que s''ils assistaient à quelque Libella de Lesueur ou deCherubini.
Ces réflexions étaient suggérées, Tautomne dernier, à Fauteur de cette histoire, qui se trouvait au Jardin Turc , placé près de Julien au moment où Ton terminait Pexécution de son quadrille des Huguenots. <( Je l'ai fait danser hier à la noce du fils d^un pair de France, disait le musicien en vogue à Pun de ses amis , et cela leur a procuré tout autant d^émotion que vous venez d^en voir ici... Ma foi, je ne sais plus à quel saint me vouer pour trouver en eux la fibre sensible : j^ai près d\in millier de cuivre dans mon orchestre; je leur ai brûlé de la poudre sous le nez; j^ai noté
en G/8 la grêle , les vents, la bouiTasque , le tonnerre.. . Il ne me reste plus que la ressource du déluge... Malheureusement, je ne sais pas comment m^ prendre pour le réduire au diapason de Topera... Le père éternel ne m''a pas transmis le la général qui a précédé ce grand ^zi/^i de sa puissance. » Et Julien couvrit cetle réflexion d\uie ample rasade de punch , après avoir fait vibrer son verre contre celui de Pami qui Técoutait.
La fin de ce commentaire laissa revenir Fauteur au dessein qui Pavait fait se diriger, ce soir-là, vers lehoulevart du Temple : ila, ainsi que d\autres écrivains, la manie de croire aux inspirations locales, et lesujet du livre qu^il met en ce moment sous vos yeux Pamenait au café du Jardin Turc... Cest involontairement, je vous l'assure , qu''il s'est heurté contre le horsd'oeuvre qui précède; mais s'il n'était pas, comme on dit en situation , vous conviendrez
ou A MOI LA FORTUNE. 171
au moins que Pà-propos se présentait de bonne grâce.
Au café (lu jardin turc , et peut-être- près de la table sur laquelle ce chapitre fut crayonné , au son lointain d'un allégro de Julien, deux hommes assez mal mis Tun et Pautre conversaient au printems de Tannée 1 827 , en s''envoyantau visage^ avec une ponctuelle réciprocité, la fumée du cigare qui brûlait à leur bouche, dans les intervalles d'audition que chacun d'eux avait à s'imposer.
— J'en suis sûr, vous dis-je, s'écriait l'un des interlocuteurs , impatienté d'avoir à répéter ce qu'il venait d'affirmer... j'ai tout su de la femme de chambre, qui est à moi depuis deux ans comme les sergens sont au diable.
— Comment, madame de Vermandé, cette prude Albertine pour les beaux yeux de laquelle vous m'avez cassé la mâchoire , parce que je m'étais mis sur les rangs de ses adora-
leurs, au temps de mon opulence ; cette femme dont le sexe était encore une question irrésolue il y a six mois, voyage de conserve avec un jeune homme ? . . .
— Que je n^ai pas eu Pesprit de tuer Tannée dernière... dont j^enrage , morbleu ! Encore si ce n'était qu'un amant, je m'en consolerais, mon cher Valbert : j'aurais l'espoir qu'un feu qui couva si long-temps sous la cendre brûlerait au point de consumer , d'anéantir son propre foyer... Point du tout, il ne s'agit pas de cela : Albertine est toujours glaçon , tout ce qu'il y a de plus glaçon.. ; et c'est sur Tespoir hypothétique de se fondre enfin ellemême au soleil de l'Italie, qu'elle s'y rend avec cet Edgard, que j'ai bêtement rendu intéressant à ses yeux, en lui faisant une simple égratignure
— Cela mepasse; braver cette critique qui va l'atteindre pure , d'une manière tout aussi
ou A MOÎ LA FORTUNE. 173
coiTOsive que si elle était ce qu^ils appellent coupable; se livrer au déshonneur sans jouir de son bénéfice... voire cousine, mon cher Edouard, est une étrange femme.
