‹ Rodolphe Töpffer, l'écrivain, l'artiste et l'hommeChapitre 8 sur 37 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

TÔl'FFER ET GOETHE LES ALBUMS HE CABIUATLIBES

e n’esl pas seiilenienl à écrire et à illustrer ses voyages de la belle saison que Toplïer passait ses soirées. Sa plume ne se bornait pas à reproduire les sites entrevus en réalité, elle cherchait à don- 2 ner un corps aux fantaisies rêvées par l’imagination de l’écrivain et de l’artiste. Pendant les longues veillées de l’iiiver il s’abandonnait aux plus folles inventions, et les retraçait sur le papier comme elles lui venaient à l’esprit. C’est ainsi que naquirent les Jabot, les Vieux-Bois, les Festus, ces types comiques qui n’ont pas peu servi à la réputation de Tôpffer, et qui échappent par leur nature même à toute analyse.

11 faut rappeler ici l’épigraphe qui est placée en tète de ces albums grotesques : c( Va petit livre, et choisis ton momie ; car aux choses folles qui ne rit pas, baille ; qui '( lie se livre pas, résiste ; qui raisonne, se méprend ; et qui veut rester grave, en est maître. » Sainte-Beuve ne s’était pas livré, paraît-il, et préférait aux caricatures les Voyages en zigzag. Et cependant ces modestes cahiers avaient obtenu le suffrage d’un des plus grands esprits de notre siècle. Quoique M. Jabot n’ait paru qu’en 1833, depuis quelques années déjà Tôpffer y avait mis la dernière main, ainsi qu’aux Aventures du docteur Festus et de M. Cryptogame, et par l’entremise d’un de ses amis^ Frédéric Soret, ces œuvres furent présentées à Gœthe...

On se rappelle que Soret se trouvait à Paris en même temps que Tôpffer, Maurice, Munier et Duval, et qu’il faisait partie d’un petit groupe de Genevois, logés sous le même toit dans le quartier latin. Après avoir renoncé à la théologie, il s’était voué à l’étude des sciences naturelles, et en 1822 il s’était fixé en Allemagne, comme précepteur du prince héréditaire de Saxe-Weimar. Il n’avait pas tardé à se concilier l’estime et l’affection du grand-duc; dès l’année 1825 il avait été nommé Conseiller aulique. Par le fait de sa position à la cour il fut mis en rapport avec Gœthe, qui aimait fort à s’entretenir avec lui, et le comblait de témoignages d’amitié. Esprit fin et délicat, il devint l’un des fidèles du maître, mais n’oublia pour cela ni Genève, ni ses amis d’autrefois. 11 continuait à correspondre avec Tôpffer et se réjouissait de ses succès. On peut dire

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que c’est à lui, que nous devons de posséder les albums de caricature ; car sans le jugement de Goethe, l’auteur de M. Jabot ne se serait peut-être jamais décidé à présenter ses fantaisies au grand public. Tôpffér avait, au mois de décembre 1829, envoyé quelques caricatures cà son ami, et celui-ci lui écrit la lettre suivante en février 1830 :

Voici enfin vos charmants cahiers, mon cher ami, non « sans éprouver un certain regret de m’en dessaisir si vite, « je vous les ai fait attendre plus que vous ne l’auriez « voulu ; mais malgré le plaisir que je puis avoir à les feuil- <( leter, vous les auriez déjà depuis quinze jours, sans une (( indisposition qui m’a retenu piisonnier dans ma cham- « bre. Je voulais porter moi-même les cahiers chez Goethe, '( les uns après les autres, et recueillir pour vous les obser- « valions qu’il pourrait faire, mais dans la crainte que cela « ne traînât trop en longueur, j’ai pris le parti de les lui « envoyer. Cryptogame est arrivé dans un moment où « Eckermann était chez le vieux patriarche. M. de Goethe « a trouvé votre amateur de la belle nature fort amusant, « et la chose qui a paru le frapper le plus, indépendam- « ment de l’originalité des dessins, a été votre talent d’épuiser un sujet, d’en tirer tout ce qu’il est susceptible

« de fournir Il a ajouté qu’on ne pouvait en aucune

« façon considérer l’auteur de ces croquis comme un élève « de l’école de Rabelais, que ce serait lui faire tort, et qu’il « était bien vraiment original. C’était une allusion à ce que je lui avais dit quelques jours auparavant, sur votre goût « pour la vie du grand Pantagruel et pour le style rabe-

