‹ Rodolphe Töpffer, l'écrivain, l'artiste et l'hommeChapitre 3 sur 37 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

« certains autres, selon la tournure de l’esprit de chacun t( et la pente de ses inclinations naturelles. » Pour échapper à ce reproche, nous laisserons à Tôpffer lui-même le soin de raconter sa vie; c’est lui qui nous dira ses difficultés et ses tristesses, ses jours de paix et de joie profonde. Nous le suivrons dans ses excursions artistiques, nous assisterons à ses débuts de peintre si riches d’espérance; nous le suivrons plus tard dans sa carrière de professeur, heureux, respecté, entouré d’un cercle d’amis incomparables, travaillant à ses livres qui devaient faire sa gloire, travaillant aussi sans trêve et sans relâche au relèvement de son pays ; nous le suivrons enfin dans ses années de maladie, acceptant l’épreuve avec une chrétienne résignation, saluant d’un sourire la moindre éclaircie, se réchauffant au moindre rayon du soleil.. .. Puis il nous faudra dire adieu à ce rare et charmant esprit, que la mort arracha avant l’heure aux lettres, à sa famille et à sou pays. Mais nous espérons qu’il ne sera point mort tout eutier, et que désormais, grâce à sa correspondance, sa figure vivra comme ses livres.

INTRODUCTION

LA JEUNESSE DE TOPFFER

orsquTiii étranger demande à visiter les monuments et les curiosités de Genève, on le conduit tout d’abord à Fantiquc cathédrale de Saint-Pierre.

(,^^3 Si, au lieu d’y pénétrer par le grand portique, il faille lourde l’église, une rue étroite et déserte jç, qui passe sous les grands vitraux de l’abside,

f l’amène à une sorte de place ombragée par quel-

ques oi mes séculaires, limitée d’un côté par l’ancien évêché qui sert de prison, et de l’autre par deux ou trois maisons. C’est dans Fune d’elles, dite maison de la Bourse française ',

' Ce nom lui venait de ce qu’elle appartenait à une société Idndée par des descendants de réfugiés français pour venir en aide à leurs compatriotes. La maison de la Bourse française existe encore et nous en donnons une vue photographique.

INTRODUCTION

qu’habitait à la tin du siècle dernier un peintre genevois distingué, Adam Tôpffer, et c’est là que naquit Rodolphe Tôpffer le 31 janvier 1799 Le quartier est solitaire et prête à la rêverie. Le piaillement des moineaux dans les arbres n’y est que rarement interrompu parle passage d’un promeneur et Tôptîer a ainsi décrit le spectacle qu’il avait de sa fenêtre : « Par-dessus le feuillage d’un acacia je « voyais les ogives du temple, le bas de la grosse lour, un •( soupirail de prison, et au delà, |)ar une trouée, le lac et « ses rives. » Le dimanche le tableau changeait : dès le matin les cloches égrenaient dans les airs leurs noies joyeuses et, le service fini, la rue s’emplissait de la foule des fidèles. On entendait monter la voix grave de l’orgue, tandis que jeunes gens et jeunes filles babillaient en sortant du temple : que de frais minois! et quel bon poste pour les observer que cette fenêtre avec son rideau entr’ouvert !

' La lainille Tôplïer était d’origine allemande et son établissement à Genève ne remontait pas à une date éloignée, puisque ce fut l’aïeul de Rodolphe Tiipffer qui vint le premier s’y fixer vers ITtiO. Il se nommait Georges-Christophe Topflèr, exerçait la profession de tailleur d’iiahits et était originaire de Schweinfurth en Franconie. M. Galilfe, dans ses Notices (jénéalojjiques sur les familles (jenevoises, donne les détails suivants sur la famille Toplfer, détails que nous complétons de notre mieux :

'( George-Christophe Tëpifer eut de Madeleine Duhouchet entre autres enfants :

0 Wolfgang-Adam Toplfer, né le 20 mai 1766, peintre fort distingué, dont les '■ paysages surtout sont fort estimés des connaisseurs pour une touche originale et « un dessin fort spirituel. Sous ce rapport, personne ne l’a surpassé <à Genève. Il a « épousé, le 15 septembre 1793, Jeanne-Antoinette, fille de S. Counis, dont il a « trois enfants, Rodolphe, Louise, et Ninelte, femme de Jean-François-André Diival.

>< Rodolphe Toplfer, né le 31 janvier 1799, du Conseil représentatif, auteur de ( charmants opuscules, remplis de raison, du patriotisme le plus pur et de la plus (( aimable philosophie, a épousé M*'® Anne-Françoise Moulinié. De ce mariage sont « nés quatre enfants : Adèle Tôpffer (1827), François Tôpffer (1830, mort en '( 1870), Charles Toplfer (1832) et Esther Tôpffer (1839). »

Gainpert.phot,

Maison de la Bourse Française-

lmp. Eudes,

Hého^. Dujardin.

