CHAPITRE VII
TOI'FFElî ET CAL AME DE L'AKTISTE ET DE I.A SUISSE ALPESTUE LE DüCTELlU FESTUS
peu près en meme temps (|ue le Presbytère, Toptler (U [imaître (juatre nouvelles : la Traversée, le Lac de Gers, la Vallée de Trient, le Grand Saint-Bernard. Les trois dernières appartiennent an genre voyage, comme le dit Topfter lui-même, et servent de iirétexte à de rraîclies descriptions des Alpes. (yest la nature prise sur le l'ait, avec le talent d’un habile paysagiste et la sagacité d’un véritable observateur, a dit M. Joël Cberbuliez. Rien de plus joli que les descriptions animées par lesquelles il fait poser devant nous, comme dans un tableau de genre, les hommes et les
choses. Rien de plus piquant que les malignes critiques semées le long de la route, et qui frappent si juste, sur les touristes et les impressions de voyage'. »
Quant à la Traversée, c’est une délicate étude psychologique: elle retrace l’histoire d’un bossu qui souffre d’ètre chétif et laid, qui voit ses aspirations de dévouement et d’amour contrariées, entravées par son infirmité. Il finit heureusement par trouver une Ame digne tie comprendre la sienne et de sympathiser avec elle; et c’est ainsi que le récit, d’abord un peu sombre et triste, se termine illuminé d’un l'ayon de pur bonheur.
La Bibliothèque universelle [luhlia en 1837 un morceau intitulé : De f Artiste et de la Suisse alpestre, qui nous amène à parler de la liaison de Topffer avec un des peintres les plus célèbres de Genève, Alexandre Gala me.
On se souvient des ojmscules parus dans les premières aimées de la carrière littéraire de notre auteur. Ges opuscules traitaient spécialement de questions artistiques. Dans l’un d’eux (1832) ïôpffer s’écriait : « La Suisse, si origi- '( nale, si belle dans ses régions alpestres, la Suisse avec (( ses cimes, ses glaciers, ses lacs, ses torrents, ses aspects « sauvages, religieux, sublimes, la Suisse n’a pas encore en « ses grands peintres! Les uns Yitalisent, les autres l’exa- « gèrent. La lithographie, les faiseurs de vues, les mar- « chauds, les colorieurs s’en sont emparé ; ils lui ont fait
' .)üL‘l Clierliiiliez, Revue criiique des livres nouveaux. Genève, Clierbiiliez éditeur.
l’a CTI V I TÉ LITTÉRAIRE .
(( cette face enluminée de jaune et de vert, de blanc et de « bleu ; ils ont dénaturé ses attraits et écarté d’elle ses vrais <( amants. Cependant, vierge encore, elle attend l’artiste
qui saura s’éprendre de ses sauvages beautés, et leur K consacrer son génie. Belle gloire à recueillir? Sera-t-elle « pour ma petite patrie? — Peut-être! »
A riieure où il écrivait ces lignes, il ne se doutait guère qu'un jeune homme, la veille encore apprenti banquier, devait, quelques années plus taid, réaliser son rêve et devenir le peintre des cimes alpestres. Calame‘ en effet, à peine âgé alors de 25 ans, cbercbait à gagner quelque argent avec des sépias, des aquarelles, dont il était de mode de former des albums. En 1835 il ouvrit deux classes de dessin, et ses leçons ne lardèrent pas à jouir d’une vogue méritée. 11 publia aussi des vues litbograpbiées, et \Alhum genevois de 1835 fut tout entier composé de dessins de lui. Tôpffer, dans le Fantasque , rendit justice « à la variété des sites représentés, et au talent avec lequel ils sont rendus. »
A l’Exposition de Genève de la même année, Calanie
’ Alexandre Calame naquit à Vevey le mai ISIü. Son père était un habile tailleur de pierre qui mallieureuseuieiit mourut jeune eu laissant sa famille dans la misère. Calame débuta par un apprentissage dans une maison de banque. Mais ses goûts artistiques le poussaient vers une autre carrière : il ne tarda pas à se faire connaître par ses sépias et ses aquarelles, et il ouvrit une école de dessin. Il exposa son premier tableau au salon de Paris de 1835, et sa petite toile fut remarquée par les connaisseurs. En 1835 il exposa l’Orage à la Handeck qui lui valut une seconde médaille d’or; en 1840 il obtint la médaille d’or de première classe et la croix de la Légion d’honneur. Dès lors sa réputation s’étendit, et il pouvait à peine suflire aux commandes de tableaux qui lui arrivaient de tous les pays d’Europe. Il mourut en 18(Î4.
produisit son premier grand tableau à l’huile qui fut très remarqué, mais n’avait encore rien de commun avec le paysage alpestre proprement dit. Aussi, l’auteur des Nouvelles genevoises, sans cesse poursuivi par l’idée qu’il y avait dans les beautés de sa patrie tous les éléments dignes de tenter le pinceau d’un maître, revient à la charge dans un article à la Bibliothèque universelle.
