LES POTS
Chez un marchand de pots l’on voyait étalés Nombre de pots, de tout prix, de tout âge ; Les nus au mince et long corsage.
Du destin vrais enfants gâtés.
Pour les fleurs étaient réservés;
D’autres s’y voyaient à la file.
Formés par un sort capricieux Pour l’agréable et pour l’utile.
Depuis le simple pot au feu Jusqu’aux pots du plus haut parage.
Dame Crache à l’air important.
Au ventre vide on plein de vent,
Y peuplait de, son parentage Le haut, le bas et le milieu.
De ce monde c’était l’image.
Où l’espèce abonde en tout lieu.
Tons étaient pots, nés d’un même lignage. Et ceux qu’enfante le Japon,
Ceux de glaise et ceux de fayeiice.
LA JEUNESSE DE TOPFFER
Égaux par la naissance Étaient faits d’un même limon.
Mais les uns, messieurs de salon,
D’une brillante enluminure,
Avaient le ventre bariolé.
Et du haut de leur dignité Se quarraient, vains de leur figure Et de certain air de bon ton.
Soit respect, soit dérision,
Je ne sais, chez la roture
On les nommait : « Pots comme il faut, »
Voir même : « Les pots d’en haut. »
Bien est vrai que dans la boutique,
Comme en certaine république,
Ces messieurs occupaient le haut.
Après ceux-ci, venaient les pots du bas, moins brillants, moins beaux, mais utiles, et fort prisés des acheteurs. L’un de ces pots, pot au lait de son métier, rougissait sottement de son origine obscure, et cberchait à la faire oublier en se mêlant aux pots du haut.
... Mon échappé de cuisine,
A tout propos d’un air puant,
Vous frottait sa bourgeoise mine Aux plus nobles pots de la Chine,
Leur glissant d’un petit ton fiit :
(I Mon cher » par ci, « Mon cher » par là ; Messieurs du haut c’étaient : « Nous antres, » « Nos relations, » « l’un des nôtres. »
Enfin c’était plaisir de voir notre faquin Sur l’humble peuple de fayence Laisser tomber un regard de dédain,
Vous tutoyant d’un air de connaissance Tout pot de dorure habillé.
Et recevant presque comme une offense L’adieu sans gêne et le ton familier De son cousin, comme lui roturier.
INTRODUCTlOlsr.
Celui-ci, lassé de ce vain caquet, lui cria un jour du fond de son encoignure; « Eh! Jean le pot au lait, tu as donc perdu la tète, tu oublies que nous sommes tous deux sortis du même bloc d’argile. C’est en vain que tu voudras, en te mêlant aux pots de qualité, te faire passer pour ce que tu n’es pas. Tu te rendras simplement haïssable et ridicule. Crois-moi, ne rougis point de ta naissance et rappelle-toi qu’un bon pot de terre a son prix tout comme un autre. » Et maintenant voici la morale de l’apologue :
C’est à vous qu’ici je m’adresse,
A vous, sotte et bâtarde espèce,
Petits bourgeois, pleins d’im orgueil si vain,
Dont je connais plus d’un dans les murs de Calvin ; Vous qui vous trémoussez sans cesse.
Pour qu’on ne vous confonde pas Avec ceux que, dans sa sagesse, l*our égaux le ciel vous donna.
De l’obscurité qui vous blesse.
Vous cherchez en vain à sortir ;
Le public, qui vous rend justice.
Vous y replonge avec plaisir.
Et vous êtes pour sa malice Un plat dont il n’est jamais las.
Chacun rit de votre sottise :
Le haut ne vous adopte pas.
Le bas vous fuit et vous méprise.
La fable des Pois, à laquelle on peut reprocher des longueurs et de grossières incorrections, ne manque ni d’esprit ni de facilité. Toptfer l’avait envoyée à Chaponnière le chansonnier, pour qu’il l’insérât dans X Almanach genevois; mais, réfléchissant qu’il risquait de blesser quelques-uns de ses
LA JEUNESSE DE TÔPFFER
concitoyens, et de compronnettre sa carrière d’instituteur, il redemanda son manuscrit.
