‹ Rodolphe Töpffer, l'écrivain, l'artiste et l'hommeChapitre 17 sur 37 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

TOPFFEH A LA CAMPAGAE. SE.JOUPS A CPONAY LA RÉPONSE AU PAYSAGE AJ.PESTRE

;orsqiie nous parlions du Topffer de l’inlimité, nous disions que l’été et la belle saison ne lui apportaient que surcroît de travail et d’ennuis, et qu’il redoutait le retour de ce moment où ses amis le laissaient seul à la ville. Il les enviait de pouvoir se retremper dans la paix des champs. Lui le poète, lui le peintre, qui aimait à ce double titre la nature, il n’en jouissait que trop rarement, pendant ces voyages dans les Alpes et les quelques jours qu’il passait chaque année avec ses élèves dans la maison de campagne de ses amis.

I! partait parfois accompagné de sa troupe joyeuse pour Céligny, la demeure de Pascalis, et l’on s’y livrait au plaisir de la pèche, dans le ruisseau jaseur, à l’ombre des grands arbres. C’étaient alors des heures sans pareilles, où l’on se grisait de bon air, d’azur, de liberté. Mais la rentrée au logis paraissait d’autant plus maussade, et l’appartement de la ville d’autant plus étroit et renfermé.

Or la belle-mère de Tôpffer possédait une rustique maisonnette dans le canton de Vaud à Cronay. Cronay est un village de cinq cents habitants, pittoresquement bâti sur le versant d’une colline couronnée d’un bois de pins et de sapins ; en bas coule la Mentue, petite rivière qui gazouille dans un lit profond ombragé d’arbres de diverses essences. Madame Moulinié aimait cette maison rustique, elle y passait le printemps et l’été et s’y attardait si fort en automne qu’il ne valait plus la peine de rentrer en ville. C’est ainsi qu’elle se trouvait à Cronay au mois de janvier 1842, et que Tôpffer lui écrivait la lettre suivante, toute pleine de grâce affectueuse, qui nous montre notre auteur tel qu’il apparaissait au foyer domestique ;

Genève, 13 janvier 1842.

« devons remercie, bien cbère Maman, de m’avoir adressé '( de vos nouvelles, et je remercie le bon Dieu de ce U (lu’elles sont bonnes. Vous dites bien qu’il vous faut le « corbin pour clopiner dans votre chaumière, mais vienne (( le printem[)S vous le jetterez dans la Mentua. Je vous « assure que, quand on prend de l’àge, une canne ne mes-

A LA CAMPAGNE

« sied pas et, d’ici, je vous Iroiive un air de bonne maison à (( vous appuyer, faute de bras, sur ce petit étai.

« D’ailleurs vous savez ce mot du Spliynx que l’homme <( est un animal qui le matin marche sur quatre pattes, à « midi sur deux, le soir sur trois. Que votre soir soit seu- « lement serein, paisible, avec du bon café' et des salées (( hospilalières, et je ne vous pleurerai pas trop ce petit (( inconvénient des trois pattes.

(( Mais si vous voulez nous complaire et vous faire du (( bien, tachez s’il vous plaît, bonne Maman, d’être un peu <( moins étourdie que par le passé. C’est bien temps, écou- '( tez, de prendre un peu de raison et de ne se croire plus « dix-sept ans, comme vous faites toujours. Ainsi pas de « ces grands courants d’air; dormez la grasse matinée,

« soyez sobre, sobre des choses qui ne vous vont pas, et montrez à voti'c Pasteur et à son troupeau que bieii qu’à * « trois pattes vous faites des pas dans la sagesse.

(( Quanta nous. Dieu merci, nous sommes tous bien, la « petite aussi qui en a fini j’espère avec un catarrhe plus '( long que violent. Elle est rondelette, frisquette, fraîche comme un œillet et bavarde comme une pie. Pourvu que « je lui donne un bonlion à chaque minute, ma présence <( lui plaît. A. devient grande et grosse comme une Fan- '( chon. Les deux autres ne sont pas encore grenadiers.

