LES ESSAIS D AUTOGRAPHIE. SÉJOUR A LAVEY LE PAYSAGE ALPESTRE
, i pendant deux années entières la politique éloigna ^^’^Tôpffer de ses occupations habituelles, elle n’avait pourtant point réussi à éteindre chez lui les aspi-
^ rations artistiques. Rentré dans sa demeure, il oubliait un instant les âpres luttes du journalisme, en dessinant de souvenir quelque site f entrevu dans ses voyages, ou quelque divertissante fantaisie de son imagination.
Il s’était déjà servi de l’autographie pour reproduire ses allmms de caricature, lorsqu’il s’avisa de l’employer aussi pour des croquis de paysage. Il était- arrivé, au moyen de quelques perfectionnements, à rendre avec assez de pu-
reté un trait accompagné de hachures simples, lorsqu’un jour il imagina de croiser des hachures en tous sens sur un paysage déjà achevé, et de le pousser à l’effet en donnant aux objets, outre le contour, le ton local, l’ombre, la lumière. Le lithographe prédit que ce bel ouvrage donnerait un pâté noir. Mais il en lut tout autrement, et Tôpffer vit apparaître une gravure vigoureuse qui tenait le milieu entre la taille-douce et l’eau forte. Il réunit ces croquis sous le nom d’Essais d’autographie, et il les annonça dans le Courrier de Genève du 2 juillet 1842.
Ce petit alljum composé de vingt-quatre planches, douze de paysages, douze de caricatures, est à bon droit considéré comme une des meilleures productions artistiques de Tôpffer. A propos des caricatures qu’il renferme, le Courrier disait que ces diAleries se trouvaient être pour la plupart des lanternes magiques de physionomie, où chacun peut voir comment, avec un petit bout de nez de plus, ou un petit bout de lèvre de moins, un honnête homme est changé en gredin, un farceur en grognon, un têtu en bon enfant.
« C’est donc ici de la physiognomonie transcendante, » ajoute le Courrier, « une sorte de phrénologie supérieure K tendant à démontrer que la vertu tient à la forme du nez, « et la bêtise à la courbure du menton ; un de ces utiles « systèmes comme on en invente aujourd’hui tous les six « mois, dans le but exprès d’ex|»liquer pourquoi les scélé- « rats tuent leur prochain sans qu’il y ail de leur faute, et (' pourquoi les gens de bien les font pendre sans en avoir
Extraif de Caricatures et Paysages
' aclitacPter, 168(r-,)
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« le droit ; pourquoi avec tel galbe de visage ou se ruine w pour des causes populaires, et pourquoi avec tel autre galbe on gagne de l’argent juste de quoi s’en faire un (( petit veau ’d’or ; pourquoi enfin, s’il y a dans le parti « conservateur des personnes qui volent avec le Trois-Mars, « et des personnes aussi qui imitent de Conrarl le silence « prudent, cela tient uniquement à ce que les uns ont des K profils de poules mouillées tandis que les autres ont des
(( galbes de canards muets ‘ »
El là-dessus le journaliste, oubliant son album et ses aulograpliies, se laisse emporter dans des considérations de politique pure. Plus loin i»ourtanl il expli(|ue comment en pleine époque iM'volulionuairc il s’est occupé de frais taillis et de roches moussues. C’est qu’en art ou en littérature les uns travaillent pour le public ou |»our leiu* libraire, afin de gagner ([uelques écus, tandis que les autres travaillent poui‘ eux-mêmes. H est du nombre de ces derniers. « Le plus « grand charme d’un livre, d’un album, » conclut-il, « ce « n’est point à nos yeux de le publier, de l’avoir fait, c’est
« de le faire... son plus grand mérite, c’est qu’il nous ail
(' fait passer des heures charmantes, sa ])lus grande valeur (( à nos yeux, c’est qu’il nous ait rapporté du plaisir, du
« délassement, du calme aussi ; c’est qu’il ail été cause
« qu’au sein même de l’agitation et du tumulte, nous avons « goûté nos instants de silence et de paix, vécu loin du monde et du bruit, comme ihsent les poètes, trouvé.
