D'AUTRES EMOTIONS
Le lendemain , Alberline elEclgard récompensèrent gcnéreusementles habitans du chalet^ et se disposèrent à redescendre dans la plaine. Ils revirent la jeune fille cl son fiancé; leur visage était calme, frais, vermeil
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C'est iniîîiaj^ina]}liî ic'peta Menaidi... On pouvait concevou' son clonnemenl : sa pâleur, SCS ori)i(Gs omljrcs et ses icvres dessécliées prouvaient trop hieii queiVpreuve Suisse ne tombait pas sous le sens d\in amant français... Le coMpie voyageur coiUinua de parcourir rHelvéîie : il visi?a successivement Bci'ne , qui regi'c'rie eiicoro .^es our.; , concîtOjcns iniellii^cr.s quola vic'oire lui enleva; Ziu'iclî, veuve de Liî vaU'r ; Con.slance , fameuse par ses conciles ; Baîe, centre de neutralité , où , durant les lon.^ues r;;uerres de noire rcvOiUtioîi, répuijîicains !ra:}c;iis, autrichiens eténii«.;rcs se seiraierit la jnain, iianquetaient joyeusement ensemlîle, da:i. aient au môme bal, se quittaient excellens amis à minuit , et se coupaient la gorge trois heures plus tard : le tout selon les rè."l'.^sde [""exiiuise courtoisie. Edcardet Alberline virent lour à tour Lucerne, Soleure , Fri!)our^^ , capitales d\me année, qui , avec
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Berne, Zurich etBâlc, sont appelées à fournir, pour Tespace d^une année aussi , le chef de la répubUque : ce modeste landamann, qui, delà première magistrature, redescend, Cincinnaleur en guêtres et en souUers ferrés, aux détails de Texploitalion rurale. Après avoir gouverné la nation , il se résigne k gouverner un peuple de brebis et de volaille. En Suisse , pouvoir et modestie, puissance et légalité sont , dit-on , synonimes ; pourquoi n'établirait-on pas dans cette contrée patriarcale une école normale de potentats. On sait maintenant que les gouvernans ne peuvent se former un bon tempérament politique , que parmi les républicains.... C'est un progrès à tenter.
Les voyageurs virent le rocher d'où partit cette flèche de Tell, qui , du sang d^un tyran , fit éclore la liberté helvétique ; ils virent le vallon où les Horaces helvéliens la jurèrent ; puis Tossuaire de Morat, monument
teriible , où les restes de soixante mille Bourguignons prouvent ce que peut le désespoir d'une nation généreuse, qui défendson indépendance.
Laissons Edgard et Alberline franchir les Alpes helvétiques, puis descendre dans les belles vallées du Piémont, et revenons à Paris.
Tout élu de la fortune est ordinairement visité par un de ces jeunes médecins , dont les soins assidus ressemblent for tau service d\ui chambellan : docteurs encore inaperçus reduitsàsefaire un protecteur ou, plus heureux, une protectrice, en attendant une clientèle. Le protecteur entretient le mieux qu'ail peut de toux légères, d'irritations nerveuses sans conséquence, de gastrites bénignes, de dîners confortables et de billets de spectacle , la scier ce inaclive de son Galien : c'est une bonne action; mais par malheur elle ne
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pourra jamais devenir une généralité philanthropique parmi les notabilités opulentes (le notre capitale; le savoir, tout en marchant à pied, à travers la boue qui tache ignoblement ses bas noirs, fait plus de chemin dans une année que Taile de la fortune d'aulrui : une donnée statistique exacte à prouvé qu'il existe à Paris moins de riches que de médecins ; et, parallèlement à cette disproportion, moins de plaideurs que d'à* vocats : ce qui nous semble un inconvénient bien plus grave.
Le médecin sans malades , s^'il est convenalilement lancé d'ailleurs , devient un homme du monde charmant : il néglige la gazette de santé ^ se pénètre du journal des modes ^ étudie le quadrille Musard au piano , et risque la romance de Loïsa Puget , dans le concert en petit comité. A Pécarté , point d'esprit plus méditatif, point de joueur
moins hasardeux : il écarte avec un discernement infaillible, voit passer les couleurs sans la moindre dislraclion, se montre féroce pour les rois marqués tard , et gagne fort souvent la partie. Uécarté est une des providences du doctorat soufïranl. A la campagne, le jeune médecin se fait aisément l'ami de la maison^ sans provoquer les soupçons jaloux du mari : il y a du tête-à-tête hygiénique dans ses fonctions ; comment s''en formaliser? Du reste, il est là pour lempérer Pardeur de la chasse , féconde en pleurésies , et les plaisirs de la pêche , où les amateurs de la ville attrapent beaucoup plus de rhumes que de poissons.
L'avocat dont la robe est encore vierge, ne se borne pas, lui, à ces distractions inoffen» sives : cinq à six années de sa vie s'alimentèrent de théories chicanières sur les bancs; si le procès ne donne pas au palais , il faut à toute force qu'il le trouve quelque part... Or,
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ce .sera siiitont dans les discussions polilicjucs (jLril apanclu ra sa faconde militante : il se déclarera le Cicéion dercmeule, et fera de la procédure de carrefour... Que Dieu envoie donc des malades aux jeunes médecins , au moins pour leur bonheur personnel; et des causes aux jeunes avocats , au moins pour le repos général de la société.
Un nouveau docteur marseillais , en attendant que lui arrivassent quelques ccîaboussures dYpidémie à nettoyer, sYtait cramponné aux prospérités de Rodolphe Dutillage. Celui-ci , qui connaissait son code des belles manières , n'était jamais au dépourvu d^me petite indisposition pour motiver les assiduités de son compatriote... Un matin qu'ail entrait chez lui, il le trouva fort occupé à parcourir des papiers timbrés épars sur son guéridon; tandis qu^me excellente tasse de chocolat, qu'on venait de lui apporter, lais-
sait évaporer son arôme en gros nuages de fumée.
— Du meilleur chocolat d'Auger, dit le médecin, le laisser froidir, M. Dutillage, c'est plus qu'un délit; Briat de Savarin appelerait cela un crime.
— Mon cher docteur, je suis fort occupé ; veuillez m'excuser si je ne vous reçois pas ce matin . . . Nous vous aurons à dîner, n'est-ce pas; il y aura conférence ensuite : le comité nous a fait parvenir des instructions.
— Quel comité ?
— Allez donc, grand distrait, est-ce que des hommes de notre trempe correspondent avec d'autres comités que le comité insurrectionnel... le comité régénérateur.,.
— Bon, bon, je sais, répliqua l'autre avec un sourire expressif... A tantôt... puis en se retirant, il se disait à lui-même : pourquoi me congcdie-t-il donc si vile ; ce n'est pas sa
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coutume à celle heure-ci... Ces papiers qui paraissaient absorber son attention! quel peut en être Pobjel ? il y a là -dessous quelque affaire de palais : un procès, peut-être ; car j^ai bien vu des feuilles timbrées... Il m'a semblé aussi lire, en gros caractères, sur plusieurs de ces actes , le nom d'Edgard Menardi, cet heureux compatriote qui \^ojage pour le moment avec la plus jolie femme de Paris... Est-ce qu^il serait mort? le bonheur fautait-il lue si promptement... ces papiers seraient-ils... Eh! non, cela ne peut-être... Edgard me semble un garçon... Ne prétend-on pas d\iillenrs que la belle Alberline aspire à continuer Timmacalée madame Rec***: trésor de charmes dont aucun mortel ne put, dit-on, approcher... Toujours est-il constant que j'ai \u sur les papiers que visitait Rodolphe, le nom de r otre ami Menardi . . .
Le docteur ne se trompa { [a-, et nous al-
Ions, en rcmonlaiit un peu de cours des évèxiemens, expliquer ce qui se passait. On a dit un mot, au commencement de cette histoire, d^un oncle d^Edgard, riche propriétaire à la Martinique. La fortune de ce parent ne pouvait offrir au Jeune Marseillais aucune pcspective d^hérilage : il avait trois beaux garçons et deux jolies demoiseliesprovenant d\m premier mariage; puis, en 1822 ou 1828, Ponde s'*ctait faille cadeau, en secondes noces, d^une créole, âgée de 24 à 25 ans, dont les yeuY, surmontés d\m double arc d'ébcne très fourni, promettaient une deuxièni<i série d'héritiers, qui, cependant, n'hélait point venue... Les médecins avaient explique cette infécondité à la manière de celle des terrains trop ardens \Jiatlux,
Mais il était arrivé, à la fin de 1826, un événement auquel , certainement , on ne s^attendait guère dans la famille de M. Philippe
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Menardi , oncle de notre Edgard : une fièvre jaune fort meurtrière avait fait rafle chez ce riche colon: femme, demoiselles, fils, tout s^élait éteint sous le soufïlc de répidcmie, et le chef de cette hgnce ne survécut à son e'pouse, à ses enfans que le temps à peine nécessaire pour faire des dispositions testamentaires... Les bons crojans qui meurent redeviennent presque toujours justes au bord de la tombe : ce qui suffirait à la rigueur pour ériger l'enfer en principe de morale. M. Philippe Menardi, deux fois millionnaire, n''avait jamais voulu entendre parler de son neveu, même pour lui donner un mince emploi sur ses possessions. Un avant-goût amer des peines éternelles, à l'article de la mort, le fit designer Edgard comme son légataire universel... Il faut ajouter, toutefois, que M. Philippe mourut si vite qu'ion n'eut pas le temps d'appeler un prêtre.. ..
