‹ Rodolphe Töpffer, l'écrivain, l'artiste et l'hommeChapitre 9 sur 37 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

LES OEUVRES DE 1837 A 1839. LES DEUX PRISONNIERS LE PRESBYTÈRE. TOPEFER ET VINET

e que nous avons dit de la facilité de Topffer, explique comment il pouvait entreprendre des travaux si nombreux et si variés, tout en donnant son cours à l’Académie, tout en dirigeant son pension- 2 nat, tout en consacrant ses soirées aux douceurs de l’intimité. La Bibliothèque universelle avait, en 1835, publié divers opuscules de lui, articles bibliographiques et autres'. Il donna aussi au « Fédéral, »

’ On retrouverii dans les Mélanges et Nouvelles et Mélanges, la plnpaiT de ces articles; en 1834 il faut signaler: de Joseph Homo et de quelques fabricants de drames, et k Des adolescents de notre époque envisagés cfTmme gros d'avenir; » en 1839 : Du moine Planude, et de la mauvaise presse considérée

journal qui paraissail deux fois par semaine à Genève, une « variété » intitulée ; Du déluge, de M. Careg, et de Mathurin Cordier. M. Garey était un honnête libraire qui éditait des livres d’enseignement, et en particulier les Colloques familiers de Mathurin Cordier, le maitre et l’ami de Galvin.

A propos de ces dialogues en latin employés au collège de Genève, Toptîer sent se réveiller ses souvenirs de première enfance. « Nous étions deux cents, dit-il, qui lûmes « ensemble, un an durant, les Colloques de Mathurin Cor- « dier. Ces deux cents, ils me tutoient et je les tutoie. « Parmi ces deux cents, l’un est forgeron, l’autre syndic, « et néanmoins, issus de la même école, ils demeurent « égaux par mille points communs. De ces deux cents, les (' uns quittèrent en cinquième, les autres en quatrième, les autres plus tard; mais tous, pour avoir expliqué les >' Colloques de Mathurin Cordier, le De Viris ou vingt pages « d’Ovide, savent un peu ce que c’est qu’une langue, une c( idée, un raisonnement, une méthode, l’étude, les livres, K le monde d’autrefois. Aussi sur ces deux cents : cent

comme excellente. Cos morceaux n’ajoutonl rien à la rcputalioii de Tdplfer, et il eut mieux valu peut-être ne pas les réimprimer. On y trouve des critiques arriérées, comme le dit Théophile Gautier, qui ont quelque chose de provincial et de suranné, et des tons de pédagogue qui vont fort mal à l’esprit fin et délicat capable d’écrire les « Nouvelles rjenevoises. » — Il n’en est point de même d’un article paru dans la Bihliothèque universelle en 1835, sous le titre : Du progrès dans ses rapports avec le Petit Bourgeois et avec les maîtres d'école, qui peut certainement compter parmi les bonnes œuvres de Topifer. Il s’est abandonné là à son humour, et se montre tantôt jovial, tantôt mélancolique, mais toujours spirituel, et toujours éloquent lorsqu’il parle des splendeurs de la nature. Il a tracé dans ces pages un tableau des campagnes de la Savoie d’une fraîcheur et d'une vérité étonnantes, et où l’on sent en quehpie sorte palpiter son Ame d’artiste.

l’activité littéraiee.

(( sont devenus gens d’esprit; cinquante gens d’idée; « vingt-cinq gens de bon sens; treize sont demeurés (( cruches, douze sont morts, je n’en suis pas. De vos écoles « sans latin, sans colloques ni Mathurin,nous verrons d’ici « à peu d’années ce qui en sortira. »