Courrier de Genève, 2 juillet 1842.
<( sans bouger de place, la retraite écartée, l’ombrage <( ignoré, le canton solitaire, où affranchie des chaînes de U la réalité, l’àine respire un air plus salubre et joue en « liberté sur les pelouses de ses domaines éternellement « fleuris. »
En fait, les Essais d' aulographie constituaient une véritable petite découverte. Jusque-là on n’avait considéré l’autographie que comme le plus grossier des procédés de gravure qui se rattachent à l’art lithographique, et on ne l’employait guère qu’à la confection des circulaires et des factures. Topffer montrait qu’avec ce procédé si simple' on pouvait obtenir des résultats véritablement artistiques. Il dessinait à la plume avec l’encre lithographique, et cela sans avoir besoin de graver à rebours les sites et les figures. Le procédé était doue facile, très rapide, et convenait admirablement au talent si prime-sautier de notre auteur, « à ses li- (( lues esquisses, à ses compositions traitées vivement, et « en quelque sorte à la pointe du sentiment. »
Ses dessins lui tenaient compagnie le soir : les réunions des amis s’étaient faites jdus rares pendant les époques agitées de la Révolution, et Topffer se plaignait amèrement de ce qu’on ne se voyait plus comme autrefois, dans des petits
' Voici pour ceux qui ne sotit pas l'amiliers avec ce procédé, en quoi il consiste. Le lithographe vous livre un bâton d’eiicre et un papier sur lequel est étendu une couche de colle d’amidon. Vous délayez l’encre, vous y trempez votre plume, vous griüonnez sur ce papier jusfpi’à ce que circulaire s’ensuive; puis, vous renvoyez la page au lithographe. Celui-ci après l'avoir mouillée au revers, l’applique sur la pierre, lui fait subir une pression, et voici votre circulaire qui a passé du papier sur la pierre. 11 ne s’agit plus (|ue de l’y fixer au moyen de la préparation ordinaire, de l’encrer et de l’imprimer à autant d’exemplaires qu’il vous convient.
(Courrier de Genève, 2 juillet 1842.)
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soupers intimes : « Je vous paie un juste tribut d’homma- « ges, » écrit-il à de la Rive, « vous, vous seul;, savez encore (( à propos ne pas regarder la pendule et vous oublier (( dans les douceurs d’un entretien nocturne... mais tous (( les autres, qu’en faire? — Munier met à huit heures son « bonnet noir, se plaint de migraine, bat froid, met son « chapeau par-dessus son bonnet et file au lit, à moins « qu’il ne s’agisse de Rectorat ou infamies académiques, (( autre infortune de ma vie. Pascalis de son côté se donne « des nuits de quatorze heures. »
Ce n’est pas vivre cela, on ne se voit plus; et Toplfer conjure ses amis de reprendre ces bonnes habitudes du temps jadis, il promet de s’en aller de bonne heure : « Pourquoi, à l’heure qu’il est, embêté-je mon monde ? (( Pourquoi tous ces gaillards qui ne se couchent pourtant « pas avec le soleil, sont-ils palissants d’effroi quand ils me « voient arriver à neuf heures et demie ? C’est que les (( voyant très rarement, et pour ainsi dire cà lèche-doigts, je « m’oublie dans le charme de leur commerce, ce dont ils « devraient être aussi attendris que flattés ; une heure, « deux heures sonnent, les voilà qui ont une peur du dia- (( ble de ne pas dormir assez; toute la famille s’en mêle, on « me pousse dehors, et bien entendu qu’en voilà pour « longtemps. Je suis en abomination dans plusieurs famil- (( les. Mais si on se voyait régulièrement, une fois |»ar c( quinzaine, à onze heures et demie j’en aurais assez, je me « retirerais sagement ; je deviendrais la perle des convives « et la joie des familles. »
Il s’ad resse aussi à Miinier, et sa lettre n’est point exempte d’une certaine mélancolie : « Veux-tu te souvenir « toi et ta femme aussi qu’il y a ce soir gueuleton privé et (( intime chez moi?... et poisson. — ^ Quoique tu m’aies (( festoyé cet été je ne le liens point quitte, et je le fais délri- « ment dans mon estime du cœur, tant que lu n’auras pas « établi un régime d’iiiver tel, que je soupe assez fréquem- « ment dans ton salon en compagnie d’un ou deux convi- « ves au plus... Pour la même occasion je te prie de faire (( sentir à Pascalis... à présent... que tous ses motifs précé- « demment allégués n’ont plus aucune apparence de raison, « qu’il serait regrettable que je n’allasse pas assez souvent (( souper chez lui dans ton aimable compagnie.
