F£BK£Y« — LA SUIS3X
On peut sYnonncr que les passions naissent à Paris: Il faut entendre ici ces passions fortes, ces éruptions volcaniques du cœur qui coulent à travers la société comme une lave brulante. Aussi ne voit-on guère se développer
tliins ce grand corps de plaire que des jets fougueux d^imagination , parodie presque comique des profondes sensations. Il y a parmi les Parisiens trop de distractions pour qu'hua sentiment puisse mûrir en eux ; trop d'emprunts faits à Fart pour que la nature jette sur
un tel sol ses racines puissantes Ce qu'on
nomme des passions à Paris, ce sont lesélémens mobiles et généralement superficiels d\me promiscuité incessante de convoitises, d'ambitions, de concurrences, de curiosités, de surprises, de vogues éphémères, d"'engouemens non moins fugitifs. Tout cela tourbillonne, brille, éclate, passe à Tinsu du cœur; la tête seule s^en est occupée. L'amour est àParisune affaire , une spéculation , un trafic entre mille autres : on écrit d'avance sur son carnet les phases, nous avons presque dit les échéances de cette négociation; on indique, à jour fixe, son terme ; puis de tirer une ligne au-dessous
.ou A MOI LA I-OfaLKE. 203
de ce m'cmejilo s(îHliin€iltaI. Le soupirant s^ confoiiiip ay^c- ponctualité 5 et quand tout est ' fiiuij-'lè âô'ûVemr Je ce qui fut , pendant huit jours , un bonheur est oubUé ; la note est biffée. Voilà ce qu'on appelle une passion parisienne. Il se trouve bien parfois quelques obstacles sur cette route de poste des amours : le duel et le suicide , par exemple , sont des incidens qui s'y rencontrent. On pourrait en cOttclure qu'il y a passion véritable, puisqu'il y a mort d'homme ; ce serait se méprendre.
Efibt de dépit ou de vanité blessée voilà
tout... Et faire parler de soi, donc !... On se tue en disant : Les journaux entretiendront le public de ma fin ; je me serai fait une réputation; peut-être Béranger reprendra-t-il "Sà^lyre pour chanter mon trépas... J'aurai de :ld^§loire aussi , moi...
Telle est la région morale dans laquelle madame de Vermandé avait été élevée ,indé-
204 • KODoi-iMiii:
pciidamment des circonstances particulières qui s'étaient succéclces pour comprimer en elle tout germe d^affection , pour étouffer
toute étincelle de désir
Paris avait étourdi de son fracas, ébloui de ses chatoyantes bagatelles, ce naturel si paresseux déjà. Un air plus léger, plus tiède, plus balsamique, plus vivifiant, pénétrait dans la poitrine d'Albertine, en parcourant Populente Bourgogne , en descendant le couis de la Saône aux bords escarpés et pittoresques. Puis, lorsque nos voyageurs eurent traversé celte vaste ruche qu'on nomme la ville de Lyon: ruche où les abeilles dardent quelque fois leur aiguillon contre le sic vos non vobis 'y quand les Alpes à la tête neigeuse offrirent à Phorizon leur barrière de frimas v Ri» gard crut remarquer que les traits de sa conîipagne de voyage s'animaient; que son regard brillait d'une flamme inaccoutumée. Enfin ,
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au moment où la berline commençait à courir sur celte belle contrée du Valais où sY^panouit Genève, appuyant ses constructions sévères sur le majestueux lac de Léman, dont le soleil du matin argenlait en ce moment la nappe limpide; alors madame de Vermandé, serrant la main de Menardi , sV.cria : « Ah ! mon ami , le beau spectacle ! Que j'ai vu jusqu^a ce jour la nature
petite ! combien nos coquetteries dliorticullure Tappauvrissent ! Je sens ma vue s'agrandir sur ce théâtre aux vastes proportions
Pauvres Parisiens que nous sommes, nos magnificences de salon, nos célébrités de gros de Naples ou de satin broché, nos enthousiasmes à propos d'une coiffure nouvelle ou d'une coupe de robe ; tout cela me semble déjà bien mesquin, mis par le souvenir en parallèle avec ces grandeurs itnpo.sanlcs, avec cette pompe ([uc Diou para tics liésors dosa
toute-puissance » Et Meiiardi murinura tout bas ; elle m''aimera.
