CHAPITRE II
LES NOUVELLES ; LA BIBLIOTHÈQUE DE MON ONGLE. LE PBESBYTÈBE FBAGMENTS UE VOYAGES INÉDITS
fallait être poète en effet, pour écrire cette plélicale idylle de la Bibliothèque de mon oncle Tout le monde la connaît, et se rappelle l’extrême simplicité de l’action; mais comme le disait Petit- Senn dans le Fantasque à propos de cette simplicité même : « Voilà tout le sujet d’un livre « rempli de grâce, de naturel, d’esprit et d’ima- « gination; d’un livre auquel je ne reproche que d’être '< trop court, ou de finir trop vite; d’un livre qui me rap-
' La Biblioihèque de mon oncle parut dans la Bibliothèque universelle de janvier
« pelle Sterne ou de Maistre, et qui peint avec une suave « fraîcheur les premiers élans amoureux d’un cœur de « dix-huit ans. » — Plus tard Tôpffer compléta la Bibliothèque de mon oncle par Les deux prisonniers et Henriette (1836-i837), et cette nouvelle forma la base de sa réputation littéraire. L’on peut dire qu’avec le premier livre du Presbytère, paru aussi en 1832, l’auteur genevois avait produit le meilleur de son œuvre au point de vue des nouvelles.
Tôpffer venait de composer un de ces livres qui ne vieillissent pas, parce qu’ils décrivent un certain âge de la vie, certaines impressions foncièrement humaines, par lesquelles chacun de nous a passé. Il a peint les rêveries et les naïves impressions d’une âme de dix-huit ans, et cela avec une délicatesse, une fraîcheur, une grâce, une vérité telles, que la jeunesse lira toujours, et trouvera toujours nouvelles, les aventures de ce Jules, avec lequel elle s’identifie. Heureux les écrivains qui ont su bâtir ainsi sur le roc, sans se préoccuper de reproduire les ridicules d’un jour, ou les excentricités d’une mode passagère!
Ce qui caractérise essentiellement la manière de Tôpffer, c’est que ses œuvres d’imagination, comme ses récits de courses dans les Alpes, ont le cachet de voyages en zigzag dans le domaine de la fantaisie et du sentiment; les plus petits détails prennent de l’importance, et font partie intégrante de l’action. A la fois peintre et psychologue, Tôpffer aperçoit, décrit la moindre fleur, le moindre insecte au bord de la route, et s’en amuse, comme il fouillera tout à
l’activité littéraire.
l’heure au plus profond de l’ame de ses héros. Et dans ces zigzags, quelle joyeuse bonhomie, quels naïfs étonnements au détour du chemin, quand un nouvel horizon s’ouvre à ses regards éblouis! L’aimable conteur et l’honnête homme! Sa conscience sans reproche lui donne ce bon rire qui sonne franc, et qui partout l’accompagne, malgré les tristesses de la vie et ses sévérités.
Si quelquefois notre œil se mouille, ce n’est sous l’empire d’aucun tableau pénible ou répugnant, mais c’est devant le spectacle édifiant du départ d’une belle âme, comme celle de l’Oncle Tom, par exemple. On a beaucoup parlé de cette figure inoubliable, et on a dit qu’à coup sûr c’était un portrait. « De lui tout intéresse : son ménage, ses bouquins, (( sa vieille servante, celte sérénité voilée à peine d’un léger « nuage, lorsqu’on approche de la fin, celte bonté toujours « souriante, celte innocence dans la vieillesse, et cette « pointe de gaieté qui anime ses discours et relève de « grâce ses moindres propos’. »
Dans la Bibliothèque de mon oncle, le style de Topffer est arrivé à sa maturité; plus de tâtonnements, et de recherches d’assonances curieuses. Comme l’homme possède la plénitude de ses moyens, ses écrits rellètent toute sa pensée et tout son cœur : « Le tour est naïf comme « l’idée, la phrase abondante comme le sentiment, l’expres- « sion grave ou ingénue, pittoresque ou sévère, selon *( l’impression qui l’a dictée ^ » — On retrouve dans les
' Kug. Raiiibert, Ecrivains nationaux. 1 vol. iii-12. Genève, Cherbuliez, 1874-.
^ Notice sur la vie et les ouvrages de llodolphe Toplfer, par Alfred Aubert,
descriptions le peintre épris de la nature, habile à en rendre les nuances les plus ténues et les plus délicates.
Le poète n’est pas moins éloquent que le peintre, lorsqu’il décrit (( cet Age où notre propre compagnie est si douce, (( notre cœur si riche en entretiens charmants, notre (( esprit si peu difficile en jouissances; où l’air, le ciel, la « campagne, les murs, ont tous quelque chose qui parle, (( qui émeut; où un acacia est un univers, un hanneton un <( trésor. » Et l’on s’écrierait volontiers avec lui : « Que ne K puis-je rebrousser vers ces heures fortunées, ces loisirs
enchanteurs! Que le soleil est pâle aujourd’hui! que les (( heures sont lentes, les loisirs ingrats! » Ce sera la gloire de Topffer d’avoir peint un tableau de cette époque de la vie humaine, et c’est pourquoi, malgré la perfection peutêtre plus grande du premier livre du Presbytère, la Bibliothèque de mon oncle restera, avec certains chapitres des Menus propos^ l’œuvre maîtresse de l’auteur genevois.
Il faut remarquer aussi chez notre écrivain cette alliance ingénieuse et qui semble toute naturelle, entre cette gaieté dont nous parlions tout à l’heure, et la sensibilité la plus exquise. Bien peu de personnes liront les yeux secs, l’épisode de la mort de la jeune Juive, et le touchant paragraphe qui termine le récit. Jules a avoué à son oncle Torn l’histoire de ses amours; l’oncle Tom, ému de sa tristesse, la partage sans la comprendre toute; et Jules ajoute ; « Et
placée en tèle des Réllexions et menus propos d’un peintre genevois. 2 vol. in-12. Paris, Diibochet, 1848. — L'édiLioii de IJaclietle que nous avons indi(|uée dans noire Avant-Propos n’a (|u’un volume.
Helio^, Dujardin lmp Eudes
La Bibliothèque de mon Oncle
l’activité littéraiee.
quand le soir il me voyait sombre, il approchait doucement sa chaise de la mienne, et nous demeurions en silence, unis tous deux dans une même pensée. » Puis, par intervalles : « Une fille si sage! disait-il dans sa simplicité naïve... une fille si belle..., une fille si jeune! » Et je voyais à la lueur du foyer une larme poindre dans sa vieille paupière. »
Pour en finir avec la Bibliothèque de mon oncle, il convient de signaler un dernier trait essentiel, c’est la saine moralité qui en découle, c’est la hauteur et la noblesse des sentiments qui y sont exprimés, le charme des caractères, l’émotion douce et salutaire, qui naît de la lecture de cette nouvelle. On quitte à regret ces héros qui se sont bien vite transformés en amis, hommes comme nous, sans doute, par leurs faiblesses et leurs travers, mais hommes revêtus d’une grâce, d’une amabilité indéfinissable qui attire et retient.