Combien il serait triste aussi que moi, déjà cloué dans (( ma prison, je n’eusse pour vous voir d’autre ressource que
de vous y attirer, et point celle de m’en sortir pourcon- (( voler périodiquement dans vos habitations; que dans nos K anciennes mœurs cela avait lieu sans façons et souvent; t< qu’à l’àge où nous sommes parvenus il convient, sinon de « fonder, du moins d’entretenir les habitudes et récréations « intimes, afin qu’elles se trouvent tontes nouées pour la «( vieillesse où l’on n’a plus la force de rien nouer ; que, « aux yeux des philosophes pratiques et véritables, un gigot « froid ou une mangée entre deux amis, est une
« des choses cardinales de la vie, la toute première en rang
’ Tomme, petit fromage lilaiic fait avec du lait de chèvre. Ce terme se retrouve eu Savoie, dans le Jura, dans le Dauphiné, la l'rovence et le Languedoc. Voir llumbei't, Glossaire Genevois.
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« après la vertu. Que depuis deux ans, par une révolution « que je n’ai point aimée et que je n’aimerai jamais, j’ai élé « privé d’une moitié du plaisir qui me revient, celui de K conviver chez vous, tandis que je ne convive que chez moi. (( Que c’était moins triste, quand le papa Duval nous réu- » nissait, ce dont je me trouvais à merveille, mais que le (( papa Duval ne nous réunissant plus, il y a lacune, et (( serais joyeux de n’être seul à la sentir...
(( Fais-lui lire (à Pascalis) tous ces raisonnements, « après que tu t’en seras fait à toi-même une sérieuse ap- « plication. Et sois bien sûr, toi, et lui aussi, que sous <( une forme plus ou moins plaisante ils recouvrent un désir, « je ne veux jias dire sérieux, mais ancien et vrai, ce qui (( alors n’est plus risible, entends-tu bien.
« lléflécbis que les choses en sont déjà à ce point que « j’ai l’air de mendier, là où je ne suis qu’amical, homme « de vieille roche, qui de tous les droits politiques ou « autres, ne tient qu’à ceux de l’amitié, et qui met, c’est '( vrai, au rang de ces droits celui de me chauffer de votre <( feu, de me rafraîchir de votre vin, parce que c’est la communion de l’amitié. Ouldiez-vous que l’été je ne « puis vous suivre aux prairies !... Faut-il que j’apprenne à « jouer anxcai'les? Je les abomine, mais s’il n’y a moyen « autre, j’y viendrai! Et pourtant les cartes! les cartes! là « où il y a entre trois, intérêts communs, esprit, intelli- « gence, et un cœnr qui bat encore ! Les cartes! là où il y « a chaleur et vie... Les cartes! là où il y a plus que les « bras, plus que les mains, et des choses de trop, plus que « des choses de pas assez !... »
KODOLPHE TüPFFER.
Les réunions recommencèrent suivant le désir de Tôpffer, et il lui semblait en en sortant qu’il était rajeuni de dix ans : « Mes cheveux repoussent, » s’écriait-il. Dans la société de ses amis il oubliait les jours d’épreuve et d’humiliation : c’était encore là la Genève d’autrefois, alors qu’il n’y avait ni luttes, ni divisions intestines.