L'autorité judiciaire de la Martinique i^éuiiit, vérifia, légalisa, parapha toutes les pièces relatives à la succession, et les fit parvenir , par une voie sûre, à un négociant de Marseille, pour être remises à M. Edgard Menardi. Le commerçant marseillais savait bien qu^Edgard était parti pour Paris, il y avait déjà plusieurs années, avec Rodolphe Dutillage, son intime ami; mais bientôt on n^avait plus entendu parler du premier, et le second seul était devenu un personnage de haute importance. On ne pouvait donc mieux faire que de lui envoyer les titres précieux destinés au légataire universel de feu M. Philippe Menardi :cespièces furentadressésàDiilillage, avecune lettre d'^envoi de six lignes , écrite sur une demi-feuille de papier, cl se terminant par: « N. V. piioiîs de N. accuser réception de la « présente el des ariicles dontN. V. faisons « rciui^^c. )j Le nrgoci;!ut fVriria îi»paqae{,y
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apposa cinq cachets , le chargea à la poste , tint note de son envoi, puis retourna à ses fiijues sèches et à ses raisins de Corinthe.
Rodolphe venait de recevoir ce volumineux message lorsque son médecin était entré; il avait eu le temps de voir qu^il s'*agissait , pour Edgard, d'une succession d'environ cent mille
livres de rente Vous conviendrez qu'on
laisserait froidir à moins une tasse de chocolat.
« Un tel héritage à lui ! s'écria Dutillage en se frappant le front quand le médecin fui parti; fortune bizarre, voilà bien de tes tours. Que fera-t-il de ses richesses , cet homme d'une intelligence bornée , qui ne saura sans doute pas mieux jouir de la prospérité , qu'il n''a su travailler à se rendre le destin favorable. Un garçon assez niais pour gaspiller sa vie avec un amour qui ne lui rapporte seulement pas du plaisir. Devenu riche ^ il dépensera
pucrilement son bien à faire ce qu'ails appelent de bonnes œuvres ; à tendre une main secourable à ces gueux qui pullulent partout ; à cette vermine de la société, qu^il faudrait écraser comme Tautre..... N'usurpent-ils pas des places sur la terre , ces êtres assez nuls pour ne savoir pas être utiles à leur propre existence...
« Et je verrais polluer tant de richesses par un Edgard, poursuivit Rodolphe en laissant tomber sa têle sur sa poitrine Mais
comment m'y opposer..,? Je ne puis rien faire sans lui de ces paperasses : ce sont autant de feuilles de chêne, ajouta le journaliste en les repoussant avec dédain. Ah ! si j avais une procuration assez adroitement conçue pour qu'il puisse la signer. . . une de ces selles à tous chevaux, sur l'autorité desquelles on ruine les gens en paraissant les servir... Impossible! brouillés comme nous le sommes... Qui sait,
cependant... Accusons toujours réception des pièces , pour éviter toute réclamation ; car il importe surtout que celte aftaire ne soit pas ébruitée... Edgard est absent; cela me donne le temps de réfléchir aux moyens de corriger le plus sol caprice dont se soit jamais avisé
la fortune J^ songerai , jY songerai sans
cesse... Oli ! décidément je ne souffrirai pas qu\me telle hérésie du destin s\accomplisse.
Il y avait plusieurs jours que Rodolphe méditait, lorsqu\m incident, tout à-fait étranger à Tobjet dcses méditations, vint lui ouvrir une voie d^espérance, dont il se flatta de pouvoir tirer un bon parti.
Alphonse Varnerie semblait être amoureux de mademoiselle Lamblay , à la manière deshéros de Tépopée orientalejil la cherchait par monts et par vaux : coquine doit s^entendre toutefois, que des montagnes et des vallées comprises entre la barrière d'Enfer et la
Ville(te. Cet amour ne surprendra cerlainement pas ceux de nos jeunes contemporains auquels une existence excentrique a mérité le nom de viveurs : pour Thomme habitué à comprendre les jouissances dans la pius grande acception du mot, et qui sVn est repu jusqu^à épuiser leurs sources naturelles, il y a je ne sais quel appétit biz arre que n'excitent plus les plaisirs ordinaires; et quoique, d'ailleurs, on puisse être, malgré cet élal de saturation, un fort honnête homme et même un moraliste sensé , sous dV.uîres rapports , on se sent alors entraîné vers des objets piquans, plutôt que vers ceux recommandables sous un point de vue plus sérieux. C'est ainsi que nos hommes de plaisir se complaisent dans une passion d'opéra: leur imagination, affranchie de la réflexion par le besoin des sensations extrêmes, ajoute aux séductions de ces dames peu fidèles, même l'idée des Irans-
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ports qu'elles portent ailleurs : nous avons connu plus d'un libertin blasé qui se faisait une étrani^e volupté d'ctre le témoin caché des faveurs que sa maîtresse prodiguait à d'autres
amans Ce travers étrange à même reçu
la sanction de l'histoire : des traditions dignes de foi ont appris que le maréchal de Saxe s'y livrait habituellement.
Alphonse n'avouait pas sans doute qu'il se sentît entraîné vers Florette par cette anomalie du sentiment , ou plutôt par ce besoin d^appliquer une forte dose de piment a son organisme engourdi. Mais ce viveur, fatigué des molles ondulations du berceau de la vie , cherchait à s'enivrer désormais par la bizarrerie, par la violence des secousses, en amusant son âme de l'appréciation vrriie, mais secondaire , des excellentes qualités de M"' Latnblay.
Il éprouvait donc le plus vif désir de la
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Iroiiver , el ne pouvani y réussir, maii^rissait liltéralemcnl à la peine. Ses amis du café de Paris lui faisaieiU une joyeuse i^uerre de l'expression mélancolique^ delà pàieur habituelle (ju''avait fliil prendre a ses traits le sentiment amer de ses espérances trompées.
— Perds-tu décidément Tcsprit, lui disait un après diner, certain jeune homme qui, dans sa soif ardente de renommée, s'était fait celle du plus mauvais sujet de Paris : depuis quand t^ivises-tu de réfléchir? Eh' mon cher, hâte-toi d^ahjurer cette sotte hiibitude. Une fois qu'on est lancé sur la pente de la vie , il ne faut pas régarder derrière soi , parce qu'on y verrait une foule d'avides créanciers, de donneurs d'avis incommodes , et de pères ou d'oncles sermoneurs; ce qui, sur mon âme, est le cortège le plus désobhgeant. Mais encore moins, morbleu! faut-il porter un regard intérieur vers celle lanterne sourde qu'on nomme sa
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conscience : rien Je pale et d'ennnyeux comme les retlets qu'elle répand sur nos belles années ; le plus sûr, mon cber, c^est de souffler dessus, sauf à rallumer ce triste fallot quand la cinquantaine est venue... A la bonne beure, c'est Finstant où Ton peut songer à devenir consciencieux ; on n'a rien de mieux à faire. S'il vous reste assez de temps , on s'efforce de payer ses dettes, et Ton fait de la morale à ses enfans : à cliaque âge ses jouissances.
<( Au nôtre, mon féal Alphonse, à peine a-ton le temps de classer ses plaisirs : Torgie , cette passion échevelée qui nous fait vivre double , anticipe sur le bal aux robustes accords, et le bal retarde les délices sur lesquels retombe le rideau soyeux. Le lendemain , énervé de bonheur, il faut sacrifier la course au bois, car le tir de Lepage vous réclame. Tu conçois, x\lphonse, on doit , autant que possi- T. II. 17
bîe, faire tourner à son profit la sensation du duel. Car si, pour dernier amusement, on veut un beau jour en finir avec Texistence, ce serait manquer de goût que de ne pas s^àsphjxier , côte à côte avec une maîtresse, sous sa blanche courte-pointe. La nuit vient , même une nuit tardive dYté, sans qu'ion ait pu se reconnaître; et le soir il faut presser, dans quatre ou cinq pauvres heures, une apparition indispensable au balcon des Boulles.; une lueur de visite dans la loge de certaine danseuse^ quelques saluts, quelques serremens de main chez Fonde à testament ; puis une demi-heure de soins à la séduction ébauchée; puis vingt obligations flottantes et variables qui terminent les journées d'un dandy sachant se respecter.
« Comment diable, au milieu de tout cela , continua le joyeux moraliste, veux-tu trouver le moindre loisir à consacrer aux réflexions,
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qui, pour la plupart, sont fâcheuses, moroses , et \ous présentent méchamment un passif gros comme la faillite du prince de Guemenée... — Mon ami, répondit Varnerie, ce que tu me dis là est charmant : c'est de Tactualité du meilleur ton ; mais cela ne peut plus me persuader. Tout ce que tu viens de m'énumérer est pour moi le pâté d'anguille du bon Lafonlaine: je suis las, mais bien las de me traîner dans Tornière de ce qu'on appelle les jeunes gens à la mode... Il me faut une poésie neuve à explorer, un romantisme d'existence qui ne ressemble à rien de ce que j'ai connu; c'est pour cela que je songe à prendre une femme assez ignorante des belles manières pour aimer son mari, et je deviendrai le sien.
— Fatahté! fatalité! répliqua le viveur en agitant ses deux bras au-dessus de sa tête....,' te marier, Alphonse!
Le yoilà donc coT^nn ce secret plein d'horreur J
Eh ! mon ami , lu n'^as pas songé a. toutes les déceptions qui t^atlendent : déception du soir quand la robe tombe, et avec elle une perfidie de ouate ; déception bien autrement terrible au moment où les bougies éteintes fument encore; déception d\m caractère comprimé qui se décèle après la lune de miel ; déception d^un contrat enflé par des parens pressés d'écouler leurs filles ; enfin déception de cette fidélité conjugale, dont il avait bien fallu se contenter, puisque la fidélité d^une mariée, ainsi que la loi civile, n^a pas dVffet rétroactif.
— Calme tes inquiétudes en ce qui me concerne , j^écliappe à toutes les déceptions que tu viens d^étaler : celle que je recherche, quoique demoiselle , ne me promettra rien de virginal, pour le moment où les bougies d\m coucher de mariée fument encore.