Dans le premier livre du Presbytère nous retrouvons ces mêmes qualités de naturel et de fantaisie; l’humour y tient peut-être moins de place que dans l’histoire de Jules, mais la poésie et le sentiment n’y perdent rien, à coup sûr. Charles est de ta famille des songeurs comme Jules, et il fait bon songer avec lui : « aux champs., à l’heure de midi, <( qui est celle du silence, du repos, de la rêverie. Durant « que le soleil darde à plomh ses rayons sur la plaine, (( hommes* et animaux suspendent leur labeur; le vent se K tait, l’herbe se penche, et les insectes seuls, animés par U la chaleur, bourdonnent à l’envi dans les airs, forment
« une lointaine musique qui semble augmenter le silence (( même.
c( A quoi je songeais? tà toutes sortes de choses, petites, (( grandes, indifférentes ou charmantes à mon cœur. « J’écoutais le bruissement des grillons; ou bien, étendu « sur le dos, je regardais au firmament les métamorphoses « d’un nuage. D’autres fois je considérais, sur le pied d’un « saule creux une mousse humide toute parsemée d’imper- « ceptibles fleurs; je découvrais bientôt dans ce petit « monde des montagnes, des vallées, d’ombrageux sentiers, « fréquentés par quelque insecte d’or, par une fourmi (( diligente. A tous ces objets s’attachait dans mon esprit « une idée de mystère et de puissance, qui m’élevait insen- « siblement de la terre au ciel, et alors la présence du « Créateur se faisant fortement sentir, mon cœur se nour- (( rissait de grandes pensées. »
Peu à peu, tandis qu’il songe ainsi, Charles nous raconte son histoire, et nous sommes introduits au cœur même du drame si simple (lui va se dérouler devant nous. — Tôpffer a placé dans la bouche du pasteur Prévère une allocution d’une haute éloquence religieuse. Il parle un langage simple, mais saisissant, et l’on a [lensé que l’auteur du Presbijlère avait voulu reproduire en lui les traits d’un pasteur distingué, M. Cellérier, dont le souvenir est encore vivant à Genève.
Nous nous sommes arrêtés un peu longuement à cette étude des deux premières nouvelles de Tôpffer, parce qu’elles se placent au premier rang de ses œuvres, et
l’activité littéraire.
qu’elles présentent les traits saillants de son talent et de sa manière. De la grâce et du naturel, une gaieté de bon aloi, de la sensibilité mais point de sensiblerie, un récit moitié Sterne, moitié Xavier de Maistre, mais avec plus de simplicité que chez ce dernier; de la fantaisie et de l’imagination, et par-dessus tout cela, une fraîcheur, un charme indéfinissable, reflet d’une vie paisible et d’une conscience sans tache : n’est-ce pas là en peu de mots quelques-uns des traits essentiels de la physionomie de Tôplîer? et ne pourrait-on pas lui appliquer ce qu’un écrivain contemporain a dit d’Ivan Tourguenefî : « Il ne faut pas demander à noire romancier les intrigues compliquées, les aventures extraordinaires dont l’ancien roman français est si friand. Il ne montre pas la lanterne magique, il montre la vie... Son plaisir est d’étudier des caractères et des sentiments aussi simples que possible, pris dans la réalité quotidienne; mais, et c’est là son secret, il voit cette réalité avec une telle émotion personnelle que ses portraits ne sont jamais prosaïques, tout en restant absolument vrais'. »
L’année 1832 vit aussi éclore le premier voyage illuslré de Tôplîer : Excursion dans les Alpes, album rarissime, objet de convoitise pour des collectionneurs, et qui mérite d’être mentionné pour son texte plein de verve, et pour la naïveté des trente grands dessins qui l’illustrent.
La joyeuse troupe des pensionnaires, après avoir tâté en Savoie de quelques-uns de ces hôtels où il est utile de ne
' Melcliior de Vogue, Ivan Tourgueneff, Revue des Deux Mondes, tome 59 (15 octobre 1883).
rien approfondir, traverse le Petit Saint-Bernard sous la conduite d’un guide instruit, qui lui montre l’endroit où Annibal a repoussé les Anglais, et elle entre dans le Valais par le Grand Saint-Bernard. A peine a-t-elle franchi la frontière suisse, qu’elle fait connaissance avec la secte abominable dite des harpies, qui siège dans les hôtels où les repas sont aussi rares qu’exquis : « A mesure que l’in- « stant du paiement approche, la voix de l’hôtesse s’adoucit « encore, s’éclaircit, monte do deux octaves et file comme (( la plus haute note d’un flageolet. En même temps son accent devient plus onctueux que de l’huile vierge, plus « suave que le miel du mont Hymette. Ses gestes se tem- (( pèrent en une harmonie flatteresse, le sourire le plus (( amical ne quitte plus ses lèvres, mais ses yeux de proie lancent des feux avides, et l’on croit voir des griffes au <( bout de ses doigts. M. Tôpffer tremble comme une timide K colombe : Si parva licet componere magnis. — Tout se (( vérifie! Le chiffre est affreux, la bourse est prise k la « gorge et impitoyablement saignée. M. Tôpffer tonne... K mais la haipie, accoutumée aux tempêtes, se moque du (( tonnerre et ses serres ne lâchent pas prise. »
Hélas! les harpies n’habitent point seulement dans les hôtels, on en trouve le long des routes, à chaque détour de sentier; elles ont monopolisé le droit de vous montrer pour de l’argent les cascades, les glaciers, et de faire retentir à leur prolit les échos même de la montagne. Aussi l’on comprend à merveille MM. S. et B. qui, à la vue d’une de ces harpies, « rebroussent, mais honteusement, avec dissi-
l’activité iattéraire.
« mulalion, voiilaiU éliuler sans en avoir l’air. Le guide, (( gracieux, la voix douce et fliilée, les convie affablement, (( montrant l’eau d’une cascade quelconque du bout de sa <( griffe; et eux, gracieusement et sans disconvenir, ni « refuser ni accepter, rebroussent affablement jusqu’à un (( angle où ils tournent court, et une fois hors de vue <( reprennent tonte leur dignité morale. »
Qu’aurait dit Topffer de cette exploitation des étrangers, aujourd’hui, lui qui s’écriait déjà en 1832 : « Pauvre « Suisse ! comme ils t’ont faite ! Une grande men- « diante, mal peignée et les pieds nus! )> Et il se plaignait que les étrangers eussent gâté tant de beaux sites, et que l’on ne pût admirer la Jungfrau, sans avoir à ses côtés quelque Anglais nniquemenl préoccupé de la lecture du Galignani.
En 1833 le pensionnat genevois fit deux voyages, l’un à la Grande-Chartreuse, et l’autre à Milan, La première de ces excursions a été reproduite dans les Nouveaux Voyages en zigzag, où nos lecteurs la retrouveront ainsi que le voyage à Gênes de 1834. On peut dire que ce fut pour Topffer une période de grande activité littéraire. Non content d’avoir fait paraître dans la Bibliothègue universelle, les deux nouvelles dont nous avons parlé tout à l’heure, il lui donne successivement La Peur, morceau achevé de naturel et d’humour, et L’Homme qui s ennuie; et c’est au même moment que les deux premiers livres du Traité du iMvis voyaient le jour! Nous ne parlons que pour mémoire de deux articles envoyés au Fanlasgue, et de l’apparition de
M. Jabot, album de caricatures, sur le compte duquel nous reviendrons plus tard. On voit que la moisson s’annonçait brillante, et que Topffer ne menait point la vie de flânerie que préconisait son héros l’étudiant Jules.
L’Homme qui s'ennuie parut en 1833, sous la forme d’une boutade quelque peu prétentieuse. C’est une sorte de monologue, où un jeune blasé se plaint de la longueur des journées, et de la difficulté qu’il éprouve à se marier. Au fond Topffer a voulu peindre dans ce morceau les tristesses et les amertumes de l’égoïsme. Un événement fortuit lui donna l’idée de se servir de cette boutade et d’en faire le premier chapitre d’une œuvre de plus longue haleine. « Le « dimanche 8 décembre 1833 au soir, raconte M. John K Ruegger, j’étais chez l’aimable auteur, et je me dilatais « la rate avec M. Jabot, non encore publié, quand on vint (( nous annoncer un incendie (maison Revilliod, rue du « Rhône, vis-à-vis de la Poste) ; il y vola avec ses pension- « naires, et nous y travaillâmes, hii surtout, pendant sept (( heures en différents endroits. — Huit jours après il nous « lut le commencement de VH/ritage. )> M. Ruegger commet une erreur ; c’est la suite de X Héritage qu’il fallait dire.