Malheureusement le cercle des amis se restreignait. Maurice, l’ancien camarade de Tôpffer à Paris, après quelques années de professorat à l’Académie, avait été emporté par une brusque maladie. Delaplanche, l’un des fidèles des soupers du mardi, venait de disparaître aussi, après une longue et cruelle agonie. Tôpffer l’avait entouré jusqu’à la fin des soins les plus affectueux : « Que je te dise, » écrivait-il à Munier, « que j’allai hier chez notre pauvre ami « qui me renvoya bientôt. Outre tousses maux l’œil s’était « pris. Il souffrait beaucoup cl n’a pas cessé ce plaintif (( tremblement de voix durant lequel il murmure : Je suis -( le malheureux d’entre les malheureux. — Je vais y (( retourner dans deux heures... et tu peux y compter cha- « que jour. »
L’hiver 1843 s’acheva pour Tôpffer dans les douceurs de l’intimité. Il avait repris le cours régulier de ses travaux, mais il se plaignait en livrant au public ses Essais d'aulographie de n’avoir pu, à cause du mauvais état de ses yeux, parvenir au degré de délicatesse et de fini que le procédé comportait. Les soucis et les inquiétudes auxquels il venait d’être en proie, n’avaient fait qu’aggraver la maladie qui le poursuivait dès sa jeunesse; des corpuscules aux for-
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mes étranges, tantôt gros et ramassés comme des crapauds, tantôt minces et sinueux comme des fils, obscurcissaient sa vue.
En 1842 il accomplissait avec son pensionnat un voyage au Mout-Blanc et au Grimsel. Jamais ses crorpiis n’avaieut atteint une pareille perfection, jamais son récit n’avait été si varié, si riche en descriptions charmantes, en aperçus profonds ou ingénieux. Mais au moment où il achève sa narration, un mélancolique pressentiment le saisit: « Cette fois, dit-il, en déposant le bâton de voyageur, celui qui écrit ces lignes se doute tristement qu’il ne sera pas appelé tâ le reprendre de sitôt... Pour voyager avec plaisir il faut pouvoir tout au moins regarder autour de soi sans précautions gênantes, et affronter sans souffrances le joyeux éclat du soleil. Tel n’est pas son partage pour l’heure. Que si, par un bienfait de Dieu, cette infirmité de vue n’est que passagère, alors, l)elles montagnes, fraîches vallées, bois ombreux, alors rempli d’enchantement et de gratitude, jusqu’aux confins de l’arrière-vieillesse, il ira vous redemander cet annuel tribut de vive et sûre jouissance que depuis tantôt vingt ans vous u’avcz pas cessé une seule fois de lui payer. >>
Son pressentiment ne le trompait pas, et ce voyage devait bien être le dernier. Convaincus que ces troubles de vision provenaient avant tout d’un état maladif général, les médecins envoyèrent Tôplïer aux bains de Lavey, au commencement de juin 1843. Sa constitution ébranlée par les inquiétudes et un travail exagéré, réclamait impérieusement une ère de détente et de complet repos.
EODOLPHE TÔPFFER.
Au premier abord cet exil loin de ses élèves lui sembla un peu dur, mais l’écrivain ne larda pas à devenir le centre d’un cercle des plus animés. Dans une lettre à Jacob Duval, qui est pleine de portraits trop malicieux pour pouvoir être entièrement reproduite, il fait défiler sous nos yeux la nombreuse cohorte de ses voisins de table; tous ces personnages vivent et s’agitent, dépeints en quelques mots avec une étonnante finesse d’observation.