« laisieii. Le docteur Feslus a été présenté ))ar moi, et a été « fort bien reçu. Goethe disait : « Rien de plus fou, rien « de plus étrange, mais il y a là dedans les germes de beaucoup de talent et d’imagination ; il y a sous le rap- '( port de l’art tel croquis, telle esquisse, qui montrent tout ' ce que M. Tôpffer pourrait faire s’il voulait mettre toute » l’application dont il est capable. »

« Gœthe a gardé quelques jours les deux cahiers, ne « regardant qu’une dizaine de feuilles de suite, et se repo- « sant après, parce que, disait-il, ce serait risquer de pren- « dre une indigestion d’idées. Enfin il m’a envoyé le tout avec une lettre, dans laquelle se trouve le passage suivant, « que je vous copie textuellement ; 9 Je vous renvoie avec '< remerciements les étranges petits livres. Le petit pèleri- « nage avec des jeunes gens ' démontre que l’artiste saisit »( avec esprit les actualités originales. Dans les romans < caricaturés, il faut admirer les motifs multiples qu’il sait <( déduire de très peu de tigures ; il humilie l’inventeur le plus fertile en combinaisons, et on peut le féliciter de K son talent inné, gai, et toujours prêt. »

« En outre M. de Gœthe m’a promis que, lorsqu’il serait ( un peu hors de pressantes et nombreuses occupations i( dont il est accablé, il jetterait sur le papier un certain « nombre d'idées suggérées par vos dessins : en attendant Il il me charge de vous remercier, pour l’aimable attention '< que'vous avez eue de les lui communiquer. J’ai cru pou- <1 voir aussi les montrer chez Son Altesse Impériale, dans

Il s’agit sans doute de l’iiii des Voyafjes du pensionnat.

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(( un petit cercle ; ils ont eu le même succès qu’ailleurs, et vous avez à vous reprocher d’avoir, tout comme un autre « courtisan, pris la peine assez difficile d’amuser des « Altesses. Mon élève grand amateur de dessin, et qui ne (( manque pas d’un talent naturel assez prononcé... a passé « des heures entières à faire des figures à la Festus et à la « Cryptogame, et a aussi dessiné de mémoire une variante, (( une scène de voyage..., vous trouverez ci-joint son petit « croquis,

« Eckermann n’est plus incornufistihulé par les idées « noires qui le poursuivaient à Genève; il se repent de s’y être trop livré, et de n’avoir pas mis assez à profit son '( séjour dans notre petite république. Il vous aime heau- (I coup et admire vos oeuvres qu’il vous prie de faire auto- (( graphier au plus vile

« Mon départ a été si prompt que je n’ai pu prendre « congé d’aucun de mes amis; j’avais compté sur le plaisir K de revenir passer la soirée chez vous, et l’on m’avait pro- >( mis une petite réunion, où j’aurais retrouvé tous ceux « que j’aime, les Duval, Pascalis, Munier, Delaplanche et « vous. Témoignez-leur tous mes regrets ; quelques heures « passées avec de bons et véritables amis m’auraient fait K du bien, mais courage ! je vous retrouverai tous dans « quelques années, tels que je vous ai laissés, et je ne serai (( pas assez sot pour vous quitter encore.

« Votre bien affectionné,

« Fréd. SoRET '. »

’ Nous (levons celte imporinnte lettre à l’extrême obligeance de M. le professeur

C’est ainsi que, par le moyen d’un de ses fidèles amis, Topffer entra en relation avec le poète allemand, et l’on retrouve dans les Entretiens de Gœthe et d' Eckermann, plusieurs passages qui se rapportent à l’auteur de M. Jabot. A propos des Aventures du docteur Festus : « C’est vraiment « trop fou, s’écriait Gœthe de temps en temps en feiiille- K tant, tout pétille de talent et d’esprit! Il y a quelques « pages insurpassables. S’il choisit un jour un sujet un peu « moins frivole, et s’il s’applique un peu plus, ce qu’il fera « dépassera toute idée *. )>

De tels encouragements ne pouvaient rester sans réponse. Tôpfîer venait précisément de choisir a un sujet un peu moins frivole, )> et de composer VHistoire de Jules, qu’il s’appliqua à enrichir d’illustrations pour l’envoyer à Weimar. Malheureusement lorsque l’œuvre fut achevée, Gœthe n’était plus de ce monde, et il nous a été imposssible de retrouver l’exemplaire du livre envoyé à Soret, et orné de si précieux dessins. Quoi qu’il en soit, les albums de carica-