11 s’y plaint comme autrefois de ce que la Suisse, profanée par les touristes, est devenue la proie des marchands et des colorieurs. « Aujourd’hui, écrit-il, Paris confectionne la « Suisse, il l’emballe, il l’exporte, il nous l’expédie à nous-
u mêmes Marchands, colorieurs, les deux classes de gens
'( les plus propres entre toutes à ruiner, à salir, rien que « par leur attouchement, tout pittoresque, toute poésie. » Une autre cause, selon lui, tient la Suisse alpestre en dehors du domaine de l’art , c’est qu’on en a fait une des merveilles du monde, une chose mise en montre pour l’ébahissement des gens. « Or quel peintre, quel poète « songea jamais à s’inspirer du colosse de Rhodes ou des »( jardins de Babylone? Ce n’est que depuis que Memnon « est en ruines et mutilé par les siècles qu’il attire et retient « à lui le voyageur solitaire. »
Tôplîer regrette ensuite que les peintres suisses, dont quelques-uns ont du talent, n’aient pas compris tout le parti (lu’ils pouvaient tirer des beautés des Alpes, et en particulier de la zone la plus élevée des Alpes. Jusqu’ici un seul d’entre eux, Maximilien de Meuron, en a compris et a essayé d’en reproduire la sublime poésie : « Ce qu’on ressentait devant
l’activité littéraire.
(( s«i toile, c’était l’impression des solitudes glacées ; c’était « la lumière matinale jaillissant avec magnificence sur les « dentelures argentées des hautes cimes, c’était la froide « rosée détrempant de ses gouttes pures un gazon robuste (( et sauvage, c’était ce silence des premiers jours du monde, (( que l’on retrouve encore dans ces déserts de la création, <( dont l’homme ne peut aborder que les contins. — Or ce (( tableau ne représentait ni ruines du Latium, ni champs « de l’Ausonie, ni gondoles de la ville aux lagunes; — il ne « représentait ni classique horizon, ni classiques débris « épars sur une terre de souvenirs; bien au contraire, une (( religieuse empreinte de puissance divine éparse sur ces « gigantesques débris y effaçait jusqu’à l’idée même de (( l’homme. Ce tableau représentait un coin du sommet de « la petite Scheidegg. une mare, deux vaches transies, et <( au second plan la Jungfrau tout entière. »
Les artistes sous l’empire d’idées reçues, de préjugés d’école, ne goûtent pas une nature neuve et autre dans ses formes que celle à laquelle on les a habitués. Dans cette nature colossale ils ne voient que le détail, et le détail qui est de leur métier ; dans une terre de montagnes et de forêts ils ne voient que le bloc, que l’arbre. Tôpffer déplore l’aveuglement de ceux qui vont chercher bien loin des richesses
qu’ils ont à leur porte, sous leurs yeux
L’article de la Bibliothèque universelle fit sensation. 11 venait à son heure. Un grand monvement artistique se produisait alors à Genève. — Lugardon avec son Serment du Grütli, el ses autres toiles: Arnold de Melrlithal, Guillaume
KODOLPHE TOPFFER.
Tell sauvant Baumgarlen, se montrait l’éloquent interprète (les grandes traditions helvétiques; ITorming, avec la Mort de Calvin, semblait s’attacher plus spécialement à l’histoire de Genève; Diday, tout jeune encore, s’inspirait des sites de l’Oberland que l’admiration universelle a consacrés comme classiques, tandis qu’Adam Tôpffer continuait à peindre les riantes campagnes de la Savoie. Chacun rêvait la création d’un art national, c’était là l’idée dominante. L’on comprend dès lors condjien l’article de Tëpffcr prenait de force parle fait même des circonstances.