— Et tu répouses... Ah! je comprends, elle est riche.
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— Elle n'a pas un ccu.
— Ah ça , mais fut-ce une femme plus belle que régrillarde beauté qui causa la ruine de Troie, classiquement parlant, je ne pi^is m'expliquer la folie que tu fais, bon Varnerie.
— Ecoute, celle que je veux épouser a passé rà^e des faiblesses que rinexpérience favorise; elle a reconnu le néant des passions qui se hâtent d^escompter tout leur bonheur; et ce qu'elle a prodigué d\abandon dans ces élans de la première jeunesse, est une garantie, plus sûre que (u ne penses , contre de nouvelles erreurs.
— Eh !... je nVn voudrais pas répondre.
— Tu le pourrais si tu connaissais la belle âme de Florelte.
— Ah ! les femmes qu'on épouse ont toujours des âmes angéliques avant...
— Il est, mon ami , des signes auxquels un
M2 RODOLPirE
homme qui sait le monde ne se trompe jamais.
—Epouse donc , Varnerie , et si tu te trouves bien de répreuve , fais m'en part... Je commence à voir Pextrême frontière du pays des jouissances ; si vraiment , tu en as découvert une mine inconnue aux confins de cette contrée , tu dois à Famitié de me la montrer. Précisément, je me sens presque amoureux déjà de ia fille du jardinier de mon oncle le général ; elle a soupiré pour un trompette major et deux fourriers de chasseurs à cheval : cela lui a suffi, sans doute, pour reconnaître le néant du bonheur escompté
Je réponse au premier avis de ta félicité conjugale.
— Adieu, mauvais plaisant; tu n'es pas encore assezmûrpourt'an êterau côté sérieux de ce que je viens de dire, et je m'aperçois que tu n'y as vu que le butin d'une muse de vaudeville.
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Et les amis se séparèrent au coin du boulevard et de la rue Richelieu, où celte conversation, interrompue souvent par Taclion du curedent, avait eu lieu à Tissue d\m dîner au café Anglais. Uinterloculeur d'Alphonse redescendit le boulevard pour entrer au théâtre Italien 5 tandis que Varnerie s'engageait dans les rues, pour gagner le quai des Grands-Augustins , où il avait affaire ce soir-là.
Alphonse était parvenu vers Pembouchure de la rue Pavée sur ce quai , lorsqu'il vit sortir d'une porte resserrée entre deux librairies, une femme à la taille svelte , à la démarche élégante, qui se dirigeait, à pas précipités , vers la partie du quai des Augustins aboutissant au pont St-Michel. Cette femme lui tournaille dos; mais, par l'impulsion qui porte naturellement l'amateur à vérifier si le visaije répond à la grâce de la tournure ^ Varnerie alongea sa marche et devançant l^incoiiniK',
il lui lanca un regard latéral qu^un cri accompagna.
— DieuîFlorette.
La (lame s^arreta , reconnut Pami d^Edgard et s'*écria à son tour.
— Monsieur Alphonse Va r ne rie !
— Quoi, mademoiselle , dit Tex-rédactcur en chef d^un accent plein dVanimation, vous êtes à Paris, et je Pignorais.
Pourquoi vousl'aurai-je fait savoir, repondit tristement Florette.. Nousne devons plus avoir de rapports ensemble , monsieur Varnerie, puisque je ne dois plus en avoir avec votre ami... Je Tai vu partir : il a passé là, sous mes croisées... heureux, le sourire sur les lèvres, Pespérance dans le cœur... Il n'avait pas, il n''a pas eu depuis un tout petit regret pour la pauvre Florette... Je ne m''en plains nullement, monsieur Alphonse... J'étais arrivée comme uneintrusedans sesalTections.. Il avait
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dit, peiïl-ôtrc, je Paimerai un peu parce qu^elle m^aime avec transport; il en eut trop coûté à cette belle âme d''être soupçonnée d'ingratitude.. . Menardi ne m^a point abandonnée; on n^'abandonne pas le voyageiu' qu''on a recueilli quelquesjours par pitié... on le laisse partir... on ne lui doit pas une larme.
— Mais ce voyageur, qu\ui liôie froidement hospitalier laisse hasarder de nouveau dans les sentiers pénibles de la vie , un autre peut le recueillir , et lui offrir à toujours son toit et son cœur.
— Cela ne se trouve pas, monsieur Varnerie, quand ce voyageur est une orpheline sans bien, sans nom... puis elle ajouta avec effort... sans innocence
— Vous vous trompez, mademoiselle, et je vous l'aurai bientôt prouvé, si vous daignez me recevoir un instant chez vous.
— Volontiers, monsieur Alphonse, je vous
connais bien D'ailleurs , une femme ne
craint les hommes que lorsqu'elle se craint elle-même, et je n'^en suis pas... je n'en suis plus là... Venez, monsieur Varnerie.
A ces mots, mademoiselle Lamblay prit la main d'Alphonse, pour le guider à travers l'obscurité de son allée, et dans le dédale ascendant du gothique escalier qui conduisait à sa chambre.
REFUS GéNÉREUX.
Florette habitait une chambi^ au troisième, dont les deux croisées ouvraient sur le quai. Ce petit logement, à peine garni des meubles les plus nécessaires , était d'une grande propreté. Sur la cheminée une pelile pendule en
albalre ressortait entre deux grosses toufies de fleurs naturelles, contenues dans des vases de verre bleu. Une petite glace surmontait ces modeslesornemens, et s'embellissait, deux fois par jour , de la jolie tête qui venait s^y réfléchir, pour une toilette du matin ou du soir. Au fond de la pièce ,une couchette de bois peint portail un coucher assez mince, et Yarnerie put se douter que sous les blancs rideaux qui le recouvraient, s''ctait exhalé plus d^un soupir parlant pour Tltalie... Sur la table placée près des fenêtres, brûlait une lampe à tringle, dont la lumière s^épandait sur les vives couleurs de quelques estampes , que Florette , devenue coloriste, retouchait avec beaucoup de goût... Le surplus du mobilier se composait d^une commode en noyer, de six chaises fort propres, et d\m8 double paire de rideaux de caUcol blanc , comme ceux du lit.
là — Vous le voyez, monsieur Alphonse, dit
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Floretle, après avoir fait asseoir l'ami d'Edgard, malgré tout ce qu'il apu faire , le célèbre Rodolphe Dulillage n'est pas parvenu à me ruiner entièrement : on ne ruine pas ceux qui ont du courage et de la résignation.... Je colorie des estampes : yoûk \g jeune et beau Danois^ partant pour la Syrie -^ puis voici son retour, et la jolie Pèlerine qui court audevant de lui... Vous et moi, ajouta mademoiselle Lamblaj avec un petit sourire empreint dequelque malice , nous connaissons des pèlerines qui ,pius heureuses que ceile-ci, voyagent avec leur beau Danois...
— Un tel pèlerinage est bien doux, Florelte; ne vous semble-t-il donc pas qu'un autre qu'Edgard le puisse faire avec vous.
Non, monsieur, répondit la jolie Marseillaise, qui crut cette déclaration assez claire, dictée par la galanterie sans façon qu'un homme du monde se permet volontiers avec
les grisettes ; non , personne n^obliendra mon consentement pom^ un tel pèlerinage. On peut avoir de ma conduite passée une opinion désavantageuse ; mais on se tromperait si Ton s**aulorisait de ce passé, pour juger de mes sentimens actuels. . .
— Florette , 'reprit Alphonse avec feu, vous vous méprenez sur mes intentions; sachez que depuis votre disparition de la rue Copeau, je n^ai pas cessé de vous chercher pour réparer envers vous Tinjuste cruauté du sort; pour vous offrir mon cœur et ma main.
— Voire main, monsieur Alphonse, répliqua Florette avec quelque surprise... y avez vous bien songé; ou plutôt ne vous faites vous pas un plaisir cruel d^abuser du délaissement d'une pauvre fille sans défense... ce ne serait pas généreux...
— Non, chère Florette, non, poursuivit Alphonse en saisissant la main de mademoi-
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selle Lamblay, qu"'!! couvrit de baisers.... je vous aime , je ne puis plus aimer que vous : ce que je connais de votre coeur, si bon, si aimant ; de votre âme si noble , si grande en présence du chagrin, si résignée à supporter l^ingralitude, quand vous avez mérité tant d\imour et de reconnaissance ; en un mot toutes vosqualités estimables, jointes aux charmes de votre adorable personne , m^ont attaché à vous jusqu^à me faire braver , mépriser et les propos du monde , et le cas que
les esprits vulgaires en font Florette,
tout est examiné , pesé , vos mérites remportent sur de yains scrupules; je le répète,
ma main est à vous
— Et moi, monsieur Varnerie, je vous refuse la mienne , car mon cœur ne pourrait être donné avec elle... Il est passé pour moi, ce temps où la jeune fille ignore tout ce qu'il y a de sérieux dans ces liens du mariage , qui
sont le premier rêve (le son adolescence
J'étais ainsi quand ce misérable Rodolphe , abusant de ma quinzième année, a flétri les prémices d'une vie de tendresse , qu'il n'a pu me faire connaître Edgard fut mon premier amant ; il a clé le dernier.
— Mais moi, Florelte , c^est votre époux que je veux devenir...
— Vous voyez bien, monsieur, que cela est impossible , puisque vous ne pouvez être mon amant.
c* — Ame sublime! s'écria Varnerie , faut-il que je ne puisse te faire comprendre mon amour... il est si digne de toi.
