DES OUVRAGES DE BACON
$ I. Des difficultés relatives aux ouvrages de Bacon; de ses ouvrages imprimés; de VOpus majus édité par Jebb. — g II. Des manuscrits français. Bibliothèque Impériale, Mazarine, Amiens, Douai. — g III. Manuscrits anglais, manuscrits de Londres et d’Oxford. — g IV. De la série complète des œuvres de Roger Bacon. Computus 1263. Opus majus , Opus minus, Opus tertium 1266 à 1268. Compendium philosophies 1271, Compendium theologiœ 1292. — g V. Des erreurs des bibliographes.
Bacon avait beaucoup écrit et ne le cède pas en fécondité à ses grands rivaux du xme et du xive siècle, dont les immenses travaux nous étonnent. La condamnation qui l’a frappé, le dédain ou peut-être la haine de ses confrères dans l’ordre de Saint-François, les attaques qu’il avait prodiguées aux docteurs les plus autorisés, ont contribué à rendre ses ouvrages très-rares ; le plus petit nombre a été imprimé, et les autres n’out guère laissé que des débris dispersés dans les bibliothèques de France et d’Angleterre, sans que jusqu’à présent aucune main pieuse ait pris le soin de les rassembler. Léland, au xvie siècle, se plaint de leur rareté, et prétend qu’il serait plus facile de réunir les feuilles où la Sybille écrivait ses oracles, que les noms seuls des livres qu’il a composés. Luimême n’en cite guère qu’une trentaine. Balée (2), d’abord très-
( 1 ) On trouvera dans la cinquième partie de cet ouvrage des extraits des œuvres inédites de Bacon, qui coulirmeront les résultats indiqués dans ce chapitre. Nous y renvoyons une fois pour toutes.
(5) lllustrium majoris Britanniœ scriplorum, etc., 1548 (absque loco), p. 114. Bacou y est appelé pmstigiator , magus, necromanticus, accusé de rapports avec les mauvais esprits. Baléc lui attribue vingt-trois ouvrages (2e édit., 1557).
SA VIE ET SES OUVRAGES
incomplet,, arrive dans une seconde édition jusqu’au chiffre de 80. Pits (l) s’en éloigne peu, sous le rapport du nombre et des titres, et Wadding (â) se contente de copier Pits. Oudin (3), dans sa Bibliothèque ecclésiastique, et Tanner, dans sa Bibliothèque britannico kibernica (4), énumèrent plus exactement les manuscrits anglais. Pendant ce temps, quelques ouvrages d’alchimie et d’optique sont livrés à l’impression, quelques savants méditent une édition et reculent devant la difficulté, et enfin S. Jebb entreprend cette œuvre. Il avait déjà recensé plusieurs manuscrits, et ne savait en quel ordre placer ces fragments épars, lorsque son frère l’instruisit que, dans la bibliothèque du collège de Dublin, il y avait un manuscrit contenant beaucoup d’écrits attribués à Bacon, et paraissant se suivre comme des parties d’un même tout. Le titre manquait. Jebb crut y retrouver VOpus majus, et le publia sous ce nom (5). Il plaça en tête de cette belle édition, reproduite à Venise en 1750, une savante préface où il esquissait la vie de son auteur et tâchait d’éclaircir la question si obscure de ses ouvrages. Depuis, quelques écrivains éminents, surtout en France, ont consacré des travaux à Roger Bacon; maison ne trouve de renseignements bibliographiques que dans la notice de V Histoire littéraire, due à M. V. Leclerc. Les manuscrits de Bacon, à part celui de Douai, dont M. Cousin a cité quelques fragments, sont restés inconnus ; et l’on peut même assurer que les historiens de la philosophie qui ont parlé de ce grand homme, à l’exception des écrivains que je viens de nommer et de Jourdain dans ses Recherches sur les traductions d'Aristote , ont pour la plupart mal connu VOpus majus, devenu très-rare en France. Les recherches auxquelles nous nous sommes livré dans les bibliothèques de France et d’Angleterre (6) nous permettent de
(*) Pitsei angli relationum historicarnm, etc., t. I, p. 360. Paris, 1619.
(2) Annales minorum, t. Il, p. 293. Lyon, 1628. — Scriptores, art. fiaco.
(3) Commentarius de Scriptoribus ecclesiasticis, t. III, colonn 192, 197. Lipsiæ,
(*) Thomas Tanner; Bibliuth. Brit. liiber. Londini, 1748.