— Albertine, avec son enveloppe de glace, qui Ta rendue insensible à Thoramage de mille amans, croit avoir fait assez complètement ses preuves de vertu pour se faire juger impeccable, et si elle succombe enfin, le propos n'aura pas le temps de naître. Elle épousera Menardi dans quelque coin de Pltalie , laissera couler sa lune de miel sous les rosiers delà Toscane ou sous les orangers de la Calabre ; puis elle reviendra présenter son mari , que Penfer étouffe, à ce Paris , qui ne sait pas trouver un mot de tlàme pour ceux qui lui jettent au nez la boue soulevée par leurs équipages , et Péblouissent par Téclat de leur opulence.
— Paris se réserve , toutefois , de faire contre eux un ample rappel de médisance, de
il A RODOLPHE
calomnie, cVinventions malveillantes si, par hasard, ils viennent à éprouver des malheurs.
— Au trente et quarante, à l'écarté, comme vous, mon cher Valbert.
— Gomme nous, mon cher d^Atisy... Ici , devant celte table étroite, vous ne pouvez pas mV'mpêcher de voir dans votre œil la poutre que vous voyez dans le mien.
— Je vous offre le moyen de nous relever ensemble.
— jy ai déjà réfléchi. Lltalie est un pays commode peur les coups de main hardis ; j\ai d'ailleurs des amis parmi les industriels des Apennins, de Vlllyrie et de la route de Naples... Je viens de voyager en observateur dans ces belles contrées , et je mV suis ménagé d\itiles connaissances.
— A merveille! vous y retournez, vous vous associez avec deux ou trois de ces hommes entreprenans , et les attachez aux pas du couple voyageur...
ou A MOI LA FOUTUNF.. 175
— Un instant, Edouard, avant de déployer tout ce luxe dVxécution , occupons-nous d^abord des moyens , des subsides. — Car vous ne prc'tendez pas, sans doute, que je parcoure ritalie léger d'argent comme un pèlerin qui se rend à Nolre-Dame-de-Lorette. Et puis , dans une association du genre de celle que vous me proposez , me^ amis ne sont pas gens à se contenter des éventualités d\me expédition à tenter : il faut leur donner des arrhes pour cimenter un tel marché...
— Oui, je comprends parfaitement ces nécessités; mais je veux être fusillé sur Theure si je sais ou prendre un écu.
— Je le sais , moi : il y a dans une rue bien soiïibre du Marais , un honnête juif qui vous croit encore riche.
— Il arrive donc de Tempire Birman ou de la Chine.
— Non j mais ses mçfi^nces , toutes judaï-
ques qu'elles sont, n'ont pu suivre les progressions rapides de votre ruine... Il vous
lient pour très solvable , en un mot et
nous pouvons risquer de ce côté la demande d'un emprunt.
— Vraiment , ami Valbert ? Mais c'est une délicieuse aubaine que la découverte de cet homme... Honnête et candide juif, va...
— Acceptez une lettre de change de 1 2,000 francs , à six mois, que je tirerai sur vous , et nous avons la moitié de cette somme..
— Eh ! mon ami , c'est de l'argent pour rien.
— Comment , deux cents pour cent d'intérêt^ vous appelez cela pour rien.
— Expression littérale , mon cher , très littérale ; car nous ne paierons jamais ni les intérêts ni le capital . . .
— Tiens , c'est vrai ; je crois en vérité que je me rouille sur les affaires.
ou A MOI LA FORTUNE. 177
— Mais, Valbert, cet homme ne domiera pas son argent sans avoir pris de nouvelles informations.
— Je les dirigerai sans qu^il s'en doute
Comptez-vous pour rien mon éloquence, et tout ce qu'elle pourra me suggérer sur voire
position dans le monde Un lieutenant de
cavalerie
— Lieutenant mis en réforme il y a huit jours, sous prétexte qu'il devait 2,000 francs à la caisse du quartier-maître depuis deux ans...
