‹ Rodolphe Töpffer, l'écrivain, l'artiste et l'hommeChapitre 15 sur 37 · TÔPFFER ÉCRIVAIN POLITIQUE ET JOURNALISTE · texte numérisé non relu

TÔPFFER ÉCRIVAIN POLITIQUE ET JOURNALISTE

I serait trop long de rechercher ici et de raconter en détail quelles furent les causes qui amenèrent à Genève la révolution du 22 novembre 1841.

II faut cependant rappeler que lorsque la petite République avait en 1814 reconquis sa liberté, une commission de citoyens distingués soumit à l’approbation du peuple un projet de constitution

qui fut accepté par la grande majorité du pays. Cette constitution avait procuré vingt-sept ans de prospérité tà Genève, mais elle eut dès l’origine quelques adversaires décidés qui, appelés dans les Conseils, la modifièrent progressivement dans un sens libéral.

KODOLPIIE TüPFFER.

A dater de 1830 et même avant, on vit des membres de cette opposition prendre place an Conseil d’Ètat, et dès lors la politique de l’autorité qui s’attachait à flatter les hommes et les idées qui lui étaient hostiles, devint faible et indécise. Les Journées de Juillet eurent aussi leur contrecoup à Genève, et coopérèrent à un réveil de l’esprit révolutionnaire endormi depuis 1794. Enfin, comme partout en Europe, un vent de libéralisme soufflait et cherchait à renverser les anciennes institutions pour établir une ère nouvelle plus conforme aux idées du grand nombre.

Chacune de nos petites villes suisses a vu s’opérer celte évolution vers la démocratie pure, et les esprits clairvoyants se préoccupaient de cet, étal de choses, de cet avenir si gros de problèmes et d’orages menaçants. Le 3 mars 1841 il se forma à Genève une association de citoyens dont le but avoué était de chercher à obtenir des Conseils certains changements politiques, tels que l’abolition du cens électoral, la division de la ville et du canton en plusieurs collèges électoraux (pour amener une plus juste représentation des campagnes), l’éligibilité par le peuple du Conseil municipal de Genève, etc., etc. Cette association ne tarda pas rà acquérir une grande influence sur une partie de la population. Elle avait pour soutenir ses idées le Journal de Genève et le Représentant, deux feuilles rédigées par des hommes de talent, qui surent se faire de la presse une aime terrible et puissante.

A cette guerre de plume allait succéder une lutte plus active. Une [iremière assemblée populaire avait, au mois

l’activité rOLITIQIJE.

(Foclobre 1841, sévèrement blAmé la conduite des députés genevois à la Dièlc fédérale. Le 20 novembre le Conseil d’Ètat, espérani mcitrc fin à cet état de malaise et aux réclamations de Fopposilion, publia uu projet de loi ((ui devait être présenté le 22 à la première séance du Conseil représentatif, et par lecjuel il proposait les divers cbangernents conslitulionnels demandés dans ce ipFon appelait le

programme du Trois Mars. Mais il élail trop tard déjà

des bandes menaçanles parcouraient les rues, des attroupemenls se formaienl. Une assemblée populaire fui convoquée sur la Treille pour le lundi 22 novembre. Il élait évident qu’on voulait ainsi forcer la main aux Conseils, el les amener par la terreur à condescendre aux vœux de l’opposition.

Fendant la nuit du dirnanclic au lundi des troupes nombreusesde gens arm(‘s sillonnèrentles rues, cbanlant la Marseillaise, dansant la Carmagnole, et se dirigeant vers FIbMel de Ville gardé par une petite troupe de citoyens fidèles au gouvernement établi. Dans la journée du 22 la foule augmentait d’beure en beure, et de cette boule de têtes que les re|)résentanls voyaient s’agiter sous les fenêtres de l’Hôtel de Ville montaient des cris menaçants. Quelques membres influents du Tiois Mars s’elïorçaient par leurs discours de contenir ce lion populaire qu’ils avaient déchaîné.

Dans les Conseils deux hommes semblaient vouloir tenir tête à Forage, c’étaient Antoine Cberbuliez’ el de la Rive.

' Antoine-Elisée Cherbiiliez (1707- 1809) succéda à Rossi dans la chaire de ilroil public et d’éconoiide politique à l'Acadéinie de Genève. Il joua un rôle impor-

RODOLPHE TüPFFER.

Ce dernier admettait que des réformes s’imposaient, mais qu’il n’y avait aucunement besoin d’une refonte totale des institutions; il voulait surtout que toute discussion relative à ces réformes fut renvoyée à une date ultérieure, où elle pourrait se produire en toute liberté, et non plus sous une pression extérieure qui la rendait impossible ou illusoire.

« Une Constituante, s’écriait-il, nous ferait rompre avec « le passé, et jeter en quelque sorte un verdict de condam-

« nation sur tout ce qui a eu lieu précédemment

« Oublierons-nous que cette constitution (celle de 1814) « se rattache à une époque où ceux qui la préparaient « nous valurent notre indépendance. Ces hommes ont pu « se tromper, mais ils étaient prêts lorsque l’heure de (( l’indépendance sonna pour nous; ce sont eux qui nous « aidèrent cà la recouvrer, ce sont des imprudents qui ont (( restauré leur patrie, imprudents qui risquaient les uns

« leur vie, les autres leur fortune, tous leur avenir Ne

« nous laissons pas aller à une impression momen- (( tanée »

Mais c’est en vain que le patriote se faisait éloquent, c’est en vain qu’il demandait qn’on ne rompît pas brusquement la chaîne qui, à travers tant de transformations

tant dans les Conseils de la République; mais lors du triomphe du parti radical en 184(), il quitta la Suisse et se rendit à Paris. En 1855 le Conseil fédéral l’appela à la chaire d’économie politique et de statistique du Polytechnicum de Zurich.