(s) Opus majus ad Clementem papam. Londres, 1733; in-folio.
(6) Qu’il nous soit permis de payer un tribut de reconnaissance ii la mémoire de
présenter sur le nombre et l’importance des ouvrages du docteur admirable des conclusions incomplètes encore, mais qui, pour la première fois, reposent sur l’étude des textes inédits.
Il y a peu de choses à dire des œuvres imprimées de Roger Bacon après l’excellente notice que M. V. Leclerc a insérée dans V Histoire littéraire. Nous renvoyons à cet article pour les indications bibliographiques, et nous nous bornons à examiner l’authenticité de ces œuvres. Ce sont :
1° Spéculum alchimiœ, souvent réimprimé de 1541 à 1702 dans les bibliothèques et répertoires d’alchimie, sans mériter tant d’honneurs; traduit en anglais par un anonyme, en français par un gentilhomme du Dauphiné, et souvent sous le faux titre : Miroir de maistre Jean de Mehun ( l) . Il y a sept chapitres qui traitent de la définition de l’alchimie, de la nature des métaux, de leur constitution, de la manière de composer l’élixir qui les purifie, et comment et quand on doit opérer la projection sur les métaux. Rien ne prouve que cet opuscule appartienne à notre docteur. On en trouve très-peu de manuscrits ; les idées et la méthode ne sont pas celles qu’il indique ailleurs ; pourtant, il n’y a pas de raison positive de le lui enlever.
2° De mirabili polestale artis et naturœ, ubi de philosophorum lapide, etc., publié par Oronce Finée, à Paris, en 1542; édition très-défectueuse et souvent inintelligible, réimprimée dans le Theatrurn chemicum, et traduite en français par Jacques Gérard de Tournus d’une façon tout aussi peu claire (2) ; l’édition d’Oxford 1594 et celle de Hambourg 1613 sont infiniment préférables. Le titre de cette dernière est plus exact : Epistolœ fratris Rogerii
M. Fortoul, qui voulut bien autoriser de son patronage et rendre plus faciles par ses recommandations nos recherches dans les bibliothèques anglaises.
(*) The miror of Alchymy composed by lhe Ihrice famous and learned fryer
fi. Bacon also a most excellent and learned discourse of the admirable force
and efjicacie of art, etc. London, 1597;-in-4°.
(2) Souvent réimprimée, entre autres fois en 1613, avec le Miroir de maistre Jeham de Melrun.
SA VIE ET SES 0UV1IAGES.
Facoflis de secrelis operibus artis et /ici tu vtv et de nu llitate in agiœ opéra J. Dee, Londinensis, pluribus exemplaribvs castigata olim, et ad sensum integrum restitutœ , etc., in-8°. Cet ouvrage a été aussi traduit en anglais eu 1597, in-4°, à Londres, sous le nom de R. Bachin, puis, en 1659, sous ce titre : Frier Façon his discovery of the miracle of art, nature and magick, faithfully translaled ont of Dr Dee s oicn Copy, by T. M. and never before in english. C’est un recueil de plusieurs lettres sur différents sujets. On croit qu’elles furent écrites à Guillaume d’Auvergne f1); ce qui les reporterait à l’extrême jeunesse de l’auteur, ou plus probablement à Jean de Londres, c’est-à-dire, suivant nous, Jean Basingestokes; peut-être aussi furent-elles adressées, comme les trois lettres dont nous parlerons plus loin, à Jean de Paris, son disciple bien-aimé. On y trouve dix chapitres, dont les cinq derniers sont énigmatiques, et plusieurs dates qu’il n’est pas facile d’expliquer. Au chapitre Vil (2), on lit : « Je réponds à votre demande la 601e année des Arabes, » et au chapitre X (3) : « Vous m’avez interrogé au sujet de certains secrets l’an 608 des Arabes. » Ce qui fait, pour notre manière de compter, l’an 1206 et l’an 1212; or, Bacon n’était pas encore né à cette époque. Il y a corruption dans le texte, ou bien ces chapitres ne sont pas de lui. Quant aux premiers, ils dénoncent à première vue leur auteur; on y voit la plus grande confiance dans les ressources et la portée du génie humain, le dédain pour les opérations magiques, et la foi dans un avenir où des prodiges seront réalisés par l’industrie. C’est un des opuscules les plus connus de Bacon. Nous nous bornons à cetle mention (4).
