CHAPITRE
LA MALADIE. PHEMIEII SE.IOUU A VICHY
a cure que ToptTer avait faite à Lavey en 1843 n’avait apporté aucun sonlagenient à ses yeux; (( les grenouilles et les filoclics, >> coninie il (lisait, augmenlaient sans cesse, et cet obscurcissement (le sa vue le préoccupait de plus en plus. Il avait déjà dû renoncer à ses chers voyages dans les Alpes, se résigner à lire peu et à mettre souveid de ccMé son crayon, ce compagnon fidèle de ses veillées. Au mois de novembre 1843 il écrivait à Sainte- Beuve :
( Fi gurez-vous. Monsieur, combien je suis malheureux, « depuis près d’un an condamné à ne presque pas lire par « mes yeux, à ne presque pas écrire aussi. Restent les leçons
« à donner: c’est une façon pas mauvaise de tuer le temps, (f mais ce n’est rien de plus. J’en suis à avoir envie d’ap- « prendre à fumei‘ : l’on dit qu’enveloppé de ces bouffées « odorantes, les heures coulent vagues et rêveuses, et « qu’avec de l’habitude on devient stagnant comme un (( Turc. » Un tel élat n’avait rien de compatible avec une nature aussi vivante, aussi active que celle de notre auteur.
Malheureusement une maladie plus sérieuse encore allait lui faire oublier ces troubles de vision. Pendant l’hiver et les premiers mois du printemps de 1844 on put constater un grand changement dans la tigure de Tôpffer. A maintes reprises dans ses lettres à de la Rive il s’était plaint de sa mauvaise santé. Déjà en 1838 et 1839 il s’écriait : « Reve- « nous à du plus gai. Je suis fort malade. Mes yeux s’en « vont. Je vois des crapauds sur le papier blanc, fai quel- (( que chose de dérangé dans le côté gauche. J’ai une |)lace (( rouge sur le genou (pii ne saurait être qu’une attaque de « goutte. J’ai l’estomac en débine complète, la mémoire « qui l»aisse, le crâne chauve et la mâchoire en désarroi. « Je suis très à plaindre, oui, IMonsieur, je ne plaisante « pas. J’ai un peu de ces maladies-là chaque jour, l’iine « après l'autre. » Et plus tard ces lignes, qui semblent dictées par un lugubre pressentiment : « Quant à moi qui peu « vivant pour et dans le monde ai pourtant de la vie d’es- « prit, et point de ces chaînes où se garrotte volontaire- (( ment l’intelligence, c’est par les organes que me voici « pris, et une lourde crainte, |tarfois une attente bien som- (( bre m’empoigne, me secoue ou m’aplatit. »
DERNIÈRES ANNÉES
Celle lourde crainle n’étail que Irop juslifiée. Une fatigue insurmoulable, accompagnée d’un amaigrissement croissant, attestait la présence et les progrès d’un mal inconnu. Puis une nuit, Tôptfer, en proie à une indicible angoisse, porte macbinalemeni la main à son côté, et il sent sous sa main une tumeur. Il éveille sa femme, et dès qu’il fait jour il se rend en bâte chez son ami le docleur Herpin, qui demeurait à quelques pas de la place Sainl- Antoine. Celui-ci constate une grave maladie du foie, et lui enjoint de se rendre sur le cbamp à Vicby. A riieure accoutumée, mais plus pâle que d’babilude, Tôpffer s’acbejnina vers l’Académie; dans la rue il rencontra le professeur Adert et le pria de se cbarger de son cours jusqn’â la lin du semestre.
Le coup était rude autant que soudain, et les préparatifs de départ se firent au milieu de ragitalion et des inquiétudes causées par les souffrances du malade. Son état parut si pénible â ses amis que le docleur Ilerpin et Pascalis formèrent le projet d’accompagnei" Toptfer dans son voyage, mais celui-ci refusa avec émotion d’accepter une telle gâterie, comme il disait, et Madame ïoplTer partit seule avec son mari, envoyant ses enfants â Cronay.
Il fallait alors quarante-buit beures de diligence pour aller de Genève à Vicby et ce furent quarante-buit beures d’angoisse : « Une demi-journée de plus, écrit Tôpffer à de « la Rive, et bien sûrement je demeurais en roule dans « quelqu’un de ces trous où en deux beures de temps l’on « doit être terrassé d’ennui, d’isolement et de dégoût. Tout
RODOLPHE TüPFFER.
