CHAPITRE PREMIER
LES PREMIÈRES OEUVRES ; CRITIQUE D’ART. — TROIS SALONS TOPFFER EST NOMMÉ PROFESSEUR A L’ACADÉMIE
a dit de Topffer que la destinée s’était jouée 'de lui, qu’elle l’avait créé pour être artiste et l’avait privé de la vue, mais qu’il s’était vengé, et qu’il avait peint, en en parlant, le bel art dont on lui refusait l’accès. Les premières productions de sa plume traitèrent, en etfet, exclusivement de la peinture, et il émit ses théories sur l’art, à propos de trois expositions, qui eurent lieu à Genève en 1826, 1829 et 1832.
La première de ses brochures : Idée de Pierre Gélroz, marguillier de l’église paroissiale de Mont Bovon sur l’exposition des tableaux de Genève en l’an de grâce 1826, présente
une certaine atfeclation de forme et d’idées, et ne doit pas être classée parmi les bonnes œuvres de Tôpffer, Il préconisait déjà cependant l’étude de la nature, et raillait avec raison ce genre noble et pompeux, ces Sabines, ces Léonidas, ces Horaces qui lui apparaissent comme des héros de grand opéra : « Eh ! bien, s’écrie-t-il. J’aurais « donné toute cette noblesse contre un grain de vérité « de plus, ou un grain d’atîectation de moins. » Ce premier opuscule fit du bruit dans Landerneau et valut à son auteur plus d’une piquante réplique; mais on ne répondit rien à la seconde brochure : Le simple bon sens, ou coup d’œil sur quelques tableaux exposés au Musée Rath en 1829, où ses théories s’affirmaient dans un langage plus simple.
En 1832 il revient à la charge avec plus d’autorité encore. Il déplore l’influence des systèmes, des écoles, du maître, et ajoute : « C’est triste, c’est bien triste, mais si les peintres « pouvaient désapprendre, ils y gagneraient le plus souvent. « Et cependant s’ils cessent d’étudier ils rebroussent à « grands pas vers la croûte. Croûte en avant, croûte en « arrière. C’est triste, c’est contradictoire aussi. Je ne sais « qu’y faire. C’est que le savoir tend toujours à se réduire (( en système, les systèmes dégénèrent en manière, et la (( manière fausse le talent, quand elle ne le détruit pas. Ainsi « plus d’un jeune artiste promet, ainsi il échoue bientôt, « et presque toujours par les qualités mêmes qui le faisaient (( briller. Je possède ma couleur, ma touche, dit-il, mon « effet, ma tête, mes eaux et le voilà appauvri de tout
Hclio^, Dujardin . lmp, Eudes
La Traversée
« ce qu’il possède. En face de la nature il faut étudier tou- « jours, niais à condition de ne savoir jamais. »
Dans ces deux brochures de 1829 et de 1832, Tôpffer déploie beaucoup de verve et d’esprit. Le simple bon sens mériterait à coup sûr les honneurs de la réimpression; il est plein d’aperçus ingénieux, de choses délicates et de la plus agréable fantaisie. L’auteur a une si aimable manière déjuger les artistes, de leur dire ce qui leur manque, qu’ils auraient mauvaise grâce à ne pas profiter de ses conseils. Écoutez plutôt : « J’ai rarement vu un tableau de M. A. « sans brouillard ni vapeur, aussi est-il chez nous le premier peintre pour les brouillards. Il les rend comme un ange, (( soit dans l’iiiver, soit dans les vapeurs d’un beau soleil « couchant, soit dans une matinée d’automne ou de prin- « temps. Il a fait tel tableau qui n’est qu’un brouillard, tour U de force que lui seul ose tenter. Écoutez pourtant cer- (( taines gens : Mauvais genre, disent-ils, monotone, qui (( masque tout. Effets bizarres et peu compris; brouillards (( jusque dans les devants, où tout cependant devrait être « étudié, arrêté, dessiné. Et remarquez : si l’on faisait ce « qu’ils veulent là, ces mêmes gens diraient que tout est « sec, écrit, sans poésie. Aussi espérons qu’on n’en fera v( rien. Le bon sens dit : Faites une seule chose, mais « faites-la bien. M. X. ne fait que des intérieurs, il a raison. « Faites des brouillards et laissez dire. — Ils ajoutent « bien pourtant : C’est dommage, M. A. a du talent, une « touche agréable, une couleur fine, de la poésie, une ima- « gination variée; pour produire des ouvrages charmants