LA JEUNESSE DE ToPFFER.

Celte solitude, ce chant des cloches, et dans le lointain ce coin de lac bleu où passent et repassent des voiles, devaient laisser une empreinte ineffaçable dans l’àme de l’enlant. Son père allait en outre développer chez lui l’observation et l’amour de la nature qu’il possédait à un si haut degré.

Wolfgang-Âdam Tôpffer avait d’abord été destiné à la gravure pour la fabrique d’horlogerie. Il s’agissait pour lui de gagner son pain, car le métier de tailleur d’habits exercé par son père ne laissait pas entrevoir qu’il dût hériter une bien grosse fortune. Mais une fois à Paris, le côté artistique de sa vocation avait pris le dessus ; ayant visité quelques ateliers d’artistes, il s’essaya à peindre, à crayonner des académies. Lorsque les horreurs de la dévolution le forcèrent à quitter Paris, il regagna sa ville natale bien décidé à suivre la carrière de peintre. Peu soucieux du côté pratique de la vie et quoique à peine assuré du pain du lendemain, il épousa en 1793 Jeanne-Antoinette Counis, et ce mariage s’accomplit de la manière la plus originale.

Tôpffer aimait depuis quelque temps déjà cette jeune tille quand il s’aperçut qu’il avait pour rival Chaponnière, un de ses camarades et amis. On comprend qu’entre son affection et son amour la lutte devait être vive; il fallait à tout prix sortir de cette indécision. D’accord avec Chaponnière, il rédigea alors une lettre à mademoiselle Counis, où il lui demandait de mettre un terme à leur inquiétude en voulant bien décider lequel des deux serait l’heureux possesseur de sa main. 11 suffisait pour cela qu’au bas de la lettre signée par les deux amis, elle piquât avec une épingle

INTRODUCTION

le nom du vainqueur. Ce fut le nom de Tôpffer qui revint porteur de la fameuse épingle.

Grâce à son activité et à la fertilité de son imagination il ne tarda pas à gagner une modeste aisance; il donnait des leçons de dessin, gravait au burin, et vendait ses premiers essais de lavis à l’encre de Chine. Ainsi dégagé des soucis matériels de la vie, il pouvait se livrer plus complètement à son art favori. Dès que la saison le permettait, Adam Tôplfer délaissait la ville et l’atelier pour aller étudier la contrée environnante, et la Savoie, avec ses pittoresques villages cachés sous les noyers, trouva ainsi son peintre.

Déjà même il n’allait plus seul dans ses excursions champêtres, son fils Rodolphe postulait le privilège de l’accompagner. M. Du Bois-Melly, dans son attrayante étude sur Adam Tôpffer, décrit ainsi ces promenades ; « Quelquefois « seul, le plus souvent avec un confrère devenu pour quel- « ques semaines son Pylade, il vivait de cette bonne vie « un peu bohémienne que connaissent ainsi que moi tous « les peintres en campagne, couchant dans la ferme aussi « bien qu’au château, aujourd’hui sous les feuilles de hêtre, (( demain sous les courtines, dinant à l’occasion avec les « curés, les chasseurs du pays, les hobereaux du voisinage, K bienvenu du paysan qu’il se plaît à faire causer, qu’il « met à l’aise, du gentilhomme campagnard dont il charme « par son originale gaîté le désœuvrement rabelaisien, et « malgré cela ne perdant jamais l’occasion d’observer, « d’étudier, entassant esquisses sur esquisses, études

LA JEUNESSE DE TÔPFFER

« peintes sur études, et toujours revenant de ses précieux « voyages avec des richesses artistiques qu’on ne peut (( compter » L’enfant aida d’al)ord son père à porter son attirail, il s’étendait dans l’herbe, et suivait des yeux le crayon ou le pinceau manié par une main habile. Il écoutait dans les arbres les joyeuses chansons des oiseaux, observait les jeux incessamment variés de la lumière à travers le feuillage...., il se familiarisait peu à peu avec cette nature pour laquelle il comprenait peu à peu aussi le culte de son père. Puis le jour vint où il demanda un crayon et chercha à reproduire à son tour les sites aimés et connus qu’il traversait.— Nul mieux qu’Adam Tôpfferne pouvait le diriger de ses conseils et de son exem[)le.Il s’appliqua à développer en lui le goûtdu travail et del’observation.