Topffer en effet, ne résista pas au désir de décrire cette scène d’incendie, et, en opérant quelques changements dans X Homme qui s'ennuie, il en fit le premier chapitre de XHérilage. Seulement il s’agissait de remanier la boutade parue dans la Bibliothèque universelle, de la raccourcir, de l’adapter â ce qui devait suivre ; on peut aisément se rendre compte
l’activité littéraire.
de ce travail, en comparant la première version avec la seconde.
La nouvelle vaut mieux que la boutade, quoique ce soit une des œuvres de Tôpffer, qui prèle le plus le flanc à la critique. On lui a reproché en effet de s’être départi de sa grâce et de son naturel, pour peindre un de ces fats prétentieux, mécontents de tout et d’eux-mêmes, et qui ne trouvent dans l’existence qu’un prétexte à plaintes acrimonieuses. Il y a bien quelque chose de fondé dans ce reproche, et Topffer l’a probablement senti lui-même, puisque dans sa seconde partie il ramène le jeune sceptique à la foi; une affection puissante, livre la guerre à son égoïsme et l’anéantit. Les sentiments et le caractère qu’il essayait de retracer n’avaient rien.de liien original, et dans VHomme qui s'ennuie, ne tardaient pas à donner une impression pénible et maussade.
füisa el Widmer parut la même ann('e que V Héritage, et fut, dit-on, inspirée à Topffer par une inscription, qui se voit au cimetière de l’église nationale de Lucerne. On trouve quelques traits de cette touchante nouvelle dans la dernière partie du Presbytère.
Le Col d'Anterne et Les deux prisonniers allaient voir le jour (1836), et déjà les nouvelles précédemment publiées attiraient l’attention sur Topffer. Il connut bientôt les inconvénients de la célébrité et l’on trouve dans la Bibliothèque universelle, en 1834, un article intitulé : Petit appel à la délicatesse des voleurs, qui débute ainsi : « J’ai connu un « peintre qui ne fermait pas à clef la porte de son atelier
'< lorsqu’il lui arrivait de sortir. « On pourrait vous voler « un tableau, lui dis-je, )) — Si je savais que quelqu’un « prit me faire cet honneur, répondit-il, je laisserais ma « porte toute grande ouverte. )> — Ce peintre eût donc « aimé à être volé ! — On le vola. — « Eh bien, lui dis-je (( en le voyant tout triste, vous ne trouvez pas que ce soit (( si plaisant? — Je vous demande pardon, mais ils ont K volé le moins bon, et je juge, à ces traces laissées sur le (( cbevalet, qu’ils l’ont encore altéré, gâté; c’est là ce qui « m’attriste, y
« Ce peintre eût donc aimé à être volé, mais convena- « blement, selon certaines règles et conditions qui impor- « taient à son honneur, et je trouve, avec lui, que c’est « bien le moins qu’on puisse exiger d’un voleur, que de « mettre quelque délicatesse dans ses procédés, y
Et là-dessus, Toplfer constate qu’il est victime de vols constants commis, soit par Le Voleur (qui s’appliquait à mériter son titre), soit par le Cabinet de lecture, sans parler de tous les autres. Il a en effet reconnu des fragments de son article sur la Partie pittoresque des voyages de de Saussure, mais tronqués, altérés, méconnaissables. Il prie les honnêtes voleurs de considérer que, au plus beau plat d’argentil suffit de faire une cassure pour que tout le monde dise ; « Voici un beau plat à barbe! y et ce n’est le compte ni du plat, ni de celui qui l’a fait, ni de celui qui l’a volé. Et ce n’est pas tout; voici que, dans un recueil intitulé Les veillées d'hiver et publié par MM. Alexandre Dumas, Nodier, Fr. Soulié, Topffer vient de découvrir la Bibliothèque de
l’activité littérairpi .
mon oncle, signée H. de Genève. « Ayant sous les yeux
R. T., ils impriment H! Supposition de personnes; (( faux ; faux en écriture publique ! )^ — Ce ne fut pas la dernière fois, que l’auteur des Nouvelles genevoises eut à se plaindre du manque de délicatesse de ses contemporains.
Tl faut reconnaîire que la proie était tentante, et qu’en particulier le morceau sur la Partie pittoi*esque des Voyages de de Saussure renfermait des pages exquises et charmantes. Topffer parlait des Alpes en artiste et en ami, et il en parlait éloquemment. Mais c’est le côté comique qui l’emporte, lorsqu’il dépeint cette horde de touristes qui l’été envahit les vallons de la libre Ilelvétie! Impayables, ces « touristes qui viennent chaque année s’abattre sur notre « sol suisse, avides de champêtre, de sublime, affamés (( d’abîmes, d’avalanches, creux d’appétit pour les grandes « merveilles de la nature! Arrivés, on les leur montre : celle- « ci s’appelle Finsteraarhorn, celle-hà : Jungfrau, cette « autre : Mont-Blanc. Voyez, Messieurs, regardez! Ils regar-
« dent ¥A comme ces grandes merveilles de la nature
(( ne sont au fond que de bonnes grosses montagnes toutes « simples, qui ne feraient pas un pas pour les amuser, les « voilà qui repartent bientôt, dégoûtés à tout jamais des « grandes comme des petites merveilles de la nature. Ils (( vont à Strasbourg, à Milan, ils montent sur le Dôme, (( et trouvent que ceci, à la bonne heure, c’est bien une (( autre affaire !
» D’autres (les Ames sensibles) eberebaient l’Age d’or.
RODOLPHE TüPFFER.
<( ils avaienl compté sur l’àge d’or.,., et je les plains, car <( c’est vrai que nos auberges sont chères.
(( D’autres (les âmes fortes) voulaient des craquements « de glaciers à tout bout de champ, des cascades dilu- K viennes au coin des chemins, et des chamois dans les « prés. — D’autres (les philosophes) voulaient la Lands-
« gemeinde pour le seize, jour de leur passage mais le
« peuple souverain était aux semailles. Ils n’ont point vu '( de Landsgemeinde et ils en sont tout malheureux. — « D’autres (tant bonnes gens!) se seraient contentés d’un (( costume nouveau à chaque paroisse, et ils n’ont eu pointe pâture que les jupons courts de l’Entlibuch; encore des- « cendent-ils jusqu’au genou. — Enfin d’autres (les plus « nombreux) voulaient toutes ces merveilles à la fois, et « quelques-unes encore, sans compter les autres !
« Impayable d’assister à cette grande mystification ! '( J’aimerais être l’aubergiste de Laulerbrunnen !
« Et ce qui est drôle, c’est que l’aubergiste de Lauler- « brunnen pense absolument comme eux sur tous ces t( objets. Rien de moins curieux. Son Staubbach ? de « l’eau claire! Son Lauterbrunnen? un vilain trou! Sa t Scheidegg? pays de loups! Il ne conçoit rien à cette aflluence annuelle; ce qu’il conçoil, c’est que l’affluence <( existant, il convient que l'aimable compagnie trouve dans '( le vilain trou, chez qui manger, à qui payer.
« Il doit avoir de bien bons moments! Vous le tigurez- <( vous, lorsque, sans être vu, il regarde son Staubbach, et « qu’il se dit : Que ce filet d’eau ne coulât pas là, et j’étais
l’activité littéraire .
« zéro, comme mes pères ! Ali ! Staubbacli, Slaubbacli, (( mon ami! Et puis en y réflécliissanl : Mystérieuse rigole : (( mais que diable y viennent-ils donc voir? Je suis siii“ (( qu’il est su[»erstitieux, l’aubergiste de Laulerbruiiuen !