« Ce coin-ci, ajoute-t-il, m’a paru affreux quand j’y suis « arrivé, mais le lendemain déjà il me semblait supportable, « etanjourd’hui je le trouve aussi joli qu’un antre. 11 est bien (( vrai de dire que dès mon premier bain, j’ai éprouvé, non (( pas une diminution dans mes chiennes de filocbes, mais « plus de force pour supporler sans souffrir la lumière, et « ce rien, qui ne sera peut-être jias durable, m’a causé un (( contentement gros comme le clocher de Saint-Pierre. « C’est mon principe que de vivre au jour le jour, et de ne « bouder pas sa fortune; aussi, sans me faire d’illusions « d’ailleurs, sans en devenir plus ambitieux de guérison (( prompte et radicale, j’ai pris ce rayon de soleil comme il « me venait, et je m’y suis réchauffé, et je m’y réchaufferai « même en souvenir, s’il devait m’être retiré. Ainsi content <( au dedans et assnri' que ces eaux me conviennent pins '( qu’elles ne peuvent m’être nuisibles, je n’ai pas eu de K peine à trouver l’endroit pas si mal, le genre de vie très (( convenable, les gens sucrés on non, lous accueillants très t( fort, et aimables suffisamment. »
Dès le malin on se rend à la source : l’air est frais, les
SÉJOUR A LAVFAU
bois frissonnenl, trempés de rosée, tandis que les cimes neigeuses se colorent de pourpre aux premiers rayons du soleil. A la buvette, où se rencontrent jeunes et vieux, si l’on aime à observer, on se posera une foule de questions sur les personnes qui vous entourent, sur leur âge, leur patrie, leurs opinions, leurs défauts et leurs qualités. C’est là, assure Topffer,une escrime charmante, à condition qu’en beaucoup de points elle demeure secrète et intime, qu’en aucun elle ne se traduise en moquerie ou en médisance.
Si l’on s’observe à la source, au bain, l’on médite, l’on se recueille, l’on songe.
Car que faire en un bain, à moins que l’on ne songe...
(( C’est l’beure des vagues rêveries, des retours sur « soi-même, des pensers silencieux au sujet de rien et <( de tout, jusqu’à ce qu’une mouche insolemment obstinée « vienne et revienne inquiéter votre nez... Alors aux (( rêveries succède l’irritation, la colère, la fureur même, « et celte idée aussi bien ingrate et bien humiliante, (( que nos plus graves, et, en quelques rencontres, nos « |dus pieuses méditations, sont à la merci du premier « insecte à qui il plaît d’intervenir...
« Au surplus, les songes envolés ne se rattrapent plus, « les recueillements interrompus ne renaissent pas; il ne « reste à un baigneur délivré de sa mouche, et qui prétend rebrousser vers le calme de l’âme, qu’â tirer parti du peu « de récréations qui sont à sa portée. Les plus usitées sont « de réchauffer son bain au moyen d’un tour de robinet;
c( de se faire tour à tour Éole ou Neptune pour agiter son '( océan, d’enserrer de l’air dans un repli de son linge : le « ballon, tiré ensuite au fond de l’eau, laisse s’échapper « des bulles qui viennent éclater à la surface, et l’on tâche « d’être réjoui de la chose. Bientôt l’heure s’est écoulée, et (( l’on remet la suite au lendemain. »
L’après-midi était spécialement consacrée à la conversation, à la promenade, et parfois à des excursions lointaines dont Tôpffer nous a gardé le souvenir dans quelques pages autographiées à un petit nombre d’exemplaires, et auxquelles nous avons emprunté les paragraphes précédents'. Le soir venu, les baigneurs se rassemblaient de nouveau, et l’on faisait cercle autour de la table. Alors l’infatigable dessinateur, tout en se mêlant à la conversation, s’emparait de quelques cartes à jouer, sur le dos desquelles il esquissait des scènes comiques, des caricatures ou des paysages. Quand il se retirait du salon, le plus souvent il oubliait ces esquisses sur la table, et les prenait qui voulait.
C’est au pied de ces montagnes qu’il aimait tant, et qu’il ne devait plus gravir avec la joyeuse cohorte de ses pensionnaires, qu’il s’occupa de la rédaction d’un de ses articles les plus réussis, et malheureusement trop peu lu aujourd’hui : Du paysage alpestre.
11 s’agissait d’une thèse qu’il avait déjà maintes fois soutenue, à savoir que la région la plus élevée des Alpes, jusqu’alors inconnue des peintres, élait digne d’exciter leur
' Les Souvenirs de. Lavey furent vendus au profit des pauvres de l’endroit. Ils ont été reproduits ainsi que les croquis qui les accompagnent dans le Magasin Pittoresque de. iioveinlire 1S82.