Tôpffer démontrait tous les avantages de la vie de collège et de l’instruction classique. Son article, composé en vue de recommander les ouvrages édités par M. Garey, débutait d’une manière étrange. Dans une sorte de vision prophétique il assistait à une seconde édition du déluge, mais cette fois-ci les eaux venant à fondre sur des milliers de librairies, imprimeries, papéteries, mettront en bouillie tous ces ingrédients : on retrouvera l’espèce Jiumaine à l’état fossile incrustée dans des couches de papier mâché. « Au lieu de ces blocs de granit que l’autre débâcle a (( déversés sur nos plaines, on y trouvera gisants des blocs « de l’Encyclopédie, des quartiers de Bayle ou de Moreri; « au lieu de coquillages, on extraira du roc des montagnes « des strophes de Victor Hugo, des fragments duPèreGoriol, « des lambeaux d’Ashasverus, toute la famille Panckoucke

<( dans sa gangue de traductions ; de l’équateur au

« pôle, un lit continu d’annonces, feuilletons, prospectus, « revues, journaux quotidiens, hebdomadaires, mensuels, « politiques, économiques, pittoresques : ce sera la houille « de ce temps-là ’. » Gette vision ne se réalise-t-elle pas un peu, et ne sommes-nous pas, à l’heure présente, envahis

‘ Cet article de Topffer, paru dans le Fédéral du 8 mars 183G, n’a pas été réimprimé dans ses Œuvres complètes.

et en quelque sorte submergés, par cette marée montante de publications de tout genie, depuis l’in-folio de grand luxe jusqu’aux réclames alléchantes que l’on distribue à profusion dans les rues'?

Ces petits articles où Tôpffer déversait le trop plein de sa verve et de sa fantaisie, ne le détournaient nullement des œuvres de plus longue haleine. En novembre 1836, il donnait à la Bibliothèque universelle, Les Deux prisonniers, espèce d’autobiographie où il raconte les souvenirs de sa jeunesse, ses heures de flânerie à la fenêtre, les leçons de M. Ratin, et ses premiers rêves d’amour, dont les héroïnes s’appelaient Estelle ou Héloïse. Ce récit devait servir d’introduction La Bibliothèque de mon Oncle, comme Henriette (publiée en 1839) devait lui servir de conclusion.

Cette manière de composer est, comme l’a fait remarquer Vinet, peu commune, et spéciale à Topffer. « 11 commence par l’anecdote et finit par l’histoire. » Il a esquissé un personnage, pris à un moment donné de sa vie, et il lui semble impossible maintenant de s’en séparer. Il en fait lui-même l’aveu à Xavier de Maistre ‘ : « Pour ce qui est de moi, c’est « vrai je m’attache aux personnes que j’ai imaginées; j’ai « de la peine à m’en dépêtrer, c’est mon plaisir de les

« revoir, de me retrouver avec elles Je m’engagerais

« volontiers à les faire agir pendant cent ans conséquem- « ment avec leur caractère, que je connais toujours plus, c( et que j’aime à approfondir curieusement, sans songer (( que les autres en ont assez. )>

Œuvres inédites de Xavier de Maistre. 2 vol. in- 12. Paris, Lemerre, 1877.

l’activité littéraire.

C’est ce qui lui arriva pour M. Crépin, ainsi qu’il nous l’a dit lui-même; à peine a-t-il vu ce type sorti de sa plume capricieuse, qu’il le doue d’un caractère particulier et qu’il s’attache à retracer son histoire. Il en est de même pour Jules; il nous avait conté sa rencontre avec la jeune Juive, il ne peut maintenant nous laisser ignorer ses débuts dans la vie, et certes lequel d’entre nous songerait à s’en plaindre? Aussi bien les Deux Prisouniers comptent parmi les meilleures pages de Tôpffer.

Qui peindra comme lui les heures enchanteresses où l’âme de l’adolescent s’épanouit, s’entr’ouvre comme une fleur au. V brillantes promesses de la vie? « En vain le bon- « heur m’accompagne, en vain les années m’ont apporté « chacune un tribut de biens, en vain les jours se lèvent (( purs et sereins, rien n’efface de mon cœur ces souvenirs « d’alors; plus je vieillis, plus ils semblent rajeunir, plus « j’y trouve un sujet d’attendrissante mélancolie. Je possède « plus que je ne désirais, mais je regrette l’âge du désir; « les biens positifs me paraissent moins savoureux que ce a nuage vide, mais brillant qui, m’enveloppant alors, m’en- « tretenait dans une constante ivresse. Fraîches matinées « de mai, ciel bleu, lac aimable, vous voici encore, mais (( qu’est devenu votre éclat, qu’est devenue votre pureté; « où est votre charme indéfinissable de joie, de mystère, « d’espérance? »