« Et vers midi, quand tous ses touristes, compte réglé, « sont depuis quatre heures à gravir les pentes raides, « suants, essoultlés, rendus; et que lui, assis près du collVe,
« manie, met en piles, enregistre, additionne, soustrait
« 11 lui prend des terreurs soudaines. Si son Slaubbach « allait cesser de couler!!! Nigaud, l’aubergiste de Lau- « terbrunuen, qui ne voit pas que le pli est pris; (pie, sou (I Staubbacli à sec, les touristes viendraient en même '( nombre. Où un moiiton a sauté, ôtez la barre! les autres (( sautent tout de môme. — Et le soir, quand milord lui arrive, aigri de fatigue, exténué d’admiration, et qu’il lui « sert, à dix francs, un maigre souper dans sa chambre de (( bois, et qu’il lui conseille d’être avant jour au Staubbach,
« pour ne pas manquer l’auréole au lever du soleil d’y
U faire un tour, ce soir môme, à cause de la lune qui se
K montre vers minuit Et milord qui y passe la nuit, et
(( milord, qui avant le jour, tout mouillé de Staubbach, '( regarde en l’air, attend le soleil, manque l’auréole,
« attrape un rhume Connaissez-vous, diles-moi, un plus
(( joyeux farceur que l’aubergiste de Lan terbrunuen ? » Dans les voyages de 1835, à Chamonix et dans l’Oberland, voyages qui n’ont pas été reproduits dans les Voyages en zigzag (et qui sont charmants, texte et dessins), on trouve de piquantes descriptions des diveises sortes de touristes.
qui fréquentent la Suisse. Mais ce n’est point avec ces touristes (( tristement véhiculés par les grandes routes, triste- « ment portés sur les hauteurs, lamentahlement régis, « dominés, asservis par la mode, le guide, le tarif, le voitu- « rier, le muletier et un ennui souvent très visible » que peut être confondue la troupe des pensionnaires Toptfer. Cette troupe, « de loin on la voit, de loin on l’entend, par- (( tout où elle passe l’écho rit, habille, admire. Si elle « grimpe avec etîort, tout coin de gazon lui appartient, « tout ombrage lui est un dais de fraîcheur, loute source
« une riche et bienfaisante trouvaille ‘ » Elle ne monte
])oint sur les cimes pour constater qu’on mange à ces hauteurs de la truite sauce verte, mais pour y goûter le charme de la nature, et retremper son âme dans le spectacle de ces magiques panoramas, dans la solitude, le silence et la majesté sauvage des Alpes.
Aussi ces excursions avec Toptîer étaient-elles un sujet d’envie pour beaucoup ; aux pensionnaires se joignirent parfois des amis, comme Delaplanche et Munier, En 1835 ce dernier retrouva les voyageurs à l’Hospice du Grand Saint-Bernard. Ces rencontres étaient pour Topffer une source de joies indicibles. Rien ne valait, à ses yeux, une heure de causerie avec un de ses camarades d’enfance; nul plus que lui n’appréciait les douceurs de l’amitié.
’ Voyage <le 18.3r) à Cliamonix.
Ï()PFFEH ET SES AMIS. LTNTlMFrÉ. LES SOUPERS DU MARDI LA CORRESPÜNDAA'CE DE TüPFFER
n foil capital domine toute la vie de Toplîer : il a eu des adversaires politiques, il a rencontré des gens auxquels le tour de son caractère a déplu, des étudiants que son ironie dédaigneuse a froissés, mais il est rare de voir uu homme posséder
^ des amis aussi fidèles, aussi sincères des amis
f qu’il a qualifiés lui-même d’incomparables. Le
mot n’a rien d’exagéré : Pascalis, le mathématicien, Munier, l’éloquent pasteur, Duval, de la Rive, le docteur Ilerpin, Delaplanche, ont entouré Toplîer comme d’une vaillante cohorte de cœurs aimants. C’est dans son intimité
avec de tels hommes qu’il renouvelait ses idées, et qu’il puisait vigueur et courage aux heures d’abattement.
Déjcà dans sa première jeunesse, il était sujet à ses moments de noir comme il les appelait. Cette tristesse avait pour cause première et principale l’état de sa santé, la I iréoccupation d’être obligé de renoncer à la peinture, mais elle provenait aussi, sans doute, de la vivacité de son imagination. Quand le poète a replié son aile, il retombe durement dans la réalité, et elle lui semble froide et cruelle : « Je suis noir sans espoir, » voilà le cri qu’on retrouve dans beaucoup des lettres de Tôpffer. « Je suis nerveux, comme dit Pascalis, je suis noir, (( noir, comme du cirage anglais. Le monde me semble « éclipsé, et la lune mon seul refuge. J’ai une peine infinie, <( pour l’heure, à me maintenir dans les allures d’un (( homme raisonnable que j’ai juré d’être, et à ne pas me « ficher de tout, de quoi que ce soit, et de beaucoup d’au-
« très choses encore » El il envie son ami Pascalis qui
s’adonne aux travaux champêtres, ou son ami de la Rive qui se promène sous les ombrages de Presinge. Tout vaut mieux que l’état d’àme dans lequel il se trouve, qu’être incolore, insipide, fade comme une mauve, sine odio élira. (( J’aimerais être, s’écrie-t-il, ou avare, ça amuse; ou ambi- (( lieux, ça occupe; ou haineux, ça secoue; ou vaurien, ça
« affranchit; ou victime, ça exalte et le temps passe.
« Mais n’êlre que parfaitement régulier dans ses mœurs, <( honorable dans ses principes et moral dans ses écrits, « c’est amusant comme de mal dormir dans un bon lit. »
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II a dépeint ces moments d’abattement dans plusieurs de ses lettres : « Vous, Monsieur, écrit-il à l’un de ses bons « amis, vous connaissez les soucis, les inquiétudes, et vous « ne les craignez pas autrement : ils vous sont comme une « sauce piquante au très joli banquet de votre vie ; vous (( connaissez les chagrins, et plus que moi j’en conviens; « mais vous ne connaissez pas, je crois, le noir, ni même « le gris foncé, et à en juger d’après l’égalité aimable et (( bienveillante de votre liumeur, vous ignorez ces vilaines « révolutions du for, qui corrompent et transforment les « sentiments, qui torvent le regard du cœur, qui font d’une « créature assez bonne enfant un sot et bilieux animal, tout
U rempli d’aigreurs et de susceptibilités cornues dont
« une seule, s’il la laissait voir, le rendrait aussi haïssable (( que ridicule. «
Et conclut-il : « Vous remarquerez une chose, c’est « qu’après tout, il n’y a point de noir sans cause. Ceci « peut être vrai jusqu’à un certain point, et si toutefois « ce noir provient d’un rien, d’une barbe à faire, d’une « contrariété exiguë, de la couleur du pré ou de l’air du « temps, peut-on appeler ces choses-là des causes de noir, (( et n’est-ce pas plutôt le noir lui-même dont le premier (( etîet est de prédisposer à voir des cauchemars dans (f toutes les vétilles qui se présentent? J’insiste sur cette (( doctrine, parce que l’autre, la vôtre, monsieur, est enta- « chée d’un grain de fatalisme; elle fait de nous, créatures « libres et intelligentes, des choses à la merci de tout ce X qui est extérieur, elle livre en proie le moi au non moi
U comme (lil le [)roressem* C..., landis que la miemie maiuu lient à Tàme sa double liberté, celle de se noircir et celle <( de se blanchir, indépendamment de loute intervention X nécessaire du non moi comme dirait encor le [nofesseur
On le voit, Toptier, dans celle lellre, reconnaît qu’il n’a pas éprouvé de grands chagrins, et certes il eût été un ingrat de se plaindre de sa destinée. Sa remme l’entourait de soins et de prévenances, il voyait ses enfants grandir et prospérer. Son noir provient de ce que, dans son imagination, il avait revêtu le monde environnant de beautés et de grâces qui n’exislent pas eu réalité; et comme après tout, Topfler est un observateur et un moraliste, lorsqu’il sort du domaine de la fantaisie, il voit les choses telles qu’elles sont; bien mieux il aperçoit et constate avec tristesse les dessous de cartes, la petitesse de bien des caractères, les idées mesquines ou fausses, qui servent de motifs dirigeants à bien des vies. Ce n’est plus à la pièce de son invention, pleine de poésie et de charme, qu’il est forcé d’assister, mais à la comédie humaine, où chaque homme se transforme en un acteur, tout occupé de se grimer et de se métamorphoser, pour donner le change sur son compte.