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admiration et de tenter leur pinceau. Dans son chaleureux plaidoyer, il décrit avec amour ces montagnes qu’il connaît si bien, et ces descriptions, pleines de détails nouveaux et d’une incroyable exactitude, donnent l’impression d’une succession de tableaux, ou plutôt d’eaux-fortes d’une vigueur et d’une netteté incomparables.
Au point de vue du paysage ’, Tôpffer distingue trois zones principales dans la nature alpestre. La basse qui comprend les premières pentes, avec les abords cultivés des gorges, finit où finissent les noyers; la moyenne, qui comprend de hautes vallées, des vallons ouverts ou des défilés étroits, finit là où finit toute végétation d’arbres ou d’arbustes; la supérieure n’est qu’un chaos de hautes cimes, tantôt rases et gazonnées, tantôt couvertes d’éboulis et sillonnées d’abîmes, elle finit où commence le ciel.
La zone basse bien connue des peintres leur offre des paysages de détail pleins d’une poésie expressive et familière : des bouts de chemin creusés d’ornières, bordés d’orties, ombragés ici par les branches folles d’une haie libre, là par le transparent feuillage des noyers, plus loin par une muraille dont le lierre relie les pans ébranlés, par une chaumière basse, par la forge enfumée d’un maréchal ferrant. C’est là qu’on trouve des hôtelleries bruyantes, des foires animées, des clochers enfouis sous la verdure, des chariots attelés de bœufs qui rampent avec lenteur, là
* Dans cette rapide analyse du Paysage alpestre, nous emploierons le plus souvent possible les expressions mômes de Tôpffer, afin de rendre fidèlement sa pensée. D’autre part, pour ne pas surcharger le texte, nous supprimerons les guillemets indiquant les citations.
RODOLPHE T()PFFER.
aussi que murmurent des ruisseaux bordés de saules, et que dorment des mares ceintes de rosaux.
Si l’on monte un peu, voici venir les premières pentes avec les forêts, des ravins couronnés de bois, des arbustes sveltes qui se balancent sur la lisière des rochers, des bouquets de châtaigniers et des parois rocheuses qui se ferment en liant fleuri, ou se transforment en gorge étroite. Au delà, moins de culture et plus d’herbages; les noyers deviennent rares, le prunier, le cerisier entourent les cabanes, et les sapins vont apparaîire tout à l’heure.
Celte première zone Tôpffer la décrivait éloquemment : c’est elle en elîet qu’il parcourait aux jours de son enfance alors qu’il accompagnait son père dans ses excursions de peinture, et il faillie reconnaître, Adam Tôptîer a dans ses tableaux rendu fidèlement la poésie de ces Alpes de Savoie qui avoisinent Genève.
l.a zone moyenne présente un aspect moins varié, moins riche en détails et en coloris, mais elle a son charme aussi et recèle plus d’une merveille. Calame, dans son Orage à la fJandeck, a montré tout le parti que l’on en peut tirer. C’est la contrée des chaumières solitaires, des clôtures en bois, qui serpentent le long des prairies pour s’arrêter au torrent ou pour se perdre dans les touffes épineuses. C’est celle des mulets chargés, des moutons, des chèvres capricieuses, des vaches qui paissent, des génisses qui folâtrent, des patres enfants qui se font du rocher un être ou de l’herbe une couche. C’est celle des eaux, ici furieuses, écuinantes, et qui s’arrêtent follement contre les blocs tombés
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des liaïUeurs, là iiuinmiranles el qui fuient légères sous les broussailles de la rive, ou qui claires el reposées, dormenl derrière les restes à demi enfouis d’une digue ébranlée. Et quels sujets d’étude el d’observation dans ces sapins, dans ces mélèzes, dans ces roches et ces granits recouverts de lichens !
La poésie de la troisième zone change entièrement de caractère, elle n’est plus rurale, agreste, sauvage, elle est austère, imposante, religieuse et sublime. Jusqu’ici les peintres avaient reculé devant la représentation de celte zone supérieure. Topfter voulait leur prouver que ces scènes d’en haut réputées phénoménales, offrent à côté de tous les degrés du terrible, du colossal, toutes les nuances aussi de la grâce, toutes les richesses de riiarmonie, toutes les pures vivacités d’uu éclatant coloris, et tantôt les plus saisissantes impressions de ciel courroucé, de tonnante fiireur, d’instante alarme pour la frêle créature, tantôt les plus riants sourires de la nature réjouie, reposée et resplendissante.
