‹ Rodolphe Töpffer, l'écrivain, l'artiste et l'hommeChapitre 13 sur 37 · TÔPFFER ET L’ACADEMIE TÔPFFER , DE LA RIVE ET ADOLPHE PICTET · texte numérisé non relu

TÔPFFER ET L’ACADEMIE TÔPFFER , DE LA RIVE ET ADOLPHE PICTET

se faire une idée juste de l’activité de Tôpffer, il faut ajouter à ses occupations littéraires ses occupations administratives, qui lui prenaient beaucoup de temps et lui occasionnaient beaucoup de tracas et d’ennuis. Ses fonctions de professeur à l’Académie lui avaient créé une position excep-

f tionnelle, et dont il importe de se rendre clairement compte.

L’Académie de Genève était à cette époque un petit état dans l’État ; avec l’Église on peut dire qu’elle avait la haute main sur le gouvernement. Comme l’avançait une revue anglaise, la Quarterly Review ^ « c’est par-dessiis tout en sa

« qualilé d’École supérieure pour la jeunesse de l’Europe « que Genève s’imposa à l’allention et à la graliludedurable « de la civilisation. C’était à Genève que les grandes familles « aristocratiques du continent envoyaient leurs fils, soldats « et hommes d’Ëtat de l’avenir, comme à la source de la « culture classique et au berceau d’une vie nouvelle et a pleine d’espérance » Jalouse de son bon renom à l’étranger, l’Académie portail haut et ferme le drapeau de la tradition, et de là son caractère éminemment conservateur.

Cependant, comme dans tous les pays avoisinants, les idées libérales faisaient leur chemin ; une opposition toujours grandissante s’attaquait aux anciennes traditions et voulait en particulier modifier et restreindre le rôle de ^Académie^ Tôpffer, Munier et Pascalis combattaient pour le maintien de l’état de choses existant, et ils combattaient sous les ordres d’un homme illustre autant par sa science que par son patriotisme, Auguste de la Rive.

' QuarlerUj Heview. Juillet 1874.

^ Que rAcadéiiiie eût tort ou raison, elle fut très vivement attaquée dans son omnipotence sur l’instruction puliliqueet dans les tendances qu’elle y faisait prévaloir. Ses antagonistes, jeunes gens pour la plupart, appartenaient au même milieu social, et, sauf quelques divergences, au même milieu politique que leurs adversaires. Il leur fallait certainement du courage pour engager la lutte avec un corps qui exerrait autour d’eux une intluence presque souveraine ; il était inévitable que ce courage les emportât au delà des limites de la modération. — Le débat prit un corps par la publication d’une série de brochures, écrites avec un talent vigoureux, et que, moins la couleur de la couverture (|ue l’âpre saveur du contenu fit désigner sous le nom de Lettres vertes. — De l’autre côté la défense ne fut pas moins vive : les hommes qui en ce temps-là gouvernaient l’Académie, avaient hérité de la génération précédente l’ardeur dans les opinions, la passion dans les convictions, l’impatience de toute opposition et de toute criti(|ue. (Anr/. de /D'ce, notice biographique par Louis Soret. — Un vol. in-8". (îenève, 1877.)

l’activité LITTÉRAliæ.

PeiuJaiit près de dix ans, les quaire amis eurent la haute main dans les alïaiies de rAcadéuiie, et c’est dans ces ra|»porls conslanis que le physicien et l’ccrivain des Nouvelles genevoises virent naître et grandir entre eux une amitié basée sur une estime réciproque, une amitié qui devait se resserrer chaque année davantage, et devenir l’iin des plus grands hoidieurs de la vie de Tôplïer.

On sait que de la Rive ’ est, avec Faraday et Davy, un de ceux qui ont le plus coulribué au développement de l’éleclricilé. On connaît aussi la modestie et le désintéressement du savant qui laissait à tous la pleine lacullé de se servir de ses belles découvertes. Mais il faut l'appeler ce que fut l’homme privé, d’un accueil si aimable, si facile, d’une intelligence si prompte et si ouverte, s’intéressant aux beautés de la littérature et de l’art comme aux reclier-

’ AiThur-Augiiste rie la Ilive, célèbre pliysicieii, l’im des huit associés étrangers de rAcadémie des sciences de Paris, membre de la Société Pioyalede Londres, etc., naquit à Genève le 9 octobre 1801 . 11 était encore sur les bancs de l’Académie, lorsque sa coopération aux expériences d’Ampcre sur rélectro-magnétisme, attira sur lui l’attention du monde savant. Il lit de l’électricité l’étude principale de sa vie, et ses découvertes dans ce domaine immortaliseront son nom. 11 fut nommé professeur de physique à l’Académie de Genève en 1823, et occupa cette haute position jusqu’à la révolution de 1841).