Et de là encore une cause de noir. Le rêveur à la riche imagination souffre, mais le moraliste ne souffre pas moins : x Ces hommes, dit-il à propos des potentats X de la politique et de la littérature, ces hommes sont X de grands, d’extrêmes comédiens, mais pas plus, peut- X être moins que la plupart. Placés plus en vue et [ilus
liêlio^. Diyardin
lmp, Eudes
Là Bibliothèque de mon Oncle
l’activité littéraire.
« haul, ils se laiTlenl [iliis vif, el ils se iliapeiil plus (( nécessairemenl; mais sur les plus petits tréteaux, jusque (( dans les plus liumbles laveriies, la comédie se joue coii- « tinuellement, et les acteurs eu sont, ici des citadins, là K des rustres, ici des [u'olesseurs, là des courtauds, partout « des hommes. Êtes-vous bien sur que vous ue l’ayez « jamais jouée avec moi, que je ue la joue nullement avec vous, ou que tout au moins nous ne la jouions jamais (( ensendjle ? pour moi, non, car [lour en être siir il fau- (( drait que je fusse certain que nous sommes, ou que nous K serons un jour autre chose que des hommes. »
Mais ces instants de noir, causés par le spectacle des faiblesses de Tàme humaine, ne sauraient durer chez une nature comme celle de Topffer. S’il voit juste, il n’en tire point comme Iri Rochefoucauld des conclusions désolantes; son cœur, au lieu de se sécher, s’émeut. Il fait immédiatement un retour sur lui-même, il s’examine en toute conscience et cet examen achevé, il reconnaît et déplore ses propres imperfections : « Si je considère ces dispositions (au noir) à ma loupe de moraliste, je n’y vois que « protoxyde d’égoïsme, deutoxyde d’ingratitudes infâmes « envers la Providence, et signes gangrenés de cet ennui « dont parle Pascal, qui est le ver rongeur de l’homme « déchu. Ça ne me regaillardit pas du tout, de voir dans (( moi ces lèpres et ces ulcères. J’y applique tous les cata- « plasmes que peuvent me fournir les différentes sortes de « philosophie.
Et ailleurs : k Jouer la comédie du plus au moins,
« avec ou devant autrui, c’est quelquefois blâmable, quel- « quefois louable, jamais bien dangereux. Ce qui l’est « davantage, c’est de la jouer avec soi-même, chose com- « mime, mais où je me flatte que nous tomberons le « moins possible, vous et moi. Vous par intelligence et « moralité tout ensemble ; moi pour continuer de me com- (( porter en sage garçon comme j’ai fait jusqu’ici, parce
que je pressens qu’avec un bout seulement de masque, (( au moyen duquel je me tromperais moi-meme, je serais (( assez vite un bien mauvais sujet. Pour conclusion donc, « j’arrive à dire que la sincérité avec soi-même est le (( principe de la sagesse, et le commencement de la vertu. »
Cette sincérité, Tôpffer l’a constamment pratiquée, elle explique l’attrait qu’il exerçait sur ses amis intimes; mais n’explique-t-elle pas aussi à merveille, les tristesses et les découragements d’une âme qui s’étudie sans indulgence et sans faiblesse.
Tôpffer ne connaissait qu’un i‘emède à ses noirs, c’était la société de ses amis, Il lui fallait échanger ses idées avec des intelligences supérieures, capables de le comprendre, de dissiper ses doutes, de mettre fin à ses tergiversations, et aux divagations parfois exagérées de ses facultés imaginatives. Or cet ordre, cet équilibre complet entre la raison et l’imagination, et cette foi inébranlable, il les trouvait réunis dans la personne de David Munier’.
' David Miinier (n9S-187!2) lut un pasteur et uii proresseur des plus distingués. Nommé à la cliaire d’exégése, puis à celle de langues orientales, il occupa pendant jdusieurs années la haute position de recteur de l’Académie de Genève. Sou
l’activité littéraire.
Ce n’est point ici le lieu de parler de sa carrière ecclésiastique, de dire la dialectique serrée, l’imagination dramatique, la sensibilité expansive de l’orateur chrétien, mais il faut emprunter le portrait de l’homme à son biographe’, constater qu’il était « par-dessus tout une puissante indivi- ' dualité, une de ces âmes fortement marquées qui sem- <( blent nées pour exercer l’influence et commander l’atten- « lion. 11 avait le don si rare de l’autorité, et frappait au « premier aspect par la supériorité de l’intelligence et « l’empire de la volonté. On se sentait devant un maître. « 11 aurait pu même tenir à distance, par une apparence « d’austérité jointe à une irrésistible vigueur de raisonne- « ment, si l’on ne s’était en même temps senti comme (( détendu et attiré par le contact d’un cœur ouvert à toutes (( les sympathies, et capable de comprendre pour les « démêler, les expliquer elles soulager avec un tact infini, « les plus douloureuses et les plus intimes expériences 11 I' avait dans l’esprit un type de perfection académique, des tt besoins de noblesse et de grandeur. Mais sa parole si « claire, si forte dans sa marche un peu magistrale, ne (( pouvait devejiir froide, parce qu’on la sentait toujours « pénétrée de Tardent désir d’éclairer et de fortifier, de « relever et de consoler. )>
activité, son éloquence, ses rares talents adniinistratils loi valurent une place prépondérante dans la Compagnie des Pasteurs. Il fut un ardent champion de l’Église nationale contre le séparatisme. Son nom est connu et révéré parmi les protestants français auxquels il a rendu des services signalés. 11 était run des fondateurs de la Société des protestants disséminés.
' \oir la prélace de M. F. Coulin dans le volume Conférences et discours, par IL IMiinier. 1 vol in-8“, Genève, Clierbuliez, 1874.
RODOLPHE TÔPFFEPt.
Ce portrait donne le secret de l’intimité de Topfler et de Munier ; ils étaient en outre amis d’enfance, ils avaient étudié ensemble à Paris, et maintenant ils professaient tous deux dans la même académie. Rien de plus touchant que cette atfection mutuelle, et rien aussi de plus propre au développement fécond de ces âmes d’élite.
Qui pourrait dire les entretiens de ces deux inséparables? Dès le malin ils se rencontraient se rendant chacun à leurs cours respectifs, ils faisaient roule ensemble. Comme les travaux du jour les séparaient pendant quelques heures, et que le lenips leur semblait long, ils profilaient de la proximité de leurs habitations pour s’écrire des billets. On compte parfois jusqu’à deux ou trois messages dans une seule après-midi, et l’on retrouve dans plus d’une missive de ce genre, ce post-scriptum de Tôpffer : (( Sois à ta fenêtre « dans une demi-heure, d’en bas je te dirai une nouvelle. « Et quel trésor d’idées, que de vues ingénieuses, que de candeur dans ces lettres où l’ànie de l’écrivain se révélait tout entière!