<( m’est dégoût, dégoût profond dans ces petites villes de « France; murs blancs, cafés partout, trois rouliers qui pas- < sent, huit inspecteurs, contrôleurs, administrateurs qui « stationnent, et pas la moindre trace, apparente du moins, K des mœurs, des habitudes, des choses au milieu desquelles K nous sommes, nous, accoutumés à vivre ou à nous plaire. « — Enfin, enfin, je suis tombé chez Mme Cornil, oûj’ai « trouvé une chambre, un lit, des soins, et me voilà à « peu près remis sur mes deux pieds. Je dis : à peu près, (( car mon plus grand plaisir est encore d’être assis dans (( le désert comme la statue de Memnon. »
« J’ai porté les lettres de mes deux docteurs de Genève « qui opinent pour le foie au docteur d’ici qui a opiné « pour la rate, et je me suis trouvé dès lors entre foie et « rate, ne sachant que penser. » — On le voit, avec son élasticité habituelle, Tôpffer avait déjà repris de la gaieté et de l’entrain, Mais à cette gaieté se mêle maintenant un nouveau sentiment plein d’une douceur mélancolique : la résignation, qui rend cette physionomie plus sympathique encore.
Le docteur, après l’avoir soigneusement examiné, lui a avoué que la maladie, ancienne déjà, serait longue et d’une guérison difficile : cet ariêt, bien fait pour ébranler une âme moins fortement trempée, suggère une simple phrase de l’écrivain à son médecin de Genève : '( Je n’ai
pas de noir, et tout en trouvant cruelle cette découverte, « c’est d’un esprit très calme, très modéré et très résigné « que je la considère, sans avoir pour cela à faire effort. »
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Mais c’est dans une lettre à son beau-frère Duval, que l’on peut sans exagération taxer d’admirable, qu’il nous montre la noblesse de ses sentiments, la force de son caractère : (( Arrivé ici j’ai été voir le docteur dès le lendemain. 11 m’a (( palpé avec beaucoup de soin et avec assez de surprise, « tant lui a paru gros le vilain paquet que Je porte sous
« les côtes Il pense que l’engorgement est à la rate, et il
« assure que la guérison en sera aussi longue que difficile. « Ceci m’a fort attristé, comme vous pouvez croire, mais « sans d’ailleurs me donner du noir, parce que je suis « foncièrement et aisément en disposition de courir mes « chancesavec résignation etde céder doucement devant ces (( atteintes au lieu de me roidir follement contre elles. Vous « qui êtes encore meilleur chrétien que moi, vous approu- « verez cette façon d’être, et vous la fortifierez de votre « amical appui quand je serai de retour.
« Après tout j’ai été vingt ans durant l’homme heureux; « il était temps que cela finît un peu, et depuis un an, les (( secousses et les tourments que m’ont fait éprouver mes (( yeux m’avaient préparé à cette découverte d’un mal interne « assez menaçant mieux que je n’eusse fait si elle m’avait « surpris dans la sécurité du bonheur. D’ailleurs à mesure (( que des biens s’en vont, d’autres paraissent plus précieux, « celui des affections par exemple, celui aussi des moments « de mieux qui semblent bien vite délicieux; et je me per- « suade que la plus grande sottise qu’un homme puisse H faire, comme la meilleure marque d’un esprit faible, c’est « de bouder, à cause de ce qui s’en va, ce qui reste. N’est-ce
(( pas que je raisonne comme un livre, ou plutôt comme un « de mes livres ? C’est vrai, et je trouve quelque douceur « là ne me trouver pas pour l’heure trop au-dessous des sen- « timents que j’ai peints dans les autres. »
Ceci dit une fois pour toutes, Tôpffer reprend dans sa correspondance sa gaieté d’autrefois. Comme Figaro il rit de tout pour n’en pas pleurer, et sa rate même lui devient un sujet de plaisanterie. Ce n’est pas qu’elle ne lui joue parfois de vilains tours, et il est forcé d’avouer au docteur Herpinqu’ « assis ou debout, il n’a aucune position tenable; « ce n’est que couché sur le dos comme un homme dans <( sa bière qu’il éprouve quelque soulagement. »
Mais ces tristes confidences ne sont jamais bien longues, et il ne s’y mêle ni amertume, ni regret, ni murmure; aussi Herpin le complimentait-il sur sa verve intarissable : « Mon (( cher ami, lui répond Tôpffer, quand tu dis que j’ai de la K verve, tu veux dire que j’ai de la rate, et alors je com- (( prends que tu m’en trouves beaucoup. Aucun épistolier, (( aucun écrivain n’en a davantage, c’est l’avis du docteur « Petit et le mien. Quand je serai à Genève je veux prier (( Burdallet* d’en faire le plan topographique ; c’est un (( ouvrage digne de lui. Il y a des isthmes, il y a des criques, « il y a des promontoires, et une sorte de cap Mogador ^ qui « lance ses bases jusque dans les marécages de l’épigastre...