Etl. Humbert, qui prépare en ce moment une étude sur Frédéric Soret. Il montrera que l’ami de Topll'er ne fut pas seulement un numismate distingué, mais un homme d’esprit et de goût, digne de tous points de l’estime et de l’affection que Gœthe n’a cessé de lui témoigner. Que M. Humbert veuille bien recevoir nos remerciements pour la communication de ce document si intéressant pour l’histoire des œuvres de Topffer.

' Gœdhe écrivit à Soret ijuatre lettres au sujet de Tüpffer. Dans l’une d’elles, datée du 28 janvier 1832, il s’exprime ainsi à propos de l’iiistoire de M. Jabot : « On doit admirer au plus haut point la manière dont un fantôme comme celui de « M. Jabot reproduit son individualité impossible sous les formes les plus variées, « et dans un entourage qui donne l’illusion de la réalité. Remerciez cet homme X remarquable, et assurez-le que toutes ses communications seront reçues avec « plaisir et reconnaissance. » — Voir pour les autres lettres : Gœthe — Ueber Kunsl m\d Allerlhnm. — Stuttgart, 1827, tome IV, page I770 et suivantes.

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lures se présenlaienl au public sous uu illuslre patronage. Celle haute approbation vainquit la modestie de ïôpiïer : il aulographia ces dessins, qui n’étaient connus jusqu’alors que de ses pensionnaires et de ses amis.

Impossible, avons-nous déjà dit, de tenter l’analyse de ces petits cahiers, où la fantaisie la plus gaie se joue à chaque page. Les Allemands les ont pris au grand sérieux, et un professeur de philosophie et d’esthétique à Tubingeu, M. Frédéric Vischer, publia une dissertation approfondie sur les Romans en estampes de Rodolphe Tôpffer. Il le compare à Gavarui, type du caricaturiste français. « Une « fois, dit-il, que celui-ci a lâché son épigramme, saisi un « trait de la société actuelle, il s’esquive et se dérobe en (( tirailleur. Topffer au contraire a une plaisanterie conti- « nue, permanente; il ne se donne aucun repos qu’il n’ait <( épuisé, dans une variété infinie de scènes, son sujet de (( plaisanterie, qui est d’ordiuaire un travers de la société, « ou la satire de quelque original. Il raconte en dessinant, « ou pour mieux dire, il dessine le roman. Administration « publique, tribunaux, jury, militaire, garde nationale, « révolutions, démagogie, diplomatie, inventions et décou- « vertes, théories scientifiques et académiques, charlatane- .< rie, méthodes éducatives, tout est de son ressort. »

« Tôpffer est supérieur de toute la hauteur du ciel à « Gavarni, qui n’a pas trouvé le vrai comique, et qui nous « blesse au point de vue moral. Hogarth, eu revanche, est (( essentiellement moral, mais d’une morale trop didac- « tique. Le caricaturiste genevois seul a introduit la véri-

(( labié équité morale dans le pur élément esthétique du « vrai comique. »

Nous croyons que lorsque Toplîer composait ses albums de caricatures, il le faisait sans intention moralisatrice, mais qu’il se délassait des fatigues du jour en laissant errer au hasard, et sa pensée et son crayon. Un dessin en amenait un autre, et le roman s’en allait ainsi à l’aventure, sans plan aucun, mais toujours riant et folâtrant. Seulement comme ce roman sortait de la tête d’un très tin observateur et d’un moraliste, cette observation se retrouve dans une multitude de traits et de détails.

ïôpffer avait le coup d’oeil perspicace, et il perçait à jour ce vernis sous lequel se cachent si souvent les personnalités en vue; avec lui, plus d’hypocrisie, et surtout plus de pédanterie possible. Il saisit les moindres nuances, en vrai peintre qu’il est, et toutes ces petitesses s’évanouissent et se fondent, sous l’influence de son rire communicatif Sa plaisanterie est celle de l’imagination « une libre transfiguration des choses réelles, folle si l’on « veut, mais folle dans le bon sens, c’est-à-dire gaie, comi- « que, qui n’engendre pas le rire pincé du persiflage, ni le « rire amer du sarcasme, ni le rire méchant de la moquerie. t( bien moins encore le gros rire de la sottise, mais un franc « et bon rire qui peut aller jusqu’aux larmes, et dont de t( temps en temps on aime à se donner à cœur joie. L’iro- « nie de Topffer jaillit de source, elle crée en se jouant, « c’est la véritable ironie poétique, la seule qui soit bien- « faisante, parce qu’elle détend l’esprit fatigué d’occupations

« terre à terre et de laborieuses combinaisons » On peut ajouter que c’est un rire honnête, et que cette honnêteté ne lui fait perdre ni son charme ni son éclat.