Tôpffer vient-il de faire une lecture intéressante, il s’empresse d’en informer Munier. Shakespeare qu’il lit à ses élèves, pour leur expliquer la fusion du comique et du tragique, plonge son âme dans le ravissement ; aussitôt il prend la plume et écrit à son confident : « Je suis équilibré « d’admiration entre Hamlet et Othello, entre Othello et « Hamlet, je m’emlirouille entre Ophelia et Desdemona, « que j’adore toutes deux (et toi aussi je pense), et dans celte « situation, je suis mal placé pour fentretenir des menus
« objets de la vie. Cependant je veux t’entretenir, c’est mon (( dessein de t’entretenir.
« Une antre idée me poursuit, c’est une femme encore, « Clarisse. J’ai relu, refcuilleté, rechéri, resavouré mes dix « volumes. Et je te propose à l’exemple des anciens Rois, (( dont il est parlé dans la vie d’Ésope par Planude, une « question à résoudre, une sorte de tournoi, oui ton esprit « intelligent trouvera l’occasion de s’exercer en élégants
parallèles et subtils aperçus. De ces trois femmes, (( laquelle est la plus belle ? 2o laquelle la mieux à ton « cœur? 3o laquelle plus paifaite poétiquement parlant? « laquelle plus à ton gré pour, au sein d’un conjugal bon- <( heur, couler avec elle ce peu de jours que le ciel nous (( octroie? Morguienne! que le monde a changé depuis « Ésope et qu’il est devenu bêle, quoique tu en dies. On « regarderait comme un fou, un homme qui agiterait « sérieusement ces questions et d’autres analogues, comme « des insensés ceux qui s’y attacheraient pour les traiter, (( bien qu’exerçant tà ces choses les plus aimables facultés, « le cœur, l’imaoinalion, l’esprit »
Tôptfer éprouve-t-il quelque difficulté, quelque embarras dans le domaine pratique ou dans le domaine intellectuel et littéraire, c’est encore à Mu nier qu’il s’adresse, et qu’il demande conseil et direction : « Si lu as encore quelque « souvenance d’un nommé Tbptfer, Rodolphe, jadis connu « de toi, et si ton cœur rectoral, qui a été substitué à ton « cœur d’homme, a encore quelques pulsations au service '( des pauvres diables qui vieunent mendier à ta porte
« quelques lumières, quelqu’appui ou quelques sous, lu « liras le papier ci-joint, et tu répondras aux objets géné- K raux ci-après. Tu y répondras soit par écrit, soit en « descendant de ton château, pour t’aboucher avec ton « vassal. »
Mais ce qu’il y a de plus frappant dans l’amitié de ces deux hommes, c’est que lorsque Munier a par hasard aussi scs heures de tristesse et d’abattement, il se voit à son tour consolé et réconforté par Tôpffer. « Si lu es noir, lui dit ce « dernier, crois- lu qu’on soit blanc? Non, on a des <( taches livides internes et externes, des nausées de « dégoût et des fadeur^ d’esprit et de cœur. Mais si on '< savait que lu fusses noir de ces vétilles on s’égaierait., « on se ferait du bien de ta tristesse. La tristesse est chose « sainte et coûteuse, il la faut réserver pour qui vaille la (( peine. »
C’est ainsi que les amis conversaient par lettre, lorsque les travaux du jour les séparaient, mais le plus souvent, le soir venu, ils se retrouvaient au coin du feu. On comprend quelle place une telle intimité occupe dans une vie, et quelle influence bonne ou mauvaise, elle exerce sur ceux qui la pratiquent.
La même raison qui faisait rechercher par Tôpffer la société de Munier, l’avait rapproché de Pascalis, son compagnon d’études à Paris. « Pascalis fut, comme l’a dit <( M. William de la Rive, un de ces hommes de qui rien (( ne semble après eux subsister des travaux qu’ils accom- « plissent, et qui en réalité par l’action qu’ils exercèrent
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(( sur quelques-uns de leurs contennporains, ont plus d’une « fois inspiré les résolutions décisives, et ainsi marqué de « leur forte empreinte certaines phases de l’iiisloire de « leur temps. »
Après avoir renoncé à la théologie, il s’était adonné à l’étude des sciences, et avait été nommé professeur de mathématiques à l’Académie de (leiiève. « Il était ce qu’en (( anglais on appelle « un caractère » et en français « un '( homme. » 11 savait vouloir, il savait aimer, il savait « aussi ressentir les haines vigoureuses. Il professait un « souverain dédain pour cet art des compromis et des (( accommodements, qui est une vertu politique et une
nécessité sociale. Son horizon n’était pas très étendu
« Au delà de Genève, les hommes et les événements ne *( l’intéressaient que dans leurs rapports avec les destinées ou l’esprit de sa Piépublique, et dans sa République, sur- <( tout de son Académie ! Son patriotisme était exclusif et '( sa foi hautaine. Un Romain se fût retrouvé en lui, mais »( un Romain qui n’aurait pas souscrit au fameux vers de « Térence, car beaucoiq) de choses humaines étaient étran- « gères à Pascalis. Par là il était inférieur à ses amis, à de '< la Rive et Munier surtout, mais par là aussi il les domi- '( nait. Ne se mêlant point au monde, inaccessible aux U inlluences aussi bien qu’inditîérent aux considérations qui auraient modifié ses opinions ou en auraient tempéré <( la vigueur, ayant en quelque sorte soudé ses idées en un *( faisceau, de telle façon ([ue tenter d’en détacher une « seule était les tonies attaquer, il avait la puissance
« d’altraction ilu vir probiis et propositi lenax comme il en « avait la force »
A côté (le Mimier et (JePascalis, Topffer voyait aussi fréquemment d’autres compagnons d’enfance : François-Louis Dnval, nature ouverte et sympathique, un cœur d’or, et Delaplanche, professeur de chimie, type du savant modeste et quelque peu silencieux.
Topffer commençait à vivre à dix heures du soir. Une fois ses pensionnaires (“ouchés, une fois la tâche quotidienne accomplie, il éprouvait l’impérieux besoin de chasser tout souvenir de la besogne accoutumée. C’était l’heure choisie où il recevait quelques élus autour d’une table modestement servie ; c’était l’heure aussi, où il allait frapper à la porte de ses amis. Sous le patronage de François- Louis Duval furent ciéés alors, ce que l’on appelait les petits soupers, réunions intimes, qui ne se terminaient souvent qn’à une ou deux heures du matin. Chacun apportait là ses idées, et les discussions littéraires et philosophiques allaient leur train, alimentées par la verve intarissable de Topffer.
Ces réunions étaient pour lui plus qu’un bonheur, elles étaient une nécessité, et le seul remède qu’il connût à ses moments de noir; mais on peut dire aussi qu’il devint le centre et l’àme de ce cénacle. Rien de plus rare et de plus exquis, que l’amitié de ces hommes distingués les uns
‘ Vous em|inintons ce portrait de Pascaiis, à une reinarqiialile esquisse l)iograplii(|iie, due à la pliiiiie de M. William de la Piive, et insérée dans l’ouvrage de M. Louis Soret sur Auguste de la Rive.
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pour les autres. En 1836, François-Louis Duval partit pour Saint-Pétersbourg, mais les petils soupers n’en continuèrent pas moins chez son père, qui désira que les amis se réunissent chez lui, comme auparavant, tous les mardis.
Delaplanche décida qu’à l’occasion du jour de l’an (1837), les convives enverraient à l’absent une lettre collective, el cette lettre est bien digne de figurer ici, du moins en partie, comme un monument de l’espèce de franc-maçonnerie qui unissait ces hommes. Ils ne parlent guère d’eux-mêmes, mais Delaplanche raconle à son excellent frère, comme il appelle Duval, qu’il a été malade, et que Pascalis l’a soigné admirablement. Quant à Pascalis et à Munier, ils ne pensent qu’à Tôplfer, ils ne parlent que de lui, et leur personnalité s’efface avec la plus rare modestie devant celle de l’écrivain des Nouvelles genevoises.