Cherhuliez a publié quelques ouvrages qui font autorité dans la science économique. 11 était membre correspondant de l’Académie des sciences morales et politiques de Paris, docteur en philosophie de l’Université de Bâle, etc., etc. (Voir De Monlet, Dictionnaire biofiraphique des Genevois et des Vaudois, 2 vol. in-8“, Lausanne, 1877.)

l’activité politique.

successives, avait jusque là relié les traditions du passé aux aspirations des temps nouveaux!... Tandis qu’il parlait, les cris : Une Constituante! une Constituante! allaient grandissant de minute en minute, les assaillants se ruaient contre les portes de l’Hôtel de Ville...

Les deux Conseils, divisés dans leur propre sein, dominés par la terreur, conjurés par les prières de ceux de leurs membres qui appartenaient au Trois Mars, abandonnés de la nation, résolurent enfin d’abdiquer le pouvoir qu’ils tenaient du peuple aux mains d’une Assemblée constituante qui devait être élue le 12 décembre suivant,

A cette nouvelle des acclamations enthousiastes éclatèrent dans la rue, tandis que la tristesse envahissait le cœur des amis de la vieille république et des défenseurs de la Constitution de 1814.

Telle fut la journée du 22 novembre, bien oubliée maintenant de ceux qui y assistèrent, et qui étaient destinés à en voir de plus émouvantes et de plus sanglantes surtout. Telle fut cette journée dont les jeunes générations genevoises ont à peine entendu parler, et qui leur semble d’une importance et d’un intérêt secondaires.

Pour Tôpffer et ses amis ce fut au contraire un bouleversement et l’anéantissement de leur vie heureuse et paisible. Ils ne pouvaient considérer comme bonnes plusieurs des modifications réclamées, ils considéraient comme pire encore la manière dont ces modifications leur étaient imposées ; par l’émeute. Ils avaient avant tout le respect du gouvernement élu par le peuple et le respect de

llODOLPHE TüPFFER.

la loi. Ils comprirent bien que la journée du 22 novembre n’élait que le prélude de journées plus funestes encore aux principes et aux inslilulions qu’ils défendaient.

En outre, comme nous l’avons fait remarquer (léjà,Tdpffer etsesamis, comme professeurs à l’Académie ou membres du clergé, élaient forcémenl appelés à repn'senler la vieille Genève, son passé, sa glorieuse tradilion. M. Rambert l’a

dit excellemmeut : « Genève! C’est par millions et par

« millions qu’il faul compîer les élres bumains qui depuis « Irois siècles n’en ont prononcé le nom qu’avec des senli- « meids d’amour, do reconuaissance ou de respect. Et cetle <■( gloire n’élait pas un souvenir seulemenl. Elle était bien « vivante encore, vivante i>ar de nondjrouses inslitutions, « par des fondations utiles, et par une tradilion d’honneur « et de dévouement à la chose publique continuée dans « les familles de génération en généiation. Avec les com- (( mimes catholiques nouvellement annexées, avec la popu- « la lion qui de Savoie, de Erance, ou du pays de Vaud, se « pressait dans l’antique cité, céder brusquement à la « démocratie, c’était renoncer non pas à des privilèges « mesquins, mais à tout uu passé de grandeur. »

Ce senliinent d’attacbeinent aux anciennes institutions, d’indignation pour l’émeute et les émeuliers, et de bouleversement amené par les événements du 22 novembre, nous en retrouvons l’impression dans les journaux de l’époque, dans les lettres particulières. C’est ainsi que nous lisons ces lignes bien caractéristiques dans uu manuscrit écrit au jour le jour par une femme distinguée de Genève :

l’activité politique.

« Je me promenais sur les Tranchées,., quand j’entendis « l’acclamation de joie qui accueillit la proclamation de la « Constituante; quelle amère tristesse remplit mon Ame à « l’ouïe de ces cris de triomphe! Qu’il était cruel pour un « être énergique de sentir qu’il n’eût fallu peut-être qu’un « homme éloquent et fort pour montrer à la bourgeoisie « toute la folie, toute la honte de son indilférente inaction, « et pour empêcher ainsi la chute de cette Constitution qui (( nous avait donné 27 ans de bonheur et de gloire! Ah! « il est dur d’être femme quelquefois! »

On comprend donc à merveille quels furent les sentiments de Tôpffer et de son entourage en ce moment de crise. Il leur sembla, dans leur douleur, que tout leur échappait de ce passé et de ces institutions qui tenaient une si large place dans leur cœur et dans leur vie. Et avec une énergie fiévreuse, comme des gens surpris dans leur sommeil par un incendie, ils n’eurent qu’une idée, qu’une pensée : se jeter à corps perdu dans la fournaise pour arracher aux flammes au moins quelques déhris du trésor compromis.

Topffer, quelques jours après le 22 novembre, écrivait à de la Rive : « Je vous presse de vous entendre entre « cinq ou six : Sismondi, Duval, Trembley, Achard, Cher-

« buliez, vous je loue fort votre idée de faire un

« journal. » Le projet devint une réalité, et le 15 janvier 1842 le Courrier de Genève lança son premier numéro.