« il ne lui faudrait que mieux choisir ses effets et plus étu- « dier les devants. Éloges perfides qui risquent de l’écarter (( de la route nébuleuse, mais sûre, qu’il suit maintenant. » Plus loin, l’auteur s’abandonne à son imagination. Arrivé dans la salle de l’exposition consacrée aux portraits, il se figure tous ces personnages réunis là pour passer un mois ensemble. Et de là un morceau bien franchement humoristique : (,( Ces personnages se comportent presque tous, comme on se comporte dans le monde. Chacun en toilette soignée, en pose d’apparat ; chacun et chacune présence tant son beau côté; chacun et chacune étalant la surc( face, sans montrer le fonds, et usant de toutes les grâces c( naturelles, acquises ou payées, dont il ou elle peut dis-
a poser Je me les figure conversant ensemble, et à
« juger des opinions, des goûts, des esprits, par l’habit, (( l’âge ou le sexe, quelle drôle de conversation cela doit « faire ! Comment pourront s’entendre ces mines joyeuses *( et colorées avec ces mines graves et blêmes; ces artistes « tout en superficie avec ces savants tout en profondeur, « ces dames dans l’âge de raison avec ces dames dans l’âge « du plaisir!.... Et l’illusion devenant plus vive, je crois « saisir des lambeaux de phrases qui se détachent de ce c( brouhaha »
La brochure de 1832 débute aussi d’une façon originale, et c’est une fine critique des clichés employés parles auteurs lorsqu’ils commencent un article. Tôpffer choisira-t-il la manière pompeuse, la manière piquante, sautillante et pleine d’esprit, la manière sévère, la manière de sentiment.
l’activité littéraire.
s’airêlera-l-il à la manière rornanlique ? « Où est Fait? « Dans tout. Dans le glauque roseau qui baigne sa tête au « cristal des flots, dans le crime qui sue le remords, dans (( Fabeille qui bourdonne aux fleurs pourprées, dans les c( vagissements de Fenlant et dans la tète neigeuse du (( vieillard. C’est un fluide qui parcourt le ciel, la terre et (( l’homme, il ne s’agit que de l’appeler à soi, et c’est le c( secret de l’artiste qui a brisé les entraves d’une théorie « enfumée, etc. (Suit un développement et une critique « toute écrite dans le genre frappant et sublime.) »
La manière classique : « La critique doit toujours se « baser sur une sage appréciation des ouvrages des grands (( maîtres. Hors de là elle s’égare dans des théories ténébreuses, qui ne reposent que sur des nuages flottants. « L’histoire de l’art nous présente quatre grands siècles. (( (Suit toute la théorie des grands siècles, après quoi il juge « les tableaux d’après les règles.) »
A propos de l’exposition des portraits, l’auteur s’amuse à faire une classification des ressemblances ; il y en a de justes, de spirituelles, d’agréables, mais combien d’autres que l’on n’a pas encore cataloguées. Tel de ces personnages n’est reconnaissable que grâce à son habit, à sa chambre ou à son chien : ressemblance par ricochet ; tel autre appartient à la classe des ressemblances endimanchées : son linge est d’une propreté irréprochable, son habit semble sortir de chez le tailleur, ses souliers vernis reluisent comme l’acier, et c’est sous cette forme pimpante qu’il passera à ses petits-enfants.
« 11 y a les ressemblances équivoques. — C’est lui, ce n’est
pas lui, il y a de lui. — H y a les ressemblances tristes, pleurardes, calamiteuses, qui transmettent à la postérité des aïeux si douloureusement affectés, qu’on ne les regarde jamais, tant ça fait mal à voir. »
Il ne faut pas oublier les ressemblances poussives, qui ne sauraient plaire, malgré ou peut-être à cause de l’air de santé exubérante du personnage représenté. Puis viennent les ressemblances criardes : a C’est lui, mais c’est trop lui, beaucoup trop, désolamment trop. Pas un défaut, pas un vice de son expression qui ne soit là tout au long, pour être conservé à tout jamais. Pourquoi, je vous prie? Car enfin, c’était un honnête homme, bon époux, bon père, bon citoyen. Ah ! pourquoi ? »
On le voit par ces extraits (que nous multiplions à dessein, ces opuscules de Tôpffer n’ayant pas été reproduits dans ses œuvres’), les Salons de Tôpffer ne manquaient ni de piquant, ni de gaîté.