<( Maman toujours aveugle, mais bien portante d’ailleurs.

« On lui fera une petite opération quand le moment sera favorable et Dieu veuille que cela réussisse. Jean est bien,

(( nous l’avons vu hier.

« Du reste notre politique va plutôt mieux, et l’on peut « espérer que les choses s’arrangeront sans nouvelle « secousse. Seulement, c’est assommant et, je vous en prie, « jouissez bien du bonheur de n’être pas au milieu de ce « vilain brouhaha. »

Cronay était donc un lieu familier à l’esprit de Tôpffer, lorsqu’en 1843 il devint, par la mort de sa belle-mère, le propriétaire de cette modeste demeure. Ce fut avec une joie d’enfant qu’il en prit possession, qu’il visita son bien, qu’il compta ses arbres et fit mille projets pour embellir la maison tout en lui conservant son air rustique. C’est au retour de son séjour à Lavey qu’il prit ses quartiers dans son château. « Mon château de Cronay, écrit-il au célèbre « naturaliste Cari Vogt, c’est une propriété de six mille « francs, tout compris, chaumière, prés et bois, dont j’ai « hérité cette année, et à raison de ce que c’est un trou « perdu sur le penchant d’un mont boisé, où l’on ne voit « que des manants, des vaches et des poules, je le chéris (I déjà bien, et je m’y trouve d’avance à merveille. C’est (( que depuis que je suis je n’ai encore vu que des inurail- « les et vécu qu’avec des citadins. A la longue cela fatigue, « et je commence à trouver que les poètes ont raison, qui « chantent les eaux vives et les ombrages loin du monde et « du bruit. »

Accompagné de ses élèves il fit connaissance avec sa maisonnette qui, dit-il dans les Menus Propos, « est située (( en avant du village, adossée au chemin, et ouvrant

sur le verger. » Du côté de la rivière elle était garnie

A LA CAMPACxNE.

d’abricotiers en espaliers, et la vue s’étendait sur le coteau immense « où les villages, les champs, les forêts, ici éche- « lonnés, là s’entremêlant le long des crêtes fertiles, « forment les plus riants paysages. » On devine la joie de Tôplfer, qui se sentait pousser propriétaire; il se promenait au milieu de ses pommiers, de ses poiriers, sans songer que la nuit approchait et que sa nombreuse famille de pensionnaires aurait du mal à se nicher dans « le château. » La grange et la fenière furent mises à contribution, on étendit partout des matelas, et ce campement improvisé amena des scènes comiques et des rires qui se prolongèrent fort avant dans la nuit. 11 est à regretter que l’auteur des Voyages en zigzag ne nous ait pas laissé le récit de cette veillée.

Aussitôt installé il se mit à parcourir le pays environnant. A deux pas de son verger il trouva des hêtres, il gravit la colline sur le versant de laquelle Cronay est bâti, et il atteignit la partie culminante que les paysans ont baptisée du nom de Signal. « Celte croupe, » dit M. Lugrin, dans un intéressant article consacré à l’habitation de Tôplfer, « véri- « table sentinelle dominant la contrée, appartient aux der- « nières ondulationsduJoraldu côté du lacde Neuchâtel. On

y voyait autrefois un vieux sapin fourchu, au haut duquel « on maintenait tout prêt à allumer un tas de bois, dont « l’embrasement au sein des ténèbres, ne devait pas man- « quer d’être aperçu de fort loin dans le pays '. » Le Signal

* Voir sur Cronay dans la Bibliothèque populaire de la Suisse romande, 2® année, juillet 1883, l’article de M. le professeur Ernest Lugrin : Une visite à Cronay.

avec sa vue grandiose, devint bientôt la promenade favorite de Tôpffer; il y allait deux fois, même trois fois par jour et il nous en a laissé un croquis charmant dans ses Menus Propos :