Donnons d’abord la parole à Pascalis ; « La première « chose que je veux faire dans cette demi-page, c’est « de vous remercix'r de l’institution des petits soupers. « Vivent les petits soupers, quand il ne s’y trouve jamais « que des amis, et qu’ils sont présidés comme les nôtres (( par un digne homme, vieil ami des sentiments élevés! « vivent les pâques, et les pâques qui se célèbrent toutes (( les semaines, quand ces pâques sont comme les nôtres « des pâques d’amitié! Quelle fête pour les intimes, mon « cher Duval, quand ils vous verront reparaître au milieu (( du banquet!... . Je rame ainsi que Delaplanche et Munier, « mais tous trois nous ramons dans le vide, ce qui n’est « pas le moyen d’arriver au port du Repos, objet de tous
« nos vœux. Tôpffer seul, rame en s'appuyant sur du solide, « aussi son coup d'aviron est devenu célèbre; sa nacelle est »( devenue un grand bateau qu’il dirige en chantant, et en « riant de ses amis, qui pivotent sur eux-mêmes, comme des (( fourmis naviguant dans des coquilles de noix. »
Voici la lettre de Munier : « A mon tour, mon cher » François : le bon régal qu’on nous fait là; et que je veux (( de bien à notre digne Delaplanche de m’avoir ainsi pré-
<( paré ma part de l’amical et savoureux gâteau Je flaire
'( que Pascalis t’a dit quelques mots de nos joies hebdoma- « daires du mardi; vraies joies du cœur, chaque semaine <( impatiemment attendues, et quand elles arrivent, savou- « rées avec un sentiment tonjoiu’s plus vif. Jasons-nous sur « l’absent? quel plaisir quand il faudra élargir le cercle pour K lui faire place! quelle joie quand on le verra se rasseoir
« au banquet! comme on se délectera en le réentendant
K rire à pleins bords, vaincu par les plaisanteries désopilantes de îiotre Tdpifer! — Il ne faiblit pas, sois tran- « quille. Sur sa tête déjà chenue les ans ont beau s’accu- « muler, le feu sacré u’a pas mine de se refroidii‘ de sitôt, » et pour avoir donné du fruit en abondance, la sève n’en « est ni moins riche, ni moins j)rolifique; notre ami Tdpffer <1 c’est un peu notre vie, et chaque année y ajoutera dans ce sens. Les soucis ont moins de prise sur son écorce que K sur la nôtre; non pardieu! qu’elle soit plus lisse ou moins <( impressionnable, mais il a la réaction plus facile; il est
« plus élastiquement constitué que nous
« Je ne sais si dans les lignes qu’il doit le tracer après
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(( moi, il te parlera de ses derniers ouvrages et de ses récents « succès; le fait est qu’il grandit, que sa r(*putation s’étend, « et que c’est pleine justice Peut-être n’a-t-il pas fait « mieux encore* que la Bibliothèque de mon oncle, mais c’est « presque aller en avant que de se soutenir à celte hauteur. « Il en est au point à présent que son public, et ce public « est nombreux, attend de lui maintenant un ouvrage de « quelque haleine où il se montre tout entier; à quoi je (( ne mets pas en doute qu’il ne réponde une fois. )>
Cette lettre de Munier est typique : Topjfer est un peu noire vie, noire Tôpffer. Comme il dut être ému en lisant ces lignes qui précédaient les siennes, dans la lettre à Duval. Il assure n’avoir jeté sur elles aucun regard curieux : <( Je n’ai pas lu par discrétion, écrit-il, mais ces gaillards-là « font les pauvres, les tristes. Je suis de jour en jour plus « le plastron de tous ces gredins-là. Il n’est horreur qu’ils '( ne me mettent sur*le dos, écus qu’ils ne me supposent,
« jovialité qu’ils ne m’octroient » — Et il s’escrime à
grossir sa voix et à faire le bourru pour cacher l’émotion qui le gagne. Lui aussi, certes, il les aime ces fidèles compagnons, et son cœur se trahit dans la première phrase de cette même lettre à Duval : « A nous deux cher ami, vous êtes le (( bon des bons, et l’ancien des anciens, cher à tous, que (( tous portent dans leur cœur au meilleur endroit, en une « place à part. Voici un an que vous êtes éloigné et pour- « tant aussi présent au milieu de nous que si vous n’aviez « bougé. Ainsi en est-il des bons chrétiens comme vous : '( le bon Dieu l’a voulu. »
Dans la société de tels amis, les noirs de Tôpffer ne pouvaient durer, et la réaction se faisait bientôt. Aux jours d’abattement succédaient les jours de verve, et rien ne peut donner une idée des lettres qu’il écrivait dans ces moments-là. C’est une vie, un entrain, dignes d’un cœur de vingt ans; les paradoxes, les fantaisies les plus folles se succèdent sous les yeux du lecteur, à côté de passages pleins de grâce et de poésie.
Mais le trait essentiel de la volumineuse correspondance que nous avons sous les yeux, c’est le naturel, c’est la sincérité de celui qui l’a écrite. On a dit de Tôptîer qu’il ne consent à exprimer le vrai qu’à la condition de raffiner sur toutes choses. Une étude un peu approfondie de l’écrivain genevois prouve la fausseté de ce jugement. Où se reflète le mieux la personnalité d’un bomme si ce n’est dans sa correspondance, et surtout dans une correspondance avec des amis aussi intimes que ceux de Tôpffer? Eh bien! ses lettres sont écrites dans le même style que ses livres.
Tôpffer est par excellence une nature sincère et primesautière ; à mesure qu’on apprend à le connaître, on apprend aussi à admirer cette parfaite bonhomie, qui va jusqu’à une candeur presque enfantine! C’est ainsi que, dans mainte lettre à Munier, il avoue qu’il a relu tel ou tel de ses ouvrages, qu’il l’a trouvé intéressant, digne de capter le suffrage des gens de goût, et il fait cet aveu avec tant de grâce, que nul ne songerait à le taxer de vanité; aussi bien il s’entretient avec son fidèle confident, celui qu’il
appelle son « conseiller aulique en les amours-propres intimes. »
Et comme le moraliste très fin reparaît toujours chez lui, il ajoute : « En relisant ce qui précède, je m’aperçois que « c’est un panégyrique pas mal complet de mes qualités « personnelles! Pour la millième fois j’y suis pris, et c’est (( toujours le bourgeon, non pas moi qui lient la plume. (( Qu’à cela ne tienne! après tout, cela peut passer presque « pour une sorte de candeur naïve, dont je trouve encore « moyen de me faire honneur. Observer beaucoup les (( hommes est un piège, parce qu’en se prenant inévilable- (( ment soi-même pour point de comparaison, il est inévi- (( table aussi qu’on se donne souvent, toujours, la bonne « part à l’exemple du pharisien de l’Écriture. »
Rien donc de moins raffiné que le Tôpffer révélé par sa correspondance. Sa manière d’écrire est aussi naturelle que sa manière de dessiner. M. Ernest Naville nous a conté à ce propos un souvenir curieux. Il se trouvait faire partie avec Tôpffer d’un jury pour les examens de l’Académie; la séance, comme il arrive souvent, était longue et fastidieuse. Tôpffer avisa soudain, gisant sur le plancher, une feuille de papier tachée d’encre, il s’en empara ; lorsque les élèves eurent subi leur interrogatoire Tôpffer partit, et M. Naville trouva à sa place un merveilleux dessin à la plume, qu’il avait composé en quelques minutes, en se servant des éclaboussures d’encre dont le papier était couvert. Inutile de dire qu’il conserva avec soin l’œuvre d’art si dédaigneusement abandonnée par le professeur de rhétorique de l’Académie de Genève.