— C^est pour cela je le refuse , Varnerie : en acceptant voire amour, je perdrais tous mes droits à votre estime; je contracterais une dette sacrée avec la certitude de ne jamais Tacquitter... mon coeur sera jusqu'à son dernier battemenl à Edgard.... Alphonse, une
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femme bien éprise laisse déchirer son cœur.. . elle ne le retire pas... Souffrir, souffrir beaucoup , c'est un lot commun dans la vie : chacun doit s^y habituer; mais se dire n'ainv3 plus, cVst impossible, à moins qu^on n^ait menti en disant : je Oaime...
— Ainsi, Florette, reprit tristement Alphonse, point d^espoir pour moi.
— Ami d^Edgard , si vous me demandiez ma vie, comme gage d'amitié, j'en ferais bien vite le sacrifice; car j'ai pour vous toute Pestime , toute la reconnaissance, toute fadmiration que votre offre généreuse doit m'inspi-
rer mais, si vous me parlez d'amour, je
n'ai pas un soupir pour vous.
— Mais enfin, dit Alphonse , avec un peu de dépit, qu'espérez-vous donc; vous saviez qu'Edgard était irrévocablement enchaîné aux pieds d'Albertine, même lorsqu'il n'y avait pas encore une étincelle d'amour dans ce
beau mar!)re; maintenant tout porte à croire que cette veuve, si long-temps insensible, s'est (lonne'e corps et ame, O'J se donnera bientôt à celui qui l'adore... que pouvez-vous attendre de lui ?
— Rien , monsieur, assurément rien , et j'espérais que vous mVslimeriez assez pour vous rappeler ma conduite en présence de madame de Vermandé..... qu^il Taime sans partage , sans dislraclion... mon amour ne veut point d^clio dans son cœur.
— Vous rendrez Edgard malheureux de votre malheur , au milieu de toutes ses prospérités : il avait espéré, ce véritable ami, que vous daigneriez écouter mes vœux...
— Ah ! monsieur Menardi me cédait à vous
dit Florette avec un sourire amer Je ne
puis accéder au marché... Soyez mon ami, monsieur Varnerie , vous trouverez en moi toute la tendresse , toute la confiance d^une sœur
ou A MOI LA FORTUNK. t>75
— Il faudra bien m^y résigner, répondit Alphonse avec tristesse ; mais un physionomiste attentif eût pu voir, à Texpression de ses traits, que son amour-propre ne partageait pas encore la résignation qu^il annonçait , et qu\me espérance se cachait au fond de son cœur. — Au moins cet ami, ce frère , poursuivit Alphonse, pourra sans exciter vos scrupules , vous rendre les services qu'on a le droit d'attendre de Tamilié...; et dans la situation où ce misérable Rodolphe vous a réduite...
— Vous me faites penser à une chose, interrompit mademoiselle Lamblay : Dutillage me doit toujours huit mille francs j je lui ai plusieurs fois écrit sans obtenir de réponse ; etTun de ces matins, si je ne me fusse pas rangée promptement , il obtenait de moi quittance définitive, en m'écrasani sous les roues de son cabriolet.... Si j'avais un frère, j<5 le
chargerais de reJemander mon argent à ce détenteur obstiné ; mais je n'ose attendre ce service d\in ami dont j'ai refusé de faire un époux.
— Pour comble de disgrâce, Florette, vous ne me croyez pas capable devous rendre un service désintéressé...
— M.Varnerie, si j'ai pu en effet vous inspirer quelque tendresse, il faut que votre désintéressement soit double.
— Comment cela, mademoiselle.
— Si vous me faites rendre mon argent, je partirai-sur-le champ pour retourner en Provence, où je compte me consacrer au service des hôpitaux...
Varnerie réfléchit un moment.
— C'est votre dernier mot, Florette.
— Oui, M. Alphonse.
— Je puis donc une fois au moins élever mon âme jusqu'à la vôtre.,, demain vous au-
ou A 3101 LA rOUTLNE. 277
roz VOS huit mille francs... donnez-moi une lettre pour Dulillage et une quittance de la somme qu^il vousdoil.
Floreîte écrivit ; puis, Iorsqu"'elle eut fini, Alphonse se leva, baisa la main de cette bonne fille qu^il mouilla d'une larme et sortit , étonné d^avoir laissé dévier son caractèie jusqu^à la sensibilité ordinaire : une sensibilité de surnuméraire ou de commis marchand. Et pourtant ce retour vers les impressions candides, vers le sensualisme naturel, est plus fréquent qu^on ne pense dans la vie des hommes blasés.
Les tyrans ne dorment point, disait Voltaire à son domestique en l'envoyant, à sept heures du matin , chez Facteur chargé du rôle de Poliphonte , dans Mérope, Varnerie pensa sans doute que les ambitieux ne devaient pas dormir davantage ; car il était à sept heures aussi chez Dutillage. Le valet de chambre (Rodol-
phe avait tenu à s''en donner un) s'^escrima vainement à prouver que monsieur ne pouvait être visible sitôt sans se compromettre gravement; Alphonse lui répondit que les ministres de l'empereur Napoléon donnaient audience à cinq heures du matin, et se précipita dans le cabinet du rédacteur en chef, dont la porte était ouverte en ce moment.
L'homme important, penchésur son magnifique bureau d'acajou , et sans doute absorbé par quelque projet d'intrigue transcendante » ne s'aperçut pas de l'entrée d'Alphonse ; il fallut que celui-ci la révélât.
— Vous me pardonnerez , monsieur , de vous déranger si matin, dit le messager de Florette après un salut fort bref. . .
— En effet, monsieur , votre brusque entrée...
— Vous dérangera pou, monsieur, reprit Alphonse d\in ton plus sec : je vous promets
ou A MOI LA FOnTUNE. {270
que ma visite sera courte, et que Tobjct en est précis. Jepuis vousparaîtreimportun; mais je ne suis pas du nombre des importuns qui multiplient leurs démarches. On m'appelle Alphonse Varnerie...
— Ah ! monsieur, je vous prie à mon tour de m'excuser, répondit Rodolphe en se levant ; je n'avais pas Phonneur de connaître Pun de nos littérateurs les plus distingues... Veuillez donc vous asseoir...
— Je craindrais trop de vous déranger, monsieur, et j'aborde sans plus larder l'objet de ma visite.
— Je vous écoute avec le plus grand intérêt, monsieur.
— C'est aussi une petite affaire d'intérêt qui m''amène, répliqua Varnerieavec une réminiscence de l'esprit du petit journal tué récemment sous lui. Vous daignerez peut-être retrouver dans vos souvenirs lointains, conlinua-t-il ea
280 PxODOLPHE
fixant son regard sur celai (le Rodolphe, le nom de mademoiselle Florette Lamblay...
— Je me souviens même que j^ai entre les mains huit mille francs qui appartiennent à cette demoiselle, interrompit Duîillage avec une dignité assez bien jouée, mais que démentait pourtant la subite altération de ses traits... Il y a six mois que je la cherche pour lui re~ mettre le montant de ce dépôt...
— Dépôt soit, M. Outillage : le mot ne fait rien à TafTaire ; mais il faut convenir que vos recherches ont été bien malheureuses ; il y a moins de huit jours, vous avez failli écra* ser Florette sous les roues de votre cabriolet.
— Mon Dieu! que me dites-vous làl... j\ii la vue si mauvaise. . .
— Je vous conseille alors de faire conduire par votre groom ; car indépendamment de ses créanciers, on peut broyer toi les jours
ou A iMUl LA rOUTUKE. 28 1
les os (le quelque pauvre diable de piéton , quand on a la vue basse. Revenons : mademoiselle Lamblay est malheureuse, monsieur.
— Cesl sa faute.
— Ou celle des gens qu'elle a servis, qu'^ellc a tirés de la misère et qui Tont Irahie. Mais
brisons sur ce sujet nous ne pourrions être
long-temps d'accord, M. Dutillage : je suis trop bien informé pour cela... Quelles sont vos intentions relativement à la restitution des huit mille francs dus à mademoiselle Lamblay?
— J'oserai vous demander si vous êtes légalement autorisé à les recevoir.
— Demande on ne peut plus juste , monsieur. Voici une lettre de mademoiselle Lamblay ; et je suis porteur d\me quittance de sa main.
•—Ah! je conçois, dit Rodolphe avec un sou-
rire amer en ouvrant la lettre, c^estun déplacement de fonds que fait ma compatriote
— M. Rodolphe, reprit Alphonse avec un calme auquel le rédacteur en chef ne put se me'prendre; mon métier fut, pendant quelques anne'es, de faire des plaisanteries plus ou moins mauvaises ; mais il est des momens où je suis peu disposé à rire de celles qui me paraissent malveillantes, et je serais désolé, sur mon honneur, que notre seconde entrevue eût lieu à la Porte Maillot. Je ne suis pas habitué, moi, à vivre aux dépens des pauvres dcmoisellesconfîantes, et quand j'^ai commencé mon journal, c''est dans ma bourse que j'ai puisé , non dans la petite caisse d'un commerce de hngeric... Vous voyez que je sais comme un autre faire de Thistoire anecdotique.... C'est assez du premier chapitre; cparp;nez-moi le soin de passer à celui du pan
de robe priî» dans la porte d'un appartement vpiscopal..,
ou A MOI LA FORTUiNE. 283
— Ah ! M. Varnerie, dit Rodolphe en s^efforçant de pousser un éclat de rire, vous sortez de la règle des coups de lancette diilFigaro : cinq lignes au plus, vous savez.... Et tout en parlant ainsi, Dutillage ouvrait Vxxn des tiroirs de son secrétaire, et prenait dedans une liasse de billets sur laquelle se croisait une bande où Ton lisait : 25,000 francs. Il en détacha huit feuillets, et les étalant sous les yeux du réclamant, ajouta seulement un mot,bien éloquent dans la situation :
— Voilà!
— Voici, répondit Varnerie en déposant la quittance de Florette sur le bureau.