« Non loin de mon habitation, » dit-il, tout au haut « du mont, il y a une croupe déserte où gisent quelques « pièces de bois qu’on travaille pour en couvrir la frui- « terie du village. Je ne sais quel attrait, trois ou quatre « fois le jour me ramenait dans cet endroit. Après avoir « gravi lentement, bientôt je voyais se détacher sur le (( ciel la figure de deux hommes solitaires, et jusqu’aux (( coups cadencés de leurs cognées, qui troublaient seuls le (( silence de ces lieux, me charmaient comme fait une (( musique chère et accoutumée. — Bonjour! leur disais- « je, et pendant des heures, tantôt regardant les copeaux « tomber, tantôt promenant mes yeux sur l’une et l’autre (( vallée, j’y contemplais, ici des brumes courant au-dessus « des bois les plus voisins, là-bas de pâles rayons éclairant (( des coteaux dorés; tout au loin, au milieu d’une plaine (( sombre, des plages de roseaux jaunissants et les flaques « scintillantes d’un marécage. Cependant une femme (( arrive qui apporte le repas des hommes, et ceux-ci, « posant leur cognée, des débris de leur charpente se font (( une claire flamme où je réconforte mes doigts engourdis. « On cause alors, on s’enquiert à l’envi, on échange des « propos sur la récolte, sur les choses du village, sur les

Cunsiiller niissi un opnsrule autographié et illustré par deux anciens maîtres du collège d’Yverdon, MM. Cli. Vullicmoz et Jaccard.

A LA CAMPAGNE

« présages de Thiver, et renlrelien n’est pas près de finir, « qu’entourés de tous côtés par le brouillard, ce n’est déjà « plus que l’oreille qui nous signale l’approche d’un chai( riol rampant le long du chemin par lequel je vais redes- « cendre. »

Tôpffer aimait à converser avec les paysans : il a émis quelque part' en adage que les paysans ont du style, et que c’est en les accostant sur la route, en s’asseyant le soir au foyer des chaumières que l’on a le charme d’entendre encore le français de souche, le français vieilli, mais nerveux, souple, libre, et parlé avec une antique et franche netteté par des hommes aussi simples de mœurs que sains de cœur et sensés d’esprit.

Ses journées se partageaient entre la promenade et la lecture ; c’était la première fois qu’il pouvait ainsi rêver et errer en toute liberté. Il ne lui manquait pins qu’une chose à celte heure, c’était la société de ses amis, c’était le jdaisir de leur faire les honneurs de son domaine, de les voir se reposer à l’ombre de ses arbres, dans son verger. Aussi bien vite il écrit à lîerpin\ à Jacob-Louis Duval, pour les

’ Nouveaux voijafies en Ziij-zafj.

'■* Lorsque nous :ivons parlé des amis de Topifer nous avons déjà cité le nom de llerpin. C’était un liomnie de science des pins distingués. Après une brillante thèse sonteiine à Paris, il obtint le grade de docteur en médecine et revint à Genève exercer son art. Il ne se lit pas connaître seulement comme nu habile praticien; ses travaux sur l’épilepsie lui valurent d’être couronné par l’Académie des Sciences. Comme Topft'er il lut entraîné dans la politiipie, et en 1844 on le nomma membre du Grand Conseil.

En 1856, il alla s’établir à Paris, où il mourut en 1865; d était né la même année que Toptl'er. Le docteur llerpin, entre autres enfants, a laissé une fille qui s’est fait un nom dans les lettres sous le pseudonyme de Lucien Perey. C’est à elle que l’on doit des travaux remarquables sur l’abbé Galiani et Madame d’Épinay.

