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« donner la réplique et pour remplir les rôles de femmes K alors prohibés aux jeunes filles; nous jouions entre « hommes et je fus la Dorimène du Mariage forcé. Cet (( hiver passa vite, mais nous nous étions liés Tôpffer et « moi d’une amitié si intime que nous ne voulions plus « nous quitter. 11 nous vint alors le projet d’entreprendre K ensemble quelque ouvrage qui nous réunit encore dans « la belle saison et multipliât les occasions de nous voir. « Ayant donc pris pour héros le bedeau Criffon qui avait K surveillé mon enfance au collège, je composai le [letit K poème de la Griffonnade pour laquelle Tôpffer grava la H seule estampe à l’eau-forte qu’il lit jamais. Cette gravure '■ représentait Griffon taillant une plume et entouré d’éco- « fiers qui lui faisaient des niches, le tout encadré fort " ingénieusement dans une suite de dessins figurant les i< accessoires du collège, nos instruments de travail et de (f plaisir. Le poème était plein de fautes de langue et de K prosodie, mais je n’en eus pas moins ravanlagcde débuter '< dans mon pays en compagnie de l’homme illustre qui '< devait lui faire tant d’honneur ‘. »
Petit-Senn parle ici d’une société de jeunes gens où il se lia avec Tôpiîer. Ces sociétés sont un des éléments caractéristiques de la vie des jeunes gens à Genève ; elles les réunissent dès le collège sous prétexte de travaux littéraires ou historiques faits en commun. A cet âge où le cœur se donne si facilement, des amitiés se nouent, des amitiés qui
' Œuvres romplèles de Pelil-Senn. Préface de M. Marc-Muniiier, 3 vol. in-10. Genève, Georg.
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durent toute la vie, et tel fut le cas pour Tôpffer et ses camarades David Munier, Pascalis, Soret, Duval, etc., etc. Ajoutons qu’à ces soirées on mêlait l’agréable à l’utile et qu’on invitait des jeunes filles à venir assister à des spectacles variés : charades ou comédies.
Tôpffer utilisait sur la scène son rare talent d’observation et créait des types de paysans ou d’anglais ridicules qui lui valaient de prodigieux succès d’hilarité. On citait surtout comme étant son triomphe deux rôles : celui d’une fdle vaudoise allant s’offrir pour tout faire dans un petit ménage bourgeois, et celui d’une locataire demandant à un propriétaire récalcitrant la résiliation d’un bail, en énumérant les inconvénients de l’appartement qu’elle occupait dans sa maison. « On com- (( prend comlnen de pareils cadres étaient heureusement « trouvés pour recevoir tontes les locutions, les idio- « tismes, les gestes et les habitudes du terroir '. » Le succès fut si grand que l’on postulait des places pour les représentations, et que la petite troupe aborda la comédie classique avec les pièces de Molière et Les Plaideurs. En outre M"" Saint-Ours, tille du célèbre peintre genevois de ce nom, se chargea d’exécuter des décors pour ce théâtre impiovisé.
Tout bien considéré notre tlàneur menait donc une vie assez active. En dehors de ses études il trouvait moyen de consacrer du temps aux beaux arts et gagnait déjà quelque
‘ Hodolphe Tdpflei’, essai biographique par E.-H. Gaullieur. Album suisse, l'>-‘ année, 1X5(k Berne et Genève.
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Caricatures par Adam Tôpffer
LA JEUNESSE DE ToPFFER
argent, avec ses dessins et ses aquarelles : il eonfectionnait spécialement de petits paysages pour orner des tabatières, et peignait des scènes de mœurs où brillait déjà sa verve malicieuse. Cette verve allait pouvoir se donner un plus libre cours.