— Et j'espère, M. Alphonse, que nous nous quittons bons amis.
— Rien ne s^ oppose, répliqua Varnerie en riant, puisqu'il est entendu que nous reléguons nos raahces réciproques parmi les pointes de petit journal.
— Maintenant que vos fonctions de fondé de pouvoirs sont finies , reprit Rodolphe d\in Ion amical, assejez-vous là, je vous prie, et parlons un peu métier...
— Métier , diles-vous?
^ Oui; parlons de journalisme.
— J^ai coutume d'appeler cela une profession.
~ NVst-ce pas synonime ?
— En aucune manière dans le sens bien différent que j'attache à ces deux mots. Selon moi , le métier s'exerce pour se procurer un salaire , un lucre : c''est Peffet d'une nécessité matérielle... Une profession , surtout en politique et en littérature, s'alimente par les inspirations de Pâme : c'est l'exercice d'une suite de convictions.
— Ne chicanons pas sur les mots Je
vois avec regret un talent comme le vôtre sans emploi : voulez- vous deux feuilletons
ou A MOI LA FORTUNE. 285
littéraii^es par semaine dans mon journal? ' — Je suis sensible à votre offre, M. Dulillage; mais je ne puis Taccepter... La devise écrite sur votre bannière est : Concentration de Vautorùé littéraire f et cela équivaut à ces mots , que vous n^avez pas encore osé y tracer : Monopole en littérature,,. Ce système ne peut me convenir.
— Voilà de ces scrupules dont s^est avisé votre ancien collaborateur, Edgard Menardi.
— Précisément; et je me vante ici d'être, sous ce rapport, un de ses prosélytes. Car, un moment, j\ai sacrifié à Baal; j'étais des vôtres et la contagion gagne si vite...
— Vous voyez cependant que ces belles idées , ce puritanisme stérile ont laissé Menardi dans la foule. . .
— Il en sortira bientôt : la fortune n'y laisse personne.
— Hein! que dites- vous, M. Varnerie , s'é-
cria Dutillage, qu'Hun soubresaut convulsif souleva en ce moment de son fauteuil... la fortune ! Est-ce que Menardi aurait fait quelque héritage?... Rodolphe avait songé à la possibiUté d\m duphcata des pièces dont il était détenteur.
— Des héritages ! Le pauvre garçon n'en a point h prétendre ; le seul parent dont il pouvait hériter a cinq enfans.
— C'est ce que je pensais, dit Rodolphe avec le sourire d'une douce quiétude.
— Mais , reprit Alphonse , son mariage avec madame de Vermandé est chose à peu près conclue...
— Eh bien ! mon cher M, Varnerie , voilà pourtant comme cette quinteuse de destinée se conduit.
• — Oui , elle a ses bons momens.
— Et dans ses instans d'extrême débonaireté, elle fait des prospérités gratuitement. . .
En bonne conscience, est-ce qu^elle ne devrait pas favoriser exclusivement les intelligences actives; rÉcritiire le dit : Aide-loi , et le ciel t'aidera.
— Oui ; mais TEcriture ne prescrit pas de s'aider aux dépens d^autrui, et c'est ce que vous faites, messieurs les partisans du monopole^littéraire...
— Au milieu du torrent, écrit en feuilles ou en volumes, qui nous inonde incessamment, ne doit-on pas, dites-moi, tracer un canal étroit où viendront couler, en s^ëpurant, les bonnes productions...
— A quel signe, monsieur, reconnaîtrezvous le degré de pureté convenable pour couler dans votre canal étroit?...
— Au savoir qu^on aura déployé pour y parvenir.
— Si c'est le talent que vous entendez par le mot savoir, je ne vous demanderai pas quels
288 noDOLPiiE
principes , quelles règles on se prescrira pour être admis parmi vos élus: Je sais que les règles et les principes sont de la vieille école. Mais, au moins, vous me direz quel caractère ce talent doit acquérir, quel exemple il doit suivre ?
— Nous ne reconnaissons qu^une sorte de caractère au talent : cVst celui du succès ; et, quant aux exemples , je n''cn vois qu'*un bon à suivre : c^esl le savoir faire d^un homme qui a réussi.
— Ah ! nous y voilà : la seule science dont vous reconnaissiez Tempire est Tintrigue
— Et vous conviendrez qu'elle suffît : quand on professe la philosophie d'*un tel savoir , le vrai , le faux , le bien , le mal , le beau , le laid, sont ce qu'ion veut.
— Ainsi, la célébrité se compose....
— De noms.... Voyez, en librairie, les raffinés éditeurs commencent à imprimer le nom
ou A MOI LA FORTUNE. 289
de Tauteur d'un livre en très grosses capitales , et le titre de Touvrage en petites : intititulé, sujet , aclion , style , tout cela est accessoire.... Le nom seul est d'un intérêt majeur....
— C'est pour cela, sans doute, que la critique se dispense de lire les compositions dont elle rend compte...
— Lire ! mais rien au monde ne serait plus dangereux. Nous avons deux moyens héroïques en littérature critique : la trompette et l'étoufFoir. La trompette , pour nous et nos amis; l'ctouffoir, pour le reste. Or , vous concevez , cher collègue , que si nous allions nous amuser à faire de la justice distributive , des noms inconnus se révéleraient chaque matin ; nos élus seraient, dans l'espace d'une année, aussi nombreux que ceux qui chantent perpétuellement des cantiques-là haut , et nous n'aurions bientôt plus d'eau à boire.
Notre doctrine pourrait se résumer par deux mots: concentrer et repousser,,,. En concentrant et repoussant , nous parviendrons à tîomposer ui^e oligarchie d'écrivains, Ou genis proclamés tels, ce qui revient absolument ait même; une sorte de conseil des dix renforcé qui, maître des journaux, tiendra décidément les clefs de cette enceinte que nous aurons construite dans la république des lettres , et n'y laissera parvenir de nouveaux visages qu'à bon escient... Car toute chose à l&ôn côté faible : il est des diables de />/i:)c^^wr^, poètes , romanciers , dramatisteé , historiens , mémôrâlistes , qui jettent , sans discontinuité, îetirs œuvres à ce bon public , que Ton voit bailler au^ nouveautés comme une Cârpè aux môuchèî:ons; et ces intrus^lâ parviennent , en dépit de notre tacet^ à se faire quelquefois des réputations. Ceci ne laisse pas de devenir inquiétant ; mais je crois avoir trouvé le
ou A MOI LA FGRTLNF. 201
moyen clc prévenir cette invasion de célébrités frauduleuses.
— Comment frauduleuses?
— Certainement , puisqu'elles ne viennent pas de nous..».
— Ah! c'est juste....
— Nous avons imaginé des revues, recueils OLi nos privilégiés viennent déposer leur tribut, assez souvent déplorable , mais que nous déclarons excellent par le seul fait de notre choix , et par l'exclusion soigneuse de tout objet de comparaison. Nous commençons à fraclionnerfenariïclesdùmenisaiinés^ drames,
nouvelles , romans ; et ces honnêtes libraires achètent ensuite le tout , fiers qu'ils sont de pouvoir se prévaloir d'ime consécration de revue, La presse regéinît^ Fhabilué du cabinet de lecture happe les articles rcpuhUés in-octavo , relit , redévore , parce que nous lui avons dit que c'est superbe ; il repleure ,
refrémit , se réextasie ; et rimprudonl éditeur ne voit pas, à travers ce badigeon de succès, que notre concentration le conduit a sa ruine , qu'il nous aide candidement à consommer.
« Ecoutez maintenant mon moyen ; je crois qu'il couronnera le système d^associa(ion ex»clusive et de concentration rigoureuse vers lequel nous marchons.... J'ai reconnu que les revues, ne paraissant que tous les huit ou dix jom^s 5 laissent revenir au public lecteur un appétit qu'il se voit forcé d'apaiser du produit de la librairie : c'est un vice grave , très grave, et voilà comment j'y remédie.... Nous organisons deux, trois, peut-être quatre journaux ^o\\(ïiQns politico-romanciers^ qui jettent chaque matin à leurs voraces abonnés une pâture d'évènemens romanesques , assaisonnés par nos faiseurs, rien que par eux
et le vin de Champagne, leur collaborateur
ouiige.
ou A MOI LA FORTUNE. 293
— ]Mais , monsieur , s^écria Varncrie avec racccnt de Pindignation , la librairie, ce commerce qui , depuis dix ans , est devenu Tune des sources les plus fécondes de notre industrie nationale.
— La librairie, cher collègue, elle vendra des journaux.... Eh ! mon Dieu, que vous connaissez mal les industriels quiTexercent... Parmi les premiers actionnaires des entreprises nouvelles, vous compterez, je le parie, vingt de nos principaux libraires.... Ne savezvous pas qu'en France , il n^ a plus d'esprit de corps, pas même d'esprit de classe , mais une tendance générale à l'individualité absolue...Cela va bontrain,puisquenousen sommes à la coterie ; exploitons-la, M. Varnerie , en attendant mieux....
— C'est infâme ! c'est horrible! s'écria l'ami d'Edgard en s'élançant hors du cabinet , plus vile encore qu'il n'y était entré... et parvenu
dans la cour, il répétait encore c'est affreux ! c^est horrible!
L'ITALIE A voit B'OISEAU.
Rejoignons Edgard et Alberline au-delà des Alpes, qu^ils avaient franchies. Ils visi-» tèrent successivement le champ illustré par le triomphe de Marengo; le poste de Montenotte, où quatre ans plus tôt , le génie de Bonaparte
s'hélait produit par une sorte d^explosion ; le pont de Lodi, où les Autrichiens avaient envain élevé une haie de feux homicides entre Tarmée française et la fertile Lombardie... Puis , arrivés à Milan , la belle , ils admirèrent sa cathédrale , éclatante de marbre , coquette d^architecture , enivrante de souvenirs ; ils critiquèrent Pimmense solitude du théâtre Délia Scala^ les jalousies de ses loges , son éclairage lerne et le Tombola monotone de ses entr'^actes ; enfin , ils parcourent la longue rue du Cours, et plus d^une fois Albertine rougit en voyant tout ce que les dames milanaises expos^ent de charmes sur leurs balcons avancés.