Deux ou trois mois après l’apparition de cet article, Calame exposa quelques tableaux, fruits de ses premières courses dans l’Oberland, et l’on put constater que l’artiste avait compris cette poésie des hautes Alpes dont ses toiles étaient empreintes. Puis en 1838 il exécuta sa grande toile de VOrage à la Handeck., et il convia Tôpffer à venir dans son atelier juger son œuvre. Ce jour-là marqua dans la vie de l’auteur des Nouvelles genevoises; il avait enfin trouvé le peintre rêvé: l’école du paysage alpestre était fondée.
Aussi ne peut-il taire son contentement, et dans le Fédéral du 28 décembre 1838, il consacre un long article à cet ouvrage considérable par ses dimensions autant que par son mérite. « Mais, ajoute-t-il, à nos yeux c’est plus encore : « M. Calame étudie et comprend de plus en plus les grandes « scènes de la Suisse alpestre; il en reproduit déjà d’une « manière remarquable le sauvage et sublime caractère; «( encore quelques pas, et il aura acquis à notre école une » gloire qu’il serait regrettable d’abandonner à d’autres.
l’activité littéraire.
« celle d’amcliee celle Suisse alpeslre aux profana lions (( (les eolorienrs, pour la faire enlrer enfin dans le domaine « de Tari. )-)
« Le tableau de M. Calame... représente un site pris « dans la vallée de fÂar (Oberbasli), à peu près à « mi-cbemiu entre la Handeck el le Grimsel, c’esl-à-dire à « celte hauleur cb^jà où l’on va laisser derrière soi les (( derniers sapins. Des sapins donc, de vieux sapins; des « rochers., des rochers nus; c’est Là, au fond, tout le sujet '( du tableau. Avec des idées d’école, avec des pralicjues de (( convention, avec des traditions d’atelier, que tirer de celte « nature stérile, sans fabriques, sans bouquets d’arbres, (( sans feuilles, sans lignes italiques, suaves ou autres? K Rien ou à peu près rien. Mais avec du sentiment d’abord, K avec beaucoup d’étude ensuite, et une infatigable persévé- « raiice, tel va tirer de là des richesses pour l’art, pour (( la pensée, pour les yeux, et des richesses d’autant plus '( attrayantes que, précieuses déjà, comme sont toutes les
richesses du monde, elles sont en outre neuves, parce '( qu’elles sont demeurées jusqu’ici inaperçues ou négli- « gées. C’est justement là ce qu’a fait M. Calame. »
« Ces sapins de M. Calame... ce sont, je le pense ferme- K ment, les premiers sapins véritables que j’ai vus sur la <( toile, et c’est pourquoi je m’imagine, au lieu de se « présenter à moi sous cet air consacré de quilles unifor- « mes, j’y retrouve celte diversité de formes et de mouve- '( ments, ces grâces merveilleuses, cette variété de tons et '( de physionomie dont la nature a empreint toutes ses
(( œuvres, et les sapins aussi. — Ces rochers de « M. Calame... tous nus qu’ils sont, ils attachent, ils <( plaisent singulièrement; et c’est, je m’imagine, parce (( qu’au lieu de vêtements et d’oripeaux, au lieu d’agréables « guirlandes dont on aurait pu couvrir leur nudité, (( M. Calame s’en est tenu à observer et à rendre tous ces (( accidents du granit, tantôt abruptes, tantôt onduleux; K toutes ces hardiesses de la pierre, tous ces jeux éclatants ((. ou mystérieux de la lumière et de l’ombre, tous ces (( milliers de nuances caractéristiques qui signalent, ici le « récent passage des eaux, là le séculaire établissement des « lichens; plus loin l’envahissement temporaire des fou- « gères et des herbes sauvages, l’usure des siècles, l’atteinte (( de la foudre, les fureurs des orages. Cette nudité vaut
bien un bel habit; ces grâces naturelles les artifices d’un « art prude et coquet. Et puis j’allais l’oublier, il y a de « l’air dans le tableau de M. Calame; il y a le vent, le vent « des montagnes, qui trouve dans ces vieux sapins avec qui <( lutter; il y a la lumière, celte lumière à qui les cimes « immobiles et les nuées émues disputent le passage, il y « a cette grandeur saisissante des solitudes, il y a de la vie, (( il y a de l’espace "... )>
Et Tôpffer, après avoir félicité le peintre du soin et de la conscience avec lesquels il a traité le devant de son tableau, conclut en promettant au jeune artiste un glorieux avenir.
' l.es ilivfirs arlidos do Topllor piildiôs dans le Fédéral sur îles sujets de criliijue ai'tistii|ue n’ont pas été réimprimés; aussi donnons-nous une certaine extension à nos eitnlions.
l’activité littéraire.
s’il persévère dans la voie où il s’est engagé. 11 s’en réjouit pour lui et pour son pays.