* Buniallet, artiste genevois connu par scs délicats et minntienx dessins à la plume. 11 a exécuté plusieurs itinéraires des Vogafjes en zigzag (Cahiers originaux) .
* On s’occupait alors beaucoup de Mogador, à cause de la guerre qui avait éclaté entre la France et le Maroc.
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« le tout forme un petit pays... Dans ce moment, et depuis « cinq jours, je douche ferme ce cap Mogador, sans que le « gueux veuille se dissoudre d’un fétu. C’est égal, je crois « assez à la douche. Elle actionne, chiffonne, tourbil- « lonne tout cela, et j’en sors ordinairement assoupli et « élastiqué, sans compter... que c’est la plus haute distrac- « tion que je prenne ici à 45 sols pièce. Ce jet enfonce, « chatouille, rougit; on se tortille là-dessous, on le contem-
(( pie tout en le dirigeant et ça fait plaisir. »
Grâce aux nombreuses lettres écrites par ce correspondant infatigable, l’on peut en quelque sorte suivre sa cure au jour le jour, et relever ses observations sur les gens, sur le monde qui l’entoure. Il trouve ce monde poli, aimable, bienveillant même, mais il ne peut lui pardonner de ne mesurer les gens qu’aux titres, à la décoration, à l’argent, au talent ou à la notoriété, jamais à leur qualité d’homme, et Tôpffer se croit quelque chose à ce dernier titre seulement. «Je mène ici, écrit-il, une vie l»ien ingrate au milieu « d’un tas de chamarrés avec lesquels je n’ai guère de rap- « ports. J’y suis l’auteur des Nouvelles, mais je m’en tiche « pas mal, moi Rodolphe, très revenu des glorioles de ce « monde, et pour qui quelque familier commerce avec « un bon enfant quelconque serait l’unique pâture â mon « gré. »
Ce familier commerce, il lui fut donné d’en jouir. Si, comme dit Sainte-Beuve, le bruit et la vanité qui, jusque dans la maladie, continuent de faire la vie apparente de ces grands rendez-vous, l’offusquaient, s’il avait quelques pré-
venlions un peu exagérées contre ce qu’il appelait « notre beau monde; » si, nature genuine, comme disent les Anglais, il avait avant tout horreur du factice, il ne tarda pas à rencontrer des personnes capables de le comprendre, et qui lui témoignèrent une affectueuse sympathie.
iVI. Léon de Champreux de Toulouse, qui fil partie de ce petit cercle d’amis, en gardait le plus précieux souvenir, et il écrivait à l’auteur des Causeries du Lundi ces lignes qui rendent si bien la physionomie de Tôpffer ‘ : «J’ai rarement « vu autant de naïveté et de bonhomie réunies à un esprit « plus piquant, plus original; chaque parole dans sa con- (( versation était un trait ; mais bon et affectueux par-des- « sus tout, sa plaisanterie était toujours inoffensive. Rien, « même dans ses écrits, ne peut donner une idée du « charme de son intimité. Les horribles douleurs qu’il « endurait n’altéraient en rien son égalité d’humeur, et, « entre deux plaintes sur ce qu’il souffrait, il laissait échap- (( per une de ces adorables saillies qui en faisaient un « homme tout à fait à part. »
Malheureusement le séjour à Vichy s’acheva au milieu d’un redoublement de souffrances et le retour se fit dans de bien tristes conditions ; cette cure dont on attendait quelque soulagement ne semblait d’abord qu’avoir aggravé le mal. Les mois d’automne et l’hiver apportèrent cependant quelque répit à l’infatigable travailleur, qui profitait des plus courts instants de mieux pour ajouter quelques pages
’ Sainte-Beuve, Portraits littéraires, tome HI. Paris, Garnier frères, 1864-.