Edgard et Albertinc passèrent quelques jours à Genève , toujours fière de son J.-J. Rousseau , qu'elle proscrivit. Mais , pour qui se montre peu sensible au souvenir des querelles de religion , cette ville , tout industrielle, est faiblement inspiratrice. Nos voyageurs visitèrent cependant la maison sombre, lézardée et sortie de l'aplomb, qui fût habitée par Calvin : on croit encore y respirer des émanations de controverse et de schisme... On se dit en sortant de ce lieu révéré : « Le célèbre réformateur eût mieux fait d'écrire quelque roman d'amour : à part certains petits scrupules de conscience, cet ouvrage eût profité à l'humanilé; etCalvin, dans les intentions les plus morales , ouvrit une sourc<3 de sarjg qui coule encore... »
On ue visite pas le Valais sans faire un pèle-
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rinage|à Feniey : c^est pourtant une habitation fort tiiste que la retraite féodale du philosophe Voltaire. Là on échange à bureau ouvert, contre de belles pièces de cinq francs distribuées à des cicérones avides *, la vue d^un vieux fauteuil usé par le frottement habituel des cuisses octogénaires du grand homme ; puis ou vous montre le bureau ^sur lequel il faisait écrire son postillon, créé secrétaire intime ; puis des rideaux de damas tombant en lambeaux, et sur lesquels la curiosité a fait d'amples prélèvemens; puis, quelques porcelaines ébréchées , anciens réceptacles des tisanes perpétuelles et des bouillons de poulet , sous le régime desquels Fauteur de la Pucelle se donna le tort de retoucher ce
I On trouve^particuliorement h Fernej, un vieux concierge qui voi^dchite, en baillant et d'un air profondément ennuyé , les ])hra?cs lilliograpliiécs dans sa
nicMuolie d«puis '25 a 3o ans C'est là le réj)erloije
doslino \\ guicer radmiralion des visi(ct;r.s.
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poùmc/ puis un portrait au pastel de madame du Clialeict, divinité des jeunes années de Voltaire, dont il ne comprenait plus le culte depuis trente ans, lorsqu*"!! vint habiter Ferney. On a beaucoup reproché à madame de Genlis d\ivoir insulté, jusque dans le choix de cet asile, la mémoire de l'écrivain illustre, qui s\Hait rendu coupable d\ine grande insouciance envers cette dame, habituée à plus d^empi essemens de la part des hommes. Mais on est forcé de convenir qu^au moins en ce qui concerne ce séjour, sa critique avait raison. Rien de moins poétique que cette maison veuve d^un grand génie : on dirait qu^il s^élait à dessein choisi une laide ihébuïde, tout préside Tun des plus beaux sites de Vunivers. Madame de Vermandé, qu*'une prévention favorable accompagnait en entrant au clialcati, le aulKa sans avoir pu trouver Péinolion quVlle ('tait venue y chcrchor, et
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même sans emporter un morceau des rideaux du lit de Voltaire. On doit ajouter à cet égard qu'en général ce ne sont pas les dames qui tailladent ce damas historique : peut-être se rappellent- elles qu^il ne s'élevait de la couche du vieux poète que les soupirs résultant d'une digestion difficile , où le bruit d'une toux calarrheuse peu en harmonie avec les affections de la beauté.
Au château de Copeti que nos voyageurs visitèrent ensuite , l'imagination se pénètre aisément des plus suaves souvenirs. On sait que madame de Staël habita ce château , et partout où l'auteur de Corine résidait il y avait une abondante émission de poésie. Ce mot , lorsqu'on parle de madame de Staël , a, comme chacun sait, une fort grande extension , et l'on en va juger. La (îile de Necker a prodigieusement écrit sur l'amour ; elle ne l'a pas fait beaucoup moins; et cette passion T. II. 14
s^hariuoniait si bien avec son naturel, que lorsquVlle ne faisait ni ne peignait Tamour , elle le faisait servir encore à un joli petit jeu qu^elle avait imaginé pour recréer sa société de Copet. On admit Albertine et Edgard dans un charmant salon où la Sapho moderne occupait ces messieurs et ces dames à s^écrire mutuellement des billets galans pour rire,.,. Madame Recamier fut comptée parmi les correspondantes , et Ton assure que le prince Louis de Prusse , tué à Saafeld en 1 806, avait pris au sérieux les billets pour rire de celte femme tout adorable.... Mais il en fut pour ses soupirs et ses frais d^esprit germanique: il est de notoriété presque authentique , aujourd'hui, qu''il nY eut jamais chez madame Recamier la moindre étincelle des inspirations poétiques de IMcoleSlaël.... Albertine plaignit cette dame quand on lui dit cela d'elle; Edgard murmura pour lui seul : c'est bon signe.