— Ces colonels ont quelquefois Pesprit bien mal fait... Cela me contrarie un peu; mais votre mise en réforme est récente... j'espère que notre affaire se conclura avant qu'elle soit
ébruitée Ce soir, au moment de nous
séparer, souscrivez la lettre de change en question, et dès demain je me mets àrœuvre.
— Parbleu^ cela ne tient à rien... des let-
1res (le change, c**est mon fort... quoique, cependant, l'un de CCS diables d'effets ait failli , Tannée dernière, me jouer un mauvais tour... Mais je vois entrer le fameux François, le virtuose de la poule du café turc; passons au billard... Nous ne pouvons, Vun et l'autre, ni jouer ni parier, par empccliement de force majeure ; mais n'importe , on s^iniéresse au jeu, Ton en devise, et les émotions se maintie:ment par le spectacle , faute de pouvoir s^'alimenter par la participation.
AMOUR ET VAKTITE.
Lorsqu'on ouvre l'un des romans que Dieu fait éclore, clans sa générosité infinie, plus vite et plus drus que les champignons sur leur couche, on veut savoir, si Ton ne comprend pas le progrès, quelle époque il a plu à
l'auteur d'explorer; quel pays habitent où parcourent ses personnages ; on est bien aise d'apprendre à qui Ton parle , même dans la vie fictive; et comme il se trouve encore quelques milliers de lecteurs inhabiles à se pénétrer de Tincommensurable extension qu''à reçue récemment le moi poésie^ ces routiniers du vieux intérêt ont la manie de chercher, dans une œuvre romancière, quelque chose de ce qui se passe ici-bas. S^ils ne trouvent point ce grossier aliment, vous les voyez fermer, sans aucune hésitation , le livre le plus intrépidement prôné, en déclarant qu'ils n^ comprennent rien. Ils ignorent, les indoctes qu'ils sont, ( et le seigneur les prendra dans sa divine miséricorde , ) ils ignorent que comprendre est une faculté de luxe, quand on lit une composition littéraire de la bonne école. Vous avez sur le frontispice le nom de Fauteur... s'il est lumineux de renom-
ou A MOI LA FORTUNE. 481
mce , admirez avec confiance , à peine d'être déclare cuistre; et d'ailleurs si vous nWImirez pas, le feuilleton admirera pour votre compte, et vous voudrez bien, s'il vous plaît, prendre son jugement pour le votre.
Cependant , comme la charité est Tune des vertus primordiales , il faut bien que quelqu\ui , prenant en pitié les pauvres gens sensés, leur fasse Taumône d'un bout de chro^ nologie, et d'une échappée de vue pittoresque, qui les guide dans le pays des fictions. Nous dirons donc ici qu'en tournant le feuillet sur lequel finit Pavant dernier chapitre , le lecteur a franchi presque une année : nous sommes parvenus au printemps de 1827, et Ton doit grouper ici quelques faits récapitulatifs.
