IBO
RODOLPPIE TüPFFER.
perfection. Mais une suite à l’histoire de Louise et de Charles était nécessaire; à peine avions-nous entrevu leurs sympathiques figures; à peine avions-nous entendu tomber quelques paroles de la bouche du pasteur Prévère, que le rideau tombait, trop tôt au gré de tous. Maintenant la nouvelle est devenue roman, et roman épistolaire.
Ce genre est de nos jours passé de mode, et il faut tout l’art, tout le talent de Tôpffer pour faire accepter du public cette correspondance de près de cinq cents pages. A notre sens, et pour que le lecteur n’éprouve aucune déception, il faut qu’il considère le Presbytère plus comme une remarquable étude psychologique, que comme un roman proprement dit. Ainsi compris, ce livre ne lui semblera ni trop long, ni trop dépourvu d’action. Il ne saurait assez admirer la profondeur de cette étude de caractère, ces ligures de Louise, de Charles, de M. Prévère, si touchantes et si pures, celle du chantre, si bien dessinée, qu’il semble que nous l’ayons vue de nos propres yeux, et, en opposition avec ces personnages sympathiques, l’odieux Champin, dont la perversité est retracée avec un prodigieux relief, et une sûreté de main magistrale.
Du reste, les amateurs de grandes aventures avaient été prévenus par l’auteur lui-méme que le Presbytère n’était [)oint leur affaire. « Ce n’est point ici un roman, dit-il, et (( quiconque y chercherait ce conflit de grandes passions « d’où naissent les émotions puissantes, cette rapide suc- » cession d’aventures où tour à tour s’aiguise et se repaît « la curiosité, serait frustré dans son attente. Pour moi,
l’activité littéraire.
(( c’est celte coupe dont j’ai parlé, ce breuvage des jours « passés, dont la lie elle-même n’est pas sans parfums; « pour d’autres, c’est un taldeau où se reconnaîtront peut- (( être quelques-uns des traits qui caractérisent ma patrie, « petite et bien-aimée : ses campagnes, ses mœurs, sa foi, « et aussi cette poésie du cœur et des passions, qui y vit « sous ces dehors de froideur puritaine, et qui y vivra tant « qu’elle gardera ses mœurs. »
Tüpffer a certes bien rempli son programme, et cette poésie du cœur et des passions dont il |)arle ici, il les a rendues dans le Prosbylhe de la manière la plus heureuse. Tel il s’est montré dans ses lettres intimes, tel il se montre dans son livre, tour à tour jovial et mélancolique, philosophe, peintre et poète; il décrit les splendeurs de la nature, il met à nu les bassesses du coiur humain, mais pour faire ressortir avec plus de puissance encore les beautés et les attraits d’une âme chrétienne. C’est ainsi que s’affirme clairement ce que nous disions de Tôplfer moraliste: sa connaissance de l’homme, loin de le pousser au scepticisme, l'amène à l’élude et à la contemplation du beau et du bien.
Champin, le mauvais génie, ayant avancé que la langue, c’est tantôt le dard pour blesser, tantôt la lime pour user,
toujours le masque pour cacher , la graine éternellement
semée, de la fraude, des peines et des catastrophes, Tôpffer
répond par la bouche du chantre : « Mais, Champin, où
(( ton portrait cloche, c’est qu’il ne montre qu’une face; « et lu fais comme ce portraileur qui, ayant tiré un nègre.
(( criait aux gens : Voilà comme sont faits les liommes de « la terre! — Je m’en tiens, moi, au dicton, et j’estime « que la langue est aussi la chose la meilleure; j’ajoute : « si la crainte de Dieu la retient, et que la charité de noire Sauveur la dirige. — Des langues! j’en connais de sim- (( pies qui ne nuisent non plus que la langue des agneaux; « j’en sais de sohres qui s’abstiennent, de prudentes qui
écartent le mal, de discrètes qui préservent Des lan-
gués! j’en écoute de charitables dont chaque propos esl une semence de soulagement, dont la colère n’est à
(( craindre qu’au péché Ainsi durant que la langue du
<( méchant sonne ses mensonges et ses vanités, la parole « du juste se répand en bienfaisants secours et en salu- (( taires remèdes. »
On a reproché à Louise d’avoir des sentiments Irop raffinés pour une simple paysanne, et au chantre de parler un langage trop prétentieux; on a aussi taxé de répugnant le caractère de Champin. Ces critiques ne manquent pas de fondement, mais elles n’atténuent en rien la portée morale du Presbytère. Ce livre renferme des pages de philosophie chrétienne d’une véritable éloquence, il élève nos esprits et nos cœurs en nous faisant vivre dans la société d’âmes d’élite, et le type repoussant quoique si vrai de Champin, augmente peut-être encore notre estime et notre affection pour les autres héros de ce touchant récit.