Une sorte d’avant-propos expliquait le but et les tendances de ses fondateurs : ceu.x-ci déclarent qu’ils sont

absolument libres et indépendants, mais qu’ils ne sont point isolés; ils représentent au contraire une opinion très répandue et très vivace, une opinion qui deviendra à leur sens celle de la nation presque entière :

(( Celte opinion, il nous suffira pour la caractériser X nettement de dire que nous déplorons la révolution du ( 22 novembre comme un événement funeste aux vrais « intérêts de notre Canton. C’est là en effet ce qui nous >' distinguera de nos adversaires, bien plus que nos idées « sur l’organisation des pouvoirs sociaux et sur les ques- K lions constitutionnelles.

« Parmi les conséquences fâcheuses de la révolution, il X en est malheureusement d’irrémédiables. Certaines idées <( et certains intérêts ont conquis une place qu’il ne sera '( plus possible de leur enlever. 11 ne saurait être question (( désormais que d’atténuer, d’amoindrir le mal qui est (( imminent, non de l’empêcher tout à fait, ni de le « détruire. Notre mission ne sera pas d’exciter de stériles « regrets, encore moins de prêcher une réaction violente, K dont la possibilité et surtout la légitimité ne nous sont '< point démontrées, mais uniquement de combattre les U doctrines erronées sur lesquelles un parti se fonde pour « entraîner le pays dans une voie désastreuse, et de faire « connaître la vérité sur les faits et sur les personnes, K toutes les fois que nous la verrons méconnue ou altérée « par l’ignorance ou par les passions. »

L’apparition du Courrier de Genève, auquel il collabora activement, fit de Tôpffer un bomme politique et le

l’activité politique.

(léloiinia pendant près de deux ans de toute occupation littéraire. Peut-être sans la révolution de novembre posséderions-nous quelque nouvelle délicate, digne pendant de la Bibliothèque de mon Oncle; mais d’autre part nous ne connaîtrions point un des côtés les plus intéressants de cette physionomie originale. Si Tôplîer fut un écrivain distingué, il fut nu véritable citoyen, une Ame ardente et fière, éprise pour la patrie du plus profond amour.

Au lendemain du 22 novembre il écrivait à de la Ptive : <( Hier n’a pas été une émeute, mais le commencement d’une

« révolution qui aura son cours en dépit de nous tous

« Il est bien vrai que dans ces tristes conjonctures les « affections privées sont de grand secours, et que pouvoir « se chauffer les pieds en compagnie de quelques antiques « et bons amis, qui ont aimé et qui pleurent tes mômes

(( choses, c’est encore la plus chère des consolations

« ...Je dis là-haut antiques, ce n’est sans doute pas pour « vous faire un impoli compliment, à vous surtout très « cher cadet; mais j’entends antique prisons, prisca respn- « hlica, et vous me comprenez bien.

(( Au surplus, tout on gardant notre même Age, n’est-il « pas vrai de dire qu’après cette sinistre journée, où sont « tombées tant d’espérances, tant de sécnrités, tant de (( choses dont la propriété devait faire la joie de nos vieux « jours, nous avons un vif sentiment d’avoir beaucoup « vieilli. Je l’éprouve du moins, ce sentiment, et il me « semble, comme si avec ma vie passée, j’avais enterré

en même temps tous mes rêves pour l’avenir. Certes,

<( quand hier n’esl plus qu’un lointain souvenir, et demain « qu’une vilaine attente, à tout âge l’on est vieillard pour (( l’heure. »

Mais cette tristesse n’était point du découragement, et nous avons vu combien il approuva l’idée de de la Rive de fonder un journal. Il est vrai que, sollicité d’y collaborer, il hésitait, il se déclarait incapable d’écrire de la politique : « J’ai fait vingt brochures depuis le 22; pas une n’était (( sortable, toutes ont été jetées au feu. Il faudrait que je « pusse babiller avec le public comme je le fais avec vous, « en laissant courir ma plume, en n’émoussant ni ne cal- (( cnlant mon expression, et indépendamment de toute « forme régulière de discussion. Alors même, en me trom- « pant parfois, ma sincérité et quelque verve me vaudraient '( des rieurs et des amis. Au besoin, il m’arriverait d’être « grave, qui sait? d’avoir mon jour d’éloquence. Mais c’est <( impossible. Le public, ce n’est pas un indulgent ami. « Avec le public, on répond de chaque mot; point d’étour- <( derie n’est permise, et comme je suis fait, point de « naturel.