L’heure allait sonner du reste, où les poétiques aspirations se transformeraient |)Our lui en réalités plus douces encore que le reve. Il s’était lié avec une amie de sa sœur Ninette, Mademoiselle Moulinié, dont le nom revient fréquemment dans ses lettres. Que de joyeuses escapades faites de compagnie dans les vergers de Morillon ' ! Que de soirées passées côte à côte, sur la terrasse embaumée par tes héliotropes et les orangers, en face du lac et du Monl- Blanc ! La jeune fille était charmante, et Tôpffer comprit bientôt qu’un sentiment plus tendre que l’amitié, l’attirait invinciblement vers elle. Dans les premiers jours de novembre 1823 il l’épousa et il trouva en elle, jusqu’à son dernier jour, la femme la plus intelligente, la plus aimante, la plus dévouée.
Son mariage l’obligeait à chercher une carrière plus lucrative. Il se décida à quitter le pensionnai de M. Heyer, pour tenter d’en diriger un lui-même. D’accord avec deux hommes de lettres distingués, MM. Vaucher et Jean Humbert, pour se faire connaître, et aussi dans l’intention de renforcer l’étude de la langue grecque à Genève, il publia une édition classique des Harangues politiques de Démosthène (1824). Ce travail, où l’on ne retrouve guère d’indice du talent littéraire et des idées personnelles de Tôpffer, ne
' Propriété prés de Genève, appartenant à M. Duval, le heau-frére de TopITer.
- Ilüdolplie Tôplïér épousa le G novembre 1823 Anne-Franroise Moulinié, fille de Jacques-Dauphin Moulinié et de Jeanne-Françoise Duruz.
INTRODUCTION^
fut point perdu pour lui. Il se familiarisa avec le style d’Amyot en lisant son Plutarque, et séduit par cette langue naïve et pittoresque, par cette belle prose du XV!"*® siècle, il revint à l’étude de Montaigne et de Rabelais, sans négliger pour cela les traductions de Paul -Louis Courier. On remarque dans les lettres et les écrits de cette époque de sa vie, une recherche de formes archaïques très accentuée, et des pastiches de vieux français. Cette influence sur les idées et le style de Tôpffer, nous a fait mentionner cette édition de Démosthène, qui ne présente par elle-même qu’nn médiocre intérêt.
Dans le courant de l’année 1824, il s’installa à la place Maurice; il n’aurait pu choisir un endroit plus favorable pour l’établissement de son pensionnat. Sous les fenêtres de la maison s’étendait une promenade plantée d’ormeaux et de marronniers, où les élèves s’ébattaient au grand air, en pleine lumière. Par delà les fortifications de la ville, le regard planait au-dessus des vertes campagnes qui entourent Genève, pour s’arrêter sur les sommets neigeux des Alpes et du Mont-Blanc, émergeant à l’horizon de la vallée.
Tôpfler sut s’entourer d’excellents maîtres spéciaux : les Bungener, les Jaquemot, les Sayous, les Ritter, étaient des professeurs de premier ordre ; Adam Tôpffer fut chargé de l’enseignement du dessin. Les pensionnaires ne tardèrent pas à affluer de tous les points de l’Europe. Mais la prospérité croissante de son institution n’empêchait point Tôpffer de songer avec mélancolie aux jours de sa jeunesse, alors que, libre comme l’oiseau des bois, il se donnait tout
LA JEUNESSE DE TOPFFER
enlier à ses occupalions préférées : « Oh! la bête d’organisalion, s’écrie-t-il dans une de ses lettres, que celle qui ôte tout congé, toute joie, qui nous fait un sillon continu à labourer, sans herbette à cueillir, sans balte sous l’ombrage » Il devait pourtant voir s’épanouir plus d’une fleur dans cet aride sillon.
Ce repos cbercbé et rêvé, cette liberté que rien ne remplace, Tôpffer en trouva le secret, sans pour cela faillir à sa tâche. Étant sous-maître chez M. Heyer, il avait fait avec les élèves quelques voyages à pied, dans les montagnes. L’idée lui vint de recommencer le même genre d’excursions avec ses propres pensionnaires. Le projet passa bien vite à l’état de réalité, et la réputation des voyages de l’institution Tôpffer, ne tarda pas h lui amener de nouveaux élèves.