3° Libellas Rogerii Baconi Angli, doctissimi malhematici et
(') Jcbb; Op. maj. ad præf.
(2) Édit, de 1542, fol. 49.
(3) Idem, fol. 32.
(*) La traduction française est pleine d’inepties. L’auteur trouve le texte obscur — on le voit de reste, — et se plaint qu’il ne soit pas enrichi de « numéreuses locutions latines. » L’avertissement paile de celle composition écrite par « Monsieur R. Bacon, philosophe et grand personnage de son temps. » Paris, 1629.
ItOGER BACON
medici de retardandis seneclutis accidentibus et de sensibus conservandis ( 1 ) oxoniæ. Anno 1590. — Ce livre est très-rare, et nous ne l’avons rencontré qu’en Angleterre. La bibliothèque impériale ne possède que la traduction anglaise : The cure af old âge, and préservation of youth. By the great mathematician and physi cian Roger Bacon, a franciscan frier, translated, etc., by Richard Brown. London, 1683. Un manuscrit d’Oxford [-) contient ce traité avec une longue dédicace à un pape, qui nous parait avoir été Nicolas 111. L’auteur y donne lui-même le sommaire de son œuvre : « Il y traite : 1 0 des causes de la vieillesse et des moyens d’y résister; 2° des accidents de la vieillesse, des signes des lésions des sens, des causes qui peuvent servir ou blesser les sens, l’imagination et la mémoire ; 3° des aliments et des boissons qui peuvent restaurer les humeurs chaque jour évaporées; 4° des moyens d’empêcher cette évaporation ; 5° des aliments qui hâtent les progrès de la vieillesse ; 6° des moyens d’absorber les humeurs qui causent les accidents de la vieillesse ; 7° des moyens de réconforter la chaleur naturelle ; 8° des moyens de réconforter les facultés et les sens et de ramener les forces ; 9Ü des moyens de fortifier le corps et de faciliter les mouvements ; 10° des moyens de conserver à la peau sa beauté juvénile, sa propreté et sa couleur, et d’éviter les rides; 11° de l’utilité de cette lettre, du régime des vieillards, de la composition des médecines (3). L’ouvrage publié renferme seize chapitres. »
4° Sanioris medicinœ magistri D. Eogeri Baconis angli de arle chymiœ scripta, cui accesserunt opuscula alia ejusdem authoris 1603, in-12, réimprimé en 1620, sous ce titre : Sanioris medicinœ , etc. Thésaurus chemicus. — Sous ce titre, sont rassemblés six petits traités qui ont été souvent jugés apocryphes. Il y a pourtant à distinguer, et peut-être le plus grand nombre de ces fragments revient-il à notre docteur. D’abord, les deux extraits qui (*)
(*) Ce titre est le véritable, et diffère un peu de celui que transcrit 17/isioire littéraire.
(3) Canonici codices, 334; in-12.
(3) Canonicus codex, 324, fol. 2, De conservatione sanitatis et juventulis prêtervatione.
SA VIE ET SES OUVRAGES
sont en tète du livre sont évidemment de lui, et l’un est emprunté à YOpus tertium, l’autre à un ouvrage désigné sous le nom de Livre des six sciences, et qui pourrait bien être le Compendium philosophie. Le premier traité est un abrégé du livre d’Avicenne, de Anima, et ne renferme que des énigmes alchimiques. Bacon reconnaît en maint passage avoir traduit cette œuvre d’Avicenne ('). Le second, Breve breviarium fratris Rugeri liaconi de Dono Dei, se divise en deux parties : l’une spéculative, l’autre théorique. Chaque fois que Bacon parle de l’alchimie, il la divise ainsi, et le sommaire qu’il donne de ses travaux à ce sujet se rapporte parfaitement à l’ordre suivi dans cet opuscule. C’est son style, ce sont les mots qu’il emploie, ce sont parfois des passages entiers qui se retrouvent ailleurs; puis de très-vieux manuscrits de Londres et d’Oxford, et même un de Paris, renferment ce même ouvrage, formellement attribué à Bacon. Enfin, les doctrines sont celles que Bacon professe partout (2). Le troisième est attribué à Raymond Gaufredi, qui l’aurait reçu de la bouche même de Bacon prisonnier, et une note rejetée à la fin nous apprend que Bacon révéla ses secrets à Raymond, général des Mineurs, en échange de la liberté que celuici lui rendit. Dans le reste du livre, il faut encore restituer à notre auteur le Tractalus trium verborum, dont nous avons lu beaucoup de manuscrits, qui est composé de trois lettres à Jean de Paris, probablement l’élève du philosophe, et qui, à part tout témoignage, porte à chaque ligne l’empreinte de son origine. Bref, s’il fallait apprécier les doctrines de Bacon en alchimie, il vaudrait mieux les puiser dans ces trois traités que dans le Miroir d'alchimie, dont l’origine moins contestée est plus suspecte, et qui est un abrégé insignifiant.