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Après quelques autres courses dans les environs de Genève , Edgard et sa compagne de voyage traversèrent le lac Léman et péné-« trèrent dans la Suisse. Menardi eut la douce satisfaction de voir battre le cœur de celle qu^il aimait, à Taspectdes admirables points de vue que Poeil embrasse des hauteurs de Lausanne et de Vevay. Mais Alberline , charmée des pompes sublimes delà nature, voulait connaître ses sublimes horreurs ; elle proposa à Menardi de parcourir la montagne. C^ëtaitun désir, et les désirs d^Albertine s'ajoutaient aux espérances d^Edgard.
Un matin donc , le ciel étant pur , le soleil éclatant , les voyageurs laissèrent leur suite à Yverdon et s'enfoncèrent, sous la direction d'un guide , dans les montagnes voisines du Jura : annexes encore sourcilleuses de ce géant du pays de Vaux*, encore armées comme lui de précipices terribles. Oa avait procuré
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à Edward de ces mulets au pied sur , au jarret flexible, qui sont la seule monture dont on puisse se servir pour de telles excursions. Parvenue au milieu des accidens étranges de celte nature, tour à tour âpre et riante, que Texplorateur rencontre dans ces contrées, Alberline éprouvait à chaque instant une surprise nouvelle : ici des fleurs opposant leurs vives couleurs à Féclat de la neige, surprise de les avoir protégées sous sa nappe de frimas ; plus loin, la fraise purpurine mûrissant sur la glace.... Puis de ces hauteurs, Toeil rencontrant une mer de nuages qui roule ses flots de vapeur entre la plaine et lui; puis, en redescendant un peu de cette région aérienne , le printemps re vêtu de sa nouvelle parure étendant sur les épaules rocailleuses de la montagne son plus beau manteau de verdure, brodé de fleurs; puis, ça et là, d^igrestes chalets , suspendus au roc incliné comme le
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nid (le Taigle, suzerain redoutable des oiseaux du Jura.
La journée avait été courte pour le couple observateur ; le guide avertit Edgard que , s^il voulait retourner à la ville, il fallait immcdialement se mettre en route. Il ajouta, après avoir promené quelques instans son regard sur le ciel devenu sombre, qu'un orage se préparait, et qu'il serait peut-être difficile de gpgiier Yverdon avant qu'il éclatât.
L'avis était tardif; carie guide avait à peine cessé de parler , que des éclairs sillonnèrent la nue, et devinrent bientôt très fréquens... Déjà même un tonnerre lointain se faisait entendre par intervalles ; quelques minutes plus tardée ne fut plus un tonnerre, mais des tonnerres , qui semblaient accourir de tous les points de l'horizon... Qui n'a pas assisté à un orage dans les Alpes, les Pyrénées ou l'Apennin ignore le phénomène le plus imposant
de la nature... Ces répercussions s^élèvant de toutes les gorges, ces détonations semblables à la décharge simultanée de mille pièces dWtillerie, produisent un effet que, nulle plume ne peut décrire; c'est une épopée intraduisible avec les ressources de la pensée: on s'*en pénètre ; on ne l'exprime pas. A celte convulsion desélémens, à cet ébranlement du monde, Fàme se sent agitée d'une terreur religieuse ; Fimpie lui-même devient croyant... Plus d'inertie, plus d'indifférence possibles...
Albertine saisit la main d'Edgard ; elle la pressa de ses deux mains moites et tremblantes... ses yeux étincelaient d'exaltation'; son sang courait dans ses veines; sa poiti^ine devenait haletante ; en se pressant auprès de Menardi, le coeur de la jeune veuve frappait à coups redoublés celui qui , depuis trois ans, l'appelait en vain. . . Là , dans le Jura , le front
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courcnné par la lueur des éclairs , Timpassible beauté de la rue de Provence, était une femme passionnée...