A côté de la note poétique, voici la note humoristique avec le paragraphe sur le hanneton, et la note philosophique avec la description du fou-rire et la théorie du bour-

geoii, sur laquelle il revieul souvenl dans ses lettres : « Le « fou-rire est néanmoins une des douces choses que je (( connaisse. C’est fruit défendu, partant exquis. Pour « fourire avec délices il faut être écolier, et, si c’est possible, « avoir un maître qui ait sur le nez une verrue et trois Ki poils follets... Cet âge est sans pitié! Réfléchissant depuis « à cette verrue, je me suis imaginé que tous les gens « susce|)tibles ont ainsi quelque infirmité physique ou « morale, quelque verrue occulte ou visible, qui les prédisse pose à se croire moqués de leur prochain. Ne riez pas « devant ces gens-là : c’est rire d’eux; ne parlez jamais de « loupe ni de bourgeon : c’est faire des allusions; jamais « de Cicéron, de Scipion Nasica, vous auriez une affaire. »

Nous avouons notre prédilection pour cette première partie de la Bibliothèque de mon Oncle. Comme dans la vie, les choses gaies s’y mêlent aux choses mélancoliques, et les sentiments qui y sont analysés sont si profondément vrais, si admirablement rendus, que l’on voudrait prolonger la lecture de ces pages charmantes. Elles ont la grâce virginale de la jeunesse; elles évoquent le sourire sur nos lèvres, tandis qu’involontairement nos yeux se voilent de larmes.

Henrielle, la conclusion de la Bibliothèque de mon Oncle, paraît peut-être moins attachante; il ne nous déplaisait pas de quitter Jules après la mort de la jeune Juive. Il avait enterré là sa jeunesse, disait-il, et s’il devait se marier plus tard, tenions-nous beaucoup â assister â ce mariage? « Il y « a dans la vie, écrit Vinet, mille choses qu’on accepte et (I qn’on ne veut pas voir. Le troisième acte de la vie de

i/activité littéraire.

« Jules serait charmant si ce n’était pas un troisième acte; « mais à cette place, c’est de la prose succédant à de la " poésie w

Au fond nous sommes plus fidèles que l’auteur au souvenir de la Juive dont il a tracé l’inoubliable figure. Mais cela n’empêcbe pas de rendre pleine justice au talent déployé par l’écrivain. « On n’avait pas encore fait « pénéirer si avant la poésie dans la prose de la vie

« bumaine. Ce n’est pas merveille que de mêler la poésie

K à ce qu’il y a de plus simple et de plus familier dans la

« vie; mais il y a dans la maison de ce géomèlre père

« û'Ifenriptle une sévérité de mœurs et d’idées si géomé- « Iriques, l’ceil rencontre au premier plan dn tableau des (( tons si crus et si froids, qu’on s’inquiète pour la pauvre « poésie, obligée de se faire jour à travers un positivisme (( si dur; elle, la poésie, ne s’effraie pas pour si peu, et vraie « comme elle est, elle s’accommode fort bien avec tout ce « qui est vrai. On doit savoir bon gré à M. Tôpffer de lui « avoir conquis ce dernier recoin, qu’on lui refusait bien <( mal à propos \ «

C’est encore à ce même mode de procéder, qui caractérise la manière de Tôpffer, que nous devons la suite et la fin du Presbytère, parue en 1839. Le Presbytère primitif ne forme plus que le livre premier, et en quelque sorte l’introduction du long roman qui s’y ajoute. Au point de vue littéraire, c’est toujours ce premier livre qui l’emporle sur les autres par

' Extrait d’un article de Vinet sur Topft’er dans la Revue suisse de mai 1839.

® Vinet, Revue suisse, mai 1839.

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