« Je suis fait pour le pamphlet ; des sarcasmes, des « moqueries, des injures, des farces, des invectives '< ruisselantes d’amertume, de chagrin, de haine ou de <( vexe, tant qu’on veut, mais des articles gênés, parlemen- « taires, un style sagement conventionnel, des prudences «( adroites, ou des imprudences calculées, je n’y vaux (( rien. »

El pourtant le patriotisme remportant il oublie toutes

l’activité politique.

ses liésilalions : « le tenterai encore» et bien des

fois, et toujours. Je vous jure que je regrette de ne U savoir comment m’y prendre pour me faire tuer aussi, '( et que je donnerais tout au monde pour jouer le plus >( petit rôle honorable dans celle bataille, fût-ce celui de « fifre ou de tambour, ou encore de vrai soliveau, qui sert de pilotis qui soutient quelque chose. »

11 fut non seulement un soliveau, mais une des colonnes du Courrier de Genève auquel, comme nous l’avons dit, il se consacra presque exclusivement. Il s’y montra polémiste ardent et convaincu, il sut se faire tour à toiu' jovial, amusant, éloquent, amer, incisif. On voudrait pouvoir suivre le Courrier au jour le jour, mettre sous les yeux du lecteur tous ces petits articles si prestes, si alertes, qui font la guerre à coups d’épingles, sans cesse renouvelés. 11 faudrait dans ce genre citer les Miettes locales, dont nous ne pouvons donner qu’un échantillon :

« L’erreur des démocrates (des radicaux) c’est de croire « qu’on travaille toute une vie pour amasser à un autre « de quoi faire faillite. — Le préjugé des démocrates c’est (( d’envisager tout capitaliste comme un drôle qui dispose à sa guise de l’argent qui lui appartient, au lieu de le i( placer dans des entreprises où il serait sûr de le perdre, « — Le dada des démocrates c’est d’envisager tout luron « qui n’a rien, comme volé de ce qui lui revient par ceux « qui ont travaillé pour avoir. — Cette nuit tout en dor- (( mant j’eus un rêve. C’étaient des paniers percés qui en ((. remontraient à des paniers pleins sur la façon de s’y

« prendre pour être toujours remplis. Tout le monde « éclatait de rire^, et c’est ce qui m’a réveillé. »

11 faudrait citer la revue quotidienne des journaux radicaux, épluchés phrase après phrase avec une ironie fine qui devait faire le désespoir de ses adversaires; il faudrait citer les délibérations du Conseil municipal si comiquement analysées, les descriptions de la fête anniversaire du 22 novembre et des productions littéraires qu’elle vit éclore, etc., etc. C’est là de la vraie plaisanterie, un peu grosse parfois, mais sachant être populaire sans jamais tomber dans l’insulte ou la vulgarité. Malheureusement ces pages, toutes d’actualité, risqueraient fort de n’être plus comprises et appréciées à leur juste valeur. Ce qui reste ce sont certains articles de fond, études politiques où le radicalisme est peint avec une profondeur d’analyse et une justesse de vues indéniables.

Souvent aussi Tôpffer, délaissant le tour plaisant qui lui est habituel, s’adresse à ses concitoyens et les conjure de rester fidèles à cette Genève d’autrefois si digne du respect et de l’atfection de ses enfants. « Mieux vaut, « s’écrie-t-il dans un de ses articles, mieux vaut, à ce « peuple que l’on égare en lui faisant accroire qu’il est (( impeccable, infaillible, grand, glorieux, sublime, là même K où il déchoit de sa dignité et de son rang, mieux vaut, et mille fois, lui déplaire en blâmant ses fautes et en « condamnant ses violences! Mieux vaut encourir ses res- (( sentiments et, au besoin, ses colères, en lui disant, en lui « criant qu’il est abusé, qu’on le conduit là où il ne vou-

l’activité politique.

« lait point aller, que c’est contre les siens qu’on le « (lécliaîne, contre ses coreligionnaires qu’il travaille, (( contre la mère patrie qu’il dirige ses parricides coups! « Mieux vaut heurter ses sentiments eux-mêmes, en lui (( disant, en lui criant, que ses bons amis, ses amis « par excellence et par privilège, en fussent-ils dix « fois les maîtres, seraient incapables entre eux tous « de le rendre jamais aussi libre, aussi heureux, plus (( riche, par l’ordre, par les institutions et par les lois, « qu’il l’a été durant ces vingt-sept années d’usurpa- (( lion

« D’usurpation! Mais, peuple de Genève, ouvre donc les (( yeux et reporte les sur ces vingt années qu’on baptise de « celle insulte! Les faits, les noms des hommes ne sont-ils (( donc rien? As-tu perdu le sens à ce point de croire que (( tous tes concitoyens d’élite, que tes Bellot, tes de Can-

dolle, tes Dumont, tes Sismondi furent, ou sans lumière « ou sans patriotisme? que les magistrats, universelle- (( ment, gloriensement reconnus comme intègres, comme « justes, comme dévoués, ne furent que de cauteleux aris- « tocrates? que ton clergé, que ton Académie, que ta bour- « geoisie, se sont accordés pour tendre le rets où devaient « se prendre tes libertés? que tant de biens au dehors, « tant d’estime au dedans, ont pu éclore au souffle « impur de l’escamotage, de la fraude et de l’usurpation, « et qu’il appartient enfin à des hommes d’hier, à ceux « qui n’ont su encore que t’agiter, que te désunir, que te « pousser à compromettre par les propres mains ton culte

(( et la nationalité, de te revaloir ce qu’ils t’ont fait perce dre »

La politique élait devenue pour Tôpffer l’objet de toutes ses pensées et de toutes ses préoccupations; c’est à peine s’il fait dans le Courrier quelques articles sur les Beaux- Arts, sur quelque nouveau livre de vers; à peine s’il s’arrête quelques instants devant les belles toiles de Calame : « Retournons bien vite, écrit-il, à l’octroi, au budget « municipal, aux justices de paix, à la polémique, à cette (( brèche enfin où l’on a pour paysage des glacis et des (( demi-lunes; pour assaillants, les voltigeurs du radica- « lisme, qui dans leiii’ hâte colère, font llèche de tout bois, « et obus de tout ce qu’ils ramassent. »