La pluie, cette pluie de déluge qui tombe ordinairement dans ks montagnes , obligea pix)mptement les voyageurs à ch^cher un abri sous le toit de quelque chalet : leui^ guide les prévient même qu^il Mlait demander asile pour la nuit; le retour à Yverdon paraissant désormais impossible , à cause des torrens débordés qui devaient avoir envahi les sentiers à parcourir pour redescendre vers la plaine.
La huit, hâtivement venue durant cette soirée orageuse, ne permit pas le choix du refuge : celui qui se trouva le plus près fut préféré. Les montagnards auxquels Edgard et Albertîne deniandèrènt l'hospitalité, accueillirent îêùi* âémande avec cette afTabililé patriarcale que Ton retrouve parmi les habitans
du Jura : ils offrirent aux voyageurs tout C9 qu'ils avaient : une cuisse de chevreau , du lait, du fromage, du pain noir, un feu pétillant, qu''alimentait le sapin résineux, et la seule chambre dont ils pussent disposer.
II y avgit là quatre personnes : celui qui paraissait être le chef de la famille, était un homme déjà avancé en âge ; mais encore vert, et dont les favoris bien peignés, le gilet boutonné jusqu''à la naissance du cou, i^évélaient d'anciennes habitudes militaires... En jetant un coup-d oeil vers le lit , Edgard vit une croix-dlionneur appendue à la bonne grâce, à côté d'une effigie du Christ... Le montagnard hospitalier était un brave des vieilles légions de Napoléon j une parcelle héroïque de ces colonnes de granit , brisées avec tant d'efforts par le choc de l'Europe entière.
Une femme ayant atteint la cinquantaine, sans avoir entièrement perdu sa fraîcheur ,
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une jolie fille brune ayant à peine dix-huit ans, et un jeune garçon de vingt-deux à vingttrois ans, portant Funiforme suisse, composaient le surplus de la famille... Dans le courant de la soirée, les noms de cousin et de cousine, échangés entre les jeunes gens, firent soupçonner que bientôt un lien plus intime , plus doux surtout devait les unir.
Le souper fut lestement servi; Alberline, 'tdgard et leur guide firent amplement honneur au quartier de chevreau, qu^on avait fait tournoyer pendant une heure et demie devant un ardent brasier; madame de Vermandé , quoiqu habituée aux nectars de Lafilte et de Nuits, trouva fort bon lepetitvindeNeufchâtel dont on mouilla ce repas substantiel : i'air "vif de la montagne et la marche laborieuse d'Albertine dans les âpres sentiers qu'elle avait parcourus étaient d'excellens cuisiniers; le fromage mcme , sans être ni Sassenage ,
ni Olivel, ne fut point dédaigné par nos voyageurs.
A rissue du repas , le vieux montagnard^ prenant la parole avec embarras, dit en tournant le bord de son bonnet de laine entre ses doigts :
— Là-dessus , monsieur et madame, il faut bien vous dire que nous n'avons à vous offrîï'
qu\me chambre bien laide et bien petite
Cest celle de notre fille... Elle vous la cédera de bon cœur; et pour cette nuit, la chère enfant dormira fort bien dans Tétable , sur un matelas de feuilles sèches, à côté de son fiancé.
— A côté de son fiancé , répéta madame de Vermandéavec l'accent de la surprise.
— Cela vous étonne , madame , reprit le vieux soldat en souriant : les fiancés de Paris ne sont pas habitués à dormir si près l'un de Tautre ; mais c'est un usage établi en Suisse
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depuis bien des années: les jeunes gens destinés à se marier ensemble , se prennent à Fessai , et pendant un temps fixe, couchent ensemble comme après le mariage... Mais il est bien entendu qu'ils n'agissent pas de même.
— Comment Fentendez-vous, mon ancien, demanda Menardi qui comprimait de son mieux un sourire sceptique.
— Je veux dire, monsieur, que des fiancés àPessai ne s'avisent jamais de croire qu'ils peuvent jouir du droit des maris sur leurs fiancées...
— Cela me paraît bien singulier , dit Albertine dont les beaux yeux étaient à demi-baisses.