It)

convier à lui rendre visite. Sa lettre à Duval est tout particulièrement curieuse par les détails qu’elle nous donne sur l’état de sa santé et sur sa manière de voir en politique ; elle est curieuse aussi par sa forme. Elle débute ainsi :

» Je vous écris, mon bon ami, pour vous dire que j’at- « tends très prochainement une lettre de vous s’exprimant « ainsi : et Topffer écrit à Duval une lettre que lui Duval

est sensé écrire à Tôptfer :

« Tel jour nous irons vous rejoindre et nous réjouir « dans votre trou ; ma femme dispose à cel effet notre (( petite malle, et moi j’arrange toutes choses pour n’être « pas tenu de revenir à jour fixe, dans le cas où votre « air, votre herbe, votre baraque et votre petit ménage « m’iraient bien. Décidément j’ai besoin de repos, et il '( me paraît qu’au moins huit jours de solitude, d’ami- « tié, de menus propos entre une étable et un verger, me « sont nécessaires. D’ailleurs vaudrait-il la peine de me K déplacer si ce n’était pour rompre une bonne fois, et pour

une semaine au moins, avec les soins, les ennuis, les ( fadeurs, les habitudesuniformesetcompliquées de la ville.

« Tout est ici fort calme, et les choses y vont leur

K petit train-train bâtard comme par le passé. A vrai dire « notre pays est disloqué, dépoétisé, c’est une maison « naguère belle encore et riche de ce qu’y avaient accu- « mulé à force d’ordre, de travail et de moralité, plusieurs (( générations de braves gens, mais qui a été livrée deux »( heures durant aux aliborons, aux courtauds, aux noceurs

A LA CAMPAGNE

« du pays. Ils ne l’ont pas pillée parce qu’il faisait jour,

« mais ils l’ont remplie de boue, de crachats et d’ordures,

(( mais ils ont transféré la batterie (de cuisine) dans le « salon, et la pendule au cabinet, mais ils ont mis à la « porte les anciens administrateurs de l’immeuble pour « donner l’intendance au portier, au régent de la commune, « qui, s’il n’est pas le meilleur, est aussitôt le pire en tous « pays des ambitieux tracassiers. Sans lumières comme « sans goût ils ont décoré d’oftice les médiocres, les nuis, « les subalternes, les équivoques, les stupides, trouvant à (( ces hommes nouveaux une ressemblance avec eux-mêmes (( qui leur paraît de toutes les galanteries la meilleure. (( Voilà ce qu’ils ont fait et c’est pourquoi de plus en plus (( la maison, même redevenue tranquille et balayée du « plus gros, est maussade à habiter. Si bien que c’est pour (( le plaisir surtout de la quitter un peu que je songe à vous « aller visiter à Cronay. J’irais bien plus loin pour vous « visiter, car je, et ma femme aussi, vous aimons de tout « notre cœur, mais encore est-il que Cronay est un trou, (( une chaumière, un coin d’herbe, et que partant il m’ap- « paraît, rien que parce qu’il n’est pas cette bicoque de « cité représentée par X. comme un doux et irréprochable « Élysée, où foi d’ami, je me réjouis de boire de la crème, « et de n’être représenté que par moi-même ou par ma « femme, c’est tout un.

« On me dit que vos yeux vont la même chose, si ce « n’est plus mal, et que vous tâchez de combattre, en vous (( adonnant aux gros ouvrages de campagne, l’alarme que

« VOUS cause celle siuislre inlinuilé. Que ue puis-je, mon « bon ami, vous donner un des miens, vous le recevriez « par ce courrier même, bien conditionné dans l’eau-de-vie « d’un bocal acheté tout exprès. Mais puisque ces dons-là (( il n’a pas été donné à l’amitié de pouvoir les faire, et que « force vous est de vous contenter des mauvais yeux que « vous voilà, je ne saurais trop vous engager à résister par « tous les moyens à ces atteintes de l’alarme et à ces enva- '( hissements de la crainte qui ne manqueraient pas « d’avoir empoisonné et détruit toutes vos jouissances, bien « avant même qu’en fait vos yeux fussent absolument inca-

pables de les goûter.