En 1828, la troupe des voyageurs ne comptait pas moins de 25 personnes, et l’un de ceux* qui faisaient partie de cette caravane, rappelle de quelle tendresse Tôpffer entourait ses pensionnaires, avec quelle fine bonhomie il partageait leurs travaux, par quelle fantaisie il se laissait entraîner avec eux, aux heures de vacances, dans les excursions alpestres. On peut dire que c’est un sentiment quasi-
‘ lAl. Alfred Govet de Neuchâtel. Voir Y Amateur d'autographes, revue publiée sous la direction de Étienne Charavay. Paris, 15™° année, juin 1877.
INTRODUCTION
paternel qui l’anime, lorsqu’il écrit pendant une de ses excursions : « Ma chère maman, je me donne le plaisir de « vous adresser les lettres de mes chers petits voyageurs, « pensantque vous pourrez les envoyer plus sûrement que « nous à leurs parents. Je voudrais qu’eux et vous puissiez (( les voir, faisant leurs six lieues dans la journée, la canne (( tà la main, gais et en train comme s’ils se promenaient. « Rien n’est plus brave que ce mouchet * de petites vir- <( gules ; ils donnent l’exemple de la bonne humeur et du « courage, et pour nous, c’est un plaisir de tous les (( moments de les avoir à nos côtés. » Il semble difficile du reste, d’entreprendre un voyage dans de plus agréables conditions. Qui ne les a enviées ces théories de jeunes gens, joyeuses escouades d’écoliers en rupture de ban, qui cheminent d’un pas alerte par monts et par vaux, buvant aux sources dans le creux de la main, et couchant sur la paille ou le foin parfumé ? Aujourd’hui que les chemins de fer ont étendu partout un voile d’uniformité désolante, on ne voit plus guère dans nos montagnes ces troupes voyageuses, que signalaient au loin des rires et des chants. N’est-ce pas le cas de regretter un peu le lion vieux temps?
Au retour de ces escalades alpestres, où l’on avait fait provision de grand air, de forces et de gaieté, il restait autre chose que de simples souvenirs ou des croquis dessinés à la hâte.
' Mouchet, se dit pour groupe, peloton, un mouchet d'abeilles, un mouchet de curieux... — Terme suisse-roiuand et savoisien. En Normandie mouchet a le sens de morceau (Humbert, Nouveau (jlossaire geuevois).
Eudes
LA JEUNESSE DE TÔPFFER
Tôpffer écrivait pour sa famille et ses élèves le récit du voyage, et l’illustrait de dessins à la plume, ou de lavis plus remarquables encore que ses dessins. Il portait sur lui, dans ses excursions, de petits calepins, où il consignait en quelques mots ses impressions, où il indiquait en quelques traits les sites qui avaient frappé plus particulièrement ses regards. Ces quelques traits lui suffisaient pour reconstituer le paysage ou les personnages tels qu’ils lui étaient apparus, et c’est là un des traits les plus frappants de son organisation artistique : une mémoire prodigieuse, servie par une étonnante facilité d’exécution. Tôpffer commence indifféremment son dessin par les côtés ou par le milieu, s’amusant tantôt à reproduire le feuillage délicat d’un arbre, tantôt le lointain vaporeux qui sert de fond à son paysage; sa plume va deci, delà, sans hésitation, et sans qu’il lui soit besoin d’aucune esquisse préalable. 11 possède son sujet dans sa tête, et l’image qui a frappé sa rétine, s’y est gravée aussi profondément que sur le verre d’un appareil photographique. En outre, comme c’est avec un œil d’artiste qu’il contemple le paysage, il excelle à faire passer dans son dessin la poésie et le charme de la nature.