— Rien n'est pourtant plus vrai, madame , ajouta la vieille habitante du Jura : telle
que vous me voyez , j'ai passé par trois épreuves de fiançailles. . . et mon mari, qui fut mon troisième prétendu, peut vous affirmer que certainement...
220 KODOLPHB
— Ah! pour cela, reprit le vieillard, rien à dire du tout... un grognard qui a fait les guerres d'Italie, d'Egypte etd^Allemagne, ça s* y connaît, voyez-vous.
— Oserai -je vous demander, madame, reprit Edgard en hésitant un peu, ce qui causa votre rupture avec les deux premiers fiancés.
— Mon Dieu , monsieur, ce n'est pas un mystère , répondit la montagnarde : le premier , un soir de son temps d'essai , voulut devenir mari tout-à-fait... Alors ma mère , qui vivait encore, la pauvre chère femme, lui dit comme ca : Jeune homme, vous ne savez pas vous posséder; par ainsi il n'y a pas dans votre caractère Tétoffe d'un bon époux... congédie...
— Et le second, demanda Menardi...
— Ah! pour celui-là , poursuivit sans hésiter la paysanne, c'était bien différent... Tout
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le monde clans le pays, disait quand je passais, voilà, cV'St sur, une belle brune, bien découplée...
— Et c'*était vrai, interrompit le vétéran...
— Ne m'interrompez donc pas, Justin, reprit la bonne femme ; on sait bien que vous me trouviez à votre goût puisque vous m\avez prise... Pour revenir donc à mon deuxième fiancé, celui-là, malgré ce qu'on disait de mes cliarmes... Eh bien! quoi, ni plus ni moins que ce pied de table , parlant par respect... Ma mère lui dit, à lui : mon garçon, il m'est avis que t^as un joli caractère ; mais l'as pas ce qui faut pour faire un joli citoyen de la république.
— Et vous avez congédié ce prétendu , dit vivement Albertinc , parce qu'un défaut d^expérience le rendait...
— Glace, ma chère dame... Cela pouvait pa aller : la Sitiss? a besoin d*sa i o.udalion
et je crois qu^^elle serait fièrement compromise avec des hommes comme mon second prétendu... Parlez-moi de Justin : quand il a quitté le service , il avait quatre fils sous les drapeaux du roi de France... Ils y sont encore , Dieu merci...
— Mes bons amis , s'écria Menardi , vos unions dressai sont une absurdité.
— Pourquoi donc , Edgard ? dit Albertine avec douceur... Je ne partage pas votre opinion à cet égard : le mol if de la rupture de madame avec son deuxième fiancé doit être rare...; et quant au renvoi du premier, j^en trouve la cause fort juste : celui qui ne sait pas respecter sa fiancée la méprisera lorsqu'elle sera sa femme.
— Jamais, madame , une épreuve ne doit imposer des impossibilités.
— Edgard, le mot est une exagération.... et je désire que vous le reconnaissiez.
ou A MOI LA FORTUNE. 223
— Je ne le puis, r^ Ah! que si.
— Mes cliers hôtes , contiua le marseillais, qui comprit trop bien la pensée bizarre d'Aïberline , je dois vous dire que madame n*est pas...
— Si vous achevez , Edgard , interrompit madame de Vermandé, je serai mécontente-
— Que veut-elle dire ? murmura Menardi pour lui seul.
— Nous acceptons la chambre de cette belle enfant , reprit notre voyageuse.
— Nous acceptons ! répéta Edgard toujours en aparté... Ou veut-elle en venir.
— Nous Tacceptons , poursuivit Albertine, non sans éprouver le regret de déplacer mademoiselle ; mais une nuit de printemps est courte, et nous tâcherons de lui faille oublier demain rincommodité de son coucher.
— Madame est bien bonne , dit la jeune
fille, qui avait entendu tout ce qu'on venait de dire des essais an té-matrimoniaux i avec un grand flegme... Puis elle ajouta : nous ne serons pas gênés dans le lit de l'étable 5 mon cousin tient si peu de place.
En terminant ce discours candide , la jeune personne porta du feu dans la chambre cédée aux étrangers , pour enflammer le bois amoncelé dans Tatre ; le lit unique fut couvert de linge bien blanc , et le vieux soldat dit à ses hôtes : monsieur et madame , vous pouvez passer chez vous...