« Outre les chances que vous avez d’aller un peu « mieux plus tard, songez à celle plus probable de ne voir « s’empirer votre mal que très insensiblement et à partir (( de l’àge, où pourtant, vous aurez accompli le plus gros de « votre tâche d’homme, de citoyen et de père. Encore <( quelques années, mon bon ami, pendant lesquelles « vous pourrez produire encore (j’entends des livres, « pas des enfants), et votre infirmité de quoi vous pri- (( vera-t-elle ? puisqu’enfin vous êtes assez philosophe « pour savoir qu’au delà d'un certain âge, on végète plutôt « qu’on ne vit encore, et que, pour le bout de chemin « qu’il nous reste à faire, même clairvoyant, il faut pour « bouger, pour se conduire, pour seulement aller devant « soi, se soutenir sur un bâton el se guider avec les yeux « d’autrui. Fanez donc, plantez des clous, fendez du bois, a et que la prévision de ce qui peut advenir n’ait pas le

Etude de Chênes

Collection de M Et.Duval

A LA CAMPAGNE

(( triste et déraisonnable effet de vous priver de ce qui vous U reste... De Pascalis, point de nouvelles. Il municipalise U ou rabote quelque part, |dus heureux je crois que nous

tous, tant il secoue avec ivresse le joug ingrat des binôuies « et des hypoténuses. Trois mois à l’herbe! trois mois sans « cette horrible musique d’équations et de théorèmes, c’est « vrai que c’est ravissant. »

Cet amour de la campagne allait grandissant avec les années; dès que l’été revenait, Tôpffer ne songeait qu’à reprendre le chemin de Cronay.En 18-M il s’y rendit encore, et il se hâte de raconter à de la Rive qn’il a trouvé son château arrangé au gré de ses vœux, rustiqué, peint, planté, semé, (( et une paix des Champs-Èlysées au milieu de ces arbres (( fleuris, à deux pas de. ces bois d’où sortent en argentines (( vapeurs les dernières humidités de l’hiver. »

Et il ajoute ; « J’y jouis comme un enfant de la rusti- (( cité simplette de cette chaumière, et vingt fois le jour (( je vais hanter la vieille qui marmitonne dans notre (( cuisine villageoise. D’immenses changements ont été « opérés : tous les volets sont peints en vert, la galerie « en gris. Deux chambres neuves. . et partout des lilas, (( des chèvrefeuilles, quelques rosiers et des gaules « actuelles, qui, sous la protection d’un tuteur, donneront « dans l’avenir des plantes quelconques, ornées de feuilles « et j’espère de fleurs. Aussi ma fille est fière du domaine, « et elle en explique à Herpin les beautés vraiment uni- « ques. Une fois ou l’autre vous y viendrez, j’espère, phi- « losopher avec moi... Ah! que je voudrais rester! Ah!

(( que je voudrais m’ensevelir ici, et y commencer ou y « parachever dans la solitude un ouvrage en deux volumes « tout rempli du naturel et du fleuri que redonnent les « champs! Mais on ne se choisit pas sa vie, et je crois que « c’est pour le mieux, »

Tôptîer dut sans doute à ses séjours à Cronay bien des pages exquises des Menus Propos, et c’est dans le repos de la campagne qu’il acheva la rédaction de son manifeste du Paysage alpestre dont nous parlions tout à l’heure. L’article parut dans la livraison de septembre de la Bibliothèque universelle. On peut dire qu’il n’était que le résumé des entretiens de Tôpffer et de son ami le peintre Calame.

La liaison que nous avons vue naître entre ces deux hommes avait été grandissant avec les années; l’écrivain passait de longues heures dans l’atelier de l’artiste, il suivait ses progrès d’un œil jaloux; il le voyait peu à peu s’attacher à l’étude de ces hautes régions que l’on n’avait pas encore tenté de reproduire sur la toile. Mais à son gré Calame s’attardait trop dans les vallées de la seconde zone; il avait vu de lui, il est vrai, quelques études de glaciers et de cimes neigeuses traitées avec une étonnante sûreté, mais point encore de tableau, de grande composition. Il fallait à Calame un dernier appel plus direct et plus éloquent encore de son ami ; cet appel lui fut adressé par l’article du Paysage alpestre, et il y répondit avec un tel empressement que le fameux tableau du Mont-Rose, qui n’était pas ébauché au mois d’août 1843, se trouvait terminé en décembre de la même année.