En 1817 on vit apparaître des caricatures fort spirituelles signées du monogramme A. T. Ces caricatures s’attacbaient à couvrir de ridicule certaines modes surannées venues d’Angleterre, et à reproduire des scènes populaires. Voici l’éclioppe du savetier, voici le barbier qui rase son client, rotïicier de police chargé de recevoir les plaintes des particuliers, le gourmet qui fait lui-même ses emplettes au marché public, et qui pèse, palpe, flaire une volaille d’un air de connaisseur. Voici la foule des courtisans de la fortune : devant l’apparition de la corne d’abondance tous s’inclinent, se prosternent jusqu’à terre, et l’on ne voit plus que dos arrondis, échines ployées en deux. Voici enfin une amusante représentation de la vie militaire genevoise de l’époque ; d’honnêtes citoyens s’évertuent à faire l’exercice; le caporal a bien du mal à maintenir dans le rang le ventre imposant de quelques-uns de ses soldats. La tenue, le costume, les attitudes, les physionomies de ces braves bourgeois jouant aux guerriers, sont rendus avec la plus malicieuse exactitude.
Adam Toptfer en gravant ces planches sur cuivre donnait essor à une nouvelle face de son talent si varié, et se montrait habile caricaturiste : llodolphe collabora en quelque manière à l’œuvre paternelle, en dessinant pour cet album
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une amusante couverture Depuis longtemps du reste il avait cultivé le goût de la caricature.
11 avait suivi son père dans les foires, les marchés, les ventes publiques, et l’avait vu rapporter de chacune de ses promenades une ample moisson de charges d’une verve endiablée. On raconte même à ce propos, qu’un jour Adam Tôpffer fut assailli cà la place de la Madeleine par une troupe de fripières, qui s’indignaient de voir leurs traits reproduits d’une manière aussi ressemblante, et aussi peu flatteuse pour leur vanité.
Au milieu de toutes ces occupations artistiques et littéraires, les années s’écoulaient. L’écolier devenu étudiant faisait ses Belles-Lettres \ ainsi qu’on disait alors à Genève. 11 ne pouvait plus s’associer aux excursions de peinture qu’en été, pendant les vacances, mais c’était alors une époque de fêtes sans pareilles. Tantôt il partait seul, à pied, et visitait la vallée de Chamonix, tantôt avec son père, il louait une carriole et un cheval; sur le véhicule on entassait chevalets et parasols, et l’on s’éloignait ainsi de la ville natale au trot modéré d’un sage coursier. La bonne manière de voyager, et les délicieuses halles sous les arbres! Tandis que le bucéphale broute l’herbe au bord du chemin, on s’arrête, on dessine une vieille ruine, un coin de lac encadré dans les chênes et les noyers... et la promenade reprend pour s’interrompre un peu plus
‘ Ce dessin a été reproduit dans le magniliriue ouvrage : Caricatures et Paysages, de Rod. Topil'er, publié à Paris par la maison Fiscbbaclier.
^ I,es Belles-Lettres correspondaient aux classes actuelles de Rhétorique et de Philosophie eu France.
LA JEUNESSE DE TÜPFFER
loin. « Je compte faire le portrait de notre attirail pitto- « resque, écrit Toplîer cà sa mère pendant une de ses « excursions; notre char est garni de parapluies, de « chaises, etc. qui l’encombrent légèrement et lui donnent (( une figure très originale. Nous n’avons pas cessé hier « de nous confirmer mutuellement que le cheval était « très bon, excellent, parfait... Malgré toutes ces qualités (( il a un défaut, c’est de ne bouger que très difficilement. « Tl est très drôle, lorsque nous passons dans une ville, « et que nous nous efforçons de lui donner une tournure (( comme il faut. « — Les courses de montagne n’ont pas d’amateur plus passionné que Rodolphe TopfFer ; il faut lire les pages qu’il consacre à sa visite au Grand Saint-Bernard ; elles révèlent déjà chez leur auteur, un vrai talent descriptif, mais la note humoristique n’apparaît point encore.
L’année 1816 apporta une modification dans la vie simple et monotone de la famille Tôpffer. Un Anglais fort riche et fort épris du talent d’Adam Tôpffer, l’emmena à sa suite en Angleterre, et l’étudiant fut ainsi promu pour un temps, au grade de chef de famille. I^a garde de sa mère et de ses sœurs lui était confiée, et une active correspondance s’établit entre Genève et l’Angleterre ; il s’agissait que l’absent fût tenu au courant de tout ce qui se passait dans la maison
INTRODUCTIOX.
delà Bourse française. Était-il venu des visiteurs à l’atelier? (juelles toiles avaient-ils choisies? autant de questions palpitantes d’intérêt. De son côté Adam Tôpffer écrivait aux siens des lettres pleines de verve, de bon sens et d’entrain, pleines de conseils aussi, à l’adresse de son fils, dont il essaie de calmer le trop vif enthousiasme artistique. C’est ainsi qu’il lui écrit un jour :
« Environs (l'Exmoutli, Dovonsliire, juillet 1810.