Rodolphe se maintenait en bonne intelligence avec M. de Sa*''*, depuis que cet évêque in partibus et lui s'étaient convaincus
qu'ils avalent beaucoup à gagner en vivant unis, beaucoup à perdre s'ils se brouillaient. Sa grandeur recevait du Janus-publiciste, des arlicles écrits par un tiers et qui servaient puissamment la congrégation , maintenant investie du gouvernement sans aucune réserve. Cette rédaction, largement payée à Tentrepreneur marsaillais , devait le faire parvenir haut, si le trône et Pautel triomphaient décidément par la combinaison de leurs efforts ; parce qu'alors il saurait , en homme habile , se prévaloir du quos ego. Dans le cas où la cause populaire viendrait au contraire à l'emporter, ainsi qu'il était naturel de le conclure du crescendo d'audace des gens qui n'avaient jamais voulu rien apprendre^ rien oublier ; dans ce cas disons-nous , Rodolphe se retrouverait debout sur les débris du régime détruit; agitant, comme l'oriflamme de la démocratie, un journal quotidien de
ou A MO! LA FORTUNE. 483
grand format, qu'il venait de fonder maigre les menaces tonnantes fulminées contre la presse; malgré les batteries ministérielles, prêtes à vomir une mitraille de lois financières contre les écrits périodiques. Dutillnge avait dit : « Quoi qu'ils puissent oser, ils no m'abattront pas : mes bons , mes candides actionnaires seront toujours là pour acquitter caulionnemens , amendes et droits... Mais \U arriveront enfin , de tentative en tentative , h la suppression absolue des journaux qui les contrarient et qui ne seront pas morts de peur d'ici là... Ce coup d'autorité les fera tomber ou sanctionnera leur triomphe : dans la première hypothèse, moi, Thomme de l'opinion, moi, le journaliste grandi de tout co que j'aurai jeté sous mes pieds de leurs dépouilles , je me trouverai monté au niveau des premières dignités du nouveau régime; je mettrai la main sur le lot de faveur qui me
conviendra le mieux, en disant : ceci me revient..; Si vous me refusez, je relève ma bannière martiale, et je redescends dans la lice contre vous, que j^ai fait vaincre... Admettons, maintenant, continuait Rodolphe dans son soliloque , qu^ils écrasent ce qu'ils appellent le parti révoluùonnaire ; que le peuple laisse museler tous ses organes , attacher au joug tous ses défenseurs; oh! bien, alors, mes actionnaires en seront pour leur argent, et Dutillage, jetant son masque libéral, s'^écriera : « récompensez-moi^ vainqueurs, car je suis Pun des vôtres ; j'ai contribué plus que personne à vous donner la victoire : demandez à M. de Sa***... Et Févêque in partibiis ^interrogé ^ répondra: certainement, M. j Dutillage nous a bien servis... et c'est moi qui vous l'ai procuré... Le prélat parlera certainement ainsi; parce qu'il sentira qu'un homme de ma ti^empe, protège où dessert. »
ou A MOI LA FORTUNE. 185
Tandis que Piodolphe raisonnait de cette manière, madame Delmans, retenue dans la sphère de cet intrigant supérieur, par un mélange de crainte et d^espoir, faisait elle, son époux et sa fille satellistes de cet homme , qui pouvait être un ennemi dangereux , s'il cessait d'être un allié puissant.. .. Arsène délestait cordialement celui dont les intrigues transcendantes Pavaient en quelque sorte annihilée , elle , dont l'imagination s'était jusqu'alors montrée si féconde , si heureuse à créer des moyens ou des expédiens fructueux.... Le rôle secondaire qu'elle subissait humiliait sa fierté, autant qu'il lassait sa patience , autant qu'il lui causait d'antipathie dans les rares réminiscences de ses passions refroidies. Madame Delmans , sous ce dernier rapport, regrettait M. de Sa""** : il y a dans les épanchemens de la mysticité , je ne sais quelle volupté spéciale qui régénère
iS6 nODOLHlE
les sensations expirantes, qui ravive les fibres
atoniqiies Madame Delmans n''était point
heureuse.
Varnerie venait Javoir un journal littéraire tué sous lui, pour nous servir de son expression ; ses actionnaires, à Tapparition des simples projets de loi dirigés contre la presse, au mois de janvier 1 827 , lui avaient imposé ce veto irrésistible, qui consiste dans le défaut de subsides, et l'entreprise ne couvrait pas ses frais au moment de cette panique anticipée. Alphonse pouvait donc consacrer tout son temps à chercher Florelle , qu'il adorait décidément en philosophe intrépide. Mais mademoiselle Lamblay ne se trouvait nulle part: on n'en savait aucune nouvelle à son dernier logement, qu'elle avait quitté le jour même où sa lettre parvint à Menardi. L'ex-rédacteur en chef pensait que la belle fugitive pouvait être retournée à Marseille ; il roulait
ou A MOI LA FORTUNE. 187
clans sa tête le projet de renouveler, à lui seul, le voyage de Chapelle et Bachaumont. En attendant qu'il se décidât, une voiture de voyage , pesamment chargée , suivait la route de Genève par Lyon. Vous savez déjà que madame de Vermandé se rend en Italie, accompagnée d'Edgard : ce sont eux qui se trouvent dans cette berline; eux qui cherchent à multiplier les plaisirs du voyage en Ta Ion géant. Une femme de chambre qui doit avoir perdu votre estime, occupe la banquette de devant. A voir le ton d'intimité et d'abandon que ne cherche point à déguiser Albertine, on croirait qu'enfin l'impassible veuve , la femme encore ignorante de la plus suave des impressions, est devenue une amante sensible, peut-être une amante faible; non, la sensibilité , la faiblesse ne sont encore ici que des espérances.