— Allons, mon ami, dit Albertine en tendant la main à Edgard.
— Cest inimaginable, murmura bien bas Menardi.
Le couple voyageur entra dans la seconde chambre du chalet; et madame de Vermandc
^ Cet étrange usage cxislo réellement dans une partie de la Suisse.
ou A MOI LA FORTUNE. 225
ayant pousse le léqer verrou tic la porte, s\issit auprès du foyer clincelant. Eclgard, interdit , ne sachant décidément que penser, demanda avec tristesse à Albertine quel était son projet, et si elle prétendait se jouer cruellement de son amour.
— Me jouer de votre amour! Edgard, répondit ntadaîiie de Vcrmandé d\me voix, pleine desentiment, pourriez-vpusnVen croire capable ; quand je commence à le si bien comprendre cet amour ; quand je sens qu'il fera bientôt ma félicité... Etait-il donc si difficile de comprendre qu''en vous faisant passer la nuit ailleurs que dans ma chambre , je me compromettais bien plus qu'en ia partageant avec vous... En effet, c'eut été dire à ces gens que je voyageais avec un homme qui n'est pas mon époux : pour un petit scrupule que j'atfectais, jelivraisàleurs soupçons tous les inslans de ce singulier voyage.. > Car nous ne
pouvons mettre tout le monde clans le secret de nos conventions. Après cela, mon ami, ma confiance en votre délicatesse serait elle assez mal placée pour que vous pussiez vous en étonner au point de la prendre pour une mystification . . . Êtes-vous , Edgard , assez peu fixé sur vos principes, pour craindre de ne pas respecter celle dont vous n'avez pas voulu posséder la personne sans le cœur? Je me crois en sûreté avec vous; je suis autorisée à prendre Pépreuve suisse au sérieux ; car je ne vous ai pas encore dit : Edgard , voilà mon coeur...
— Enchanteresse! Mais lu n'as donc pas songé à ce que tu me demandes d'*abnégation ; tu ne prends pas en pitié ton pauvre ami.... Alberline, Grâce ! grâce pour ma raison I
Et Menardi tomba , presque défaillant, aux genoux d^Albertine qu'il couvrait de baisers: elle en scr.lnit Vâçre chaleur à trnvcrJr ses \êtemens.
ou A MOI LA FORTUNE. 227
— Etlg<arcl, eli bien! oui, je l'avoue, j'ai manque de prudence : trop neuve encore aux impressions de Tamour pour en comprendre les tourmens , j'ai mal calculé la puissance de celte passion... Mais il n'est plus temps dei-evenir sur ce que j'ai fait : calmez le transport oii je vous vois, et soyez plus généreux que je ne suis prudente.
— Je vous obéirai, mon Albertine...
•^ Tu vois bien, Edgard, qu'elle ne saurait t'échapper, ton Albertine : elle t'aime... Ne le vois-tu pas ; mais ce n'est point un tiède amour qui peut s'iiarmonier avec le lien... ce sont des transports égaux à tes transports ; c'est un souffle qui s'exhale brûlant de mes lèvres, comme il s'exhale des tiennes. . . Ah! vraiment c'en serait fait à jamais de mon bonheur, si je devenais, froide encore, la'proie de ta frénésie, comme je fus celle de la brutalité du colonel Vermandé, , .Edgnrd , p^tcnds. . .
— J'aUendi ai, chcrc AlLerdne, j^iUendrai. . . et ce mot fut accompac^nc d'un profond soupir.
Au moment où cel entrehen se tenait à demi-voix dans la chambre du cbàîct, le ycrxi faisait crier de toutes paris les joints do ce frêle édifice de bois; tandis que la pluir, qui continuait de tomber à verse, bi'Uissait plus doucement sur le toit et contre les vitres.
— La pluie et le vent, reprit trislcment Edgard, deux des voluptés de Tihulie et de son amante.
— Je les comprends , Edgard.
— G^est bien peu , Albei tine.
— îl y a moins d\in an , vous eussiez dil , c^est beaucoup.
— Cest qu^alors vous ne m\iviezpas donne ce doux viatique d'espoir qui soutient u\oii existence.