Les récits des voyages du pensionnat commencent en 1825, et la famille Tôpffer possède ces rarissimes albums, enrichis de croquis pris dans les Alpes et en Italie'. Pour bien
' Nous a’avoiis point trouvé de traces de l’excursion de 18i4; mais les relations de 1825 à 1829 sont entre les mains de M”®® TôplTer, rpii nous ont autorisé à en extraire quelques lavis et une séj)ia. — En 1823, déjà, Tiiplïer avait fait un voyage à pied avec le pensionnat [lever.
INTRODUCTION
faire comprendre la valeur de ces illustrations, il faudrait pouvoir reproduire toute la série de ces lavis à l’encre de Chine et de ces aquarelles.
Il convient de citer à ce propos, l’opinion d’un grand esprit, bien apte à parler des choses de l’art, l’opinion de Gœthe, que nous trouvons consignée par Eckermann, à la date du jeudi 5 janvier 1832' : « 11 est arrivé quelques nouvelles livraisons de dessins à la plume et d’aquarelles de mon ami Tôpffer de Genève. Ce sont pour la plupart des vues de paysages italiens et suisses, qu’il a prises peu à peu dans ses voyages à pied.» Goethe était si frappé de la beauté des dessins, surtout des aquarelles, qu’il disait qu’il lui semblait voir des ouvrages du célèbre Lory^ de Genève. Je fis observer que ce n’était pas là ce que Tôpffer avait fait de mieux, et qu’il avait à envoyer bien autre chose. « Je ne sais pas ce que vous voulez ! répliqua Gœthe. Comment serait-ce meilleur? Et qu’est-ce que cela ferait, si c’était un peu meilleur? Dès qu’un artiste est arrivé à un certain degré de perfection, il est assez indifférent qu’une de ses œuvres soit un peu mieux réussie qu’une autre. Le connaisseur retrouve dans toutes la main du maître, et l’étendue entière de son talent et de ses moyens. »
‘ Conversations de Gœthe pendant les dernières années de sa vie (1822-1832) recueillies par Eckermann, traduites par Emile Délerot, précédées d’une introduction par M. Sainte-Beuve. — 2 vol. in-12, Paris, Charpentier, 1863.
Lory (Gabriel), peintre graveur suisse, né en 1760 dans le canton de Berne, mort en 1836, cultiva un genre qui avait alors beaucoup de succès, celui des aquarelles gravées d’après ses propres dessins et donna un grand nombre de paysages. Son 111s Georges, associé de bonne beure à ses travaux, occupa une chaire de dessin à l'Ai’adèmie de Neuchâtel. Voir la liste des principales œuvres de Lory dans la Nouvelle Uiograjiliie générale, publiée par Firniin Didot.
LA JEUNESSE DE TÔPFFER
Ces premiers cahiers de voyage sont restés à l’étal d’exemplaires uniques, et ne furent pas même copiés pour les élèves du pensionnat. En 1828 cependant, Tôptïêr, pour une raison que nous ne connaissons point, se décida à dicter à ses pensionnaires le récit d’un voyage accompli au printemps à Chamonix, et c’est ce récit que, grâce â l’obligeance de M. Adert, nous pouvons faire connaître à nos lecteurs.
Quoique ce voyage ne soit point illustré, on trouve à le parcourir un charme infini, car Tôpffer, avec sa grâce et son humour, s’y manifeste tout entier : artiste, poète, caricaturiste, il charme tour à tour par ses descriptions de la nature, et par ses observations sur ses semblables. Rien ne lui échappe sur la route, dans les bois, ou dans l’auberge où il s’arrête ; plus tard, dans les Voyages qu’il publiera, il illustrera son texte, il l’embellira de ses croquis, mais les tableaux, les types, les portraits sont déjà tracés ici avec une plume non moins habile qu’un pinceau.
Le récit débute par une liste des voyageurs : à côté de chaque nom, le signalement complet de l’individu, son vêlement, sa manière d’être, le but de son voyage.
