‹ Rodolphe Töpffer, l'écrivain, l'artiste et l'hommeChapitre 14 sur 37 · ACTIVITÉ LITTÉRAIRE · texte numérisé non relu

ACTIVITÉ LITTÉRAIRE

« L’on se rend raison des faits, et soi-même on découvre une méthode pour administrer son àme. L’on n’a qu’à « nommer intendante, avec autorité absolue sur ses sœurs, (( la première àme, celle qui raisonne, en lui recomman- (( dant de raisonner juste (sans quoi elle raisonnerait faux), U et voilà une maison, un homme, veux-je dire, où l’ordre <( règne. Il est un peu empesé, légèrement ennuyeux, et je « n’en voudrais pas pour ma société habituelle, ni pour « ma société d’extra, ni pour ma société de hasard, mais ce « n’en est pas moins un mortel estimable, rangé, soigneux, (( de mœurs assez bonnes et d’opinions très modérées. Et (( si maintenant vous voulez savoir pourquoi il y a des (( hommes mal administrés en ceci qu’ils rient de tout, à <( la façon de Démocrite, qu’ils pleurent à tous venants, à la « façon d’Iléraclite, c’est parbleu bien aisé d’y parvenir, '( Ils se sont trompés d’àme. Ils ont confié l’administration <( à l’une des trois folles. — On leur avait tant crié : il n’y (( a qu’une àme, il n’y a qu’une àme, qu’ils ont pris pour « unique la première qui s’est présentée.

(( C’est ce que j’ai fait, malheureux que je suis ! Cette « rêveuse me parut si aimable, si indolemment jolie,

<( si paresseusement adorable Cette rêveuse m’invitait

« avec tant de grâce à la suivre. .. Et encore je ne la suivis (( point, je la retins. Alors au milieu de ce brouhaha où je « vis, dans ces commissions où je vais, dans ces jurys où « j’assiste, elle ne tarda pas à s’attrister, à se taire et à se

'( flétrir Je pris l’autre, elle me fit faire Feslus, qui a

(( déplu au Journal de Genève. Reste la matrone, je n’en U veux pas, d’ailleurs elle a décampé dès longtemps. Mais

(( voici : je tâche de gagner une petite rente quelconque, « et si jamais je la tiens, comme vous je me choisirai un « coteau, j’y appellerai la rêveuse, ensemble nous nous « entretiendrons, ensemble nous contemplerons, et à nous « voir ainsi calmes et heureux, l’omnibus venant à passer

dira : Voilà un sage ! Il se trompera, mais je m’en c( moquerai bien.

(( En attendant, et c’est là où j’en voulais venir, en attenta dant que je sois un sage, il faut que je voie les sages, et (f c’est à ces fins que, après avoir bien médité le sujet, ainsi (( que le recommande la Rhétorique, j’ai composé et rédigé « le projet de règlement qui suit concernant l’institution « d’une série indéfinie de déjeuners de sagesse :

Article premier et dernier inclusivement.

« A partir de demain en huit, le major Pictet, le pas- « teur Munier et le professeur Tôpffer déjeuneront ensem- « ble tous les huit jours au plus, et tous les quinze jours « au moins.

« Tout à vous et à demain en huit. »

C’est ainsi qu’entouré d’une phalange serrée d’amis sûrs et dévoués, Tôpffer coulait des jours heureux et bien faits pour contenter sa soif d’activité intellectuelle. Il s’entretenait d’art avec Calame et Lugardon ; de philosophie avec Adolphe Pictet ; de littérature, de science et des mille choses de la vie de tous les jours avec ses fidèles Pascalis, Munier, de la Rive, Duval, Herpin. Il donnait son cours, s’occupait des affaires de l’Académie, composait des nouvelles, dessinait le soir des albums de caricatures ou des croquis de

l’activité littéraire.

voyage, écrivait par ci par là un cbapiire pour son livre des Memis-Pro'pos, et s’en allait le dimanche reprendre une nouvelle dose de vie, d’entrain, de gaieté dans quelque promenade à la campagne. La Savoie l’attirait plus particulièrement : (( le coteau des Allinges d’où l’on voit (( s’étendre à ses pieds les riantes plaines du Cliahlais, ses « golfes tranquilles, ses promontoires boisés, et cette vaste (( nappe du Léman où se mirent les lointaines rives de la « Suisse. »

Cette existence calme et tranquille, tout entière consacrée au travail, et aux saintes joies de l’amitié, allait du jour au lendemain être bouleversée. Comme un coup de tonnerre éclatant à l’improviste, la révolution genevoise du 22 novembre 1841 jeta le trouble, la tristesse, l’inquiétude dans la vie et dans les cœurs de la petite troupe des amis. La patrie, en ces jours sombres, avait besoin de citoyens fidèles et dévoués ; l’heure était venue où, délaissant l’étude et la rêverie, il leur fallait descendre dans l’arène, se mêler à la foule et marcher à la lutte, pour défendre les institutions qu’ils croyaient nécessaires, indispensables au bonheur et à l’honneur du pays.

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