(( Mon voyage ici m’a fait connaître trois choses : la
(( première, c’est qu’il faut étudier, la seconde qu’il faut « étudier, et la troisième, qu’il faut étudier. Voilà, mon « cher ami, à quoi sert de courir le monde, et de voir les « productions des autres peintres. Si l’on est faible, il faut (( étudier pour devenir fort, si l’on est fort, il faut étudier
pour le devenir davantage. Kt après cela il faut encore « étudier pour se soutenir, ce qui n’est pas le plus facile. (( J’ai beaucoup gagné, je le sens, en vigueur, en couleur, (( en hardiesse, et je crois que mon voyage sons le rapport
« de l’acquis, me sera extrêmement avantageux Quant
« à toi, mon ami, nous ferons pour le mieux, puisque lu « désires absolument être peintre, je ne veux point te « détourner de ce projet, persuadé qu’il ne faut pas trop « contrarier les inclinations, mais aussi pour les raisons (( que je t’ai bien souvent données, je ne peux pas l’approu- (( ver sans répugnance. Ne perds pas le temps en tous cas, (( il est précieux à tou Age. Étudie, dessine jusqu’à mon
LA JEUNESSE DE TOPFFER
« letoLir, lu seras peintre si Dieu le veut, mais peintre (( instruit » Toptîer ne négligeait point ces utiles con-
seils. Il profitait (les loisirs que lui faisaient les vacances trété pour se livrer à ses occupations favorites; un Anglais, amateur passionné de dessin, lui confia les siens pour qu’il les complétât à la sépia. Aussi c’est avec orgueil qu’il écrit à son père : « Je gagne tà peu près mes quinze francs par <( jour, dans ce moment-ci où je n’ai pas l’auditoire, » et que Madame TOpffer ajoute dans la même lettre à son mari : « Eh bien ! mon cher ami, ({ue penses-tu de ton fils; '< le voilà devenu grand peintre pendant ton absence, ayant « des commandes d’Anglais plus qu’il n’en peut faire ! » Et les châteaux en Espagne d’aller leur train : il faut que Rodolphe se rende en Italie pour se former le goût et se familiariser avec les grands maîtres.
Tous ces beaux projets s’envolèrent en fumée quand le jeune artiste se vit atteint brusquement par une affection des yeux. Il patienta d’abord, et pendant près de deux années essaya de terrasser le mal. Enfin en septembre I819,Toplfer partit avec des amis pour rdermont, il visita le mont Dore, la pittoresque vallée de Royal, et consulta les médecins du pays. On lui indiqua un traitement analogue à celui qu’il avait déjà suivi à Genève. 11 fallait à tout prix tenter encore un essai, et s’adresser â des spécialistes de Paris. Aussi bien T(3plîer ne perdra pas son temps dans la capitale, il suivra des cours et complétera son éducation littéraire et artistique. Avec lin de ses amis, M. Maurice, il loua en novembre 1819, une petite chambre â l’InMel de France, rue de Reaune,
INTRODUCTION
no 5. Les (iiiances de leur ménage de garçon n’élaient pas brillantes, et la vie leur parut chère : les veillées et le froid leur coûtaient beaucoup eu chandelle et en bois. Les soirées s’écoulaient le plus souvent au coin du feu, à lire et à réparer les désordres de la toilette. « J’ai cousu des boutons et refait a mes pantalons hier soir avec beaucoup de soin, » écrit Tôplfer au mois de novembre.