Et leTentale du chalet, voyant quViîbeî line
ou A MOI LA rOUTU.NE. 220
i'jvaii (j;iei({'ac peine à tîél.'iccr son brodequin, se précipita à ses pieds, pins empressé qu^au- CLinc femme de chambre de ia terre.
— '■ Oh! non pas ainsi... cela vous faliguerait trop... Là , sur cette chaise basse.
Le mouvement qu''Albertine fil pour élever son petit pied fut rapide , imprudent , fortement inspiraleiu' , sans doute; car Edgard s^empara de ce pied encore chaussé , elle serrant avec une sorte de convulsion , le couvrit, d^mdéluge de baisers... Ce qui se passa dans ce moment en lui fut plus que des transports , plus que de la frénésie : il y eut contraction violente de ses membres... ses articulations craquèrent... Puis le malheureux jeune homme , anéanti , atrophié , comme par une trop forte atteinte d'électricité, laissa pencher son corps sur une de ses mains , appuyée à terre^ — GVstpour en mourir, dit-il à voix basse.
Aibertine , effrayée, se précipita vers son
amant, et l'aida à se relever... Allons, mon ami, dit-elle avec sensibilité , devenez plus raisonnable; mon Dieu, Tamour est-il donc comparable à Tépilepsie... Puis elle ajouta, cVst ma faute aussi.... ces bons Helvétiens m'ont fait naître Fidëe d'un projet insensé.
— Insensé, non, Albertine ; mais je ne suis pas Suisse. Cependant jene veux point, non je ne veux en rien tromper votre attente... Tenez , me voilà calme...
— Vraiment ! interrompit madame de Vermandé avec un mélange indéfinissable d'orgueil et de dépit... Puis elle saisit la main d'Edgard... elle était pénétrée d'une acre chaleur et tremblante. Albertine reprit avec un imperceptible sourire ^ <]alme ! oh I non , pas encore.
Il est des mouveriiciis de vanité qui font taire, au moins un instant, les plus fortes passions, en excitant une autre vanité. Telle
ou A MOI LA fortune; 23 1
fui la situation soudaine d^Edgard , lorsque madame de Vermandé lui fit comprendre, par son petit élan de coquetterie, qu'elle se croyait trop sûre de son empire pour croire au calme qu'on lui annonçait.
— Je serai digne de votre confiance, chère Albertine, continua-t-il d'un accent compose'; et puisque vous voulez faire penser aux liabitans de ce chalet que nous sommes époux , je vais me tourner du côté opposé à ce lit; couchez-vous le repos doit vous être nécessaire Moi, je passerai la nuit auprès du
foyer, nourrissant ma tendre rêverie du bruit délicieux de votre respiration , se mêlant aux voluptés d'accompagnement de Tibulle
A ces mots Edgard s'assit près du mur de sapin qui séparait les deux chambres du chalet, et fixa consciencieusement ses yeux sur cette cloison. S'il y eût eu là quelque glace, queUjue miroir, il n'est pas bien prouvé que
232 KODOLPIU:
notre Marseillais se lui abstenu uy porter un regard furtif, afin de voir ce qui se passiil derrière lui ; et madame de Vermandc c'tail si riche de charmes , que peut-être eût-elle laissé tomber sous la vue de son amant quelques petites chirilés de ce trésor. Mais, dans son scrupule de dépit, Menardi ne vit que des planches, et Tombre noirâtre dVilbertine qui se dessinait en masse confuse sur la cloison. Madame de Yermandé avait commencé depuis quelque teni] s à se déshabiller, lorsque son discret partner dje logement entendit quelque chose qui ressemblait à des murmures d'impatience: ceci devint bientôt plus significatif; enfin , il v eut éclat.
an — Je suis d\me grande maladresse , dit A]i)erline en frappant de ses jolis pieds Je plancher. c... Impossible de délacer mon cor.set... Aussi n\ivoir pas amené ma femme de chambre...
ou A MOI LA FORTUNE. 233
— Aibeiiine, si vous duigniez me permettre , j'essaierais... Et Menardi ne se retournait pas encore...
— Je le veux bien , Ed^^ard, aidez-moi... Cela fut prononcé avec cette voix caressante, qu'Albertine savait si bien prendre quand elle voulait bouleverser la raison du pauvre jeune homme.