Ce n’était point une sinécure en effet que de songer chaque soir à l’article du lendemain, de se tenir au courant de tout ce qui se disait, se faisait et s’ini|)rimait dans la petite république, et de recommencer avec une vigueur toujours nouvelle la lutte toujours renaissante. Tôpffer remplissait une tâche sacrée à ses yeux, et il mettait à l’accomplissement de cette tâche toutes ses forces et tout son talent. Il écrivait à de la Rive : « L’amour de la patrie est le plus grand de tous; « l’autel de la patrie est le plus saint des autels, après « celui de Dieu. Il faut dans des temps comme ceux-ci y « apporter le sacrifice des haines moindres, des divisions

médiocres »

* Courrier de Genève du inercredi 2 mars I8i2. — Pour la liste des principaux articles de Toplîer dans le Courrier nous renvoyons le lecteur à la Bibliographie de M. Mirabaud.

Chate au de ChiU on

l’activité politique.

Ce patriotisme si profoiul, il l’a dépeint avec émotion en retraçant dans le Courrier la notice nécrologique du célèbre liotaniste de Candolle ‘ : « De Candolle, dit-il, « prenait plus rarement la parole dans le Conseil, et i< lorsque cela lui arrivait, ses amis remarquaient avec « peine quelque altération dans sa voix. L’un d’eux lui « en fit la remarque : J’ai été dans le cas, répondit « de Candolle, de prononcer le mot de patrie dans mon « discours, et je n’ai jamais pu le prononcer sans éprouver a de l’émotion. Puisqu’on le remarque, ajouta-t-il triste- « ment, je ne le prononcerai plus. Mot touchant, qui était « dans sa bouche d’une sincérité profonde. «

Tôptfer avait le même culte pour son pays, et s’il avait entendu au Congrès de Vienne M. de Talleyrand, impatienté de ce qu’on s’occupait tà diverses reprises de la reconstitution du petit État de Genève, s’écrier : Mais c’est donc

une cinquième partie du monde! » il eut sans hésitation répondu : Vous vous trompez, Monsieur, c’est l’iinique M On comprend dès lors son activité et son zèle cà servir la chose publique, et l’on comprend aussi son peu de goût pour les tièdes, les poltrons ou les indifférents de n’importe quel parti. Il voudrait avoir un journal à lui seul, avec la seule collaboration de de la Rive, où il pourrait « brosser à c( plaisir tous ces lâches, tous ces vauriens politiques, tous « ces citoyens fainéants, sans cœur, sans patriotisme, sans

' Courrier de Genève du i mni 1842. — Cet article avait paru dans le Macjasin pittoresque du mois d’avril de la même année,

^ Courrier de Genève, 5 mai 1842,

« lueur de générosité, d’abnégation, sans aucune autre « passion que celle de se délier de quiconque vaut mieux « qu’eux. »

Comme il s’était interdit de faire dans le Courrier aucune personnalité, et comme il s’était promis de n’attaquer que les idées, les théories, et non les hommes qui les soutenaient, ce n’est que dans ses lettres à de la Rive qu’il donne libre cours à ses impressions. Mais ici plus de frein, plus d’entrave; il lève tous les masques, et d’une plume inexorable il fait défiler devant nous la nombreuse cohorte des maladroits, des alliés fâcheux, des hommes sans scrupule. « Et puis avec son talent de peintre, ce « sont à chaque ligne des figures qui grimacent, des poses « grotesques et des types honteux cloués au pilori. De « l’union du patriote et de l’artiste railleur naît le pam- « phlétaire. Le temps ne viendra probablement jamais de « publier ces franches confidences d’un artiste honnête

homme dont le pinceau se transforme en un fouet acéré. K Quand il viendra il sera trop lard, tous ces portraits ne w diront plus rien aux générations oublieuses ’. »

Mais à côté de ces peintures d’une inexorable vérité, il y a des pages dictées tantôt par le regret des beaux jours disparus, tantôt par un sentiment de fatigue ou de découragement, et ces pages, dans leur simplicité, touchent parfois à l’éloquence.

C’est ainsi qu’au milieu de l’année 1842, ïôpffer voyant diminuer malgré ses peines les abonnements au

Eiig. lîamberl, Ecrivains nationaux. — Fassiiii.

l’activité politique.

Courrier de Genève, seiilaiil que raigciit va lui manquer, s’écrie :

(( Je m’exile. Je vais clierclier sur d’autres bords une « autre patrie, llien tout à l’Iieure ne me ictieut ici que « mes vieux parents, une demi-douzaine d’amis, mou im- « meuble et ma place. J’avais toi à mon pays, et de croyant « je suis devenu incrédule, bientôt impie.

(( Relisez une ou deux lettres de moi après cette catas- « trophe de novembre. Peut-être me trouviez-vous niais, « mais j’étais sincère; je pleurais cette patrie comme ma (( mère chérie, et je reconnais qu’elle n’avait pas existé; ce

fantôme je me l’étais créé moi-même. Mais que c’était « doux d’y croire, salutaire et attrayant de l’adorer, de lui « consacrer, comme j’ai fait, tous mes sentiments et toutes (( les lignes de mes humbles livres !