Rien de plus gai et de plus animé que le départ de la caravane : un cliquetis de cannes, des chants annoncent sa mise en mouvement, et son ascension sur la mullilude de voitures, au nombre de quatre, qui l’attendent à la porte de la ville. Les coursiers s’élancent sur la route et la dévorent d’un trot modéré. Le grand air développe l’appétit, et l’arrivée à Saint-Jeoire est suivie du projet d’un plantureu.t
INTRODUCTION
déjeuner : « Les voyageurs bien affamés sont enfin réunis « autour de deux petites tables dans une très petite c( chambre. Hélas ! ils ignorent encore qu’on leur prépare pour déjeuner un jeûne affreux ! Leur gaîté ferait frémir « l’homme instruit de ce qui se passe dans la cuisine. Une <( douzaine de misérables œufs est la première pâture sur <( laquelle ils se jettent au nombre de vingt-cinq, et ce pre- (( mier aperçu rendant à leurs mâchoires leur énergie <( masticatoire, la caravane ressemble à une machine en « travail, mue par une force irrésistible, et sur le point de « sauter faute de rencontrer une résistance. Paraissent six « côtelettes qui déjà ont disparu, et la machine masticatoire « de cheminer de plus belle. Paraissent six œufs, ils sont engloutis. M. M. se lève noblement, et va dans la cuisine (( demander des explications sur l’étal des subsistances ; « on lui offre du poisson, ce qui calme un peu les angoisses « de ses compagnons. Vient ensuite une couche d’œufs, K puis enfin cinq ou six petits animaux d’eau douce dits « poissons, longs de six centimètres, qui ne servent qu’à (( irriter de plus en plus un appétit désolant. — Nous (( reconnaissons par une triste expérience la vérité du prin- <( cipe de Malihus, que la population tend toujours à dépas- « ser le niveau des subsistances, et nous concluons que ' notre hôte qui se fait payer fort cher, fait une application K bien lucrative du principe. »
A peine la caravane est-elle en marche, que des incidents commencent â se produire. Le voyageur M. dont le pied a donné dès l’origine des symptômes funestes, ne tarde pas
LA JEUNESSE DE TüPFFER.
à se démoraliser : « Appuyé sur le bras de G. il traîne péni- « blement une cuisse affaiblie, à laquelle pend un misérable « pied, d’où pend encore une plus misérable savate. Des « représentations amicales lui sont adressées, sur la nature <( peu convenable de son soulier, et sur la nécessité d’en (( cbanger. C’est alors que, d’une voix mourante, il apprend « à la caravane étonnée, qu’il n’a plus que des souliers de
(( danse. Un rire inextinguible s’élève, et après des éloges « donnés à la prévoyance du voyageur, l’on conclut qu’il « espère rencontrer M. Laubereau \ dans quelque défilé « des Alpes bien macadamisé, et là se livrer aux excès « effrénés d’une danse gigantesque et incohérente. Arrêté « qn’en attendant on lui cbercbera quelque véhicule à « Taninge. — Un homme se présente offrant sa jument. « Il n’a, dit-il, point de selle, mais la bêle est grasse, (( assure-t-il. En effet il amène une petite bête chevaline « assez grassouilleuse, basse sur jambes, et tirant sur le « canard, mais non bipède. M. se hisse sur le large dos de (( l’animal au grand plaisir de la population de Taninge, et (( l’on remarque que par un scrupule bien philanthropique, (( il garde son sac sur le dos pour ne pas charger la bête « chevaline. Plus loin M. S. ayant eu l’heureuse inspiration (( de monter en croupe, le conducteur fait haro sur lui, et « exige une rétribution de quinze sous pour avoir enfour- « ché pendant dix minutes la croupe de sa bête chevaline. « Depuis son aventure avec cet homme chevalin les fonds
‘ M. I .aiibereaii était un prolnsseur de danse de Genève qui jouissait d’une certaine notoriété.