Les cours littéraires n’ayant point encore recommencé, le jeune étudiant profita de ses loisirs pour visiter les galeries publiques, des collections particulières, et la célèbre imprimerie de Didol; il assista aux séances de l’Institut, et ne perdit aucune occasion de lier connaissance avec des artistes en renom. 11 tenait sa sœur Ninelte au courant de ses moindres faits et gestes, et dans sa volumineuse correspondance avec elle, on trouve mainte observation ingénieuse, délicate ou profonde. Un jour on le présenta à Gudin, le peintre de marines : « Je l’ai trouvé très aimable, dit-il, K cependant en réfléchissant bien pourquoi, j’ai trouvé que (( c’était parce qu’il m’avait fait causer sur ce qui m’inlé- <( cessait, en d’autres termes, il a mis en jeu mon amour- « propre. C’est assez ordinairement la seule chose qui nous U fasse trouver de l’esprit chez les autres, c’est quand nous « croyons montrer le nôtre. » N’est-ce pas le mot de La Bruyère : « L’esprit de la conversation consiste bien moins tà en montrer beaucoup qu’à en faire trouver aux autres; celui qui sort de votre entretien, content de soi et de son esprit, l’est de vous parfaitement. »
Topffer aimait la musique et le théâtre ; lorsqu’il
LA JEUNESSE DE TÔPFFER
avait pu réaliser quelques économies, il se rendait au Théâtre Français ou aux Italiens, avec ses amis Maurice, Munier etPascalis. Il prenait goût à ces représentations, et en février 1820, il se plaint que la mort du duc de Berry les ait interrompues pendant quelques jours. Il raconte à sa sœur qu’il a été à l’Ambigu-Comique, « l’im de ces petits (' spectacles où l’on joue le mélodrame, et où le public se « compose de bons petits marchands, de bouchers, puis de « décrotteurs, le tout entremêlé de dames, dont la vertu « peut faire plus d’effet de loin que de près. On jouait le « Siège du clocher et le Prisonnier vénitien. Ce dernier est (( dans le véritable genre : c’est un gémissement lugubre K d’un bout à l’autre, des hélas ! redoublés, des mystères,
du canon en grande abondance, des brigands, du beffroi « et autres bruits à effet. Le public larmoyait beaucoup, « excepté une grosse bouchère qui était notre voisine, qui K regardait tout cela d’un air stupide, et ne paraissait pas (( connaître beaucoup le doge de Venise, ni le grand prové- « diteur. Messieurs les Décrotteurs, placés au Paradis, ont « donné de fréquentes preuves d’un goût décidé pour les « canonnades et pour les brigands. Nous y avons beaucoup « ri. Le spectacle des spectateurs y est plus curieux que « celui delà scène. » — Ces sorties fréquentes ne laissaient pas que de faire des vides dans la poche de notre étudiant, aussi se décida-t-il à acheter une pierre à lithographier, dans l’espoir d’amener, par ses dessins, quelques sous dans son escarcelle.
 côté des cours littéraires, Tôpffer en suivait d’autres
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de Biot, d’Arago el de Thénard ; le champ de ses études s’agrandissait, et tout un monde d’idées nouvelles apparaissait à ses yeux. Les théories romantiques le travaillaient, et par ses goûts, il semblait vouloir se rallier à la jeune école dont les productions allaient, en 1830, opérer une révolution dans le monde littéraire. En attendant les mois s’écoulaient. et s’il parle quelquefois de consulter les médecins sur l’état de ses yeux, nous ne voyons pas qu’il mette son plan à exécution. Voici le printemps, et il entrevoit déjà son retour à Genève comme prochain.