EODOLPIIE TÔPFFER.
L’anecdote est inslriiclive. Elle prouve la prodigieuse facilité de Topffer; on peut dire qu’il créait en se jouant, et que son talent est un talent éminemment primesautier. Il lui faut l’occasion, l’herbe tendre, et surtout aucune obligation, pas de programme tracé d’avance, pas de besogne à heure fixe. De la Rive lui ayant un jour demandé un article pour la Bibliothèque universelle, lui fit dire qu’on avait compté sur lui pour le plus prochain numéro. Topffer se met au travail, mais l’idée que sa bluette est attendue, qu’il doit la composer à tout prix, celte idée paralyse ses facultés: K J’ai fait mes efforts, et plus que mes efforts, déclare-l-il, « j’ai réussi à m’hébéter, non à enfanter rien qui vaille. '( J’ai trois sujets. J’ai griffonné plus de soixante pages, et i( de tout cela rien à prendre. C’est ce qui m’arrive toutes K les fois que je voudrais. Si je pouvais ne vouloir pas « vous être agréable, ainsi qu’à moi, je suis sûr que la U verve me viendrait »
Celte verve se déployait tout entière dans sa correspondance avec ses amis intimes. C’était là son occupation favorite, et l’on ne connaît véritablement Topffer qu’après avoir lu ses lettres, qui méritent de prendre place désormais, parmi ses œuvres. On y trouve à profusion les qualités maîtresses de notre écrivain ; de la poésie, de la sensibilité, du pittoresque, de la grâce, beaucoup d’idées et de vues profondes, et par-dessus tout celte aimable gaieté, trait essentiel de son caractère. Pas un de ces billets qui soit plat ou banal, pas un qui, par l’originalité du style et de la pensée, ne trahisse immédiatement l’auteur de \Hisloire
l’activité littékaire.
de Jules. On en jugera par la cilation d’une lettre écrite à Du val. Il r avait prié de l’accompagner dans une promenade à la campagne, et Duval ne lui avait point donné de réponse :
« Ceci est un dernier appel. J’ai trouvé un moyen de me faire remplacer, et j’irai à Morillon si vous y venez avec « moi. Nous philosopherons le long des fossés, ce qui est « un plaisir grand et raie. A mi-chemin nous ferons une '< petite halte pour regarder en arrière, comme on fait (( quelquefois dans le chemin de la vie; et c’est aussi un plaisir, pas rare, pas grand, mais doux et mélancolique très.
« Si vous ne venez pas, je ne vais pas non plus, mais « remplacé que je suis chez moi (j’entends dans ma « classe), j’irai vous rem[)lacer chez vous (j’entends auprès i( de votre femme, à tpii je ferai une cour fameuse, et je >< n’aurai point de peine du tout à faire un immense ctie- ^( min dans ses sentiments, à cause de la superline qualité « des miens à son égard). Je la trouve charmante (et je le X lui dirai), gaie, aimable, gracieuse (et je le lui dirai), le X front pur comme un ciel bleu, le regard vif et gai comme X l’éclaircie d’un bosquet, le nez à croquer (et je le cro- X querai), la bouche riante et rosée comme une Heur des X prés. Et je lui déclamerai lout cela en style passionné- X ment oriental, de façon (ju’à votre retour, vous me trou- X verez déjà parfaitement prosterné à ses pieds, tenant de X ma droite une de ses mains, et de ma gauche un sauva- X geon noueux dont je vous rosserai des mieux, si vous X trouvez la moindre chose à redire à ma démarche
EODOLPHE TÔPFFER.
« Venez aux clianips avec moi; venez du côté des ails « et de l’amitié; songez que je suis dangereux pour votre K intérieur, capable de tout, surtout de rapt, et séduisant « comme on ne l’est pas. Car moi aussi, j’ai mon front nu « comme une clairière, un regard dont je suis obligé de c( tempérer la flamme au moyen de verres tout noirs; un (( nez à ne pas croquer, et une bouche à croquer trois (( colombes d’un coup de dent. Peu d’hommes, dira mon (( biographe, furent aussi bien jiartagés du côté de la figure. « de l’esprit et de la fortune. 11 manque de toupet, il est « vrai, mais il possède, en revanche, l’ampleur qui impose « et le doux parler qui amidonne. »
En dehors des petits soupers du mardi, les amis trouvaient encore moyen de se voir; Tôplfer les conviait parfois à venir entendre quelque pièce de sa composition, ou même à y participer comme acteurs, à côté de ses pensionnaires. Deux de ces pièces surtout : les Quiproquos et le Dernier voyage d’un bourgeois à V étranger obtinrent un succès prodigieux. Mais ce n’étaient que des boulFonneries, sans grande valeur littéraire, et Tôptfer, avec raison, n’a jamais consenti à les publier.
Ce court taiileau de la vie intime de l’écrivain genevois montre son caractère éminemment sociable. Il lui fallait h tout prix un petit cercle d’amis fidèles, avec lesquels il put s’entretenir dès qu’il avait un instant de liberté; il lui falfait la causerie familière au coin du feu, mais il redoutait les réunions nombreuses et brillantes, et n’endossait qu’en tremblant l’habit de cérémonie : a Dès qu’il s’agit d’entrer
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l’activitk littéraire.
(( dans un salon, snrloiit d’y renconirer des hommes dislin- « gués, siirloul, surloul d’y déposer l’encolure malolrne « que je reçus de la nalure el de l’inliabilude du monde, « j’ai loul à redouter de mon excessive pollronnerie , I' el si vous ne me voyez pas, sachez que ce ne sera pas '( la première lois, qu’après avoii’ élé jusqu’à tirer le (( cordon, j’ai décampé à toutes jambes au bruit de la « clochette. »
Le jietit cénacle composé d’abord de Pascalis, Munier, Duval et Delaplancbe, s’agrandit, comme nous le verrons bientôt, par l’adjonction d’un bomme illustre, Auguste de la Uive, et plus lard par celle d’un savant non moins distingué, Adolphe Pictel. Mais chaque été la dispersion se faisait : tous, ou presque tous, gagnaient la campagne et les frais ombrages, et c’était pour Topffer la mauvaise époque de l’année.
A part le voyage qu’il faisait avec son pensionnat; à part cette excursion de quinze ou vingt jours, où il s’approvisionnait de lumière, de liberté, de grand air, où il remplissait ses albums de caricatures et de croquis, où il rentrait en communion avec cette nature qu’il aimait tant, et qu’il voyait si peu ; à part ces quelques heures joyeuses, la belle saison ne lui apportait que la besogne fastidieuse des examens, le sentiment plus vif de sou esclavage, et la solitude, quand venait le soir.
Aussi les semaines lui semblaient-elles s’écouler avec lenteur, et s’il se consolait quelque peu de l’absence de ses amis en leur écrivant souvent el régnlièrement, il ne pouvait
s’empêcher de s’écrier: « Je me réjouis en voyant se succéder « les mois qui ramènent l’automne, mox interitura^ comme « dit Horace, pour faire place à l’hiver, le sombre hiver (( que j’aime tant pour ma part. Je comple ma vie par « hivers, non par printemps comme font les poètes, et mes « hivers je les comple par les nuits au coin du feu, les
« bouts de veillée que je savoure par avance Il n’est
•< rien de tel à mon goût, et de tant de plaisirs qui vont se « fanant, à mesure que les ans s’écoulent, c’est le seul que « je vois grandir et se bonifier avec les ans. «