Eu 1840, il obtint le prix Montyon pour son invention de la dorure galvanique. 11 donna une théorie non encore réfutée des aurores boréales. Avec M. de Marignac il démontra que l’ozoïie n’est (pie de l’oxygène modifié par l’inlluence de l’électricité, etc., etc. 11 inventa aussi plusieurs instruments de physique.

La carrière politique de de la Rive ne fut pas moins remarquable que sa carrière scientifique. Dès l’année 1832, il fut appelé à faire partie des corps dirigeants de son pays. Membre de la Constituante en 1841 et 1842, il devint l’ânie de la résistance contre le radicalisme. Après la révolution de 181G, qui amenait ses adversaires au pouvoir, il se démit de son professorat et de ses autres emplois publics. — En 1860, le Conseil fédéral l’envoya en Angleterre comme ministre plénipotentiaire ; plus tard, il rentra aussi au Grand Conseil. De la Rive mourut en 1873, —(Voir sur de la Rive, la biographie de M. L. Soret, déjà souvent citée.)

elles scienliliques. On a dit de lui ‘ qu’il avait toute la grâce de l’homme du monde et tout le sérieux du savant. 11 possédait ce grand art de communiquer un peu de sa supériorité à la médiocrité des autres, et de les renvoyer tout à la fois contents d’eux et contents de lui. Dans sa maison régnait la plus cordiale et la plus large hospitalité ; il avait en commun avec Tôpffer un grand besoin d’affection, et ce goût si vif de sociabilité rapprocha bien vite les deux professeurs.

En 1838 déjà de la Rive se joignait aux petits soupers chez Duval, et il reçut à son tour chez lui le cénacle du mardi. M. Louis Soret nous a donné dans sa biographie de de la Rive quelques détails sur ce point \ « Ces (( quatre hommes, dit-il (Munier, de la Rive, Pascalis et « Tôpffer), entre lesquels se concentrait principalement la « direction de l’Académie, étaient liés par la plus étroite « amitié. Les occasions continuelles de rapprochement que « leur présentaient leurs fonctions de professeurs, et les « visites qu’ils se rendaient presque quotidiennement, ne

leur suffisaient pas, ils s’écrivaient encore à chaque « instant. De la Rive, qui avait la plume facile, expédiait à (( ses collègues des billets pleins d’idées, de questions, de « projets sur les nombreux objets d’un intérêt commun. « Quant à Tôpffer, il écrivait pour le plaisir d’écrire : « c’étaient ses pensées, tantôt sérieuses et élevées, tantôt

‘ Journal de Genève du 28 novembre 1873. — Article nécrologique sur Auguste de la Rive.

^ Aufjuste de la Rive, notice biographique par Louis Soret. — 1 vol. in-8<>. Genève 1877,

l’activité littéraire.

« pleines d’iiiimour et de folie qu’il déposait sur le papier,

(( simplement pour ne pas les garder dans sa tête

(( A ces chefs principaux s’associaient plus ou moins « étroitement la plupart des membres de l’Académie, parmi « lesquels les professeurs de la Faculté de droit, Antoine « Cherbuliez, P.-C. Trembley, P. Odier et J. Duval, tenaient <( une place politique importante. La maison de de la Rive « était souvent le centre de ce groupe d’hommes influents (f et distingués. Mme de la Rive partageait l’amitié que son K mari leur portail, et d’ailleurs leur conversation brillante, « spirituelle et nourrie ne pouvait que plaire à un esprit aussi ouvert que le sien.