Par le coloris, par les formes, par la végétation, par les figures, ce paysage de la zone alpestre supérieure est aussi riche et complet dans ses éléments, qu’il est abordable par tous ses côtés.
Tôpffer, dans ses e.vcursions de montagne, avait été frappé sur les hautes cimes de la nouveauté des teintes, de l’extraordinaire transparence de l’air ; quelle pureté et quelle vivacité dans les couleurs, el en même temps quelle harmonie! Et puis combien tout cela est nouveau : au premier jdan la noirceur veloutée des tlaques, la rousseur sau-
vage des herbes, la fraîcheur émeraudée des mousses, l’orangé des rouilles, l’aigue-marine des neiges à l’ombre et des glaces crevassées ; dans les plans lointains, des bleus, des violets d’une auguste sévérité, des pourpres, des embrasements d’un éblouissant éclat; au ciel un azur si intense au zénith, que même les roches nues s’y détachent en dentelures claires et rosées. Rien de plus fin aussi que ces gris nuancés à l’infini par des lichens de tout âge et de toute sorte ; chaque pierre est parée de fines broderies et de délicats chatoiements.
Là-haut, sur la cime, c’est l’air, la lumière, et regardez combien les formes sont belles. Quant aux masses, des dômes superbes, des arêtes hardies et sveltes, des ensembles de dentelures et de cimes, des profils de hautes roches, harmonieux dansleur rudesse et accidentés dansleur simplicité; des chaos de blocs et d’escarpements coupés avec une grâce infinie par les lignes molles d’une pelouse ou par le niveau aplani d’une eau dormante; des éboulis colossaux où l’ombre et la lumière se jouent autour des quartiers et des débris. A l’horizon ce sont tantôt les mille coupoles d’une Babylone d’or, d’argent et de pourpre, tantôt les parois d’un gouffre insondable.
Et si des masses l’on passe aux détails, on découvrira une incomparable richesse d’accidents dans les terrains, ici raboteux, lâ striés par les eaux; dans les talus, les escarpements, les sentiers qui serpentent, se replient, s’attardent, disparaissent et reparaissent.
Quant à la végétation, si elle est rare sur ces hautes
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cimes, elle est plus vivace, plus active, plus envahissante que celle de la plaine. A peine le soleil de l’été fait-il fondre la neige que sur les moindres petits replats des rochers, dans les moindres fissures, éclot tout un monde de fleurs d’un charme indicible. Est-ce la vivacité de leurs couleurs, l’éclat et la pureté qui leur sont propres, qui leur donnent cet irrésistible attrait, je ne sais, mais sitôt entrevues, l’on brûle du désir de les posséder.
Tantôt isolées sur la saillie des rochers, elles s’y balancent avec fierté, mais grâce à leur souplesse, elles résistent à l’assaut furieux des vents; tantôt, se serrant les unes contre les autres, elles fleurissent blotties et immobiles au flanc des ravines; tantôt robustes, cramponnées au sol, étreignant les pierres, elles luttent contre les orages et défient la tourmente, ou bien timides et délicates, elles osent à peine étaler à fleur de terre une modeste corolle.
Celte végétation alpestre se compose d’arbustes, de plantes, de mousses et de lichens; le prince des arbustes c’est le rhododendron. On a malheureusement abusé de cette reine des Alpes, et les plus vulgaires enlumuieurs s’en sont servi pour décorer les bibelots qu’on exporte de la Suisse, mais pour ceux qui font vue dans les grandes solitudes de la montagne, pour ceux qui ont respiré son indéfinissable parfum, ils comprendront rexclamation de Tôpffer : « Non, jamais, « ni nous, ni nos compagnons, nous n’avons rencontré « épars dans les hauteurs ces |)lants de rhododendrons, ces c( colonies de frères arbustes si sains, si éclatants, si alpins, (( car quel autre mol trouver qui rende à la fois l’élévation,
i< la solitude, la pureté, le parfum qui accompagne toii- « jours celte sorte de trouvaille, sans être remués d’allé- (( gresse, sans accourir, sans cueillir et décimer, plutôt que (( de ne pas en emporter des rejetons, ces brillants lauriers « du désert ; tant l’aspect en est beau, vif, impressif, plus U même que l’émail des prairies, plus que la parure des (( jardins. »
On le voit, la rareté et l’importance, le caractère vigoureux de la végétation des sommets mérite l’étude attentive du peintre. Et que dire encore des herbes et des gazons, infiniment variés dans la montagne, tandis qu’ils sont si souvent uniformes et ennuyeux dans la plaine.