Il se retourna alors... et soudain un éblouissement fit danser devant lui tous les objets , y compris celui qui causait sa fascination: deux épaules moulées par les grâces, nues jusqu'à leur extrémité inférieure, et défiant d'éclat la neii^e amoncelée ausommet de la montagne....
Cependant Edgard, autant que pouvait le lui permettre un tremblement qui le rendait d'une extrême maladresse , délaçait Alber-
,line Il avait déjà cassé deux fois son lacet
de soie, lorsque, cessant de pouvoir donjîner son émotion , il laissa tomber sa bouche sur
Tune des épaules aJoraîiles Elles avaient
agi à la manière de Taimant.
— Ah! que faites- vous, Menardi? vous mV vez brûlée...
— Pardon , ah! pardon; mais je n^'aipu m'en défendre, et mes lèvres...
— Vos lèvres , répondit Albertine en se retournant... Je croyais que c'était une flammèche de la lampe...
En ce moment la bouche de madame de Vermandé , si fraîche , si rosée , si vierge encore de baisers et de soupirs , se trouvait tellement près de celle d''Edgard , que , succom* bant à la plus impérieuse tentation , il y colla ses lèvres brûlantes
Soit épreuve, soit plaisir, Albertine laissa, quelques secondes, exister ce dangereux contact Puis , relevant sa tète avec lenteur,
et laissant voir à son amant les roses sponta*némeni épanouies de son teint, ses yeux à
ou A MOI LA FORTUNE. 235
demi' fermés y son air rêveur, elle murmura à
demi-voix : en effet je crois qu^elles ont
raison... Et d'un accent plus intelligible , elle ajouta : Ah! tant mieux , vous n'êtes pas devenu Suisse.
— Dis donc , femme adorable , que durant l'espace d'un éclair, je viens d'être plus qu'un Dieu.
— Redevenez maintenant un homme docile , dit Albertine , et tournez encore un peu vos yeux du côté de la cloison.... Je vous rappelerai quand il en sera temps.
Egard obéit. Quelques minutes après, il apprit par le gémissement de l'humble couchette, qu' Albertine avait étendu son corps revêtu de satin sur les draps grossiers de l'hospitalilc montagnarde.
— Venez, à présent, Edgard , dit madame de Vermandé avec ce qu'il y avait de plus doux sons dans sa voix.... Eteignez d\'ibord
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la lampe : on nous croit époux; il n'est pas nécessaire qu''en nous épiant à travers quel« q'.ies crevasses , on découvre ce qui se passe ici.... Ce feu répand encore une trop forte lueur dans la chambre, poursuivit Alberline; jeîez dessus quelques pelletées de cendre.... Prenez maintenant ce vieux fauteuil ; approchez-le de mon lit — bon, ainsi.... renversezle près des matelas et asseyez-vous.... bien
Voilà, mon ami, la moitié Je mon oreiller.... Votre Icte près de la mienne....
— • Albertine,,Albertine , cVst impossible — pitié! pitié! ce que tu me demandes est lin supplice.... un martyre au-dessus des forces
humaines....
— Edgard, répliqua madame de Vermandé, je vous aime; mais je prétends n'appartenir qu'à Tamant à qui ma bouche ne pourra plus
refuser de dire : je t'adore Je ne veux
poFnt de Tamour appétit brutal.... Je ne le
ou A MOI LA lORTL'NE. 237
concevrai qu'à litre de caUe — Elle dil et s'endormit bientôt.
Son amant, ivre de désirs, mais averti que la moindre tentative ferait fuir à jamais cette félicité qifil allait atteindre au premier instant, aspirait, comme un parfum délicieux, le soufle d\4ibertine; les cheveux dePenchanteresse, échappés du foulard qui les tenait captifs, inondaient le visai^e d^Edgard; Tun de ses bras , dans Tabaudon du sommeil , eiitourait, cerceau palpitanî, le cou de Tenivré Marseillais. Et lui, ses artères ballaient avec force ; son cœur heurtai l à coups redoublés les parois de sa poitrine... toule sa nuit fut un long proxisme de délire, de fréiîésie.... Vingt fois il fut tenté de s'ccrier, en éîrcignant de ses bras nerveux cette créature étrangement cruelle , qui s^ibandonnait i.au5 se donner : femme ! lemmc ! sois à n.oi , ou prends ma vie
El Alberlinc dormait toujours...