A LA CAMPAGNE

On devine la joie de Tôpffer : il voyait son rêve devenir réalité. Le Mont-Rose représente précisément cette dernière zone des Alpes, à la fois sauvage et sublime, où le silence règne en maître. A peine est-il interrompu par le grondement lointain des avalanches. Au premier plan un chaos de rochers, recouvert d’un maigre gazon, quelques terrains, puis une mare d’eau glacée, et dans le fond un majestueux amphithéâtre de pics neigeux, colorés en rose par les rayons du soleil levant. Le ciel d’une pureté indicible, d’un bleu profond, fait un contraste saisissant avec ces montagnes inondées de lumière. Maximilien de Meuron, le doyen des peintres suisses, celui qui le premier avait osé aborder l’étude des hautes Alpes, resta frappé d’admiration devant cette toile : « C’est le thème de Tdpffer réalisé, » écrit-il à Aurèle Robert...

F.n un seul point Calame ne suivit point les conseils de Tôptfer : on ne voyait sur sa toile ni chèvres, ni vaches; à peine y remarquait-on un petit pâtre adossé contre un rocher, dans l’ombre, et qui, comme le constate avec raison M. Rambert, est beaucoup moins destiné à peupler la scène, qu’à permettre des calculs de dimension. Calame trouvait, avec raison peut-être, que la présence des êtres humains était plutôt nuisible qu’utile dans ces représentations des hautes zones de la montagne. Cette solitude n’ajoute-t-elle pas encore à la poésie et à la majesté de ces derniers échelons de la terre vers le ciel ? rien ne frappe plus le voyageur que le silence des sommets. On se sent en contact avec la nature telle qu’elle était aux jours

EODOLPHE TÔPFFER.

primitifs ; il semble que l’on soit plus près de Dieu dans ce calme imposant où rien ne parle de l’homme.

Tôpffer avait suivi jour après jour le travail de Calame, et jour après jour il voyait son rêve prendre corps. Heureux et rare est l’homme à qui il arrive de toucher ainsi du doigt l’idéal longtemps caressé. Tôpffer eut encore un autre bonheur ; ce tableau du Monl-Rose il lui fallait le garder à Genève, il lui fallait pouvoir le contempler à son aise, et quand il le voudrait. Le moyen de retenir le chef-d’œuvre quand on n’a [loint d’argent ! Mais de la Rive était là, et Tôptler eut bientôt fait de lui communiquer son enthousiasme pour le Monl-Rose qu’il s’empressa d’acquérir et de placer dans son salon.

Œuvre collective de deux hommes éminents, ce tableau obtint un succès considérable. Les commandes arrivèrent en foule, et une souscription publique fut ouverte à Neuchâtel pour enrichir le musée de cette ville d’un Monl-Rose analogue à celui que possédait de la Rive. On peut en admirer deux autres, l’un chez M. de Candolle à Genève, l’autre dans le musée de Leipzig.

Cette première étude du paysage des hautes Alpes fut suivie de beaucoup d’autres ; désormais une nouvelle école était fondée à Genève, celle du paysage alpestre. Quoiqu’il soit de mode aujourd’hui de la dénigrer systématiquement, il faut reconnaître qu’elle a compté des peintres de talent, et connu des jours prospères. On peut bien croire que sans les écrits de Tôpffer, et son influence personnelle, nous ne posséderions pas quelques-uns des chefs-d’œuvre de Calame.

A LA CAMPAGNE

L’année 1843 apporta donc à notre auteur la réalisation de ses plus chères espérances. C’était le rayon de soleil qui précède l’orage ; désormais le ciel allait se couvrir pour lui de nuages sombres portant dans leurs flancs la désolation et la mort.

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