Au lieu de se moquer de ses compatriotes, il se moque, comme l’a dit encore M. Rambert, « de la vie humaine et « de ses contre-temps, de ses traverses, des tours du « hasard, des cas fortuits, de l’imbroglio des événements, « et de ce progrès toujours boiteux, et des calculs profonds (( de cette politique aux équilibres vacillants, et de ces U savantes méthodes qui embrouillent tout* pour tout (( faciliter, et de nos vertus de parade, et de nos talents « d’affiche, et de nos modes alambiquées, et de notre « sottise toujours nouvelle, et de l’éternelle moutonnerie « des moutons de Panurge. » — Une seule fois, dans XHisloire d'Albert, il a voulu faire une satire politique, et il faut convenir que ce n’est pas le meilleur de ses albums.

Au reste, il est inutile de bâtir de savantes théories sur sa manière de procéder, sur ses visées plus ou moins moralisatrices ; Tôpffer nous a conté lui-même l’histoire de ses cahiers de caricature. C’était bien en se récréant qu’il s’essayait à tracer des figures humaines, et il prétendait que le dessinateur le plus malhabile produisait, en s’essayant ainsi, des figures qui ont toujours et nécessairement une expression déterminée, quelquefois bien plus vive ou bien plus comique que l’on n’aurait pu s’y attendre. « Après tout, ces visa-

‘ Eug. Rambert, Ecrivains nationaux. Un vol. iii-12. Genève, Cherbnliez, 1879.

« ges vivent, parlent, rient, pleurent; tels sont bonnes gens, « tels maussades, tels insupportables, et voici tout à l’heure <1 sur la page une société avec laquelle vous êtes en rap- « port, de façon que vos sympathies et vos antipathies sont (( en jeu. Pour nous, nous avons toujours préféré ces part- (( ners-l.à à des partners de whist ou de piquet. Presque « toujours aussi, parmi ces partners, l’on en découvre « qui, mis en rapport les uns avec les autres, peuvent don- « lier lieu à une scène plaisante; alors on les assemble, on <( les complète, on trouve la scène qui a précédé celle-là, « on invente celle qui doit suivre, et l’on est sur la voie de « composer une histoire en estampes... Le trait graphique, « à cause de sa rapide commodité, de ses riches indica- « tions, de ses hasards heureux et imprévus, est admira- « blement fécondant pour l’inventeur. L’on pourrait dire « qu’à lui tout seul il met à la voile, et souffle dans les « voiles '. ))

Et là-dessus Tôpffer nous explique comment un jour sa plume ayant tracé un profil singulier, une tête caractéristique, il baptisa ce personnage du nom de Crépin, et comment cette figure trouvée d’un « bond de plume » lui inspira toute une histoire : e Ohé! nous dîmes-nous, voilà ' décidément un particulier un et indivisible, pas agréable « à voir, pas fait non plus pour réussir rien qu’en se mon-

trant, et d’une intelligence plus droite qu’ouverte; mais (( d’ailleurs assez bonhomme, doué de quelque sens, et qui

Essai de Physinçinomanie, pnr li. Topft'er. (ilenève, 1845, page 13.

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K serait lenne s’il pouvait être assez coiiliaiil dans ses « lumières, ou assez libre dans ses démarches. Du reste, U père de tamille assurément, et je parie (jiie sa femme le

« contrarie! Nous essayâmes, et effectivement sa femme

« le contrariait dans l’éducation de ses onze enfants, « s’éprenant tour à tour de tous les sots instituteurs, de v( toutes les folles méthodes, de tous les phréuologues de *( passage. De là toute une épopée issue bien moins d’une « idée préconçue, que de ce type trouvé par hasard. »