Sous le titre de Réflexions et Menus Propos d'un peintre genevois, parut en 1830 une brochure, vigoureux pamphlet contre une ville d’Espagne (lire Genève)^ où l’on prétendait aimer les arts, (( les riches en dissertant dans leurs « salons, les lettrés les disant l’honneur de la Grèce et (( de Rome; les bonnes dames, pure et noble jouissance, « bien propre à élever l’àme. 11 y avait un beau musée où (( s’élevaient par douzaines de petits peintres; des comités
‘ Ces lignes étaient écrites (juand a paru l’ouvrage de M. l’abbé Relave, qui a donné, dans l’appendice de son livre, quelques Iragments de ces brochures.
l’activité littéraire.
(( où se lisaient de beaux mémoires sur l’art en général et sur (( l’art en particulier; enfin, des expositions où tous les gens (( de l’endroit se ruaient en foule, tant on y aimait les « images, je veux dire les beaux-arts. Seulement personne '( n’y achetait tableaux; les pauvres, faute de fonds, et les « riches, par économie. » Et il profite de cette transparente allégorie pour fustiger de main de maître tous ces faux amateurs, ces amateurs platoniques, qui ne voudraient pour rien au monde délier les cordons de leur bourse, et ne viennent en aide aux peintres que par de belles phrases sonores et vides. Tôpffer déclare qu’une telle manière de procéder empêche l’éclosion du talent, et pousse l’art à se transformer en métier. Il se plaint qu’à Genève les spéculations et les affaires captivent toute l’attention, qu’on y aime la science parce qu’elle seconde l’industrie, la politique parce qu’elle influe sur les capitaux genevois, épars dans toute l’Europe; mais que les beaux-arts sont dédaignés, parce que leur domaine est l’imagination, et que leur action directe ne s’exerce sur rien de ce qui occupe la vie pratique, active et industrielle. Dans les deux premiers opuscules des Menus Propos il revient sur ce sujet, qu’il traite avec une véritable éloquence.
Le troisième opuscule des Menus Propos parut aussi dans la Bibliothèque universelle sous le titre de Boutade. L’auteur y émet la théorie que le progrès, la vapeur, les machines tuent tout élan artistique et toute poésie; que notre siècle sans foi, sans élévation dans les idées, ne peut rien produire de grand dans le domaine de l’art. « Car à l’art il faut un
ÉODOLPHE TÔPFFER.
*( passé, et aujourd’hui on ne croit qu’à l’avenir; il lui faut des croyances non individuelles, mais populaires, et « il n’y en a plus; il lui faut une large base dans les senti- (( inents, dans les affections, dans les opinions des masses, « et les masses sont morcelées, scindées, tiraillées en tous « sens. En un mot, il doit être l’expression de toute une « société, de tout un siècle, uniforme dans ses souvenirs,
« dans ses croyances, dans ses idées Aujourd’hui qu’ex-
>( primerait-il? Rien, ou le chaos. »
Malgré ces tristes conclusions, Tôplfer ne devait point perdre courage. Ses brochures attirèrent l’attention du public sur ces questions si intéressantes, et elles parurent, curieuse coïncidence, au moment même où des peintres de talent, comme Diday, exposaient leurs premières toiles. L’inlluence de Tôplfer sur les destinées de ce qu’on a appelé plus tard « l’école genevoise » se faisait déjà sentir. Il put se rendre cette justice, d’avoir beaucoup travaillé à mettre en honneur dans sa patrie, cet art de la peinture, auquel il aurait si ardemment désiré consacrer sa vie. Mais d’autres occupations allaient, pour le moment, concentrer son activité dans le domaine de la littérature.