5° Rogerii Baconis Angli, viri eminentissimi Perspectiva, nunc primum in lucem édita, opéra et studio Johannis Combachii philosophie professons in academia marpurgensi. Francofurti 1614, in-4°. — Ce livre n’est pas autre chose que la cinquième
(’) Communia naluralium, cap. II. Manusc. de Palis. - Op. terl-, cap. XII. Iu(rod.
(2) Voy. surtout les pages 100 k 108.
ItOGIiR BACON
partie de VOpus majus y édité par Jebb ; le commencement seul offre une variante.
6° Spécula Matliematica in quitus de spe'ierum mulliplicalione earumdemque in inferioribus viriute agitur. Liber omnium scientiarum studiosis apprirne ulilis, Combachii studio et opéra Francofurti 1614. — C’est la quatrième partie de VOpus majus, sans un seul changement, telle qu’elle se trouve dans l’édition de Jebb. Combach a omis les derniers chapitres, qui traitent de l’astrologie, de la géographie et de la chronologie, et qui, dans l’édition de Jebb, vont du folio 108 au *255. M. Cousin se trompe donc quand il avance que ce traité était tout à fait différent de celui de VOpus majus, et qu’il le rapporte à VOpus tertium. Une simple confrontation des deux ouvrages aurait pu lui éviter cette erreur ('). C’est encore à tort que cet illustre philosophe conseille de rechercher dans ce livre des détails plus complets sur l’optique; c’est, à proprement parler, un traité de mathématiques, et le mot specuUi a seul pu causer cette confusion. A l’ouvrage publié par Combach est joint un opuscule intitulé : De speculis ; l’auteur y traite de la fabrication des miroirs ardents et de la manière de faire converger en un même point tous les rayons qui tombent sur une surface réfringente.
7° Rogeri Bacon Opus majus ad Clemenlem Papam. Publié par Samuel Jebb en 1733, et réimprimé à Venise en 1750, avec un Prologus galealus, par les Franciscains délia Vigna. C’est le monument le plus important que la presse nous ait livré du génie de Bacon. Tout en rendant justice au savoir et au travail de sir Jebb, il importe pourtant d’établir que son édition n’est pas sans défaut, et qu’elle renferme une partie importante qui jamais n’a pu entrer dans le cadre de cet ouvrage, et qu’elle a omis d’autres parties que Bacon lui-même y avait insérées; ces deux points sont hors de doute.
Il y a d’abord dans VOpus majus tout un long traité (pages 358- 445) intitulé : Tractatus magistri Rogeri Bacon de multiplica-
(*) Journal des Savants , p. 235. 1848.
SA VIE ET SES OUVRAGES
tione specierum, qui vient après la Perspective, et qui, au premier coup d’œil d'un lecteur attentif, y paraît déplacé. En effet, ce sujet a déjà été étudié dans la quatrième partie (pages 65-88) ; et dans la Perspective qui précède, Racon a soin de nous dire que, pour comprendre cette science, il faut toujours avoir en main son livre sur la multiplication des images (*), qui, dans l’ordre adopté par Jebb, ne vient qu’après la Perspective elle-même. La Perspective cite souvent ce traité; donc, il n’est pas à sa place. Il y a plus : on lit dans ce traité douteux, page 368, cette simple mention : « Ut tactum est » in communibus naturalium. » Or, ce livre ainsi cité, Jebb le savait, fait partie d’un ouvrage postérieur, V O pus minus suivant l’éditeur, VOpus tertium suivant nous (2), et il est vraiment étrange que cette phrase ne l’ait pas arrêté. Un autre témoignage se retrouve à la page 358. L’auteur dit : « J’ai démontré, dans la troisième partie de cet ouvrage, que ces mots essence, substance, * nature, puissance, etc., sont synonymes. » Or, rien de pareil dans la troisième partie de VOpus majus; mais cette preuve se trouve au long aussi dans le traité de communibus naturalium, qui, en réalité, est la troisième partie de VOpus tertium. Enfin, Bacon lui-même nous donne, dans l’Introduction de VOpus tertium, le sommaire de VOpus majus. 11 y parle de la multiplication des images, telle qu’elle se trouve expliquée dans la quatrième partie; de ce long traité, il ne dit pas un mot. Donc, cet ouvrage, qui rompt l’unité déjà peu sensible de l’œuvre de Bacon, qui fait double emploi avec la quatrième partie, qui cite des ouvrages postérieurs à VOpus majus, des passages qui ne s’y retrouvent pas, n’a jamais fait partie de ce recueil. Sa place est dans VOpus tertium, comme on le verra bientôt.