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à ses Menus-Propos, achever sa Physiognomonie et l’Hisloire (le M. Cryptogame et celle d'Albert. C’est à cette époque de sa vie que l’on trouve ses plus beaux dessins à la plume : il retra(;ait d’une main attendrie les aspects éternellement variés et éternellement nouveaux de cette nature à laquelle sou âme d’artiste avait voué un véritable culte. Il recherchait comme par le passé la fidèle compagnie de ses amis, mais si sa conversation conservait de sa verve et de son enjouement habituels, elle prenait souvent une teinte plus sérieuse, pleine d’une sérénité mélancolique.
Ces heures de souffrance et de tristesse ne se reflétaient guère dans sa correspondance ; il avait pour principe, il le dit quelque part, d’ennuyer le moins possible les autres du récit de ses maux. Il est de fait que la lettre suivante écrite à Adolphe Pictet au mois de janvier 1845, n’a pas l’air d’être l’œuvre d’un homme uniquement préoccupé de l’état de sa santé, et s’il y fait allusion il n’insiste pas. « Cette « petite lettre, très cher ami et Congrève *, pour vous rap- « peler d’abord notre entretien au sujet de la petite somme « dont vous m’êtes débiteur. Le fait est que les temps, « comme dit Cicéron, sont durs ! « ô tempora, ô mores, » « et que j’ai devant moi un tiroir infàmement surabondant (( d’infâmes comptes à payer. Quand donc prendra fin cet « usage qu’ont les marchands et les fournisseurs de vous « assassiner de notes pour des choses il y a longtemps
' Adolphe Pictet était alors occupé, à Turin, de la fabrication des fusées de guerre, inventées par l’anglais Congrève.
« consommées et sorties les unes du corps par le canal c( monsieur, les autres de la mémoire par le canal tout « psychologique de l’oubli?
(( Quand donc? En vérité je ne sais. 11 serait temps (( pourtant, et vous en êtes d’avis, j’en suis sûr, tout aussi (( bien que moi. Mais le fait est que puisque cet usage (( hérité des temps de la plus épaisse barbarie dure encore, -( je serai reconnaissant si d’ici à quatre ou cinq semaines « vous me faites passer ce petit secours que je ne ferai que « subordonner à son passage pour le vite jeter dans la
gueule de quelque marchand ou fournisseur, qui le jet- « tera dans la gueule de ses créanciers, qui le jetteront « dans la gueule de qui de droit, selon une loi qui est au (( fond la première de toute économie politique pas écono- « mique du tout.
« En deuxième lieu pour vous dire que vous êtes bien « heureux de n’avoir pas une rate comme la mienne, qui « me fatigue, grossit, et finira par me manger si Prévost* « ne l’arrête, .l’ai passé et je passe encore de vilains « moments et des nuits atroces. En troisième lieu pour « vous apprendre que mes deux opuscules autographiés, « l’iin ; XHistoire d'Albert, l’autre : Essai de Physiognomo- « nie, ont paru, et que je vais essayer de vous les adresser (( poste restante à Turin. Vous y verrez comme quoi la « Phrénologie est une sotte et que la Physiognomonie a
' Jean-Louis Prévost (1790-1850), médecin genevois d’un rare mérite, dut sa réputation à son habileté comme [iraticien et à ses savants mémoires sur la médecine, l’anatomie et la physiologie.
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toutes sortes (ravaiitages sur elle et des torts à lui repro- <( cher; vous y verrez encore d’autres choses convenables à « connaître. »
« A présent je travaille ferme dans ce Beau où je tâche, « à force de suivre les hauteurs, de ne pas m’empêtrer « dans d’inextricables lialliers ou de profonds marécages^, « mais c’est difficile.