Avant de quitter la capitale il visite Versailles, Saint- Cloud, Montmorency tout rempli des souvenirs de Jean- Jacques. Dans le récit de sa visite à Versailles, on trouve certains traits qui font pressentir le Toptïer des Voyages en zigzag, certains petits détails amusants, quoique insignifiants en eux-mêmes. Il décrit les splendeurs du château et ajoute : (( Ce qui n’est pas si bien, c’est un grand diable de (( beau monsieur galonné des pieds à tête, qui veut bien « prendre la peine d’expliquer les tableaux, en secouant « son jabot, et qui, dès l’entrée, excite à des réflexions (( mélancoliques pour sa bourse, l’observateur qui verrait
« tout aussi bien sans lui » Il passe au Grand Trianon :
« On nous a mis entre les mains d’un autre gredin galonné c( qui nous a fait frémir de terreur ; j’étais le payeur, j’ai « failli plusieurs fois prendre mal. Au Petit Trianon, autre « sangsue galonnée pour voir les ap|)artements, une autre « pour nous promener, que j’ai failli jetei* dans le lac, » On voit d’ici le tableau. Ouelques années plus tard Tüpfler
LA JEUNESSE DE TÔPFFER
aurait illustré sa prose d’un spirituel croquis, comme il a coutume de le faire dans ses excursions alpestres. Cependant certaines de ses lettres à sa famille contiennent quelques essais de caricature : « Il m’est arrivé l’autre (( jour un drôle d’accident, écrit-il entre autres à sa sœur, « je me suis fait couper les cheveux, et l’artiste chargé de « ce noble emploi, m’a persuadé que pour empêcher mes (( cheveux de tomber et d’être si mous, car je les perds (( tous, il fallait me donner un coup de fer. Ce misérable « coquin m’a frisé toute la tête en petites allées, j’avais un (( air tout affairé (sic). Je n’osais plus sortir, enfin je me « suis réfugié chez X., puis chez ma cousine, où on « a bien ri à mes dépens, et depuis plusieurs jours je K combats la frisure avec assez peu de succès. » Ici le texte est interrompu par une parenthèse, et dans la parenthèse s’étale une tête réjouie, encadrée de mirifiques papillotes.
Après avoir exploré Paris et ses environs, Tôpffer revenait à sa chambre de travail, et s’occupait assidûment de l’étude des langues anciennes. Son ami Maurice étant reparti pour Genève, il avait changé de demeure et s’était installé rue Saint-André-des-Arts, dans un hôtel où logeaient Pascalis, Munier, üuval et Soret ; le petit cercle des camarades de Genève se reformait donc tà Paris. Chaque soir on se réunissait, on s’entretenait des travaux de la journée, et l’amitié qui unissait l’étudiaiU en sciences mathématiques (Pascalis), le théologien (Munier), et le juriste (Duval), se forlitiait sans cesse. Le mois de mai commençait; avec les
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premiers beaux jours, les excursions du dimanche prirent une plus grande importance ; les promenades sur les boulevards ne suffisaient plus à ces jeunes gens épris de grand air et de liberté. Ils s’avisèrent de faire connaissance avec les environs immédiats de Paris, et de tenter des études de mœurs dans les petits restaurants hors barrière : « Diman- « cbe soir, écrit Topffer à son père (2 mai 1820), nous <( avons été faire un petit repas délicieux dans fun de ces « endroits où l’on paie les plats d’avance bien entendu, et où le meilleur vin coûte 10 sols. Nous y avons trouvé ce « qu’on ne rencontre jamais dans nos restaurants de Paris, « complète liberté, bonhomie franche et ouverte chez les « hôtes, et compagnie de bons bourgeois parfaitement hon- (( nêtes. Ils viennent là avec un morceau de bœuf dans un (( cornet de papier bleu, prennent une bouteille de vin de « cinq sols qu’ils font durer deux heures, ils causent de (( leurs petites affaires et jouissent entièrement de la vie. (( Encore une fois ce n’est qu’en dehors de la barrière qu’on « trouve cela : rentrez à Paris, les fripons, les filles, la gêne <( et la réserve vous accompagnent partout. Nous avons fait le plus charmant repas qu’on puisse faire, et jouissant K nous-mêmes beaucoup de la gaieté de nos voisins. — « Nous avons ensuite passé aux bals en plein air où nous '( avons trouvé le même ton ; aussi nous sommes-nous « promis de dîner, tous les dimanches où nous serions
« libres, dans ces endroits-hà »
Cependant les travaux des amis redoublent, et Topffer se voue plus spécialement à l’élude du grec, car fêtai de ses