Voici ce qui s'était passé rue de Provence.
188 KODOLPHE
Après dix mois de nouvelles assiduités , tentalisme de tous les jours , de tous les instans, ce qu'ail restait d^allégresse et d^espoir dans Tâme d^Edgard, s'était évanoui pour faire place à quelque chose de semblable au spleen des Anglais. Ce fut à ce point de consomption d\m homme qui Padorait , que madame de Vermandé sentît poindre en elle au moins la pitié. Mais elle se disait tout bas , ainsi que Tingénue d'un vieux opéra : la pitié n'est pas de Pamour, et le puritain marseillais ne pouvait pas être secouru... Car vous vous rappelez qu'il voulait un cœur qui se donnât, non une belle femme qui lui abandonnât sa personne... Et ce cœur qu'il convoitait, ce cœur sans lequel le sien cesserait bientôt de battre, n'avait pas acquis, depuis deux ans, auprès de cet Edgard si bien fait, si beau, si amoureux , si dévoué , un seul battement de plus dans une heure , dans un jour.
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Heureusement la pitié crAlbertine eut une bonne inspiration : Cëtait le soir , Edgard avait lu deux heures auprès d^elle un rolïlan nouveau , dont les situations n'avaient provoqué chez son auditrice qu\in vil intérêt de curiosité... Menardi avait beau s^escrimer, s''altendrir, jouer enfin , en comédien chaleui^ux, les scènes d'amour que Pouvrage renfermait... rien, absolument rien à ce thermomètre des vives impressions caché sous le tulle immobile jeté sur le sein d'Alberline. Alors le livre qu'il tenait glissa sur ses genoux; alors ses veux se remplirent de larmes : une d'elles tomba, brûlante, sur la main de l'impassible veuve...
— Ah ! oui , vous avez raison , Edgard , pleurez sur le destin qui m'accable de ^es rigueurs ; pleurez sur une organisation assez intelhgente pour compreûîdre les sentimens et le bonheur qu'ils procurent ; assez malheu-
reuse pour ne pouvoir les éprouver. . Je veux en finir avec cette vie de glace ; je veux voir la nature parée de toutes ses pompes, me mettre en rapport avec toutes ses séductions ; je veux demander des émotions aux climats inspirateurs, aux bois, aux fleurs, aux sites majestueux, aux aspects terribles. Je vais partir pour Fltalie ; avant de pénétrer dans ce pays, rempli , dit-on, dVme poésie eni vrante, je visiterai la Suisse , si riche pour les yeux , si féconde en prospérités insoucieuses du luxe et des grandeurs... Peut-être le bonheur, (car, m'*avez-vous dit mille fois, c'est le bonheur que la sensibilité) peut-être m'altend-il sous le toi! du chalet, qu'*ébranle le vent furieux des Alpes helvétiques. Et lorsque mon oeil mesurera la profondeur de Pabime au fond duquel mugit le torrent; lorsque ma vue éblouie ^''arrêtera sur le jeu grandiose du soleil changeant les glaciers en montagnes de diaraans; peut-être mon coeur reliendra-t-il des agil^-
ou A MOI LA FORTUNE. 491
tiors de la surprise, de Tadmiraiion, de Teffroi, riiabilude de palpiter à de moins grands spectacles... Qui sait si, dans les situations inaccoutumées où me placeront successivement tant de choses nouvelles, ce cœur n^offrirapas, de lui-même, une roule ouverte aux sympathies , un point d'^aîTaiité qui les attire. Vous vojez bien , Edgard , quM faut que vous voyagiez avec moi...