Pour terminer ce que nous avons à dire de Toptfer caricaturiste, il convient de citer l’opinion d’un artiste éminent, et bien fait pour le juger en homme du métier, nous voulons parler de Grandville. Un Genevois, M. le pasteur Gaberel, se trouvant un jour dans l’atelier de son compatriote Pradier, y fit la connaissance de l’éditeur Curmer. La conversation roulait sur les fables de La Fontaine illustrées par Grandville, qui avaient atteint l’apogée de leur vogue. (( Comme je manifestai, raconte M. Gaberel, un extrême désir de rencontrer quelque part l’auteur de ces charmants dessins, sans trop espérer d’y réussir, connaissant par ouï-dire la modestie un peu sauvage du grand artiste, M. Curmer eut l’obligeance de me fournir l’occasion de satisfaire ce désir, en m’offrant de l’accompagner chez le célèbre dessinateur.... Grandville ayant su que j’étais Genevois, toutes ses questions concernèrent M. Tôpffer. « C’est (( un homme remarquablement privilégié, dit-il; j’ai sou- « vent envié cette double faculté de traduire la pensée par le dessin et le style; j’ai parfois essayé, mais en vain; la

(( plume est rebelle sous mes doigts pour former des phra- « ses. C’est ennuyeux d’avoir des collaborateurs qui pente sent beaucoup plus à se faire valoir, qu’eà donner du relief <( aux scènes dessinées. M. Tôpffer est bien heureux de K produire le texte et la gravure; c’est, du reste, un éton- (( nant observateur, rien ne lui échappe : scènes intimes et (( vues extérieures, il dépeint tout avec un admirable senti- (( ment. Son talent est complet, et je hausse les épaules « quand j’entends dire que Paris lui offrirait des types « nouveaux et abondants; l’homme est le même partout; « les meilleures observations ne sont pas produites par la « surexcitation extérieure, mais bien par la réflexion repliée « sur soi-même, et la comparaison mûrie s’exerçant sur un « petit nombre d’originaux ’. »

En résumé, il ne faut pas chercher dans les albums de caricature de Tôpffer, autre chose que ce qu’ils étaient pour leur auteur, un passe-temps, et comme il le dit luimême en propres termes, un moyen de donner pour son propre amusement une sorte de réalité aux plus fous caprices de sa fantaisie. Le succès fut grand, et on peut affirmer qu’il est loin d’être épuisé. Les nouvelles éditions de ces petits cahiers se multiplient, mais il faut convenir que ces copies ne donnent qu’une idée bien imparfaite du talent de l’artiste genevois ^ C’est ce qui explique la valeur

' Essai sur le caractère artistique et littéraire des œuvres de R. Tôpffer, par .1. Gaherel. Genève, 1846, page 4.

Les Albums de caricatures tiirent d’abord autograpliiés par ’J’bpffer à un très petit nombre d’exemplaires (ôOO à 700); ces Albums originaux sont fort recherchés et pres(|iic introuvables. Tnpft'er en 1845 en donna une seconde édition, avec

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loiijouis croissante des albums atilographiés par Tôpffer lui-niêine.

Déjà en avril 1839, Toplîer se plaint que M. Aubert, éditeur, passage Véro-Dodat, à Paris, contrefait M. Jabot^ M. Vieux-Bois, M. Crépin. Cette contrefaçon, (( on en peut « dire, en toute justice, qu’elle est magnifique et pas chère, i( mais on n’en peut dire que cela. Beau papier, belle cou- « verture, et les légendes éciites en ronde excessivement « soignée. Quant aux dessins, ils sont tristement fidèles et « scrupuleusement alourdis. On les dirait l’ouvrage du « calligraphe distingué qui a écrit la ronde '. »

Comment du reste pourrait-il en être autrement? Que l’on contrefasse un livre imprimé, un livre ordinaire, cela ne l’empêche pas de dire les mêmes choses qu’il disait auparavant; mais il s’agit ici d’un livre autographié. Or, (( un livre autographié, c’est-à-dire composé de croquis « originaux dont l’agrément réside dans la spontanéité du i( faire, dans la liberté expressive du trait, dans une sorte U de négligence folle ou d’incorrection comique, ce livre- >( là, lorsqu’il a été laborieusement copié par le salarié d’un H éditeur marchand, c’est un homme dont on n’a pas « réduit la taille, dont on a même galonné l’habit, mais H qui, ne disant plus les mêmes choses de la même façon, U parait niais là où il a semblé drôle, et bête là où il

texte français et allemand, qui est bien loin de valoir la première. En 1860 François Topffer a exécuté l’édition que l’on vend actuellement (Paris, Garnier).