Serrant de près la Méditerranée, madame , de Vermandé et son compagnon de voyage virent Gênes, la superbe, veuve de ses grandeurs, mais toujours imposante par ses palais de marbre, qui semblent se superposer au
ou A MUI LA FOUTUNE. 297
fond de son golfe , comme des habitations de fées. A Pise, ils osèrent confier leur vie à cette tour penchée qui, du reste, donne un démenti trompeur aux lois de Téquilibre : Paplomb peut exister, puisque la ligne perpendiculaire passe par un des points de la base du monument. Qui n^a parlé de Télegant Compo Vacino^ où toutes les richesses de la statuaire furent étalées par Forgueil des vivans sur Finsensible dépouille des morts. Albertine, à Taspect de ces chefs-d^oeuvre , qui parlent bas à Pâme, parce qu^ils sont presque vides de souvenirs ' , n'eut pas une ligne à écrire au livre de ses émotions.
Toujours en côtoyant la Méditerranée , le couple voyageur aperçut, à Fliorizon, Tlle d'Elbe... nie d'Elbe qui ne put contenir plus de dix mois cette immensité de pensée, de résolution et de génie appelée Napoléon...
^ Le campo vacino a été conçu toul-à-fait au profit des arts ; peu de célébrités reposent dans ce cimetière fastueux.
L^œil, que fascine tout ce q ni s'y réfléchi l de prestige quand ce grand nom revient à la mémoire, croit voir encore , au-dessus de Porto- Ferrajo, comme une auréole lumineuse laissée par cet apôtre de la fortune et de la victoire.
Capricieux dans leurs excursions, afin dy trouver des impressions plus variées, plus inattendues, conséquemment plus vives, qui devaient tourner au profit de Tamour, Edgard et Albertine, revenant sur leurs pas, gravirent les montagnes dont se compose la principauté de Lucques et de Piombino, apanage éphé-» mère d\me des sœurs de Napoléon. Ils visitèrent Massa-Carrara, plus riche qu'aucune terre du monde , en héros du champ d^honneur, en poètes illustres, en divinités. L*'histoire sacrée, Fhistoire profane, la fable, la poésie, n''ont pas de célébrités qui ne soient sorties de cet heureux territoire : expliquons cette métaphore, peu digne d^être soutenue
ou A MOI LA FO in DINE. 299
long-temps. Les coteaux escarpés qui bordent le golfe de Gènes sont fornaés de marbre , et les Carrières de Carrara ont, depuis bien des siècles , remplace celles de Parcs , à peu près épuisées par l'antiquité. Les Etrusques, co peuple chez lequel les beaux-arts, chassés de la Grèce, se réfugièrent plutôt qu''à Rome , trouvèrent dans leur voisinage ce marbre, auquel leur génie national prêta bientôt un caractère particulier. Au sein de ces montagnes , ritalien moderne saisit un ciseau pour premier jouet. A quinze ans il est artiste; mais artiste comme un ménétrier est musicien ; comme un romancier de Pécole populaire est littérateur. Il copie les chefs-d'œuvre de Phidias , ou ceux , non moins admirables^ de Canova , à la manière de l'ouvrier qu fait une paire de bottes. Il y a dans ses bustes , dans ses figures en pied du talent , de la grâce, de la fidélité ; et tout cela s'y tix)uve.
précisément parce que le sculpteur praticien n'a jamais, durant son travail manuel, la distraction d\me inspiration qui lui soit propre.
Dans Tatelier du nommé Pisani , nos voyageurs trouvèrent un homme âgé , mais ayant encore de beaux traits, et surtout une taille élevée, exempte de cette courbure que la vieillesse impose souvent au corps le plus robuste. Il taillait, à grands coups de maillet, un bloc de marbre , d'où Ton voyait déjà sortir une tête de Jupiter. Ils regardaient avec intérêt travailler ce sculpteur depuis quelques instans, lorsque les efforts multipliés qu'il faisait ayant détaché quelques boutons de son gilet , les grandes croix des ordres de l'Epée et de l'Etoile polaire vinrent se balancer sur sa poitrine , aux yeux des deux Français étonnés.
Le praticien ne pouvant douter que ses observateurs eussent aperçu ces signes d'une condition élevée , leur dit en fort bon français:
ou A MOI LA FORTUNE. 301
— Vous le voyez , la deslince a d^étranges caprices ; je n''ai pas toujours fait des bons hommes de marbre, et c^est précisément pour cela que j'*en fais aujourd'hui. Puis l'étranger ajouta avec un sourire très gracieux : Vous ne savez pas , monsieur et madame , à quoi vous êtes exposé dans ces montagnes î Nous ne manquons ici ni de dieux ni de saints ; mais ils ne font point de miracles , et je crois qu'il en faudrait un pour vous faire dîner à Carrara ," si je ne m'y trouvais pas. Daignez, je vous prie, me suivre dans mon ermitage. Sans m'être enrichi beaucoup à faire des statues , j'ai pu, jusqu'à ce moment, entretenir un cuisinier , et je vous offre cordialement les produits de son art , qui valent mieux que ceux de mon ciseau.
Edgard remercia avec beaucoup de politesse le sculpteur hospitalier; madame de VermanJé ajouta a ce remercîment quelques
302 RODOLPIIi'
unes do ces paroles caressantes qu^elle savait si bien assortir , et ce fut chose convenue qu^ils dîneraient bien, en dépit du danger de famine auquel ils s'étaient exposés.
L^habitation de l'amphytrion était petite , mais commode , et meublée avec quelque recherche. Sur une terrasse formée, devant la maison, d^unpeude terre végétale, recouvrant un fond de marbre , Tart avait essayé de simuler un jardin anglais , d'où l'œil saisissait , à travers deux rochers , une échappée de vue 6ur la mer. Le sculpteur apporta des chaises à ses hôtes en ce lieu , et tandis qu'il donnait des ordres à son cuisinier , ils purent voir glisser , dans ce cadre étroit , quelques voiles voyageuses , quelques barques génoises , avec leurs matelots au costume pittoresque.
Le dîner fut abondant , délicat , servi avec méthode par un domestique expérimenté . Ce repas fit présumer à nosvoyageurs que l'ermite
ou A MOI LA lOIlTUNr. 303
de Carrara avait exilé dans les montagnes des inclinations gastronomiques, qii^il entretenait, non-seulement de mets choisis , mais des bonnes traditions culinaires : il parla même à ses convives de Chevet et de Briat-Savarin.
Pendant le dîner , madame de Vermandé avait souvent tourné les yeux vers le portrait en grand d^une fort belle femme, dont le front (était ceint des attributs de la royauté.
— Celte peinture paraît vous occuper beaucoup, madame, dit l'étranger en souriant, lorsque le dernier service fut sur la table.
— Je Tavoue , monsieur, répondit Alberline; c'est sans doute le portrait de votre souveraine*
— - Il est vrai, cette dame était ma souveraine ; elle fut même un peu plus , et comme je n'ai jamais fait mystère d'une av€nture dont elle a été Théroïne, je vais vous la raconter: ce sera, sinon le meilleur plat , du moins le plus
curieux du dessert que j'ai le plaisir de vous offrir.
(( On me nomme le comte de Munck , con- • linua Faniphytrion, et j^étais le favori de ce Gustave III, roi de Suède, qui fut assassiné dans un bal en 1792,
« Douze années s^étaienl écoulées depuis le mariage du roi , et la couche royale était encore stéiile. Tout portait à croire que le beau nom de Wasa allait s''éteindre sur le trône de Gustave-Adolplie et de Charles XII ; et mon souverain se montrait d^aulant plusalfligé de cet état de choses, qu''il croyçit pouvoir s^en attribuer la faute. Indépendamment d^une si triste extinction, sa majesté prévoyait une élection orageuse après sa mort, et craignait que les feux de la guerre civile ne s"'alluraassent sur sa tombe. Un soir d^été , que la cour était au château d''Haga, Gustave me fit appeler dans son cabinet , ferma soigneusement les portes
ou A MOI LA FORTUNE. 305
lorsque je fus entré , et m'ayant fait asseoir à côté (le lui sur une ottomane, me parla en ces termes:
— Mon cher comte, je vous aime de toute mon âme ; vous êtes le plus fidèle, le plus empressé de mes sujets ; il m^estaisé de voir que votre zèle n'est pas seulement cet acquit de devoir servile, mais étranger au cœur, que je reconnais dans tous mes courtisans: Je vous regarde comme mon ami sincère.
— Votre Majesté, me hâtai-je de répondre,' me rend une justice dont je suis bien glorieux.
— Et vous allez juger, comte de Munck , que ma confiance ne reste pas en-deça de ma justice. Je vous ai souvent entretenu du chagrin profond que me cause Tinfécondité de la reine , et des sinistres pressentimens qu'elle enlrelient dans ma pensée.
• — Sire, la reine Anne d'Autriche donna le T. II. 20
jour au grand Louis XIV après vingt-deux ans de stérilité: le mênie phénomène ne peutil pas se renouvel 1er pour Pépouse de votre Majesté...
— Sans doute , mon ami, etje songe à le produire ce phénomène.
— Je ne saurais comprendre votre Majesté: il me semble que si la volonté était tout dans ces sortes d^évènemens...
— ^ Il faudrait que j^eusse voulu plus tôt , ^liez-vous dire... Mais cW quHly a de ces vouloirs dont on ne s^avise guère que dans les extrémités désespérées...