C’est ainsi qu’il l’amenait parfois dans ces petits villages dont nous parlions tout à l’heure. 11 choisissait à dessein le dimanche matin pour assister à la sortie de l’église; de nombreux groupes des deux sexes se forment sur la place, se répandent dans le cimetière ou les rues avoisinantes. En ville le spectacle n’est pas moins instructif et amusant : le pasteur poudré à blanc reçoit sous le porche les salutations de ses paroissiens. Ici s’arrêtent des femmes au costume antique, descendant des réfugiés de l’édit de Nantes, là cheminent gravement des personnages vêtus de noir, des syndics ou des professeurs, tandis que dans un coin figiu’ent des mendiants au pittoresque maintien.

' Tôplfer le peiulre, par Cli. Du Bois-Mellv. Bibliothèque universelle de Genève. Uéceuibre 1857 et janvier 1858.

INTRODUCTION

Ce sujet de la Sortie du temple, souvent reproduit par Adam Tôpffer, et qui lui valut la médaille d’or à Paris en 1812, est un de ceux qu’il préférait avec celui du Rétablissement du culte. Ce tableau a été décrit en quelques lignes par Rodolphe Tôpffer, et l’on ne peut mieux faire que de les citer : a Comment arriva-t-il, dit-il en parlant de son père, « et si tardivement encore, à senlir si vivement et à rendre « avec un si heureux mélange de bon sens e! de verve, de (( savoir et de facilité, la poésie familière des noces de ' village, des marchés, des foires, des sorties de messe, de ces scènes plus sérieuses aussi où, à l’issue de la tour- K mente révolutionnaire, l’on replante la croix dans les villages, où le bon curé revoit son église, retrouve ses pa- (( roissiens, reçoit l’accueil des vieillards ses contemporains, « des jeunes filles grandies pendant son exil, des marmots

« qu’il n’a pas baptisés, du mendiant, du chien, etc

« c’est l’histoire du talent, de l’instinct si l’on veut, qui va, « qui va, jusqu’à ce qu’il ait trouvé raliment inconnu « encore, qui est le sien, »

D’autres fois c’était à une noce qu’Adam Tôplfer faisait assister son fils. Sa meilleure Noce villageoise, celle dont nous donnons une reproduction, devint la propriété de l’impératrice Joséphine « Une telle verve d’allure, un tel « entrain conduit ici au son du violon ces heureux mariés, « les vieux parents, les amis, les bons lurons, les jolies U villageoises, que je crains de ne plus trouver personne U sur la place, si je m’attarde, que ces trois vieilles voisines K peut-ètie, celles qui sont assises à coté de ce podagre.

Nnrf“ Villa ôpnisp nar Arlam Tniiffpr

if .

'P'ir-

LA JEUNESSE DE TOPFEER

« à la droite de la scène, devant leur demeure : tandis que « l’aubergiste du Cheval Noir, debout sur le degré de sa « maison, accompagne les gens de son plus dédaigneux « regard. Pas content, le cabarelier !... 11 paraît qu’ils ont « commandé le repas de noces chez un confrère' ! » Lorsque les liois jaunissaient, et qu’on voyait sur les coteaux les joyeuses troupes de vendangeurs, c'était pour notre peintre le prétexte de riants tableaux d’automne qui rappelaient la manière de Téniers. En hiver enfin, il savait placer dans ses paysages neigeux mainte scène piquante ou pittoresque, tandis que le soleil glissant à travers des nuages légers, illumine la toile tout entière.

On le voit, le jeune artiste était à bonne école. Mais l’ère des excursions allait foicément se restreindre pour lui : voici le temps des leçons, voici le collège et les longues heures de réclusion. L’écolier, comme un oiseau enfermé dans sa cage, ne voit le ciel que de loin au-dessus des toits, derrière les vitres ternies par la poussière. Adam Topflér désirait que son tils devînt un homme instruit et qu’il connût la forte discipline des études consciencieuses : aussi bien il entrait dans la vie à une époque troublée et qui devait laisser une profonde impression dans son Ame.

Du Bois-Melly, iirliclo d(^jà cilé.

INTRODUCTION

Genève venait de recouvrer son indépendance, après la chute du premier empire, et l’écolier écrit cà son père le 29 mai 1814 :

« On dit que les Suisses arrivent après-demain : l’on a « fait de grands préparatifs pour les recevoir; il n’y a pas « jusqu’aux enfants du collège qui, au nombre de deux

cents et tant, ont levé un corps de lanciers en uniforme, (( et des archers dont on parle dans toute la ville. » Le cortège fut brillant, et ces journées où tout un peuple transporté d’allégresse célébrait son retour à la liberté, développèrent sans doute chez l’écolier les premiers germes de ce patriotisme dont il donna dans la suite des preuves éclatantes. En attendant il passait pour un élève assidu, et l’on retrouve dans sa correspondance avec son père des pages d’une grosse écriture encore enfantine, où il annonce qu’à plusieurs reprises déjà il a occupé la première place dans sa classe.