‘ Voir l’article de Topffer : Histoire de M. Jabot, dans la Bibliothèque universelle d’août 1839.

« paraissait amusant. C’est lui et ce n’est pas lui. Plus le « salarié a été scrupuleux, plus son trait est roide; plus il « a imité fidèlement, plus son imitation est honorablement « ennuyeuse. Il en est ici à peu près comme de ces figures (( qui donnent la parfaite ressemblance du grand homme, « son teint, ses yeux, ses verrues, et jusqu’cà ses poils fol- « lets, et qui sont faites néanmoins pour nous dégoûter à (( tout jamais des grands hommes. »

En outre M. Aubert a par endroits tronqué le texte, trans- |)Osé les dessins, et le pauvre auteui’ a quelque peine à reconnaître pour sienne cette œuvre si mal venue. Elle n’en fit pas moins un brillant chemin dans le monde, et il paraît que même sous cet habit d’emprunt, il restait encore quelque chose de Topffer dans ses albums, car ce genre lit école, et le premier disciple de l’école fut un jeune homme, devenu plus tard un célèbre caricaturiste: le vicomte de Noé, plus connu sous son pseudonyme de Chain.

M. Ribeyre ‘ raconte qu’un des cousins de Chain, M. le duc de Eeltie, lui avait offert quelques-uns des albums édités par la maison Aubert. Chain s’éprit d’enthousiasme |)Our ces compositions empreintes d’une verve communicative, et qui correspondaient si bien à la tournure de son esprit. Sous l’empire de cet enthousiasme il composa deux albums au trait, qui furent ses débuts comme caricaturiste au Charivari, et lui valurent un éclatant succès.

' Cham, sa vie et son œuvre, par Félix Ribeyre. — tÆllre préface d'Alexandre Dumas lils. Un beau vol. iu-12 illuslré, Paris, Plon, 188 i, pages 97 et suivantes.

Croquis pour les Nouveaux Voyages en

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Tô[)tï‘er, à (jui les dessins de Chain l'nrenl eoirimuiiiqués, lui écrivit une lellre d’encouragemeDl des plus lïalleuses, et e’est ainsi que les relations s’établirent (Mitre l’artiste et l’écrivain. Plus lard, coniine nous le verrons, quand il fut atteint par la maladie, l’auteur de l\l. Jabol eut recours au crayon s[»iriluel du caricaturiste rraii(;ais, pour la publication de 31. Cnjplogame.

On pourrait retrouver encore d’autres albums conçus dans la manière de Tôplîer. Lorsqu’un genre de publication nouveau et original réussit, il est aussit(M suivi d’une foule d’imitations. Nous avons vu entre autres, à Genève, un Robinson au trait qui a été composé évidemment sous l’empire de celte préoccupation, et qui, dessiné avec soin, ne manque ni de talent, ni d’esprit.

Tbéopbile Gautier' disait qu’il serait diflicile de trouviMen France des équivalents pour faire comprendre le talent de Tôpifer comme caricaturiste. « Ce n’est ni la « finesse élégante de Gavarni, ni la [uiissance brutale « de Daumier, ni l’exagération bouffonne de Cbarn, ni « la charge triste de Traviès. Sa manière ressemblerait « plutôt à celle de l’Ângiais Cruiksbank ; mais il y a « chez le Genevois moins d’esprit et plus de naïveté. On « voit qu’il a étudié avec beaucoup d’attention les petits « bonshommes dont les gamins cliarbonnent les murailles, « avec des lignes dignes de l’art étrusque pour la grandeur « et la simplicité. 11 a dû également s’inspirer des byzantins

' Du beau dnna l'nrt, par Théophile Gautier. — des Deux Mondes, 1817,

page 887.

(I d’Ëpinal. Les belles images d’Henrielle et Damon, du '( Juif errant Isaac Laquedem, de Geneviève de Brabant, de Pyrame et Tbisbé, devaient, à coup sûr, orner son musée ou son cabinet de travail II en a appris l’art de rendre « sa pensée, sans lui rien faire perdre de sa force, en « quelques traits décisifs, dont la préoccupation des détails « anatomiques et de la vérité bourgeoise ne vient pas « troubler un instant la hardiesse sereine. )>

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