(( Elle recevait alors le samedi, et, ces soirs-là, son salon »( était tà juste titre très recherché et très rempli. Puis, « après que le gros de la réunion s’était retiré, quelques « intimes restaient habituellement une heure ou deux (( encore. Munier laissait alors un libre cours à sa parole ardente et captivante ; c’était le moment où TôptTer (( s’échaufl’ait et donnait essor à sa verve intarissable, '( pétillant d’esprit, de trait, d’originalité; il ne s’arrêtait « que lorsque Pascalis, qui ne faisait pas volontiers de (( la nuit le jour, donnait le signal du départ. Une fois « l’on s’était dit le mot pour voir combien longtemps X pourrait rouler ce flot d’idées et de saillies ; à huit heu- « res du matin il durait encore. Pascalis, jusque-là résigné, « leva la séance en disant : Il faut pourtant bien que j’aille (( faire ma leçon ! »

Cette correspondance avec de la Rive dont parle ici

RODOLPHE TOPFEER.

M. Soret, nos lecteurs en connaissent déjà une partie; mais à mesure que les années s’écoulent, la liaison des deux amis va s’accentuant, les lettres vont en augmentant. Tôpffer a peut-être correspondu davantage encore avec de la Rive qu’avec Munier. Les circonstances se prêtèrent à cette liaison ; la littérature d’abord les réunissait, car de la Rive dirigea pendant un temps la Bibliothèque universelle, et c’est dans ce recueil, nous l’avons vu, que parut la série des Nouvelles genevoises. En outre leurs fonctions à l’Académie, et plus tard leurs idées [lolitiques devaient les rapprocher encore davantage si possible.

Les deux atnis ne se lassent donc pas de s’écrire, et Topffer déclare que c’est pour lui le régal des régals, « le « plaisir que j’ai à vous causiller avec cette intimité d’in- « telligence, de formule et de philosophie dont je n’use « peut-être avec quiconque au même degré qu’avec vous. » Foin des mauvais jours et des sombres pensées. « Dans « votre commerce, si tant est qu’il me demeure à tout évé- (( nement, toujours, je le sens, je me raviverai, je me (( réétincellerai, je trouverai de quoi profiter, et de quoi « rejaillir. Fichtre ! nous n’avons pas encore tout formulé, « et d’autant moins qu’à mesure qu’on avance dans ce « triste pèlerinage de la vie (comme ditX. en chaire), on U est conduit à re, et rereformuler encore ce qu’on avait (( déjà mis dans le sac aux axiomes. »

C’est cette heureuse puissance d’action et de mouvement, cet entrain, cette force, cette jeunesse qui séduit et subjugue Toptîer. Ft puis de la Rive est un bomme universel.

l’activité littéraire.

une vivante encyclopédie; il ne se laisse nullement absorber par ses éludes spéciales « Je trouve;, cher ami, lui

« écrit notre auteur, que vous devenez de plus en plus « littéraire et artistique, je dis cela sérieusement et je m’en « réjouis. Après tout il peut être d’un savant, mais pas « d’un homme doué et complet de dédaigner comme (( légères ou futiles la littérature et les heaux-arls, deux (( choses qui, outre qu’elles rafraîchissent l’esprit et y font (( contrepoids aux piles et aux triangles, exercent un si (( puissant et un si universel empire. J’avais déjà ouï dire « que sur ces deux sujets vous vous étiez montré dans tels « salons, fort décidément, et tenant tête à qui voulait, et « en songeant que sur ces points-là vous ne faites guère (( pourtant que suivre du coin de l’œil les feuilletons, les « revues, ou vous en faire donner la substance par M“'“ de (( la Rive, j’en ai conclu, ce que je savais déjà, c’est que « vous ôtes une éponge qui pompe constamment, qui choi- « sit et qui ne perd rien. Moi je suis une éponge qui « ramasse peu et qui perd tout. »

En attendant, de la Rive ne se contente plus d’écrire en prose, il s’avise un jour d’iuvoquer la Muse, et pour ne pas rester en arrière, Topffer répond aussi en vers de huit syllabes :

Vous voici courant au Parnasse Où vous débitez aux échos,

Non pas la science électrique,

Mais la triomphante musique D’un carillon de gais propos. . .