INTRODUCTION
« de M. S. vont de mal en pis, et la ruine totale de ce ren- (( lier s’en suit bientôt. »
On voudrait pouvoir cheminer pas à pas avec les voyageurs, malgré la chaleur et la poussière, pour pouvoir, avec eux aussi, faire halte sous les bois d’aulnes, au bord des clairs ruisseaux. On voudrait suivre la vallée toujours plus étroite où gronde le Giffre, et contempler cette petite chapelle délabrée devant laquelle un montagnard s’agenouille pour sa prière du soir. Mais la nuit approche et avec elle l’heure du repos. M. Tôpffer a trouvé un gîte pour sa nombreuse famille et se juche à son tour « sur une paillasse poétique faite de la dépouille de nos bois dont l’automne a jonché la terre. »
Dès l’aurore la troupe est debout, et se livre à l’absorption d’un café qui paraît être une décoction de foin quant à la couleur, de schiste quartzeux quant au goût : du reste, ajoute le narrateur, il peut être bu comme curiosité. Visite à la cascade du Rouget. Le chemin serpente dans une vallée pittoresque et ombragée, où mille ruisseaux murmurent au travers des gazons fleuris. D’étape en étape les voyageurs arrivent au Fer à cheval, dont ils admirent l’amphithéâtre de rochers et les chutes d’eau, puis ils regagnent la route de Sixt.
Ici l’on ne saurait résister à l’envie de citer une page entière du récit : « Arrivés à Sixt, nous trouvons sous l’or- (( meau du couvent dont il fut autrefois le chanoine, le bon (( curé octogénaire de la paroisse. Appuyé sur sa canne, il « sourit à la joyeuse bande, et une députation lui demande
LA JEUNESSE DE TüPFFER.
(( la permission, pour les artistes lyriques de la troupe, de « jouer sur l’orgue de son église. Le bon vieillard accorde « tout ce qu’on demande, et la caravane défilant sous les « voûtes sombres du couvent demi-ruiné, est introduite « dans l’église que dorent les rayons du soleil couchant..
« La clef de la galerie des orgues étant égarée (!), le sacris- (( tain introduit dans la nef une immense échelle, sur « laquelle MM. S. G. et D. font leur ascension. Le gros (( sacristain les suit et va s’établir pour souffler. — Les « nombreux auditeurs attendent, dans un recueillement « mêlé d’une haute émotion, nn air écossais mélancolique « et grave, dont ils savourent d’avance tous les harmonieux « accents.
(( Lebon sacristain s’essouffle en soufflant, et souffle en « s’essoufflant; l’on voit du bas ses mouvements télégraphi- « ques... rien ne se fait encore entendre... Le recueillement (( commence à s’évaporer, lorsqu’un sifflement aigu, suivi « d’un bourdonnement nasillard et d’un silence prolongé, (( vient frapper les tympans montés à l’écossaise et com- « mence à soulever le diaphragme des voyageurs par un
« fou-rire concentré Mais voici un rugissement affreux
« des tuyaux, suivi d’un fragment de gamme au flageolet, » nourri du son asthmatique du soufflet — puis un morne « silence, qui déconcerte tout à fait un reste de gravité (( décente, précieusement et péniblement conservé jusque- « là. — Plusieurs vont se soulager au dehors, le reste fait « contenance auprès du bon curé qui observe que le soufflet « ne donne pas, et que les tuyaux... .sont pour la plupart hors
INTRODUCTION
(( de service^ mais que les musiciens sont bons, et y vien- (( dronl.
(( Pour le sacristain, il souffle ferme et fond en eau. I^es '( mugissements intermittents continuent, jusqu’à ce que (( M. Tôpiîer invite à redescendre les musiciens, qui com- « mencent à prendre goût au jeu, et qui se séparent à '( regret de l’harmonieux instrument. La descente s’effectue (( sur la longue échelle. Elle est fermée par le gros sacris- « tain, qui continue longtemps encore à souffler. Après « cette malheureuse tentative musicale nous prenons congé « du hou curé pour retourner auprès de notre hôtesse, )'>
La scène n’est-elle pas charmante, pleine de poésie et d’humour? Et plus loin, lorsque les voyageurs descendent la montagne, le tableau change, mais ne perd rien en pittoresque : « Que l’on se représente M. M., INL Tôplfer (sans (( parler des autres), tous deux honnêtes gens, marcheurs K raisonnables, mais un peu gros, tous deux démoralisés « par leur marche rampante du matin, tous deux ayant (( leur ami intime, je veux dire le sac sur le dos, qu’on se <( les figure, arrivant à la vue de couloirs en biseau, roides '( et presque perpendiculaires, veloutés en cailloux pointus, « sur lesquels le pied se déchire en s’arrêtant, roule en mar- « chant, et au bout d’un couloir d’autres couloirs plus K aflVeux conduisant à d’autres couloirs plus atroces! Une '( nécessité inexorable les oblige pourtant à s’avalancher H dans ces abîmes où la station verticale est impossible, « la position horizontale atroce, la position roulante horu rible. Lancés dans ces infâmes rigoles, soumis aux lois
LA JEUNESSE DE ToPEFER.