(( Bah! sacrée poupée !... idole faite de linge sale, cousu

(( en fil et retenu de ficelles Et pourtant j’ai beau la voir

« se découdre et se rompre, se déchirer et tomber en loques, (( par moments j’y crois encore, il me semble que si elle (( voulait bien se laisser faire et ne tomber pas sur ceux « qui s’aident à la redresser, je l’aimerais plus que (( jamais!...

« Mais non ! Il vaut mieux encore se tromper, aimer des « chimères, adorer la vertu qui n’est pas, que de s’enfermer « ainsi dans sa boîte. 11 vaut mieux mille fois être abusé « avec les bonnes gens, avec les crédules, avec les niais « même, que de jeter sa sonde trop avant et d’arriver à ces w vilains rocs nus, images de stérile dureté. Il vaut mieux

a se ficher au Rhône que de ii’aimer rien el douter de tout.

Qu’en dites-vous? »

De telles pages se passent de lout coimneiitaire ; elles lions révèlent chez Toplïer un grand citoyen doublé d’un grand écrivain. 11 était en outre un homme d’action ; il savait au besoin prendre les armes et descendre dans la rue pour courir sus à l’émeute, se montrant alors au premier rang comme un vaillant soldat, prêt à sacrifier sa vie pour le maintien de l’ordre et l’observation des lois.

La petite République avait traversé sans encombrel’année 1842 ; il semblait que tout fut rentré dans le calme, lorsque le 13 février une nouvelle révolution éclata. Elle commença comme en 1841 par un attroupement aux portes de l’hôtel de ville, puis les insurgés se barricadèrent dans un des quartiers de la ville, et tentèrent de là une attaque nocturne c(ui fut repoussée, il est vrai, mais qui coûta la vie à plusieurs hommes.

Le lendemain, grâce à la promesse d’amnistie entière faite par le gouvernement, les barricades étaient détruites, et les factieux mettaient bas les armes ; mais on peut dire que cette promesse d’amnistie arrachée à un gouvernement (( avare du sang de ses enfants, » rendait l’émeute moralement victorieuse. C’était du moins l’opinion de Tôpffer et de ses amis. Ils désapprouvaient en outre le Conseil d’Etat d’avoir qualifié cette émeute de collision entre citoyens. Aussi, comme ils ne voulaient pas prendre une attitude hostile au gouvernemeut, il ne leur restait plus qu’à suspendre la publication du Courrier de Genève :

l’activité politique.

c’est ce qu’ils lirenl le mercredi 22 mars 1843. « Aussi « bien ce journal n’avait été qu’une œuvre de circon- « stance, qu’une arme de guerre. Créé au lendemain de « la révolution, destiné à relever les courages abattus, à U agir sur les esprits dans un moment de crise constitution- « nelle, il avait fait son temps, maintenant qu’à la discus- « sion sur les lois fondamentales du pays, devait succéder (( leur fonctionnement normal et régulier’. »

Du jour au lendemain Tôptfer rentra dans le calme de la vie privée. Cet incorrigible, comme l’appellaient ses adversaires, « incorrigible en effet dans la défense de l’ordre et (( de la vraie liberté, incorrigible dans l’amour de la natio- « nalité genevoise, dans le respect des lois et de la bonne « foi ^ » fut rendu à la vie de famille, à ses élèves et surtout à ses livres. Ce n’était point sans tristesse qu’il abandonnait sa place de soldat et de combattant, malgré les heures de lassitude, d’amertume et de suprême dégoût. Une tâche à laquelle on se consacre tout entier finit par prendre une part de votre âme, et quelque rude ou pénible qu’elle soit, elle laisse, une fois achevée ou brusquement interrompue, un grand vide après elle. 1/ancien rédacteur du Courrier de Genèvedui songer parfois avec regretà « ce cher esclavage » il pouvait se déclarer satisfait du reste de n’avoir jamais failli à ses principes, jamais dévié de la ligne de conduite qu’il s’était tracée.

' Auguste de la Rive. Notice biographique, par J. -Louis Soret. Passim.

Voir le Courrier de Genève du mercredi 22 mars 1843.

® François Coppée, Premières poésies.

Telle fut en ses principaux traits la carrière politique de Topffer ; ses adversaires ont cherché tà le faire passer pour un homme étroit, nn réactionnaire obstiné, ennemi juré de tout progrès et de toute innovation. Nous avons vu au contraire que c’était un patriote au cœur chaud et généreux ; sans doute il professait une vive sympathie pour les hommes et les institutions d’autrefois, mais il ne se serait point refusé à des modifications constitutionnelles demandées par les voies légales. Il avait trop le sentiment de l’équité pour ne pas écouter les justes réclamations de la majorité de la population, mais il avait l’horreur de l’émeute, des moyens violents et illégaux, et surtout d’une minorité faisant, grâce à ces moyens, la loi au pays.

En tout cas, son patriotisme ne peut être mis en cause, et c’est là un trait trop peu étudié de cette attrayante figure. On peut dire de lui, à ce propos, ce qu’il disait de de Gandolle : « Ce côté de sa carrière, (( s’il est le moins connu, n’est pas le moins intéres- (( sant, et il faudrait certes faire moins de cas delà gloire « et de l’illustration, si elles devaient avoir pour effet (( d’éclipser l’éclat plus modeste des vertus d’homme et de <( citoyen. )>

Ses adversaires meme lui ont rendu justice, et s’ils l’ont traité (ïenglué, de rétrograde, lui qui avait autrefois écrit la fable des Pois, ils ont aussi avoué que a ïôpffer aima « sa patrie plus que nul autre... »

Gaullieur dit à ce propos : « Le nouvel ordre de choses (( dans Genève ne s’installa pas sans commotion, sans scènes

l’activité politique.