Il vaut mieux ne pas citer la pièce tout entière ; le poète chez Tôpffer montrait une dédaigneuse ignorance des règles de la prosodie, et les vers de onze ou de treize syllabes n’ont rien qui l’arrête ou l’étonne. Les quelques pièces de vers que nous possédons de lui amusent par l’originalité et le pittoresque de l’idée, mais gagneraient infiniment à n’être pas rimées, quand même elles riment déjà bien peu!

Les samedis soirs appartenaient comme nous l’avons vu à de la Rive. En été, les amis se retrouvaient le dimanche dans la journée, et souvent se rendaient à pied à Presinge (magnifique domaine, à quelques kilomètres de Genève), propriété de l’aimable physicien, qui les recevait autour de sa table. C’étaient là pour Tôpffer des moments exquis entre tous : causer avec ses amis à l’ombre des grands chênes, respirer .les senteurs agrestes des vergers, écouter le tintement d’une cloche lointaine, tandis que le soleil illuminait de ses derniers feux le Mont-Blanc qui se dressait là-bas à l’horizon. Pour quelques heures il oubliait les ennuis, les banalités de la vie de tous les jours, dans les douceurs d’une conversation intime et familière.

Il dut aussi à sa position de professeur à l’Académie et de collaborateur à la Bibliolhèque universelle, d’entrer en relation avec un homme d’un esprit supérieur, dont les découvertes philologiques ont eu un grand retentissement : Adolphe Pictet, l’auteur d’un livre devenu classique sur les Origines indo-européennes.

Pictet s’occupa pendant quelque temps de la rédaction de la Bibliothèque universelle, qui publia ses premiers tra-

l’activité littéraire.

vaux ; en oulre, dès l’année 1838, il avail été chargé dn cours d’eslliélique el de linguisliqne à l’Académie^ on il renconlrail souvent Tôpiïer. Si l’on songe à l’étonnante variété de ses aptitudes, on comprend quel charme on devait gofiter dans son commerce. OITicier su|)érieur de l’armée fédérale, il approfondit si bien la question des fusées de guerie et des obus à percussion, qu’il vendit pour une somme assez considérable au gouvernement autrichien le secret de ses améliorations. Ces travaux spéciaux ne nuisaient en rien à ses études philosophiques, esthétiques et philologiques, et ne l’empêchaient point de se livrer parfois à la composition littéraire.

Il avait fait entre autres une excursion dans les montagnes en compagnie de Georges Sand et de Liszt, et il en donna le récit, agrémenté de détails fantaisistes dans un petit livre : Une course à Chamonix, que l’on a dit avec justice être une des œuvres les plus fines qu’ait enfanlées la littérature genevoise. Georges Sand lui écrivait à ce propos : (( Votre conte est un petit chef-d’œuvre. Je ne (( sais pas si c’est parce que nulle part je ne me suis sentie aussi finement tancée, et aussi affectueusement comprise; » mais nulle part il ne me semble avoir été jugée avec « tant de sagesse, et louée avec tant de charme. Hoffmann « n’aurait pas désavoué la partie poétique de ce conte, et « quanta la partie philosophique, il ne se fut jamais élevé « si haut, avec tant de clarté et de véritable éloquence. » Adolphe Pictet joignait à une vaste culture et à une large intelligence une modestie poussée peut-être jusqu’à l’exagé-

ralion. C’élait bien le type du penseur, du philosophe, mais d’un philosophe doublé d’un chrétien convaincu, et doué de la plus exquise bienveillance. ïopffer aimait à causer avec lui des grands problèmes de l’esthétique; il travaillait alors à ses Menus-Propos, et il s’occupait en particulier de la question du beau dans l’art.

Auprès de Calame il songeait à ses chères études de peinture qu’il avait dû abandonner ; auprès de Pictet il songeait au livre qu’il allait écrire, et à cet art dont il allait parler, faute de pouvoir le pratiquer. De là des visites assez fréquentes à ce « sage philosophe » comme il l’appelait, eide là aussi l’institution de « déjeuners de sagesse, » dont il propose la création à Pictet dans une lettre qui mérite de figurer tout entière dans ce livre sur Toptfer. On remarquera bien vite que cette lettre n’est pas composée dans le style habituel de notre auteur. Il s’est plu à imiter le tour d’esprit philosophique et la manière d’écrire d’Adolphe Pictet, dans la Course à Chamonix, et il faut convenir que son pastiche ne laisse pas grand’chose à désirer.