Que de fois sur ces sauvages plateaux, nous avons admiré ces herbages, ici imbibés, plus loin inondés, là-bas enserrant une onde limpide, noire et glacée, et l’on s’étonne de la variété des formes, de l’barmonieux contraste des couleurs, de la transition, ici subite, là graduée, des plantes aux herbes, des herbes au jonc, du jonc à la mousse. Et la mousse elle-même, selon les accidents du terrain et les caprices des eaux, se montre à un endroit brûlée, tout à côté olivâtre, plus loin morte et grise, là-bas veloutée, fleurie, tendre, se déployant vive et fraîche en bordure de flaque, en élégants promontoires, en îlots éclatants, en flottantes émeraudes !
Et ne croyez pas que la présence de l’homme fasse défaut au paysage alpestre. L’on trouve dans la montagne toute une population de passage : les voyageurs, les marchands forains, les pèlerins, le médecin du hameau, le curé et le
SÉJOUR A LAVEY.
moine, qui s’en vont ou en retraile, ou en visite, ou en quête. Voici venir les grands troupeaux de bœufs, de chèvres, de moutons, qui émigrent d’une contrée dans une autre, sous la conduite de leurs bergers. Enfin n’oublions pas le pauvre et sa besace, le mendiant moitié pâtre moitié pèlerin, à demi sauvage, belle et simple figure, qui exprime plus encore l’indépendance que le dénuement, l’oisiveté errante que la souffrance paresseuse, et dont les traits, l’accoutrement, l’attitude portent le sceau d’une mélancolique rudesse, merveilleusement en accord avec l’âpreté des rocs et des plateaux que le vent balaie.
A côté de ces passants d’une heure, le peintre ne manquera pas de rencontrer les chasseurs et les pâtres qui font sur les hauteurs un séjour prolongé durant la belle saison. Ceux-ltà du moins ne sont-ils pas les véritables habitants de ces solitudes, dont ils connaissent les recoins les plus cachés; ils dorment sur l’herbe courte et parfumée, ils font partie intégrante de la montagne, dont ils sont les amis, ou mieux encore les enfants.
Rien n’écbappe an coup d’œil investigateur de Topffer : c’est ici à la fois l’œuvre d’un peintre et d’un poète. Ce morceau du Paysage alpestre est plus qu’une admirable description, il se transforme en une vision magique et resplendissante; la sublime poésie des hauts sommets a inspiré l’humble maître de pension.
La plume à la main, il rêve pour l’art la conquête de cette zone supérieure des Alpes, et il adresse aux montagnes un dernier adieu, en les décrivant comme jamais nul ne
les a décrites. « Déserts radieux, s’écrie-t-il, cimes majes- (( tueuses, gouffres effroyables, sonores solitudes, plateaux K embaumés où éclate la gentiane, rampes ravagées où « sous l’haleine du glacier azuré, le rhododendron balance « sa fleur purpurine, et vous aussi, amphithéâtres augustes « d’aiguilles entassées, blanches allées, qui par des myria- « des d’étincelants échelons, conduisez le regard jusqu’au c( trône suprême de la tempête et de la foudre, qui donc (( vous appellera sur la toile ? o Nous verrons bientôt qu’un des plus illustres peintres suisses démontra victorieusement la justesse des vues de l’écrivain. Mais pour le moment il nous faut quitter Lavey et les montagnes pour suivre Tôpffer dans sa maison de campagne, à Cronay.