Le jugement des critiques français ratifia celui de Topffer : VOrage à la Handeck obtint une seconde médaille d’or au salon de 1839. La presse fut unanime à constater ce succès, et l’un des critiques d’art les plus autorisés de l’époque déclara qu’un grand paysagiste venait de se révéler dans la personne d’Alexandre Calame.
Plus heureux que Diogène, Topffer avait trouvé un homme, ou plutôt son homme, si l’on peut s’exprimer ainsi. Le peintre du paysage alpestre allait prouver par ses toiles que le rêve de l’écrivain n’était point une utopie, mais une réalité éloquemment prouvée par une suite de chefs-d’œuvre, que se disputèrent les premières galeries de l’Europe.
C’est ainsi que ces deux âmes d’artistes se rencontrèrent; toutes deux avaient l’amour, le culte delà nature et du beau. Calame en particulier, s’il ne brillait point comme son ami par une conversation vive et spirituelle, avait en partage la persévérance et une foi inébranlable. Il faut lire dans le beau livre que M. Rambert lui a consacré, l’histoire de sa vie et de ses heures de découragement devant cette nature, qu’il comprenait si bien, qu’il admirait si profondément, et qu’il aurait voulu reproduire telle qu’il la voyait, dans sa majesté sauvage et sublime. Mais si, comme tout artiste épris d’idéal, il jetait parfois son pinceau avec dépit, il ne tardait pas à le reprendre, pénétré de la grandeur du but qu’il poursuivait.
EODOLPHE TÔPFFER.
Il avait une idée, et la conviction que son idée était juste. « Le jour, dit M. Rambert ', où il entreprit de « rendre sur la toile la sublimité de la nature alpestre, il <( conçut la maîtresse pensée de sa vie. C’est son origi- (( nalité, ce sera sa gloire de s’être posé ce problème et « d’avoir travaillé à le résoudre plus constamment, et plus « énergiquement que personne ne l’avait fait avant lui. Dès « ce jour il a eu son étoile polaire, et malgré les distrac- « lions inévitables, les digressions épisodiques, les décep- H lions, les contre-temps, les fatalités de la maladie et « d’une précoce vieillesse, il ne lui est jamais arrivé de la K perdre de vue. Sa persévérance a été au-dessus de toutes '( les épreuves. Quand il peignait son dernier tableau, son (( Welterhorn, il était encore animé de la confiance pre- « mière qui lui avait inspiré, vingt-cinq ans auparavant, (( V Orage à la llandeck. Plus réfléchie, sa foi n’en était que
plus ferme. »
On comprend aisément que Tôplîer devînt l’ami de Calame, et l’un de ses hôtes les plus assidus. En face de ces toiles ébauchées, au milieu de ces études éparses, sa pensée s’envolait bien loin des hommes et des villes, pour se rasséréner dans la contemplation des hautes cimes, pour se retremper dans leur atmosphère pure et vivifiante. Sans doute alors, en voyant interpréter si bien par son ami ses sites de prédilection, il ne songeait plus à se plaindre de ne pouvoir lui-même tenir le pinceau
‘ Alexamhe (](ihwie, sa vie son enivre, par E. Itaniliert. — Un vol in-S". Paris, Fisrhliaclier, 1881.
l’activité littéraire.
Il savait du reste se rendre utile par ses conseils et par son goût exquis; souvent il lui suftisait d’un coup d’œil jeté sur une toile pour y découvrir quelque défaut, quelque imperfection dont le peintre se doutail vaguement, mais sans bien s’expliquer d’où venait le mal. « Le peintre
Calame, raconte à ce propos M. Ernest Naville, travaillait (( un jour à un tableau destiné à reproduire les elfelsd’uu « ouragan; un cbêne renversé occupait le devant de la (I toile. 11 avait le sentiment d’un défaut de sa peinture, (( défaut dont il ne réussissait pas à se rendre compte Son « ami Tôpffer vint le visiter et fut nanti de la question. Au '( bout d’un moment Tôpffer dit : « Ce chêne!... )> Calame (( comprit au premier mot, saisit un racloir et effaça (( immédiatement l’arbre qui nuisait à l’effet de son œuvre. <( On voit dans cet exemple, ajoute le philosophe genevois, « la répartition entre deux personnes des deux facultés « dont l’ensemlde constitue le génie de l’art. Le goût seul <( est une faculté critique qui ne produit rien; l’imagination « seule risque de s’égarer*.