« Mais je ne peux rien faire en face de ce tiroir affreux, « tout rempli de gueules qui hurlent des chilfres horrifi- (( ques, et c’est pourquoi je vous importune d’un hurle- (( ment analogue, mais sans chilfre; oh! non, j’aurai la « délicatesse de vous en épargner le son funeste, liurlez- « moi en retour un petit bout de nouvelles à votre sujet, « et aux tins que je sois à jour de vos congrèveries. Si vous (( voyez Silvio Pellico, dites-lui que sans être connu de lui, « je suis un de ses affectueux et sincères admirateurs... et « croyez-moi votre opilé collègue et ami. »
Cette double publication de la Physiognomonie et de X Histoire d’Albert dont Tôpffei* annonce l’apparition à Adolphe Pictet est une preuve de plus de son courage et de son activité. Dès que la maladie lui accordait quelques instants de répit, il en profilait pour prendre la plume et s’occuper de ces questions d’art qui passionnèrent toute sa vie. V Essai de Physiognomonie est, comme on l’a dit, avec Rosa et Gertrude, le testament littéraire de Tôpffer. Il indique dans ce petit traité sa manière de comprendre la caricature et les procédés qu’il a employés dans ses albums. Nous aurons
Les Menus-Propos.
l’occasion de revenir sur cel Essai, lorsque nous nous occuperons plus particulièrement de Tôpffer dessinateur.
Quant cà \ Histoire d' Albert, c’est à coup sûr celui des albums de Tôpffer qui a été le plus discuté. L’auteur s’était proposé de faire la satire des politiciens enragés et de certain parti politique qu’il avait toujours combattu. De là les jugements divers émis sur cet ouvrage. Gaullieur entre autres déclare que dans ce dernier album Tôpffer n’est plus que l’ombre de lui-même; on voit, ajoute-t-il, « qu’il est préoccupé, « poursuivi par la passion politique qui avait fini par « s’emparer de lui et par le dominer exclusivement, par lui « ôter ce bon sens moral dont il avait donné tant de preu- « ves dans la première partie de sa vie. » — Voilà de bien gros mots et une appréciation bien amère. Ne serait-ce point que M. Gaullieur a trouvé qu’on avait peint sans ménagement les gens de son parti, et qu’il estime qu’on manque de sens moral quand on n’adopte pas sa couleur politique? U Histoire d’Albert, sans être un des meilleurs albums de Tôpffer, ne mérite point de soulever d’aussi amères critiques. Elle est remplie de bon sens et d’esprit, et c’est en montrer bien peu que de se formaliser de ses amusantes plaisanteries.
Ses cours à l’Académie et ses leçons dans son pensionnat étaient pour Tôpffer une source de fatigue, et il voyait approcher le moment où il faudrait rompre avec toute occupation régulière, et prendre sa retraite à la fleur de l’âge, à quarante-six ans. Des crises nouvelles, des atteintes plus violentes de la maladie précipitèrent cette douloureuse
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décision. I^e 4 mars 1845 il écrivait cà M. Èlie Ritter, qui donnait des leçons dans son pensionnat depuis février 1825 : « Mon cher Monsieur, ces quelques lignes pour « vous prévenir que l’élal de ma santé me force à clore « pour ce printemps ma carrière d’inslituleur, dans laquelle (f vous m’aurez ainsi accompagné jusqu’tà la fin... Je compte « aller jusqu’après les examens, et au plus tard jusqu’au « 1er mai .. » — Il ne devait pas aller jusque-là.
Dans le courant du mois d’avril, une crise plus intense encore que les précédentes vint modifier ces projets. 11 dut quitter son pensionnai et son logis delà place Saint-Antoine; les arbres commençaient à bourgeonner sous ses fenêtres. C’était le temps des longues causeries et des promenades avec Munier, Pascalis, de la Rive. 11 fallait dire adieu à toutes ces choses si douces à son cœur, et cela sans savoir s’il rentrerait jamais danscette demeure, s’il recommencerait jamais ces chères causeries!
Une voiture l’emmena à Mornex, petit village situé à quelques lieues de Genève et adossé au Salève, « tiède village du Salève, » comme l’appelle Sainte-Beuve. Bien souvent dans ses courses du dimanche il s’était arrêté dans cet endroit pour y contempler le magique panorama des Alpes. C’est Là qu’il avait placé les louchantes scènes qui terminent le Pmèyfèrc; c’est là qu’il avait peint l’agonie de Louise, sa chaste et touchante héroïne ; et maintenant il venait à son tour y chercher un soleil plus chaud, un air plus fortifiant pour faire circuler son sang et ramener dans son être la vie qui lui échappe.