Au point de vue purement genevois, l’œuvre de Tôpffer présente un vif intérêt: il décrit avec complaisance ces lieux où coule sa vie paisible. Sainte-Beuve disait à ce
l’activité littéraike.
propos ; (( Je revois en idée les lieux, les doux coins de (( terre tranquilles qui se peignent dans ses écrits; il reste « à qui les a une fois bien connus, un regret de n’y pas « toujours vivre.» Tôpffer nous fait entrer dans les salons de Genève, il nous donne le portrait de deux Genevois illustres : de Dumont, l’ami et le collaborateur de Mirabeau, et de Bellot, le savant professeur de droit.
11 raconte une revue militaire à Plainpalais, et son cœur s’émeut à ce spectacle; tandis que les canons grondent et que la fusillade crépite, il se sent jeté dans une sorte d’ivresse, dont le charme grave et plein lui était inconnu. (( C’est que la patrie était là tout entière, unie, heureuse, « modeste, sans sommités fastueuses, sans populace misé- <( rable, tirant son unique lustre du bonheur et de la « concorde de ses enfants. C’est que l’armée était là, petite, « mais citoyenne, mais nôtre, composée des pères, des « époux de ces femmes qui circulaient dans la foule! C’est « que notre bannière tlottait dans les airs, et que, la réunis- <( saut par la pensée à ces vingt et une bannières qui flota tent glorieuses dans l’ombre des vallées et sur la crête « des montagnes, ce faisceau me représentait la commune t( patrie, grande de trophées^ de bonheur et de liberté. »
Il y a sur ce sujet une page qu’on voudrait citer dans son entier, parce qu’elle est la vibrante expression de la pensée intime de Tôpfli3r, cet ardent patriote qui, trois ans plus tard allait consacrer à son pays tout son temps, toutes ses foi •ces, tout son talent. Il a aussi émis dans le Presbiftère ses idées en littérature, ses théories religieuses, et montré
une piété très haute, ennemie jurée de l’hypocrisie et du formalisme. Nous insisterons sur ce point quand nous parlerons des croyances de l’auteur des Nouvelles genevoises.
Tôplîer, venait, avec le Presbytère, de donner cet ouvrage de longue haleine que le public attendait de lui, ainsi que le disait Munier dans la lettre collective à Duval. Sans doute même, l’éminent professeur et pasteur aurait pu revendiquer une part dans l’œuvre de son ami; sans doute il avait été consulté à mainte reprise; sans doute ce livre, fruit de leurs longs entretiens, il avait eu le privilège d’en entendre le premier la lecture.
Aussi l’auteur des Nouvelles genevoises lui avouait-il en tout simplicité sa prédilection pour l’iiistoire de Charles et du pasteur Prévère. « Je trouve, lui écrit-il un jour, « cet ouvrage bon, consolant, fait pour captiver fortement « les esprits, ou mieux, les cœurs encore un peu primitifs, « ingénus, non dégradés par les saletés littéraires du jour, « ou blasés par les épiceries poivrées des romanciers gra- « veleux, athées, humanitaires, et en même temps habiles, « animés et fertiles en inventions presque originales ou « presque dramatiques. Je pense au lin fond du for que ce (( livre laissé à lui-même trouvera sa vie, heurtant aux logis (( divers, et s’y faisant accueillir, puis comprendre, puis « aimer, jusqu’à ce qu’on lui fasse un sort, modeste à la « vérité, mais honorable et assuré ! Je pense ([u’il rencon- « trera quoique critique capable de sentir, capable d’être (( de son opinion, et capable de l’exprimer d’une façon « qui honore le livre tout en le critiquant. »
l’activité littéraire.
Ce souhait devait bientôt se réaliser. Alexandre Vinel, qui dirigeait à cette époque, à Lausanne, la Revue suisse, écrivit dans ce recueil (1839) un long article sur Tôpffer et sur le Presbytère en particulier; cet article d’une critique très fine, écrit d’une plume sympathique et bienveillante, émettait des jugements que Sainte-Beuve devait ratifier l’année suivante dans la Revue des Deux Mondes, et que la postérité a consacrés comme définitifs.
Tôpffer apprit que cet article, non signé, avait pour auteur Vinet, avec lequel il avait échangé quelques lettres, et pour lequel il professait une sincère admiration. Déjà en 1833, il lui avait envoyé en hommage le premier livre du Presbytère, et Vinet l’avait remercié de son envoi par une lettre pleine d’éloges chaleureux, où il lui racontait qu’il avait lu le Presbytère en famille : « Si vous aviez. Monsieur, assisté à cette veillée de parents et d’amis, et que vous eussiez vu des larmes dans tous les yeux, que vous eussiez entendu tout ce qui s’est dit. je n’aurais, moi, plus rien à
vous dire Je ne vous dirai pas au juste combien de fois
j’ai relu le sermon de M. Prévère; moi qui ai une mauvaise mémoire, je sais par cœur la lettre du chantre. Voilà donc deux fois. Monsieur, que vous nous faites pleurer, mais nous ne vous en voulons pas, continuez sans crainte; vous avez cette baguette divinatoire, cette branche de cou- ^drier que vos confrères en fictions ont tant de peine à se procurer; elle vous indique les sources du pathétique, du
vrai et du neuf, ou de l’antique, car c’est tout un Comme
lilléraleur je me réjouis que M. de Maistre ait un héritier
direct, et que la vérité, la simplicité simple, et le sentiment naïf et amoureux de la nature se conservent encore quelque part ‘ .»