Les amis d’enfance, réunis par leurs études à Paris, étaient destinés à se retrouver dans la carrière de l’enseignement. Munier, d’abord pasteur aux environs de Genève, avait été appelé à la chaire d’exégèse à l’Académie en 1825; Pascalis, de son côté, y fut nommé |)rofesseur de mathématiques, et Maurice professeur de physique. Tôpffer devint leur collègue en 1832, et fut chargé de l’enseignement de
l’activité littéraire.
la rhétorique et des belles-leUres générales. 11 dut sans doute à ses amis la faveur d’être nommé sans concours. Son bagage littéraire aurait pu paraître encore insuffisant pour lui faire obtenir une place dans le corps académique, mais la Bibliothèque de mon oncle, publiée au commencement de l’année 1832, attira les regards sur le jeune romancier. Munier, dans le discours des Promotions (distribution des prix) de 1833, parla de sa réputation établie d’écrivain ingénieux, original et plein de naturel. Il ajouta qu’il possédait des qualités plus précieuses encore, acquises dans la direction de son pensionnat : l’habitude de l’enseignement, la connaissance pratique des meilleures méthodes, l’art de se mettre à la portée de ses élèves.
L’étude spéciale que Tôpffer avait faite du latiu et du grec^ le désignait plutôt, semble-t-il, pour les chaires de langues anciennes. 11 sentait fort bien que son éducation laissait à désirer au point de vue de la littérature française : il ne connaissait d’une manière un peu approfondie que Rabelais, Montaigne, Amyot, Rousseau et Paul-Louis Courier. Il se mit courageusement au travail, essayant de combler les vides de ses études préparatoires, et de donner un enseignement solide et consciencieux. Pour dire toute la vérité, son cours’, extrait en partie de l’ouvrage de Rlair, ne brillait point par une bien vive originalité.
' M. l’abbé Relave, qui a eu entre les mains les cahiers manuscrits du cours de ToplTer, eu lait uu brillant éloge. Il déclare que c’était une œuvre excellente, pour la première instruction littéraire de jeunes gens de Itl à 17 ans; un enseignement méthodique et sévère visant à la solidité plus qu’à l’agrément, révélant une grande
EODOLPHE TüPFFER.
Le débit du professeur, généralement terne, ne s’animait, ne se colorait que de loin en loin, quand il rencontrait, cbcmin faisant, run de ses auteurs favoris, Rabelais par exemple. Alors Topffer se transformait; il redevenait le causeur ingénieux, l’artiste original, et l’heure s’écoulait comme par enchantement. Ses leçons néanmoins ne plaisaient guère aux étudiants, qui se plaignaient de ses railleries souvent impitoyables. 11 ne pouvait supporter dans les compositions de ses élèves les phrases prétentieuses, les banalités ou le manque d’idées, et ne tenait pas assez compte de la jeunesse et de l’inexpérience de ses auditeurs. Ajoutons cependant, qu’avec son sens critique très fin, il découvrait bien vite ceux de ses étudiants qui possédaient des aptitudes spéciales. 11 montrait en particulier une prédilection marquée pour Victor Gberbuliez, dont il avait pressenti la brillante carrière littéraire.
Topffer ne se faisait aucune illusion sur les lacunes de son enseignement; il ne se sentait pas, disait-il, toute la pédanterie voulue pour rem[)lir convenablement ce sacer-
indépendance d’idées, une grande originalité de critique. Il cite des fragments de ce cours, qui dénotent chez Toplfer l’horreur des écoles et des étiquettes : « Les écoles en critique peuvent être recommandahles, mais elles sont toujours exclusives, et un homme qui veut demeurer indépendant, large, équitable dans ses jugements, ne doit s’enrôler dans aucune. C’est en agissant ainsi, qu’on se réserve par exemple le droit très précieux d’admirer Shakespeare, sans en admirer moins Corneille et Racine. »
Il est évident qu’un homme comme Topfi'er devait, dans son enseignement, émettre quelques-unes des idées délicates ou ingénieuses qu’il a prodiguées dans ses livres. Nous croyons cependant que son cours a été rédigé sans entrain, et qu’il était donné sans enthousiasme. Cette tâche régulière répugnait à ses instincts d’artiste ; c’était pour lui un « métier » désagréable, et les étudiants s’en doutaient un peu.
l’activité littéraire.