LA JEUNESSE DE TÔPFFER
yeux semble devoir lui interdire sa carrière l'avorite : « J’ai « toujours, suivant ma louable habitude, des noirs de temps '< à autre, surtout pour mes malheureux yeux, mais c’est (( un mal incurable. L’autre jour il y eut une grande « discussion entre moi et ces Messieurs (Pascalis, Duval, « Soret, Munier et Senn), sur la nature de ces maux. Je c( soutenais que ce que je vois ce sont des corps réels « existant dans telle partie de l’œil qu’on voudra. Pascalis (( était de mon avis. Les autres pensaient au contraire que « ce sont des illusions. Je le voudrais bien, mais ce n’est *' en aucune façon croyable pour moi, qui vois ces lils se « conduire absolument comme de petits corps, suivre les « mouvements que je leur imprime et se colorer à la (( lumière. »
Dès le mois de février 1820, il s’occupe de chercher un gagne-pain et une profession pour remplacer la peinture; il songe à se vouer aux langues mortes, et à se faire une place dans le corps enseignant de son pays. Sinon il lui faudra se soumettre à une plus sévère destinée et solliciter à l’étranger une place de précepteur. Cette idée revient, à plusieurs reprises, dans ses lettres, qui sont touchantes de résignation et d’humilité. Enfin le 14 mai il écrit à sa mère : « Encore deux mois! je vois s’approcher ce terme « avec joie, mais non sans inquiétude; je songe à ce que « j’ai fait, à ce qui m’attend, et tout cela n’est pas très « clair. Toujours est-il siir que j’ai pris un parti. Je (( cause souvent de cela avec Pascalis, qui sait les choses, « qui peut donner d’excellents conseils, et surtout me
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« procurer des leçons. Ces entretiens me font i)laisir, et me conlirment dans le parti que j’ai embrassé, de me vouer à « la littérature ancienne; par la suite, en travaillant, j’y « mêlerai un peu de tout ce qui tient aux lettres, et c’est « bien le diable, si je n’arrive pas cà quebiue chose. Pour *( prendre ce parti, il faut d’abord se dépouiller beaucoup de ce qu’on appelle amour-propre, et ce motif n’est pas (( un des moindres qui me retenaient dans mon ancien (( état. Car, de peintre indépendant comme j’aurais pu le <( devenir, il y a de la marge jusqu’au donneur de leçons de Grec et Latin, au moins dans ce qui tient à l’amour- « propre. Il faut ensuite consentira s’ennuyer beaucoup et « souvent, mais tout cela n’est rien si on réussit. D’ailleurs si je le demandais à Papa, il me dirait que la peinture a '( aussi ses ennuis. » — Et Toptîer, une fois cette décision prise, de travailler avec acharnement, sans trêve ni répit. L’élude du grec devient son occupation et sa préoccupation de tous les instants, et celle persévérance au travail le sauve de ses heures de noir et de découragement. 11 se met à l’amende ainsi que son voisin Pascalis pour se forcer à devenir matineux; à cinq heures les étudiants doivent être installés devant leurs livres. IMais le côté jovial de Topffer l’emporte toujours, et la détermination si difficile à prendre, étant un fait accompli, devient bientôt pour lui un sujet de plaisanterie : Vous me trouverez liien gros, dit-il à la fin
d’une de ses lettres, je crois (jue c’est ce diable de Grec. » Au milieu de ce travail incessant les mois s’écoulaienf, et au commencemenl d’aoiit 1820 le jeune éludianl rentra
LA JEUNESSE DE TOPFFER
à Genève. Il quittait Paris sans regrel. Il brûlait de revoir sa vieille maison, à l’ombre de la vieille catliédrale, et ce paysage familier qu’il devait décrire plus tard con amore. Pu is il allait retrouver ses parents, sa chère sæur Ninelle, el ses amis, et les réunions de la Société, où régnait une douce intimité entre jeunes gens et jeunes tilles. 11 a bien vu la grande ville, il a assisté aux discussions de la Chambre à propos de la loi sur la presse, et il a fait queue pour cela depuis cinq heures du matin. Il a entendu des acteurs, des musiciens célèbres, s’est entretenu avec des professeurs et des savants dislingués; il a visité les musées et les colleclions particulières; en un mot il a complété son éducation et formé son sens critique. Malheureusement, un des buts, ou plutôt, le but principal de son voyage n’a pu être atteint : ses yeux continuent à le préoccu|ier et à le faire souffrir. C’est le seul point noir qui attriste son retour sous le toit paternel.