Il est probable que ces succès tenaient surtout à ses talents naturels, car ïoptïer ne cachait point sa prédilection pour la flânerie qu’il érigea plus tard en vertu dans la Bibliothèque de mon onde : a Non jamais, s’écrie-l-il en K parlant de ses stations à la fenêtre, jamais mes profes- « seurs, jamais Grotius, Puffendorf, ne m’ont donné le (( centième de l’instruction que je hume de là, rien qu’à H regarder dans la rue. Toutefois ici comme ailleurs on « va par degrés. C’est d’abord sinqde flânerie récréative. (( On regarde en l’air, on fixe un fétu, on souffle une

plume, on considère une toile d’araignée ou l’on crache

LA JEUNESSE DE TÔPFFER

« sur un certain pavé. Ces choses-là consument des heures... (( Oui la flânerie est chose nécessaire au moins une fois « dans la vie. C’est là que se ravive l’âme desséchée sur les

houquins, elle fait halte poiii’ se reconnaître, elle finit sa « vie d’emprunt pour commencer la sienne propre. Aussi « un été entier passé dans cet état ne me parait pas de « trop dans une éducation soignée. 11 est probable qu’un « seul été ne suffirait point à faire un grand homme; « Socrate flâna des années, Rousseau jusqu’à quarante « ans, Lafontaine toute sa vie '... » L’immense avantage de la flânerie telle que l’entend Topffer, c’est que l’esprit y contracte le calme et l’habitude de l’observation; de cet entretien muet avec la nature l’âme humaine relire à la fois et plaisir et profil. Il est certain que les longues heures que Topffer passa accoudé à sa fenêtre, n’ont été perdues ni pour lui, ni pour ses lecteurs. On retrouve déjà dans ce mode de procéder d’intimes analogies avec la manière de Xavier de Maistre dont il devait être i»lus lard radmiraleur et l’émule.

Quoique la lecture ne fut pas son occupation favorite, il avait pourtant secoué la poussière de quelques vieux bouquins égarés dans l’atelier de son père; il vivait « peu avec ses maîtres, plus avec lui-même, beaucoup avec Eucliaris, avec Galathée, avec Estelle surtout. » Il avait donné tout son cœur aux bergères de M. de Elorian et ne trouvait rien de plus naïf et de plus charmant. Les gravures d’Hogarth,

Bibliothèque (Je riion oncle, passim.

INTRODUCTION

Atala, Paul el Virginie le passionnèrent plus tard : « On « voit déjà les instincts se dessiner : naturel, moralité, « simplicité, finesse ou lionhomie humaine » Jean-Jacques Rousseau eut aussi son tour et pendant deux ou trois ans l’écrivain des Confessions fut l’auteur favori de Rodolphe Tôplïer. Mais la tendance artistique dominait toutes les autres chez l’écolier comme plus tard chez l’étudiant. Ses cahiers et les marges de ses livres étaient couverts de paysages à la plume et de profils drolatiques, fruits de ses observations ou souvenirs de ses promenades champêtres.

Son talent connu et apprécié ne tarda pas à être mis à contribution par l’im de ses camarades, Petit-Senn ^ L’auteur de la Miliciade a conté dans ses souvenirs comment le fait se passa : « Nous étions, lui et moi, d’une U charmante société de jeunes gens qui pendant un hiver' jouèrent forces comédies et charades. Tôpffer excellait surtout dans ces dernières; il avait du naturel, de « l’aplomb, se grimait à merveille, et « enlevait » les succès (( avec une verve si étonnante que j’entendis un étranger « le comparer à Potier et à Rrunet. Moi j’étais là pour lui

* Sainte-Beuve, Notice sur R. Topller Revue des Deux Mondes, 15 mars 1841.

^ Petit-Senn, poète genevois (1792- 1870), s’est l'ait connaître par de nombreuses productions : poèmes, satires, contes, èpigrainmes, et surtout par des chansons f|ui rendirent son nom assez populaire, môme à l’étranger. Après avoir été ITin des créateurs du Journal de Genève, il fonda le Fantasque, journal de morale et de poésie, qui parut cinq ans, non sans succès. Une des œuvres les plus connues de Petit-Senn est la Miliciade genevoise, poème en quatre chants. Petit-Senn a écrit une foule d’articles pour tous les journaux de la Suisse romande et en France, pour la Revue de Paris, le Magasin Pittoresque, L'Artiste, \e Musée des Familles, le Salut Public, etc., etc.

LA jeunesse de ToPEFER.

Page 1