‹ Rodolphe Töpffer, l'écrivain, l'artiste et l'hommeChapitre 19 sur 37 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

DEUXIÈME VOYAGE A VICHY LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE JUGÉE PAR TÔPFFER DERNIER SÉJOUR A CRONAY

e voyage el les premiers jours qui suivirent l’arrivée furent longs et douloureux, mais le repos et la cure aidant, Tôpffer put reprendre la plume au moyen de laquelle il est si doux et I si aisé de converser. « Enfin, enfin, enfin, enfin, I « mon bien cher ami , écrit-il à de la Rive,

I « voici un moment de mieux qui me permet

« d’étancher la soif que j’ai depuis si longtemps de vous « écrire; cela tient, je m’imagine, à ce que pour la pre- <( mière et unique fois depuis bien avant mon départ de

« Genève j’ai dormi une nuit à peu près comme un autre. « Je n’en reviens pas, et j’en suis émerveillé comme si « j’avais reçu inopinément quelque précieux cadeau ou « quelque rare distinction de la part de l’Autocrate de « toutes les Russies.

K Mon premier mot est pour vous exprimer toute notre K jouissance et toute notre sécurité des hospitalités dont « vous comblez nos chers orphelins, de qui les lettres nous « retracent par le menu les grandes fêtes qu’ils passent à (( Presinge dans la compagnie de vos aimables enfants, et « sous la tutelle de vous et Madame de la Rive. Insectes, « promenades, pluie, beau temps, et jusqu’à une casquette « à ce qu’il paraît de W... le carabinier, rien ne manque à (( leurs récits, et vous devez juger avec quel plaisir nous c< lisons tout cela »

Les baigneurs commencent à affluer, et Tôpffer fait à son correspondant un tableau assez animé de la société qu’il rencontre. Comme autrefois il étudie, il observe, mais sa verve n’est plus aussi éblouissante, et on sent que la plume de l’écrivain ne tient qu’avec peine entre ses doigts. Il avoue que la constance du malaise, de l’angoisse fiévreuse, de l’accablement complet, a été si grande, que jamais encore il ne s’était vu si énervé, si incapable même de penser.

11 ne peut plus guère se promener, il regarde de sa chaise les gens qui passent, et sans se mêler à ce tourbillon élégaitt et mondain, il consigne sur le papier le fruit de ses heures de flânerie, qui sont pour lui, comme il l’a dit, la manière de s’amuser partout, de profiter partout de notions

^ A-'-vY)Ci vi^ 'i>Oyy<y^ ^

""f ‘f ' , Ulf- ^ 4^-

jmil^ ! ..

-yyiol^AA^. / (^ C J ' , ■'

p.îc„.^u^P- cAcud^,

^ <^>CQ -jHOup^^i^ci ;

)6. Dujardin ,

I pfcoùjÙ^^<^^

(j-Duj '\jLA:>0]/y^^

U'cku IZ-Cco^il^

Hèlio^! Diyardin

lmp Eudes.

VOYACxE A VICHY.

ou curieuses, ou récréatives, ou utiles. « L’on arrive en (( foule à Vichy dans ce moment, raconte-t-il. Le mauvais <( temps ayant fait ajourner les projets sans les faire aban- (( donner, rates et foies se ruent en masse sur les eaux, (( Chaque liste imprimée donne des deux et trois cents « noms nouveaux. Parmi ces noms il n’y en a point encore « d’illustres, mais si l’on n’annonce plus M. Guizot, il est « certain que le Prince de Joinville viendra à Rendans et « de là boire à notre cabaret, que Tbiers aussi fera un (( séjour. Beaucoup d’incroyables, de décorés, de titrés, « mais point encore de lions et de lionnes véritables, et (( bien que les cancans commencent avec la saison, ils ne « sont pas encore alimentés par de bons gros scandales « comme il y en aura un peu plus tard.

« C’est impayable du reste de voir combien cette société « de baigneurs, les uns militaires ou marins, les autres « propriétaires ou administrateurs, ressemblent aux gens « des vaudevilles de Scribe, tels que nous les montre la scène; « je crois en vérité que ce sont eux qui se modèlent sur les « personnages de Scribe, non lui qui a fait les siens d’après « nature. Habits du matin, linge frais, pantoufles, toilette « le soir, le parler net, éclatant, les idées positives, la galan- (( terie toujours, et pour chacun les livrées constitutionnelles de sa condition dans le monde, de telle façon « qu’après deux mots qu’il a lâchés, comme dans les expotf sitions de vaudeville encore, on sait qui est cet homme, « ce qu’il fait et ce qu’il fera. Excellentes gens, mais parmi « lesquels les esprits ou fins ou profonds, ou attachants « par leur originalité, sont rares.

RODOLPHE TÔPFPER.

« Encore un Irait. Ma femme étant entrée au cabinet de lecture pour y prendre un abonnement, la dame qui l’a « vue accompagnée de ma fille lui a dit aussitôt : « Madame, « vous trouverez de tout ici, mais pour l’age de Mademoi- « selle, c’est Al. Dumas qui est aujourd’hui généralement « adopté.

« Malgré tout cela, plus je vois de près ces Français et « plus je me persuade que c’est un peuple excellent de « nature, qui doit tous ses défauts, ses vices et ses ridicules « à l’indigne éducation que lui ont faite ses instituteurs, (( ses révolutions, et à partir de Voltaire, l’empire excepté, « sa littérature. Et si, au-dessous de cette surface on creuse « jusqu’aux classes agricoles qui ont échappé à l’éducation, « on Irouve des gens à tous égards recommandables, très « bons, très religieux, préférables cent fois aux classes « correspondantes de chez nous...»

Puis Tôpffer raconte qu’il a fait sa société de deux familles qui sont dans sa pension, les Demacby de Rouen et les de Violaine de Soissons, charmantes et excellentes gens. Il a retrouvé aussi M. de Champreux qui vient tous les jours lui tenir fidèle compagnie tandis qu’il « crevote » sur sa chaise longue. Ces quelques relations lui suffisent, il ne pourrait en nouer de plus nombreuses ; ses ouvrages qu’il a apportés avec lui courent le grand monde, et il aime mieux, ajoute-t-il, que ce soient eux que lui.

Le jour même où il adressait ces lignes à de la Rive il profite de ce qu’il est mieux portant pour s’entretenir avec François-Louis Duval, et l’on retrouve dans cette lettre le

Page 1