Au milieu de ces tristesses une joie lui reste : il peut encore un peu écrire ; si sa main n’est pas trop faible pour tr acer des mots, ses yeux ne lui refusent pas leur service. Il ne pai’le plus maintenant de l’état de sa vue, de ses crapauds et de ses filocbes; il sait qu’un mal plus grave l’entraîne vei's la tombe. Aussi il ne se croit plus tenu à autant de ménagements. Il devine qu’il verra jusqu’à la fin.
Dès qu’il se sent capable de ti’acer quelques lignes il s’entretient avec ses fidèles amis, avec de laRive,lIerpin,Munier, avec Pascalis, avec Adolphe Pictet. « J’ai été, éciit-il à ce « dernier, et je suis encore tellement malade, cher ami, que « je ne sais trop où prendre un grain de gaîté [)Our vous « écrire. Précipitamment il m’a fallu demander vacance « pour tout mon été académique, [mis tout de suite après « ahandonner mon pensionnat pour me constituer cul-de- <1 jatte rentier, puis bien vite accourir sur ce rocher de » Mornex pour prendre du lait d’ànesse comme M. Vieux- <( Bois; et tout à l’heure, le 8 mai, si j’en ai la force, « je me mettrai en route pour baigner mon obstruction « dans des eaux quelconques, Vichy probablement, si M Plombières ne l’emporte.
(( Triste tableau, n’est-ce pas ? Oppression, enllure, j’ai « déjà goûté de tout cela, et il m’a semblé voir d’assez près (( l’ami Caron qui me préparait pour l’an qui vient une « place dans sa barque. — Toutefois je vais mieux mainte- « liant, et il me semble voir d’assez loin la jeune Hébé qui « m’apporte un élixir fondant d’assez bonne apparence. « Chère Hébé, bonne Hébé, je boirai tout ce que vous me
DEENIÈRES ANNÉES.
(( présenterez, et pour ce gueusard de Caron, désintéres- « sez-le avec un écu de cinq francs, el que ce soit fini.
« Voilà, mon bon ami, où j’en suis, et j’ai pensé que je « vous devais de vous mettre au courant de ces révolutions « survenues dans le pacte fédéral ‘ de mon individu. Il paraît « certain que ma rate a des projets d’envabissement en « grande partie déjà réalisés sur tous mes autres organes, « dont les uns résistent tant bien que mal, dont les autres K prennent ad siislinendum{^) et ad referendum, et jusqu’à ce <( qu’il y ait majorité dans un sens ou dans l’autre, je patau- « gérai ingratement entre te vif désir d’être conservé aux « joies de ce monde dont je n’ai jamais médit, et la triste (( perspective de leur dire adieu bientôt, non pas sans fer- « meté résignée, mais non pas sans regrets amers. Mais « espérons, espérons que l’ours de Berne de ma rate sera « contenu sinon par mes petits cantons d’organes réagis- « sant avec vigueur contre l’envahisseur, du moins par « l’intervention de l’ami Prévost, de l’ami Ilerpin et tutti « quanti, qui me couvrent de notes au pharmacien. Après « eux il me restera encore vous, cher homéopathe, qui « d’un grain de poussière réduit à sa plus haute expression « d’impalpabilité ne manquerez pas de me dissoudre la « chose. »
Le séjour à Mornex ne fut pas de longue durée.
Avant son départ pour Vichy, Tôpffer eut la douleur de perdre sa mère; aveugle depuis des années, elle n’en
' On appelait ainsi le pacte qui depuis 1815 régissait la Confédération des vingt-deux cantons.
était que plus chère à tous les siens, et son infirmité même avait plus particulièrement concentré auprès d’elle la vie de famille. On trouve à mainte reprise dans les lettres de Tôpffer des témoignages de respect et de profonde affection pour cette femme aimable et distinguée ; elle eut le bonheur de ne pas assister à la cruelle agonie de ce fils qui avait été sa joie et son orgueil.
C’est au commencement de juin 1845 que l’auteur des Nouvelles genevoises se rendit pour la seconde fois à Vichy ; sa femme lui tenait fidèle compagnie, tandis que ses enfants, acceptant l’hospitalité du professeur de la Rive, prenaient leurs vacances d’été dans le beau domaine de Presinge.