— Ah ! madame, ah ! chère Alberline, sVcria Menardi avec l'explosion du délire , une telle félicité me serait-elle réservée., . N'est-ce point une erreur , un jeu de sons fantastiques qui vient de moduler de délicieuses paroles à mon oreille — Puis, tombant tout à coup dans une profonde rêverie, et laissant pencher son front vers sa poitrine , Edgard cijouta : Hélas ! une telle béatitude ne m'est pas permise.,.
— Monsieur Menardi , reprit Albertine
avec dignité, j^ai deviné votre réflexion : cVst une pensée dWgueil , el celle-là me blesse... y ai su rendre hommage au scrupule qui vous a fait refuser ma main Tannée dernière : il y avait de la noblesse, de la grandeur d'âme, dans ce refus; car vous m'aimiez... Aujourd'hui^ rien ne saurait excuser le mouvement de fierté infime auquel vous obéissez : votre situation ne vous office pas les ressources nécessaires pour le voyage projeté; et votre vanité sVsl révoltée à l'idée de voyager à mes frais.
— Je Tavoue, madame.
— Eh bien! monsieur, vous faites Paveu d\me inspiration que je tiendrais pour un outrage, si vous aviez eu le temps de la méditer. Cette fois, Edgard, vous n'êtes plus dans la sphère d'une généreuse abnégation; c'est moi qui m'y trouve à mon tour... Avez-vous pensé à ce que je méprise de convenances, de bienséances même, en me fixant au dessein que
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je vous ai communiqué? Croyez-vous que ce soil sans y avoir mûrement réiléchi que je jette ainsi sous mes pieds les lois d^une société impe'ricuse à les dicter, sans indulgence, sans pitié pour quiconque s'en affrancliit?... Non , monsieur, non; je ne prends point légèrement un tel parti. L'expérience, dans le sommeil prolongé de mes facultés , m'a du moins appris à réfléchir. L'homme que j'associe à mes actions d'une manière si étrange devrait avoir senti dc^à que , non conquise peut-être par le cœur, je le suis assez par la pensée pour lui sacrifier ma réputation... Edgard, je ne me sens pas encore l'amante de mon amant : mais ne voyez-vous donc pas que je cherche à le devenir...; que je veux à me rendre telle qu'un amour comme le vôtre doit me trouver... Oui , j'aspire enfin au bonheur d'aimer en femme achevée l'homiiie de mon choix î l'homme de mes habitudes, cch.;l c[ai T. M. ^'^
d94 • RODOLPHE
présente à mes yeux le type clu beau , à mou jugement le modèle des belles, des nobles qualités; en un mot, celui que j^apprécie le mieux qu'il mVst Jonné clVipprécier à Paide des insuffisantes spéculations de fesprit... N'espérez-vous point en la réussite d'un tel projet? Serait-il possible que ma tête le comprît mieux que votre cœur ne le sent?... Ali! si l'espérance vous sourit, si, comme j'ai pu en juger par les premiers élans de votre imagination, le voyage d'Italie ouvre à vos vœux une perspective heureuse, ne voujs montre-t-elle pas ' naturellement tout commun entre nous : destinées, bonheur, fortune?...; et pouvez-vous refuser que , sur celui de ces biens dont je dispose , je prélève en votre ftiveur une légère avance , pour que vous m'aidiez dans la recherche des autres?...