Ainsi qu’il l’avait résolu à Paris, Tüpffer, dès son arrivée, donna des leçons de grec et de latin; mais comme le chien fidèle que rien ne peut empêcher de suivre les pas de son maître, il passait tous les jouis de longues heures dans l’atelier de son père, et l’accompagnait dans ses excursions de peinture. Un événement assez important allait changer sa vie et rétrécir le cercle de famille : sa sœur aimée,
INTRODUCTION
sa fidèle Ninetle épousail !>I. Jean-François-André Dnval. Lejeune ménage partit pour passer l’hiver en Italie (1821), et la correspondance ébauchée à Paris, recommença entre Uodolphe et sa sœur. Il la mettait au courant des moindres événements, et tenait à son usage une sorte de gazette genevoise, où son cœur aimant se manifestait à chaque page, par des conseils et de fraternelles admonestations : « Ne te méprends pas, ma chère Ninette, sur l’usage que « tu dois faire de tes notes (de voyage), elles sont pour « ton usage particulier, mais tes lettres doivent être avares « de descriptions et prodigues de tout ce qui te concerne. « Tu dois bien sentir toi-même qn’il y a mille choses que (( tu peux nous dire, ou nous répéter sans cesse, sans <( craindre de nous ennuyer. »
Comme autrefois la Société s’assemblait le dimanche soir, et ïoplîer y jouait, avec Soret, la charade et la comédie. De temps à autre, il se rendait à des soirées de musique, souvent à des bals, mais quoi([u’il ne dise rien de l’état de sa vue, on peut supposer que c’était le sujet de ses constantes préoccupations. Sans doute, à Paris, il s’était décidé à se vouer îî l’enseignement, mais, en dépit de cette résolution, il songeait encore à la peinture : il attendait de meilleurs jours, cberchait à se faire illusion sur son état, et ne voulait point dire adieu à ses rêves si chers. On se représente assez qu’il luttait avec la vigueur du désespoir contre la maladie qui obscurcissait ses yeux. Mais c’est en vain qu’il cherche li se tromper lui-même, la maladie s’aggrave; il n’ose plus entrer dans cet atelier où
LA JEUNESSE DE TüPFFER.
il a passé de si douces heures. L’incerlitude ne peut se prolonger, il faut accepter sa destinée ; il ne sera jamais peintre. « Ce fut un bien triste jour, un jour affreux dont « j’ai été témoin, disait un ami intime des deux Topffer, « ciue celui où le fils dut renoncer en quelque sorte solen- (( nellement à la peinture. Ce jour-!à, le père et le fils se « tinrent longtemps serrés dans les bras l’im de l’autre. 11 « y eut comme une séparation, un adieu touchant. Le »( courage ne leur faillit pas cependant. Us avaient encore « de l’espoir — C’est alors que l’on put apprécier la sagesse d’Adam Topffer lorsqu’il avait tenu à ce que son fils devînt, avant tout, un homme instruit et éclairé, et qu’il continuât et parachevât ses études â Paris. Cette instruction allait devenir son gagne-pain.
A. cette époque la Suisse était pour ainsi dire l’école de l’aristocratie européenne : le Père Girard, Pestalozi, Fellenberg, avaient attiré l’attention du monde entier sur les pensionnats qu’ils dirigeaient, et un homme lettré d’Allemagne ou d’Angleterre ne considérait son éducation comme terminée, qu’après un séjour plus ou moins prolongé dans une de ces institutions célèbres. Genève en possédait quelques-unes, qui jouissaient d’une réputation méritée; elles étaient tenues par des professeurs, comme MM. Duvillard, Humbert, Vaucher, ou par des pasteurs, comme MM. Heyer et Ferrière. G’était donc une carrière particulièrement honorable et très relevée, que celle de la pédagogie, et l’on com-
Gaiillieiir, Rodolphe Tüpff'er, biographie citée plus haut.