En second lieu, l’édition de Jebb pèche aussi par défaut. D’abord, la seconde partie, qui traite de la grammaire, est tout à fait incomplète. C’est Bacon encore qui nous l’apprend. Il fait ailleurs (3) le sommaire de cette partie, et rappelle qu’il y a traité de
( 1 ) Opus majus, 5a pars., p. 256.
(2) Jebb. præf. ad Opus majus.
(3) Opus tertium, cap. XXVI.
futilité des langues pour le commerce, les relations avec les autres pays, de la composition du langage, des signes, de l’équivoque de l’analogie, de l’origine du langage, de la langue naturelle, etc., tous sujets absents de l’édition de Jebb. Sans doute, l’éditeur n’a rien trouvé de plus dans ses manuscrits ; encore aurait-il dû nous prévenir de tout ce qui lui manquait. Il s’excuserait plus difficilement d’une seconde lacune qui nous prive de toute une partie importante del’Opws majus, la septième, qui renfermait la morale, la fin suprême de la science et la théologie profane, comme Bacon le déclare dès le début. Si l’on en croit le Catalogue de la bibliothèque de Dublin, ce traité se trouvait joint à ceux que Jebb a publiés. On y lit, en effet, l’énumération des diverses parties du livre, et le n° 9 contient cette mention : De philosophia morali, lib. vi. (1). Bacon lui-même, dans le cours de son ouvrage, renvoie à la Morale en maint passage : « Ut in morali philosophiæ ex- » planabo (2) ut in moralibus exponitur (3) sed in morali philoso- » phia hoc ex propriis erit planum (4) ; sed in tertia parte moralis » philosophiæ de hac confirmatione abundantior fiet sermo (5). » Mais on pourrait encore douter qu’il ait mis son dessein à exécution, et croire que la septième partie de YOpus majus ne fut pas écrite; qu’on interroge alors YOpus tertium, si fécond en renseignements, on y trouvera le plan de YOpus majus et la citation répétée de la septième partie, avec le sommaire des questions qui y étaient traitées, ce qui rend toute insistance inutile (6). Enfin, nous avons retrouvé à Londres une grande partie de cette Morale, et le début, rappelant ce qui précède, montre d’une manière indubitable qu’elle constituait la septième partie de YOpus majus (7).
(l) Catalogi codicum manuscriptorum Angliœ et üiberniœ in unurn collecti, n° 221. Oxoniæ, 1697.
(E) Opus majus, fol. 36.
(*) Idem, fol. 38.
(*) Idem, fol. 135.
(“) Idem, fol. 119.
(°) Voy. surtout le chapitre XIV du Manuscrit de Douai.
(7) Royal library. 8 F. II, fol. 167. De morali Philosophia. — Depuis que ces lignes sont écrites, on a publié b Dublin le texte du manuscrit négligé par Jebb.