— Voilà, sire, un discours dont j'oserai vous demander l'explication.
— La voici... Ecoutez , comte de Munck , vous êtes discret; votre attachement à ma personne ne s'est jamais démenti ; vous m^avez rendu des services essentiels...
— Sire, pas autant que je Taurais voulu;
ou A MOI LA FORTUNE. 307
— Du moins votre zèle n'a-t-il jamais été mis en défaut... J^en attends ce soir, àPinstant même, une nouvelle preuve... La reine m'a suivi àHaga; cette porte conduit à son appartement ; sa Majesté est belle et jeune encore... Les transports qu'inspirent les charmes qu'elle possède peuvent naître d'ime première entrevue... Comte de Munck , ajouta Gustave III , en ouvrant la porte qu^il avait précédemment indiquée , allez trouver la reine... et que l'illustre race des Wasa ne s'éteigne pas avec moi. . .
— Sire, ce que j'entends, m'écriai-je avec une émotion indicible...
— Est dit sérieusement, monsieur , obéissez...
— Mais, sire, la reine...
— Elle vous attend, comte de Munck.
— Sa Majesté m'attend.. !
— Tout est convenu avec elle, et j'aui^ure
d'autant mieux du résultat, que, selon les remarques que j'ai faites , ma volonté ne peut , je crois, se prévaloir que de la priorité qu'elle se donne sur les secrètes pensées de la reine. « A ces mots , Gustave me poussant vers le passage qu'il venait de m'ouvrir , en referma la porte sur moi... Je traversai plusieurs pièces où toutes les lumières avaient été éteintes ; mais j'en connaissais les êtres. Enfin je me ^enlis saisir la main par une femme de chambre,que je ne pus reconnaître dans l'obscurité: une dernière porte s'ouvrit , puis se referma tout aussitôt. . . Je me trouvais dans la chambre de ma souveraine... Cette chambre n'était pas moins sombre que les précédentes; mais un venezy sorti d'une bouche que je savais charmante, me guida à travers les ténèbres de cet asile royal. , . Que vous dirai- je de plus : le roi ne m^'avait pas trompé... la reine m'attendait...
ou A MOI LA FORTUNE, 309
« Ceci se passait à la fin de 1777, continua le comte; le prince royal, depuis Gustave IV, aujourd'hui citoyen de la république helvétique, naquit en novembre 1778.. ; vous voyez que le roi n^avait pas mal placé sa confiance. Ma faveur qui, Tannée précédente n'avait qu''une source , en eut. ensuite deux , ainsi que vous pouvez le concevoir, puisque vous savez que la reine in'a^fait attendu.,. Mais le coup de pistolet dVn conspirateur tarit en 1792 Tune de ces sources; Pautre ne suffit plus pour ahmenter ma fortune. Mes ennemis ,( et chacun sait que les favoris n'en manquent pas, ) me firent accuser, peu de temps api es la mort de Gustave III, d'avoir fabriqué de la hausse monnaie ; comme si Fauteur du modèle pouvait se trouver au dépourvu de bonnes copies. Malgré Tin vraisemblance du délit qu'on m'imputait, je fus condamné àPexil. Après avoir parcouru l'Europe pendant quel-
310 ^ r.oDOLPiîE
ques années , je vins me fixer à Carrara , où, p'ôUr conjurer Fennui , je m'amuse à sculpter des dieux de marbre , ce qui est moins dangereux que de faire des rois au naturel, même par procuration. '
Après avoir remercié le continuateur de Tex-légitimité suédoise, Albertine et son ami, qu'elle était bien près d'^appeler son amant, continuèrent leur route vers Florence... On se trouvait au milieu de Pété lorsqu'ils arrivèrent dans celte Toscane , où la nature et Fart semblent se porter un défi perpétuel. L'Arno coulant au milieu d'une forêt de rosiers ; Florence épanouissant ses monumens enchanteurs à travers cette campagne
fleurie ; un parfum délicieux répandu dans ai;
' L'épisode du comte de Munck, à quelques détails près, est rapporté ici tel que lui même le racontait, et Ton sait aujourd'hui que le fait principal est de toute authenticité. 11 y a quelques années, M. de Munck vivait encore à Massa Carrara..,.. Gustave lY vient de mourir enfuisse.
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Pair; çà et là de ces musiciens champêtres, pour lesquels la musique, en se dépouillant de ses ornemens , n'a rien perdu de son harmonie : tout en un mot dans cette ravissante vallée, dont PApennin sourcilleux marque l'enceinte, charmait et enivrait : il y avait là des séductions pour tous les sens ; et les séductions de la nature sont aussi celles de Tamour. Il pénètre , il s'infiltre en nous avec les émanations des fleurs, avec le charme de leur suave coloris, avec le chant des oiseaux, avec le doux bruissement des arbres à la fraîche verdure.
— Ah! mon ami, dit Albertine, entièrement abandonnée à celte influence^ que je suis heureuse d'être ici... Puis elle ajouta avec celle expression de regard qui promet le coeur d'une femme , que je vous sais gré de m'y avoir conduite.
Un sourire sardonique passa en ce moment sur les lèvres de la femme de cham-
bre Lucile , assise dans la voiture de voyage devant sa maîtresse. Plus tard Menardi se rappela que l'expression d\in triomphe farouche s'était produite, au même instant, d^ns les yeux de cette fille. Ce double signe de malveillance Tavait frappé jusqu'à un certain point ; mais il recueillait dans les paroles d'Albertine , une si charmante promesse de bonheur ; Fidëe d'une indicible félicité qui , depuis trois ans , languissait comme un rêve lointain dans ses espérances , le flattait maintenant d'une réalisation si probable , si prochaine même, qu'il ne pût faire ressortir de cette caressante perspective, la pensée d'un malheur.
Les voyageurs passèrent près d'un mois à Florer.ci , et ce temps leur suffit à peine pour admirer tout ce que les Médicis et les arts, restaures à leur voix, ont semé de merveilles dans l'heureuse Toscane : terre promise du génie,
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qui, lorsque l'Europe était encore environnée Je ténèbres , produisait le Dante , Americ- Vespuce, Guicciardi, Boccace, Machiavel , et fécondait celte savante période qu'on a nommée la renaissance. Ah ! Ton ne peut parcourir sans enthousiasme les rives de TArno, en songeant que là parut Tétincelle de savoir renaissant , à laquelle se rallumèrent les lumiè^ res du monde.
En se rendant de Florence à Rome , Edgard et Albertine continuèrent cette marche sinueuse, qu'ils avaient adoptée depuis leur entrée en Ilaiie ; s'écartant h droite ou à gauche de la route ; revenant môme sur leurs pas pour visiter les lieux qu'ils avaient d'abord négligés. C'est ainsi que les voyageurs virent cette république de Saint-Martin, dont quelques publicistes ont sérieusemens vanté les institutions, dans des théories fort belles, vraiment... Il y avait là huit ou dix gouvernans pour un peuple
d'environ neuf cents âmes ; et quand nos curieux airivèrent dans cet état modèle , que Ton traverse en trois quarts d'heure , il était menacé d'une guerre civile.
Revenus sur la route de la capitale du monde chrétien, Edgard et Albertine ne s'arrêtèrent plus qu'à Perouse. Les ténèbres commençaient à brunir le tableau, déjà sombre, de ce site agreste. Tandis que l'on préparait le souper , Menardi, ayant engagé le bras de son amie sous le sien , l'emmena dans la campagne ; puis , s'étant arrêté devant une vaste nappé d'eau, qu'environnaient d'arides rochers , il lui dit :
— Albertine, vous avez lu l'histoire de Rome antique : voilà le lac de Trasimène...
En ce moment la lune se levait de l'autre coté du lac : son disque , réfléchi par l'onde noirâtre , répandait sur les objets environnans une lueur pâle, dont un morne silence aclie^ vail Veiïci presque funèbre.
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— Oui , mon ami , réponclil Albertine en serrant avec force la main d^Edgard, je me souviens... La victoire d^Annibal; les cadavres romains amoncelés par milliers sur ce sol aride... nous foulons aux pieds leurs ossemens blanchis par vingt siècles... Peut-être allonsnous trébucher contre le casque de Flaminius.
Et passant d^un souvenir historique à ces aberrations fantastiques , qu\me imagination vivement excitée enfante quelquefois , madame de Vermandé , étendant le bras vers la rive opposée du lac, ajouta :
— Edgard, je les vois là-bas avec leurs manteaux de pourpre, leurs armes étincelantes.... ils combattent; le fer cherche le fer... ils reculent, ils chancellent; ils tombent : la terre résonne en recevant leurs corps couverts d'un inutile acier... Ami, n'entendezvous pas le murmure de leurs derniers soupirs?... Mais je ne vois plus de guerriers, plus
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dVpées où se brisent les rayons du soleil , plus de cliquetis meurtrier, plus de traits qui obscurcissent le ciel, plus de chars rapides poursuivant ou fuyant... Cestmainlenant une foule compacte d^ombres sortant du lac, leur orageuse sépulture, ou soulevant ces rochers que les siècles ont roulés sur les guerriers qui dorment ici depuis deux mille ans... Edgard! venez... cette poésie de Terreur est triste...
— Triste! oh! non, mon amie, s''écria Mcnardi avec transport; car elle m'apprend que votive âme s^inspire de pensées nobles et fortes; que votre cœur s'^émeut aux grands souvenirs; que vous savez sentir avec passion, puisque vous peignez avec génie... Ailjei tine, votre existence s^iccoraplit.
— Tant mieux, Edgard, répondit madame de Vermandé; elle en sera plus digne de vous.