Une autre joie était réservée à Tôpffer, avec les belles toiles de Lugardon, dont il salue ainsi l’apparition dans le Fédéral : « Nous n’avons pas en Suisse rien que de gran- « des scènes alpestres, nous avons une histoire aussi. Itère « grande, simple comme ces Alpes qui en furent le théâtre; « admirable entre toutes les histoires modernes, elle est <( la seule dont les traditions égalent en male et populaire
' La Logique de Vliypothèf,e, par Ernest Naville — 1 vol. in-(S'J. l'aris. Germer Baillière, 1S80.
(( poésie les traditions de Rome antique ou de l’ancienne <( Grèce. Encore cette poésie y est-elle, ce me semble, plus
<( pure, plus élevée C’est bien comme en Grèce la
(( liberté luttant contre l’oppression, mais c’est la liberté « juste, équitable, à la fois humble et ferme, religieuse et « sincère, qui ne veut qu’elle-même, qui combat par elle- « même, qui refuse les dangereux secours de la fraude, K comme elle ignore ou dédaigne les équivoques mobiles « de la vanité et de la gloire. Certes une pareille histoire '( était digne que Schiller lui élevât un immortel monu- (( ment. Elle était digne aussi que quelque peintre de « génie lui vouât ses pinceaux... »
Or ce peintre s’est trouvé, c’est Lugardon, qui a étudié la Suisse non pas dans les livres seulement, mais dans les habitants de ses montagnes, dans ses arsenaux, dans ses monuments, et il a élevé son art à la hauteur des belles scènes de son histoire. « C’est ici, s’écrie Tôpffer en finis- <{ sant, c’est ici encore une école nouvelle, celle de la « peinture d’histoire suisse, qui est née dans nos murs. « Puisse-t-elle s’y naturaliser! Alors, au lieu d’avoir un art « cosmopolite, nous aurons un art national; au lieu d’aller (( glaner chez autrui, nous moissonnerons chez nous. » L’auteur des Menus Propos devait assister à la période brillante de l’école genevoise; il contribua certainement par ses articles à la faire connaître, à encourager et à soutenir les peintres de son pays. « Si j’étais artiste, artiste de (( talent, écrivait-il, je m’efforcerais de chercher et de trou- « ver ma réputation ici, à Genève. » Les Calame, les
l’activité littéraire.
Ditlay, les Lugardon, les Hornung, suivireiil ce conseil el n’eiirenl point trop à s’en plaindre.
Topffer n’oubliait donc point ses premières amours, mais il n’en poursuivait pas moins sa carrière littéraire. En 1840 il publia parallèlement un album de caricatures intitulé le Docteur Fesius, et un petit volume : Voyages et aventures du docteur Festus, qui n’est que le développement, la traduction de l’album de caricatures. C’est un des livres de Tôpfîér où il a donné le plus libre essor à sa fantaisie.
Il se rend bien compte que cette histoire étonnante, sans queue ni tête, écrite dans un style un peu archaïque, va surprendre beaucoup de gens et en scandaliser quelques autres. Aussi explique-t-il dans sa préface pourquoi il a écrit ce petit livre : « Dans un siècle aussi « sérieux que l’est le nôtre, il y a des heures où l’esprit « éprouve un irrésistible ennui; il y en a même où tout ce « sérieux lui semble folie, tant c’est peu récréatif, et où (( une folle gaieté lui semble raison, tant il y entrevoit de « charme et d’amusement. »
C’est dans une de ces heures d’ennui que son imagination s’étant mise en campagne, rencontra le docteur Feslus, le Maire et la force armée ; cette rencontre lui plut infiniment, ce qui pourra étonner beaucoup de gens... Au fond si Festus est né, il ne faut en accuser que la manie de Topffer de dessiner le soir des bonshommes à la clarté de la lampe. Une scène en engendre une autre; tout doucement l’on s’en va ainsi à l’aventure, et l’on se trouve sans
KODOLPHE T()PFP^ER.
s’en douter au milieu du monde le plus éliange et des aventures les plus élouuautes. L’auteur reconuait de bonne loi (jLie son livre ren ferme « des fictions d’une surpre- « liante aljsnrdilé, quelques incongruités que le bon goût c( réprouve et, ajoute-l-il, des incorreclions de langage tout K à fait propres à faire frémir les puristes dont notre ville « abonde. »
Les Aventures du docteur Festus renferment en effet certaines crudités, certaines gauloiseries bien innocentes du reste, mais elles n’en resteront pas moins une des créations les plus oi'iginales deTopffer. On ne peut que répéter à ce [iropos les paroles de Goethe feuilletant les dessins de Festus : (( C’est vraiment trop fou ! Tout cela pétille de *< talent et d’esprit. 11 y a là quelques pages insurpas- « sables! » Et le giand poète estimait que Tôpffer avait créé un véritable petit roman comique.