« orageuses. Il y eut îles émeutes, des prises d’armes, entre (< autres aux journées des 13 et 14 février. F.n pareille occa- « sionje professeurïôpffer payait de sa personne. Il prenait « les armes. On le voyait parcourant les rangs^, répandant (( les exhortations, les encouragements, les promesses. Il *( portait des munitions, des vivres, de l’argent, à ceux qui (( avaient pris le fusil pour la même cause que lui ; il sou- (( tenait les faibles, ramenait les indécis.. Ilien ne lui « coûtait quand il fallait agir pour la cause qu’il croyait la « bonne ’. » Et plus loin le même écrivain ne peut s’empêcher de rendre témoignage à tant de zèle, de sacrifices et de dévouement.

On ne pouvait attendre moins de celui qui a écrit des pages si éloquentes sur la patrie ^ : « Cette patrie, je l’aime, « je l’adore, j’en suis jaloux comme d’une maîtresse! Voyez (( ces étrangers qui passent sur le pont, ils regardent, ils (( admirent, ils envient peut-être... et je m’enivre de ce <( ravissement qui se peint sur leur figure... Que si je les « supposais, un instant seulement, de ceux qui se disent à (( eux-mêmes : « Cette ville sera française ou sarde, )> je »( naîtrais pas pour eux assez de haine dans le cœur Quel-

quefois cette funèbre pensée m’est venue, plus funèbre, « plus odieuse que celle de ma propre mort, et glaçant tout « ce que j’ai de joie et d’espérance

« Pour nous la patrie, c’est ce modeste et riant asile,

’ Album suisse. Berne et Genève, 1856.

^ Réflexions et Menus propos d’un peintre genevois, linitième opiiseiile, février

ËODOLtHE TüPFFEË.

« ce sont ces bords aimés des deux, ces coteaux, ces <( monts, ce tout petit coin du monde que ce bout (( d’azur recouvre, que l’œil embrasse d’un regard, (( que les pas mesurent en quelques heures. C’est bà « une demeure plutôt qu’un pays ; elle s’embellit par « tous et pour tous ; nul changement ne s’y fait, nulle (( prospérité n’y luit, nul retraite ne s’y décore qu’il n’y ait (( plaisir, avantage pour tous et pour chacun. Cette île où *( nous causons, ces vieux hêtres qui nous abritent, ce « Rhône transparent qui mire ces maisons, tous ces objets « nous les aimons avec le sentiment si doux qu’ils sont « nôtres, en telle sorte que, borné à cette langue de terre « qui forme notre patrie, ce sentiment reste d’autant plus « fort qu’il est resserré en de plus étroites limites. »

Pour achever ce portrait du Tôpffer de 1842 à 1843 il faut citer une de ses lettres à de la Rive, où il se peint lui-même mieux que nous ne saurions le faire, une lettre qui fera désormais partie de ses œuvres, et qui comptera sans doute parmi les meilleures :

« Munier ne m’a pas fait votre commission, mais c’est « égal, et je pense avec vous que si je vais demain dîner « à Presinge je ne m’en repentirai pas. J’y ai dîné plusieurs >< fois, et jamais encore je n’en ai éprouvé ni repentance, (( ni contrition, mais seulement des troubles dans l’esto- >< mac, qui à la vérité, n’est séparé de la conscience que <( par une membrane bien légère.

« Où placez-vous le siège de la conscience ? Les (( utilitaires le placent dans la tête ; moi et G nous le

l’activité politique.

« plaçons dans la poitrine, au cœur, ou tout près. Très « sérieusement n’est-ce pas là que se délibèrent ou plutôt (( s’agitent les choses de crime et de vertu, que pointe le (( contentement d’esprit, ou que grouille le remords? C’est (( si bien là que, lorsqu’en face d’une tentation, — et il y a, « vous le savez, des tentations joliment tentantes, — si l’on « écoute ce grouillement qui vient d’au-dessous on ne fait « pas le mal, tandis que si l’on écoute les raisonnements « qui se font dans le grenier, l’on est déjà perdu aux trois <( quarts, et guère plus estimable devant soi et devant Dieu

(( que si on l’était tout à fait L’Ecriture dit : « L’homme

« qui regarde une femme avec convoitise a déjà commis « l’adultère dans son cœur. » Ceci est vrai, profond, et d’en « haut; mais je crois que le traducteur s’est trompé, et qu’il « fallait dire : a déjà commis le péché dans sa tête.

« C’est dans le grenier que sont les vieilles malles, les « bouteilles cassées, le linge sale, tout ce qui est usé, tout « ce qui a servi; c’est dans l’appartement que sont les « enfants, l’épouse, la famille, tout ce qui est net, vivant et « cher. C’est dans le grenier que sont les solitudes, les coins (( noirs, les niches perdues, où s’établit le tentateur et où « il nous enficelle par tle séduisants sophismes, et des « annonces ou des promesses {UpooiiJ.ia comme dit le sage « Prodicus) de brûlants et secrets plaisirs; c’est dansl’ap- « parlement que sont les chambres habitées, les voix con- « nues, les traces aimables et protectrices de chaste « tendresse, d’enfantine pureté, les gages de bonheur, les « serments sincères, les inllexihles exigences de dignité et

« de droiture... Il faut fuir le grenier et vivre dans l’appar- « tement. Que pensez-vous de cette théorie? Moi je la dis « noble, simple et sûre, et je rapporte non point aux rai- « sonnements de l’esprit, mais aux sentiments même confus « de la conscience, du cœur si vous voulez (quand même « ce n’est pas la même chose), cette autre parole de l’Écri- « ture également profonde, également divine : Tout ce « qu’on ne fait pas selon la persuasion où l’on est, est un « péché.