Monte fiascone offrit aux voyageurs le palais où s''en dormit, puis se matérialisa le génie
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de Maury; à tel point que le jour où cet aii^^le de Passemble'e constituante reparut à la cour de Napoléon, il ne se fit remarquer que par un esprit épais, et par désaffections gastronomiques portées jusqu^à la gloutonnerie, tant il était devenu essendellement prélat durant son exil.
EJgard comptait depuis long-temps le séjour de Rome parmi ces excitations morales, qu^il s^était appliqué à graduer et à varier avec art, durant le voyage qu^il faisait avec Alberline. La vieille reine du monde contribua en effet à multiplier les sensations dans celle vie, vierge encore sur tant de choses : ces ruines gigantesques qui semblent rappeler un peuple de géants, lorsque les traditions nous peignent les Romains petits et peu robustes ; ces pompes ecclésiastiques, démenti perpétuel donné à riiumilité des premiers apôtres; ce mélange étrange du profane et du sacré,
de la dévotion et du libertinage ; ces cardi naux si fervens le matin à Saint-Pierre , si mondains le soir en loge grillée : en un mot toute cette confusion papelarde que Ton remarque à Rome, s*'ajouta à Texpérience de la belle Parisienne; et de tout ce qu''elle avait vu dans ce centre de la chrétienté, ressortit celte pensée : Tamour est donc un des grands biens de la vie , car tout ce que je rencontre de dévots, se fait hypocrite pour en goûter les délices... Il faudra voir... mais la torture du colonel Vermandé.
Naples et Venise sont depuis si long-temps déchiquetées par nos muses romantiques^ qu''on ne peut s^ arrêter sans se heurter contre vingt redites. Pas un écolier de troisième * qui n'ait noirci quelques cahiers à la gloire d\me brune Napolitaine, ou rimé quelques strophes célébrant une gentille gondolière. Les éruptions du Vésuve et îe carnaval de Venise,
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le mont Pausilipe et le lion de Saint-Marc , les lazaronis de Naples et les bravi Vénitiens; les l'uines de Pompéi et les rives du Lido sont uses dans Tin-octavo, dans le vaudevil'e et même dans la romance : Bruguière , Monpou* Loïsa Puget n'en veulent plus. Tout au plus mademoiselle Bertin s'en arrangerait-elle encore, si le repos ne lui était pas prescrit par les médecins. Qu'il nous soit donc permis d'arriver, en franchissant toute cette épopée rebattue, dans ces belles et pittoresques provinces de la haute Itahe, où Napoléon avait placé les nids de vingt grandeurs princières , écloses d'un décret impérial.
Nos voyageurs visitèrent, en courant vers l'Illyrie, Rovigo, Padoue, Vicence, Montebello , Trévise , Bassano , Feltre , ConégUano, Bellune et Cadore; fiefs d'un empire tombé, qui ne sont plus en France que des noms sonores , résonnant à travers des existences veuves de faveur et de fortune , pour la plupart.
Pour ccuK (|iîl viennent de parcourir Tllalie poétique, il y a d'heureuses surprises encore à éprouver dans les provinces iilyriennes , lors même qu'on ignore que sur ce sol agreste et montueux s^tendit Tempire d'Alexandrele-Grand. Les fiir^u^es fortement caractérisées des Illyriens, leur corps souple et bien conformé; la jambe modèle, le pied d^enfant, le sein bruni des jeunes filles de la montagne, accortes , légères et toujours disposées à faire bon marché de leur vertu , quand le plaisir vient s''ofrrir en échange; des sites âpres , mais beaux de leur sévérité même ; enfin, du haut des Alpes Juliennes , Toeil de la pensée franchissant Tantique Macédoine et TEpire , et se faisant un horizon de la Grèce., i Voilà ce
' Cet illusU'e voisinnge fut peut-être une des causes qui déterminèrent Napoléon à réunir l'illyric et l'istrie à son empire. tJnc ligne d'étapes tracée de Paris à Athènes flattait son ambition... Sans les revers de ce grand liommc, la patrie deSocrateeldeSoloneût été, tôt outard, française, comme la patrie de Pompée, de César et celle d'Alexandre.
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que présentent ces contrées , jadis héroïques, et dont la nature n'a point confirmé la décadence.
Il y avait eu de Tadresse, de Fart dans Tarrangement, presque méthodique, de cette longue suite d'émotions, qu'Edgard avait ménagées à rame dont il voulait développer progressivement Ténergie. Albertine était initiée à tout ce que Pon rencontre à travers la vie de piussants véhicules : grand et terrible spectacle des convulsions de la nature , tableaux enchanteurs de ce qu'elle offre de plus suave, de plus touchant ; contemplation des chefsd'œuvre de l'esprit humain ; monumens et souvenirs des grandeurs passées ; lieux témoins des triomphes et des catastrophes que la guerre dispense; développement des passions impérieuses , et témoignage incessant de la molle résistance qu'on oppose à leur empire : notre bolle voyageuse avait tout observé, lout
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compris par rinlelligence, tout soumis au raisonnement.. Mais quelle eût tout apprécié par Pcpreuve des sens, Edgard en doutait encore, lorsque le cours nomade qu^il faisait suivre à son amie les conduisit en Illyrie.
Depuis deux jours ils étaient à Montefalcone, petite ville voisine de Trieste ; les jours étaient ardens, les nuits tièdes , el le golfe offrait, durant lesbalsamiques soirées d^été de ces contrées presque orientales, de petites flammes vagabondes courant à la surface des flots... Albertine et Menardi se tenaient sur le balcon d'une hôtellerie, d'où l'on découvrait la perpétuelle navigation des barques légères qui croisaient en tous sens ies eaux, alors calmes et planes, de TAdriatique. . . Ils jouissaient avec charme de ce panorama nautique, où la mer se diaprail incessamment de couleurs variées. Car à Tiicite on v.it des commei^çans et UC3 costumes de tous les pays...
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Le crépuscule commençait néanmoins à confondre tous les objets dans une teinte sombre, lorsqu'un Italien, aux traits réguliers mais rudes, quelqu'armateur sans doute, passa plu-sieurs fois sous la croisée; et tant qu\m reste de jour permit à Edgard de distinguer un homme à quelques pas , il lui sembla que celui-là, arrêté près d'un petit bouquet de citronniers, qui secouait son parfum alentour, continuait d'observer le balcon. Menardicrut remarquer même que cet inconnu dirigeait des signes d'intelligence vers une autre croisée de riiôtellerie : il y avait apparemment quelqu'un à cette croisée ; Famant d'Albertine avança la tête pour s''en assurer,., une femme, qu'il ne put reconnaître, se retira précipitamment.
Peut-être cette circonstance allait-elle devenir le sujet de quelques réflexions pour nos vojageurS;, quand autre épisode vint faire
diversion à celui-là. Un jeune homme et une jeune fille , portant Thabit albanais , s'assi-
l'ent sur un banc placé sous le balcon La
nuit était alors entièrement close... Une conversation s'engagea entre le couple survenant; mais le sens de ses paroles esclavonnes échappait à nos deux Français Bientôt ce qu'ils
n'avaient pu comprendre d'une communication orale, leur fut révélé par la plus convaincante des pantomimes : une douzaine de baisers retentissans mit les observateurs au fait du sujet de l'entretien... Puis les Albanais se levèrent et se perdirent dans les ténèbres...
— C'est dommage , miu^mura madame de Ver mandé.
En ce moment le bras d^Edgard enlaçait la taille d'Albertine; sa main s'étendait jusqu'à son cœur... il battait avec violence.
— Albertine, ditMenardid'unaccentétouffé par l'émotion , avez-vous entendu?...
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— Oui... oui... tout ; etj^ai bien compris... car, je Isidore, moiiEcigard.
— Tu Tas prononcé, s^écria Menardi transporté, jeTai bien entendu cet aveu qui me promette bonheur, lafélicité ineffable, dont le rêve me tue depuis trois ans... Albertine, ah! si je te suis cher mets un terme à mon martyre... confie-moi sans re'serve ta vie, que je t^en fasse connaître tout le prix... que j'y ouvre une source de délices sans lesquelles la jeunesse est sans jouissance, la fortune sans biens, le bonheur impossible... Pitié! pitié! ma bienaimée, poursuivit Edgard en tombant, en se
tordant aux pieds d'Albertine, qu'il entraînait vers le fond de la chambre, que garnissait enlièrcment un divan à la turque...
— ' Edgard, Edgard, que fais-tu, disait madame de Vermandé d'une voix non moins cmue que celle de son amant... Attends quelques instans encore. .. nos gens sont là, près de
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cette porte, mal jointe peut-être... ciel!.-... moi-même...
JusquViOrs Edgard avait élé suppliant ; il avait imploré le bonheur... Tout à coup, emporté par une sorte de délire, il s'écria:
— Non , non, plus de retard... toi, toi. Alberline ou la mort... Et ses jeux lançaient des éclairs élincelans, et ses lèvres, ses mains, ses genoux tremblaient... cYtait la fureur avec tous ses signes, toutes ses convulsions.
— Qu'entends-je? le ton de Tautorilé ! vous, s'écri.î Albertine, elTrayée... Ah! cVsl encore
le colonel de Vermandé Puis elle continua
une dignité presque froide ; Monsieur , je croyais avoir un amant!... Je n*'ai donc qu\m maître impérieux...
— Albertine, reprit tristement Edgard, redevenu calme comme par TefFet d^un talisman , je suis un insensé... mais un insensé bien à plaindre. c. Pardonnez-moi cet excès
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(l^ainoiir...A''ous vous êtes trompée, madame, les transports de ces jeunes Albanais sont encore un mystère pour vous... El le pauvre Marseillais, humble comme un écolier au début de son premier amour, prit place sur le divan, à côté de renchanieresse dont il subissait la loi. Le soir, on se sépara après un échange de baisers au front.