« Je vous salue, mon cher Philosophe indien, qui sur « les hauteurs de votre petit coteau, d’une main tenez la « plume, de l’autre le cigare. Vous m’avez tout l’air d’un « sage. Pour être un vrai sage, il a toujours fallu jouir « d’une petite fortune qui permît à la pensée d’être à elle- « même, réglée, mais libre et déambulant sans entraves « dans les riches domaines qui lui sont ouverts. Le sage « dont la pensée est exposée à la continuelle obsession du « corps qui lui demande à manger ou à boire, ou à se (( divertir, ne sera jamais qu’un demi-sage. Je ne suis

'osse )

l’activité littéraike.

« encore qu’un quart de sage. Ma pensée enseigne la rhé- « torique, ma pensée tient pension, non point pour elle- (( même, mais pour Monsieur, ou, si vous voulez pour une <( famille nombreuse qui est bien certainement des oeuvres « de Monsieur

(( Une grande partie de la sagesse, c’est donc un bonnête « capital produisant une rente honorable. L’autre partie <( de la sagesse, elle est dans la bonne administration de « l’âme par l’âme elle-même, condition qui est plus rare â « rencontrer que celle de la rente, si même elle se rencon- ('. Ire. Car, si c’est l’âme qui est chargée d’administrer l’âme, « à moins que l’âme ne naisse bien administrée, comment « faire pour que, s’administrant mal, néanmoins elle s’ad- « ministre bien ?

« Il y a certainement lâ un problème métaphysique « colossal, et c’est en attendant qu’il ait été résolu que « l’Église a créé les directeurs et confesseurs, qui sont à « proprement parler des industriels se chargeant d’admi- « nistrer au prix du tarif les âmes qui s’administrent mal, « qui ne s’administrent pas du tout, ou qui se lassent de « s’administrer. Dans notre religion on s’administre soi- « même et il faut avouer que c’est peu commode. On vous « dit : tiens, voilà l’Évangile, administre-toi. La plupart se « trouvent tout aussi embarrassés qu’auparavant, soit parce « qu’ils ne savent pas la manière de s’en servir, soit parce « que leur âme qui veut s’administrer sans l’Évangile, ne « peut pas néanmoins vouloir s’administrer au moyen de « l’Évangile. Le problème encore.

<( Voici un moyen de résoudre ce problème : c’est d’ad-

RODOLPHE TüPFFER.

« mellrc que nous avons en réalité deux âmes on plus,

qu’en pensez-vous? -- Une ame qui raisonne, qui con- « clul, qui veut; — une àme qui sent, que le raisonne- ( ment embête, que le vouloir fatigue. — Une àme qui est « triste, rongée d’un petit gueux de ver immatériel — et I' tout à côté une àme ({ui est joviale, prèle à rire et à Itouf- (( fonner, meme quand sa voisine est en train de se ployer « couronnée de crêpes immatériels dans un linceul imma- (( tériel aussi.

K Ne vous sentez-vous pas dans le corps ces (jiiatre âmes '( bien distinctes? N’avez-vous jamais éprouvé le combat « de cette matrone qui raisonne, suppute, veut conclure, K et de cette vierge rêveuse qui nonchalamment désire, « espère, aime, s’enivre du spectacle offert à ses yeux et se U garde bien d’échanger ces sentiments infinis contre un « sacré petit raisonnement terminé par une conclusion ? K N’avez-vous jamais senti au dedans de vous la troisième (I àme, celle qui aime à pleurer et qui est bonne fille au '( fond, tout près de céder la parole à l’autre, à la qua-

trième, celle qui aime à rire? N’avez-vous jamais ri et K pleuré tout à la fois? Et dans les gi-andes catastrophes (( qui amènent ce qu’on appelle le délire de l’àme, un délire « temporaire, n’est-ce pas alors que ces quatre demoiselles K se sautent au visage et mettent la maison sens dessus <( dessous, jusqu’à ce qu’une cinquième àme peut-être sorte '( de son trou pour les mettre à l’ordre? Il me paraît (I démontré que nous avons ainsi quatre âmes au moins,

« et cinq au plus.

(( Et dans ce système lemarquez que tout s’explique.

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