« Vous m’avez trouvé en verve hier. Tant mieux. En « face des ministres infidèles, des désorganisateurs de « nation, des démoralisateurs de peuple, en face des « méchants stupides et ignorants qui, grâce à ce qu’ils (( savent orthographier un article de détestable politique, (( usurpent les privilèges de la presse, et s’acharnent contre « tout ce qu’il y a d’honnête, de moral, d'estimable et d’in- '( telligent dans la république, en face de ces infâmes nive- « leurs qui aspirent à régner sur nous, je me sens en effet « une sainte et effroyable colère que vous prenez pour de « la verve.

« Je voudrais avoir dix bras, dix plumes, dix jour- « naux, et surtout deux bons yeux, pour faire une « guerre que j’estime au fond celle de l’honnêteté contre « le vice, car s’il ne s’agissait ici que d’intérêts, que de ce « qu’on appelle vulgairement politique, je n’aurais pas, j’en « suis sûr, d’idées de quoi écrire une ligne

(( Au surplus j’ai assez de bras, assez de plumes, et (( n’étaient les yeux, vous pouvez être certain qu’à l’heure

l’activité politique.

« qu’il est, outre le Courrier de Genève, et sans lui rien ôter « de ma collaboration, j’aurais mon petit journal à moi, pas « gros, mais pres([ue quotidien, tout rempli de petits articles « locaux, de six, de douze, devingtlignes, indispensable à qui « voudrait rire, pleurer, sympatbiser, se courroucer, être au « courant, être à la mode, être genevois; et je trouverais « peut-être le moyen, indépendant que je serais ainsi du '< tiers et du quart, de servir encore mieux mes amis, les « corps, le gouvernement, et de ralliei* beaucoup d’esprits « autour d’idées saines et de principes modérés exprimés (( avec sincérité toujours, avec piquant quelquefois, sans « lactique ni faux ménagement ! Ilum ! Qu’en dites-vous? « Vous dites que j’ai une fameuse blague. Et moi aussi.

« Mais mes yeux s’en vont d’année en année (les voyages « me sont en ceci une épreuve), les filoclies augmentent, <( les grenouilles nagent i)lus grosses dans le cbamp de ma « vision, et tout en jouissant de mon reste de vue, je m’at- « tends à la voir s’obstruer de plus en plus, jusqu’à ce que « j’en sois au point où en est ma pauvre maman. C’est <( pourquoi j’irai dîner chez vous, afin d’en entretenir « riiabilude, et pour que vous continuiez de m’inviter, « quand, n’y voyant plus clair, ma seule mais bien vive « jouissance sera le commerce de mes amis et des gens « d’esprit. On dit, et je le crois, qu’il vaut mieux être « aveugle que sourd, mais de grâce, quand j’en serai là, « ne vous dégoûtez point de moi, et au contraire invilez-rnoi « souvent et avec Munier, car vous êtes les plus agréablea ment babillards de mes amis, point trop méthodiques.

« tous deux malins, fripons, intarissables jusque par delà (( minuit et l’aurore. »

Lorsqu’on étudie de près la carrière de l’humble professeur genevois, on voit donc qu’elle eut ses jours de grandeur. La lutte pour ce qu’on estime le bien et le bon droit, le courage civique en un mol, est plus rare à rencontrer que le courage des soldats sur un champ de bataille. 11 eût été plus simple sans doute pour Tôpffer, et plus commode, de se désintéresser des agitations politiques, de se cantonner dans ses occupations littéraires. Mais son caractère ne connaissait ni la mollesse ni l’indifférence ; lorsqu’il crut sa patrie en danger, il s’émut, il s’enflamma, il courut sus à l’ennemi, le harcelant, le poursuivant de ses cris indignés.

Aussi pourrait-on lui appliquer cette page éloquente d’un écrivain toujours prêt à lutter pour les causes qu’il croyait justes et saintes ' : « Nous avons bien fait de « nous plaindre, de nous agiter, de remplir l’air de nos cris, « d’importuner le ciel de nos questions, et de nous dérober « par l’impatience et la colère à ce mal qui tue ceux qui « dorment. Au retour de la campagne de Russie, on voyait « courir sur les neiges des spectres effarés, qui s’efforçaient '( en gémissant de retrouver le chemin delà patrie. D’autres <( qui semblaient calmes et résignés, se couchaient sur la « glace et restaient là, engourdis parla mort. Malheur aux « résignés d’aujourd’hui ! Malheur à ceux qui acceptent

Georges Saïul, Lettres d’un voyageur.

l’activité politique.

« l’injuslice, l’eiTcur et le doute avec un visage serein !

Ceux-là uioLUTont, ceux-là sont morts déjà, ensevelis « dans la glace et dans la neige. Mais ceux qui errent avec des pieds sanglants et qui ajqiellent avec des plaintes (( amères retrouveront le chemin de la terre promise, et ils « verront luire le soleil. »

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