INTRODUCTION
piTHul que TrtpfTcr ait été tenté de l’essayer. Dans une lettre datée du 21 février 1822 il annonce à sa sœur cette £>rave
détermination. « J’ai, ma chère enfant, à t’ap|)reudre une ' bonne nouvelle, au moins je la regarde comme telle. Je « vais m’associer avec Monsieur Ileyer pour son pensionnat. (( 11 m’en a fait faire la proposition, sur la recommandation '( de mon excellent ami Pascalis. Après avoir fait mes « conditions, je me suis abouché avec M. Meyer, que j’ai « trouvé tout à fait coulant et galant homme, et nous <( avons conclu définitivement mardi passé; je dois y entrer <( au mois de mai. Je te renvoie pour de plus amples ren- (( seignernents à la lettre que j’écris à ton mari; mais en « voilà assez pour te faire juger, à toi qui me connais, que « je suis content. Il n’y a qu’un mal, c’est que je vivrai « beaucoup moins avec nos parents, ainsi qu’avec vous K pendant l’été. Maman s’en afflige beaucoup; Louise' en <( pleure un peu, et papa n’en est pas très content. Mais (( enfin ces occasions-là ne se |»résentent pas tous les « jours. »
Topffer entrait donc dans la vie pratique, et sa sœur en lui envoyant ses félicilations, lui conseille de prendre femme, maintenant qu’il va gagner son pain; à ces ouvertures matrimouiales il répond : « Je vous prie de ne pas (( vous mêler de me marier; c’est un point sur lequel je « ne m’en remettrai (pi’à moi-même, et je crois que si l’on (( me conseillait une femme, cela suffirait pour m’empê-
Sa‘nr 00(1611.0 de TiiplTer.
LA JEUNESSE DE TÔPFFER
<( cher (le la prendre. Des deux dont vous me parlez je n’ai (( pu en deviner qu’une, c’est celle qui est trop petite (au « moins je crois savoir qui elle est). Quant à l’autre je ne (( me doute pas qui elle peut être. Aussi, entendez-vous, je « vous défends de me marier, aussi bien que je ne puis le <( faire que dans dix ans. Cependant, si vous trouviez dans <( vos courses une belle Italienne de 17 ans, aimable et fort « riche, vous pourriez essayer de me l’adresser par la poste, « peut-être qu’en la voyant je me déciderais. » En fait de mariage il ne faut jurer de rien; deux ans à peine après l’envoi de cette lettre, ïôpffer avait pris femme.
Cependant une transformation s’opérait en lui; à mesure que ses visites à l’atelier devenaient plus rares, ses facultés se développaient dans une autre direction : les impressions et les pensées qu’il ne pouvait plus traduire avec son crayon, demandaient impérieusement à se produire au dehors d’une autre manière. C’est alors sans doute qu’il éprouva cette joie profonde du poète qui sent pousser ses ailes, et qui s’essaie à voler. Il fit ses aveux à sa sœur, à sa fidèle confidente : K Tu sauras, ma chère, que depuis quelque temps j’éprouve K les symptômes dhine maladie très grave, qui mine lente- (( ment ceux qu’elle attaque, qui les rend à charge aux (( autres, et qui développe chez eux certaines passions ({ comme l’amour-propre par exemple, qui les rendent fort « malheureux s’ils n’y prennent garde. C’est la maladie des « vers, entendons-nous, de faire des vers, entendons-nous <( mieux encore, de versifier. C’est une passion malheu- « reuse, il faut en convenir, mais pour qu’elle ne me fasse
INTRODUCTION
« pas du tort, je la concentre et la tiens secrète. Aussi je le <( défends de le dire, même à ton mari : c’est là le seul secret que je veux que tu aies pour lui. »
Le secret ne fut pas bien gardé, et certaine pièce qui avait dû éclore dans cette période d’effervescence poétique, circulait de main en main, approuvée par les uns, vertement censurée par d’autres. Cette pièce, sous la forme d’une fable, s’attaquait à l’un des ridicules de la petite république, où les gens étaient divisés en gens du haut, et gens du bas. L’auteur prenait à partie ceux qui, mécontents de leur sort, s’efforcaient de sortir de leur milieu pour se mêler à un monde de plus haute volée.