SA VIF. FT SF.S OUVRAGES
Ainsi, quelques traités d’alchimie, de médecine, d’optique, et un grand recueil, VOpus majus, voilà les seuls monuments qui ont pu servir à apprécier un des plus célèbres docteurs du xme siècle, et encore la plupart, de ces livres sont d’une rareté extrême. Pourtant, au témoignage des bibliographes, Bacon avait composé des œuvres considérables, et les catalogues des manuscrits français et anglais rapportent les titres d’un grand nombre d’ouvrages manuscrits; titres trop souvent décevants, et presque toujours erronés. Ces catalogues donnent des noms divers au même ouvrage, à des parties d’un même livre, ou bien le même nom à des ouvrages différents ; et, sous ce rapport, les renseignements qu’on peut puiser à Londres et à Oxford n’offrent aucune autorité. C’est donc à l’examen des manuscrits inédits de Bacon que nous avons du recourir, et nous exposons brièvement les résultats de notre enquête. Nous avons examiné environ quatre-vingts manuscrits, et les limites et la nature de cet essai ne nous permettant pas de donner une description détaillée de chacun d’eux, nous nous bornons à signaler les plus importants.
La France ne possède qu’un petit nombre de manuscrits de notre docteur; mais quelques-uns ont une grande importance et ne se retrouvent qu’imparfaitement en Angleterre. La bibliothèque impériale nous a offert quatre manuscrits. Dans le vieux fonds latin, on trouve sous le n° 2598 (*), au folio 21, un fragment : « Incipit » tractatus fratris Rogeri de generatione specierum, et multipli- » catione et actione et corruptione earurn. Postquam habitum est » de principiis rerum naturalibus communibus quæ sunt materia » et forma et privatio, potentia activa et passiva (2), etc., nunc » dicendum est de his quæ ordinem naturalem sequuntur. » Le
(') Catalogua manuscriptorum, t. III, p. 302.
(*) L'Histoire littéraire rapporte ce fragment à l’Opus minus.
sujet de ce fragment assez long, jusqu’au folio 57, est donc la multiplication des images, comme dans le traité inséré à tort par Jebb dans la cinquième partie de VOpus majus. Seulement, tout le début est différent; mais à partir du second chapitre, nous retrouvons le texte de Jebb (page 318). Le préambule rattache simplement ces chapitres à d’autres qui ne sont pas de VOpus majus, on le voit de reste. Il y a aussi vers la fin quelques différences entre le texte et celui de Jebb. On assignera plus tard sa véritable place à ce fragment.
Au folio 57 commence un autre fragment sans titre : « Hic aliqua sunt dicenda de perspectiva. » C’est la cinquième partie de VOpus majus, mais elle est incomplète. Au folio 138, un fragment sans titre relatif à l’alchimie, et à la fin duquel on lit : « Explicit de subjecto transmutationis secundum Rogerum Bachonis (sic). » Le n° 7440 du même fonds [l] contient, au milieu d’autres ouvrages étrangers à notre sujet, un fragment curieux; on lit au folio 38 : « Incipit metaphysica Rogeri Baconis de ordine præclicatorum. » Ce titre de Frère prêcheur avait porté M. V. Leclerc à supposer que cet ouvrage pouvait bien être de Robert Bacon le Dominicain. Cette ingénieuse conjecture est démentie par l’étude du texte et par un manuscrit de la bibliothèque Bodléienne, n° 1791, folio 92; on y lit : « Incipit metaphysica fratris Rogeri ordinis fratrum minorum de viciis contractis in studio theologia',. » C’est le même début des deux côtés : « Quum intentio principalis est vobis in- » nuere vicia studii theologiæ, quæ contracta sunt de curiositate j> philosophiæ, cum remediis istorum, etc. » Seulement, le manuscrit d’Oxford ne contient que les dix premières lignes. Celui de Paris s’arrête au folio 40; mais au folio 25 on en retrouve la suite, qui s’interrompt définitivement au folio 32 sans être terminée.
Deux autres manuscrits : l’un de l’ancien fonds latin n°7455 (2), l’autre du nouveau fonds n° 1153 (3), ne renferment rien d’inédit ou d’important. Le premier reproduit quelques pages de VOpus (*)
(*) Calalogus, etc., t. IV, p. 339.
(2) Catalogus, etc., t. IV, p, 3G.
(3) Ulontfaucon, t. Il, p. 1115.
SA VIE ET SES OUVRAGES
majus, page 57; le second est un manuscrit légué en 1732 à Saint- Germain par le duc de Coislin, évêque de Metz; il est trèsancien, et on y lit ce titre : « D. fratris Rogeri Bachonis, De naturis » melallorumin ratione alkimica et artificiali transformatione. — » Ars alkimica duo principaliter considérât. » C’est l 'alchimie imprimée à Francfort sous ce titre : Brève Breviarium. On lit aussi ce second titre : Rogeri Bacon, Cœlestis alchymia.