Comme l’a dit M. Lambert, on est transporté évidemment dans un monde à part; on se trouve à peu près dans la situation d’un homme qui sortirait d’un rêve, où il aurait entrevu un espace à quatre dimensions, une humanité douée de six sens; et l’on se prend à sourire du sérieux de nos philosophes qui, emprisonnés dans leurs petites pensées, dans leurs sensations étroites et comptées, raisonnent sur l’absolu '.
Que de dues et délicates satires se cachent dans ce petit volume de Eestus, sous des apjiarences de folâtre badinage :
' Eugène tiaiiiberl, Ecrivains mitiouaiix. — Vw vol. in-1^. (jciiéve, Clierbuliez édileur, 1S74.
l’activité littéraire.
les erreurs el les lenteurs de la justice humaine, les absurdités du raisonnement philosophique appliqué à tous les plus petits événements de la vie, les prétentions exagérées d’un gouvernement autoritaire, les sottises du pédantisme scientitique, tout cela est fustigé avec une grâce souriante, avec une gaieté communicative.
La description du royaume de Vireloup, qui jouit d'un gouvernement paternel, mériterait d’étre citée ici ; mais il faut nous contenter de l’odyssée des perruques appartenant à trois commissaires de la Société royale de Rondeterre. Ces savants, après avoir pris un bain dans l’onde amère, furent repêchés, mais leurs perruques restèrent dans l’Océan, et ce n’est que quelques jours après, que des pêcheurs les trouvèrent dans leur filet. Ils les mirent aussitôt dans un panier à part, pour les porter au maire de leur village, et lui demander ce que ça pouvait bien valoir.
« Le maire leur dit que c’étaient des bêtes d’eau salée, K et qu’il y avait quelque chose à gagner; mais il ne leur « en offrit rien, les invitant à aller trouver Prévôt, l’écri- «( vain public, lequel avait des connaissances dans la marine (désignant par là richthyolo gie).
(( Prévôt, l’écrivain public, leur dit que c’étaient des fausses couches de baleine, leur assurant que ça ne vaut (( rien à manger, par rap[)ort à ce que ça n’a pas eu son excroissance, et qu’on ne mange le veau qu’a près huit « mois. Du reste pour trois sous qu’il leur ht payer, il leur '( écrivit une lettre pour Favras le botaniste, qui demeurait U à huit lieues de là. Favras le botaniste leur dit que
KODOLPHE TÔPFFER.
« c’était une pulpe filamenteuse, qui avait recouvert une a noix du Mississipi, et leur en offrit deux écus patagons. (( Les pêcheurs firent la paclie et allèrent au cabaret, où « ils s’enivrèrent, pour avoir eu trop d’argent sur eux; en (( sorte que le soir, s’en retournant, ils tombèrent dans un « puits et périrent d’eau et de vin.
(( Favras, le botaniste, partit pour Mirliflis dès le lende- « main et alla droit à M. Dubalay, conservateur en chef « des musées royaux., lui disant tenir sa pulpe d’un capi- « taine de vaisseau qui la tenait du Caraïbe même qui (( avait mangé la noix; sur quoi M. Dubalay lui donna (( douze écus patagons de chacune; puis les ayant exami- « nées de près, il trouva que Favras était une bêle, et que (( c’étaient au contraire deux magnifiques crustacés non « encore décrits. Il fil aussitôt un mémoire de deux cou- (( dées qu’il lut à l’Institut, et reçut la croix d’honneur; « après quoi il conseilla au Musée d’acheter celte rareté « pour mille écus patagons la pièce, et le Musée, qui était « bonhomme comme un Musée, la lui acheta au comptant. (( Tel fut le sort des trois perruques. »
Sans chercher longtemps, on trouverait peut-être dans certaines collections des raretés dont l’origine n’est pas plus claire que celle des crustacés de Mirliflis. On voit en tous cas que la plaisanterie n’est ni bien méchante, ni bien amère.