— Alberline, dit Edgard transporté, en tombant aux pieds de cette femme singulière,
ou A MOI LA FORTUNE. 195
comment vous résister ! Je n'*ai plus de volonté que la vôtre... Eh! pourquoi nous occuperions-nous, après tout, des jugemens du monde?... Quefait^il, lui, pour le bonheur de ceux qu^il rend justiciables de sa malveillance?... Et d^ailleurs , si je ne puis être aimé d^Albertine, la critique de ce monde ne pourra pUism^alteindre... Privé de la seule espérance qui me fasse aimer Pexistence, je m^embarquerai sur une mer où la tempête est perpétuelle : je me jetterai, tête baissée, à travers les combats , et parmi les Grecs , la mort ne pourra me fuir long-temps... j^irai coucher mon humble dépouille près des restes héroïques de Byron.
— Et moi, dit Albertine, je me plongerai dans un de ces tombeaux où les vivans s''efforçcnt d^oublier les jouissances de la terre... Pkis heureuse en cela que tant de religieuses laborieusement repentantes, je n'aurai rien
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à oublier... je serai plus près qu^elles des grâces éternelles... pour n'^avoir pu partager celles de cette vie, ajouta madame de Vcrmandé avec un soupir.
Huit jours après cet entretien , Albertine et Edgard passaient les Alpes , ainsi que nous Pavons dit au commencement de ce chapitre ; il se trouvait, par malheur, un serpent auprès d'eux : on n'a point oublié que c'était de la femme de chambre Luciie que d'Atisy avait appris le voyage de sa cousine. Luciie , éprise en femme complètement matérielle des avantages physiques d'Edgard, lui prodiguait depuis deux ans toutes les avances qu'une complexion ardente peut inspirer. Vingt fois , sa persistante et vaine convoitise s'était produite sous l'aspect des plus étranges égaremens... Le sein convulsif, les lèvres tremblantes, les yeux hagards de Luciie , lorsqu'elle se trouvait par hasard seule avec Mcnardij les exclama-
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lions, à chaque instant renouvelées, qu'elle faisait entendre dans ces circonstances sur rindifference de madame envers un cavalier conime mojisieur'^ exiûn^ de fréquens abandons de cynisme dans lesquels la camériste s^oubliail jusqu**à se presser de la tête aux pieds contre la personne d^Edgard; tout lui avait révélé sa flamme dévorante , et cet épanchement erotique avait provoqué le dégoût de notre Marseillais , au point de ne pas voir que Lucile était fort jolie. Jamais on ne vit échec plus complet à\\n amour féminin, si ce n'est toutefois chez madame Dulac, l'hôtesse de Menardi.... Durant une nuit d'orage, elle était venue chercher un asile contre la foudre, dans Falcôve de son locataire, qui la rassura, mais ne la satisfit pas.
Nul sentiment ne surgit plus promptement qu^une vengeance d\m cœur où règne Tamour désespéré : Lucile imagina du premier jet la
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sienne. Depuis long-temps elle s'clait donnée à M. Edouard d^Alisj , qui n\'ivail guère pour rivaux, de ce côté, que le chasseur d^Alberline et deux ou trois grooms du quartier. Elle n^en vantail pas moins sa constance au lieutenant : personne ne ment avec plus d'effronterie quVme femme galante ; il n''est contre ses infidélités qu'un genre de conviction : c'est le flagrant délit... Confondue alors, elle lève le masque et déclare, pour se venger, qu'elle se moquait de vous. Irritée jusqu'à la rage des mépris d'Edgard , la soubrette vindicative , dans un tête-à-tête aiguisé de vin de Champagne , révéla à M. Edouard, d'abord les assiduités de Menardi: avis duquel résulta le duel; puis le voyage d'Italie, qu'elle avait entendu projeter, d'une garde-robe voisine du boudoir. Cette seconde information ne produisit pas sur d'Atisy l'effet de la première : il ne retrouva plus en lui de colère ; ne se souciant
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nullement de retourner sur le terrain avec Edgard. Le jeu de sa vie, à chances égales,
e'iail la seule partie qui ne lui convînt pas
On a vu qu'elle trame le lieutenant ourdit avec son digne ami Valbert ; nous en avons abandonné pour quelque temps les fils : ils se retrouveront bientôt sous notre main.