C’est par cette lettre que débuta la correspondance entre les deux écrivains. L’article de Vinet dans la Revue suisse fut pour Tôpffer le sujet de la joie la plus vive. Il ne saurait cacher son contentement, il s’en ouvre à Munier, à Pascalis, et comme il n’a pu voir encore de la Rive, un autre de ses amis, lui écrit une lettre où ce contentement déborde à chaque ligne.
Ne retrouvons-nous pas là cette simplicité de cœur, cette candeur naïve dont nous avons parlé plus haut? Chez lui, point de fausse modestie, il se montre tel qu’il est, absolument enchanté des éloges qu’il reçoit : « Je fus et suis (( très content de M.C., avec qui je dînerai demain chez B. (( si le cœur m’en dit, étant très mondain et un peu fier (( depuis que je sais que cet article de la Revue suisse est « deM. Vinet, ce qui a été cause que j’ai vite été le relire c( pour en peser et peut-être en savourer mieux les expresse sions tant de critique que d’éloge. Je trouve cette Revue « suisse un digne journal. Je trouve que des hommes qui s( valent la peine, y rendent compte en bons termes des t< ouvrages qui valent la peine. Je trouve que X. engraisse,
s( que Y. rougit » Et le voilà débitant tout un chapelet
d’idées plus comiques les unes que les autres.
Il est dans un de ses jours de verve et d’exubérance, et il remplit les grandes feuilles de papier vergé, d’une grosse
Lettres d’Alexandre Vinet, tome 1, p. — Lausanne, Bridel, éditeur. 188i.
Helio^. Dujardin.
Le Col d'Anterne
lmp, Eudes.
l’activité littéraire.
écriluie Iracce îi la hàle. Sa plume ne courl pas assez vite à son gré. Mais il a beau s’occuper de mille sujets divers, sa pensée revient sans cesse à cet article qui a si agréablement chatouillé son bourgeon.
C’est ainsi qu’il parle d’un article (sur les Souvenirs d’Orienl du vicomle de Marcellus) qu’il prépare pour la Hibliolhèque universelle, et il ajoute : « J’envisage qu’une « annonce de ce genre qui n’irait pas tro|) mal, et qui « plairait à ces vicomtes et vicomtesses, n’aurait qu’un « bon elFet pour la Ihhliollmjue universelle, parce que si « on les loue, ils diront, n’en doutez pas : Pas bêtes,
« ces gens -là ! Voilà de la critique! Il n’y a plus de
<( critique que hors de France, à Genève. Vive Genève!
« Ft dès demain je m’abonne Et moi aussi! — Et moi
« aussi! — Et la foule : Moi aussi! ~ Je juge d’après
« ceci que je ne tarderai pas à m’abonner à la Revue suisse. » — K J’ai encore plus de deux mille choses à vous dire, les « unes administratives, les aulres : observations morales,
c( les aulres : élucubrations intimes , mais cette lettre est
« déjà bien longue, voici bien du vergé dépensé; mon « article m’attend, et voici le tambour des auditoires qui « bat et l’embêtemeul qui m’appelle. Seulement les lau- « riers ne sont pas flétris. On le voit à mon style é|)isto- « laire. Hem! Qu’en dites-vous? style prospère, saccadé,
« jovial, et je vous jure que la cause eu est en ceci que ma « barbe est faite, et que je n’ai point de biographie à éci ire.
« Faites-vous cas des Italiens, qui écrivent Biogralia? Vous (( allez dire que c’est une cheville à propos d’Italiens. On
« découvre l’autre jour (c’est Ferrucci) mes œuvres tra- « duites cà Venise par Carrer, un littérateur distingué, avec « éloge immense en tête, et comme quoi ces choses sont a tirées de X eccellenlissimo Giornale la Biblioleca universale (( di Ginevra. — Mais tout cela n’est pour rien dans mon « style. C’est ma barbe qui est faite. »
Une plus haute approbation que celle de Vinel allait mettre le sceau à la réputation de Tôptîer. C’est à cette époque, en effet, que Xavier de Maistre écrivait à M>ne de Marcellus à propos du Presbytère : « C’est un livre excel- « lent et du plus grand intérêt; on y trouve des carac- (( tères qui se font aimer et admirer; c’est une troisième c( Héloïse qui vaut mieux à mon avis que celle de Rousse seau Quelques personnages y parlent le plus pur
« patois de Genève; vous y trouverez des longueurs, mais v< vous ne le lirez pas sans pleurer, ni sans rire, car il est U parfois très amusant. »