(loce. Il en plaisantail volonliors, mais n’en Iravaillail pas moins avec ardeur, comme on peut le voir par une lettre adressée à Petit-Senn. Ce dernier dirigeait alors nn journal littéraire Le Fantasque. Il s’était adressé à Topffer dans l’espoir d’obtenir (jiielcpie article de lui, et il avait, parait-il, mal orthographié son nom. Toptîer lui répondit longtemps après :
(( Gherami et Monsieur, l’ami TopITer (avec dcn.\ f et deux points sur l’o) a reçu votre aimable billet. 11 ne se souvenait que trop hélas! des choses dont vous le faites ressouvenir Mais l’ami Toptfer (avec deux f et deux points sur
l’o) est enfoncé pour six mois. Le professorat le submerge au moment où il mettait la tête hors de l’eau; j’entends qu’il vient de lui ôter pour quelque temps, les loisirs qu’il était parvenu à se faire, et durant lesquels il pondait des petites drôleries, que du reste il n’a jamais pondu facilement. Il faut qu’il ponde maintenant de la rhétorique, et
qu’il commence par la coneevoir Il apprend maintenant
ces mystères, il conçoit et enfante jour pai* jour sa leçon du lendemain. D’où suit que l’ami Topffer (avec deux f el deux points sur l’o) est devenu stupide, poussif, scholastique, el plat comme un apprenti rhéteur »
Et il signait : « R. Topffer, rhétoricien assermenlc et autorisé du gouvernement. » La position n’était point à dédaigner quand même Topffer en parlait en souriant; ne professait pas qui voulait, dans celte Académie, que tant de savants avaient illustrée depuis trois siècles! Le pensionnat de la place Maurice ne pouvait que gagner à cette
nomination, mais les lettres y ont perdu peut-être quelques ouvrages délicats, dans le genre de la Peur et de Y Histoire de Jules. Nous verrons plus tard que cette position de professeur entraîna aussi Toplfer à se mêler de politique, et qu’il ne pût se vouer à ce nouveau champ d’activité, qu’au détriment de la littérature.
Sa nature d’artiste s’accommodait mal de cette route toute tracée, de cette obligation d’enseigner à jours fixes. « Pour l’heure, écrit-il à l’un de ses amis, je fais le métier, les examens approchant, et levé dès l’aurore, le soleil couchant me trouve encore infusant la science strictement nécessaire, à ces aimables jeunes gens auxquels mon existence est dévouée. C’est de toutes les opérations du dévouement, celle qui me fatigue, qui m’hébète, qui me pulvérise le plus. Cela étant, je ne compose plus. » Et ailleurs. « Avec le métier que je fais en ce moment, j’en suis bientôt à brouter l’herbe comme Nabuchodonosor, quand il fut devenu bête ruminante : j’ai le cerveau changé en noyau de pêche, et l’esprit clair comme de la bouillie. »
Rien d’agaçant et d’ennuyeux comme ces menues questions d’administration, rien d’odieux comme ces examens à faire subir, ces rapports à laborieusement composer. « Et « comment veux-tu, je t’en prie, que je fasse ce rapport, » écrit-il un jour à Munier, « si tu le plais à détenir le rapport « même au sujet duquel je dois rapporter? Je sors de voir « Herpin qui fait aussi son rapport sur mon rapport, pour « que son rapport aille ensuite figurer dans le rapport que « le Conseil d’instruction publique envoie au Conseil
l’activité littéraire.
« d’Etat, qui fera son rapport d’après ce rapport. Quelle « indélinissable facétie que ce cliquetis d’inutiles bêtises, « de bêtises aigrissantes. Je dis que c’est du foin pour les « bêles. ))
En revanche sa nomination de professeur l’obligea à lire, à lire beaucoup, et il revient enchanté de ses voyages d’exploration dans les siècles passés. « N’ai-je pas été mettre « le nez dans les Mémoires de Saint-Simon, s’écrie-t-il « dans une de ses lettre^, et me voilà ravi, engoué; je ne « parle plus que de cela : un Tacite en français, et un <( Tacite en vingt volumes; j’en suis au onzième, et j’ai <( déjà peur que le terrain ne me manque sous les pieds. (( Quel temps! quelles canailles, et quelles sublimes gens K ci et là ! quelles mœurs, et quelles figures pures au milieu » de ces galantes à paniers! Ce qui est sûr pourtant, soit « dit sans dénigrer la vertu, ni la chasteté puritaine, c’est <( que bon nombre s’amusaient jolimenl ! non pas les débau- (( cbés, mais les galants, les amoureux s’enivrant lantôt « pour une duchesse, tantôt pour une autre! » On retrouve dans ces lignes le rêveur, le poète qui, accoudé à sa fenêtre, se mourait d’amour pour une jeune fille, qu’il avait vue passer dans la rue.