« despotiques de la gravitation gravelée ils roulent, mar- « client, sautent, dansent, sautillent, glissent tout à la
<( fois jusqu’<à ce qu’entln la montagne tremlde : c’est
« M. Tôpffer qui est tomlié ! ))
C’est ainsi que d’incident en incident, d’étape en étape, on parvient à Cliamonix, terme du voyage. La caravane se rend aussitôt au Montanvert et à la Mer de glace, où M, Tüptfer se livre à des travaux gigantesques et d’un effet suldime, sous les yeux de ses pensionnaires ébahis. Ils rencontrent des Anglais, et en deux phrases les voici dépeints : « Ils descendent flegmatiquement, remontent de même, (( mangent en silence, digèrent sans bruit, remontent à « mulet sans dire mot pour descendre au Prieuré, en H apparence fort indifférents à ce qui est sous leurs yeux. « Nous ne doutons pas, cependant, que le sentiment inté-
rieur d’avoir fait précisément tout ce qu’un gentleman « doit faire, ne soit pour eux une bien douce récompense « de leurs fatigues. )>
La moindre chose devient le prétexte d’un tableau ou d’une plaisanterie; l’on reconnaît le coup d’œil du peintre qui ne laisse échapper aucun détail, sans perdre pour cela la vue d’ensemble. Point de description longue ou prétentieuse, mais de temps en temps un croquis léger saisi au passage. Et quel art pour rendre gracieux ou poétiques les faits les plus ordinaires! le ciel semble-t-il se couvrir, vous pouvez être sûr que Tôpffer notera la chose, mais à sa façon, et cette façon n’est pas celle de tout le monde : « Le (( temps s’annonce comme moins radieux que la veille, et
INTRODUCTION
« la vue d’un petit nuage sphérique qui se balance du côté (( de l’Occident développe quelques germes d’inquiétude « chez M. TôpfFer appelé cà prodiguer ses soins à un feutre (' de la plus belle espèce. Pour le moment il se contente « de ne pas se placer sous le petit nuage, ce qui d’ail- « leurs nécessiterait de sa part une marche de plusieurs « heures, »
On voudrait tout citer dans ce petit voyage de soi.xante pages; mais ces extraits suffisent pour montrer que le Topfîer de 1828 possédait déjà ses qualités maîtresses de verve et de fine observation, et son bon rire qui retentit clair et joyeux à notre oreille. A peine pourrait-on signaler un peu de prétention dans le style, et la recherche trop fréquente du comique, obtenu par des assonances ou des assemblages bizarres de mots.
Voilà donc Rodolphe Tôpffer lancé dans la voie de la prospérité. Son pensionnat est peuplé d’élèves de tous les pays, les soucis matériels s’éloignent : il va pouvoir s’adonner plus librement à ses goûts. Il a dû renoncer à la peinture, il est vrai, mais la forte éducation artistique qu’il a reçue de son père ne lui sera point inutile. Avec lui, il a cultivé le paysage, le genre et la caricature. Sa maladie d’yeux l’a forcé à compléter ses recherches et ses études au point de vue littéraire II a appris à lutter contre les difficultés de la vie, et par son travail et sa persévérance, il les a surmontées victorieusement. A trente ans il possède une profession lucrative, une femme dévouée, un cercle d’amis fidèles; toute une
LA JEUNESSE DE TÔPFFER
carrière de lerlile activité se déroule devant lui. Plus sage que beaucoup d’autres, il a profité de sa jeunesse pour faire ses semailles. La moisson riche d’espérances va tenir toutes ses promesses.