La bibliothèque Mazarine possède deux manuscrits de notre auteur : l’un est sans importance et ne renferme qu’une copie du De Multiplicatione e tde la Perspective ; l’autre, inscrit au n° 127, est un magnifique in-folio sur parchemin, à deux colonnes, d’une écriture gothique du xive siècle. La destinée de ce manuscrit est curieuse : il a d’abord appartenu à John Dee, cet alchimiste admirateur de Roger; puis à Kenelm Digby, dont il porte les armes et la devise : « Vindica te tibi ; d puis enfin à Richard O’Eden, dont la signature se lit à la fin. Par quelle fortune est-il arrivé dans une bibliothèque française? C’est à coup sûr un des plus précieux débris de l’œuvre de Bacon. Il porte en titre : « Incipit liber primus Corn- » munium naturaliumh'&ivh Rogeri Bacon, habens quatuor partes » principales, i C’est un long ouvrage dont on dira plus tard l’objet, et qui ne contient pas moins de 90 folios; après quoi vient un second traité bien moins considérable, que V incipit indique faussement comme le second livre, et qui se trouve désigné dans un autre manuscrit anglais sous ce nom : De Cœlestibus. Le Communia renferme la physique générale, et est intact dans ses quatre parties; on le retrouve au musée britannique, à la Bodléienne et dans un collège d’Oxford; mais aucune de ces trois copies n’est à beaucoup près aussi complète que celle de la Mazarine.
La bibliothèque d’Amiens contient sous le n° 406 ( 1 ), dans un énorme manuscrit in-folio sur parchemin, à deux colonnes, d’une écriture fine et difficile à lire, qui paraît remonter au xive siècle, divers ouvrages de Bacon, qui ont cela de commun qu’ils sont tous des commentaires. Ce sont d’abord des questions sur les livres
(’) Catalogue des Livres manuscrits de la Bibliothèque d'Amiens, par Garnier. 1843, p. 320.
de physique d’Aristote, qui vont du feuillet 1er au 25e; puis une seconde glose sur le même ouvrage, qui, d’après M. Cousin, serait plutôt la rédaction d’un élève que l’œuvre du maître, mais qui, en réalité, est plus complète que la première : Quœstiones super lihrum physicorum a magistro diclo Bacon ('), qui s’étend jusqu’au folio 73. On y trouve intercalée tout une glose sur le livre De vegelabilibus, alors attribué à Aristote. Au folio 74 commence une glose sur la métaphysique d’Aristote, et qui comprend le livre XIe; le Ier, le IIe, le Ve, le VIe, le VIIe, le VIIIe, le IXe et le Xe dans cet ordre. Tout cela est mélangé d’un commentaire sur le livre De Causis, et d’un traité de logique dont l’auteur n’est nommé que par des initiales, S. H. — M. Cousin a donné une description de ce manuscrit (2); nous en avons fait un rapide examen; il est facile de se convaincre que l’auteur n’a d’autre but que d’éclaircir le texte du maître sans le commenter ou l’interpréter. C’est une simple glose qui peut avoir son mérite, mais qui, en somme, est d’une grande sécheresse. Les mots de la traduction latine sont d’abord cités et ensuite expliqués. Nous avons profité de quelques passages de ce curieux manuscrit, en regrettant de ne pouvoir en faire une étude plus approfondie (3).
Enfin, la bibliothèque de Douai conserve une copie de YOpus tertium qui se retrouve plus complet au Musée britannique et surtout à la Bodléienne. M. Cousin a donné des extraits de ce précieux manuscrit (4) ; nous l’avons collationné avec ceux d’Angleterre, et il nous a été possible d’en tirer encore des renseignements utiles pour la vie et la doctrine de notre auteur. Le même manuscrit contient une Grammaire grecque qui est la copie de celle du collège du Corps-du-Christ à Oxford, et un Computus qui est un fragment incomplet d’un autre manuscrit du Musée britannique. (*)
(*) M. Cousin écrit : e magistro.
(2) Journal des Savants. Août 1848.
(3) L’administration de la Bibliothèque d’Amiens, plus sévère que beaucoup d’autres, nous a refusé les conditions d'une étude complète et sérieuse de ce manuscrit. M. Cousin l’a eu entre les mains plusieurs années.
(4) Journal des Savants. Mars-juin 1848.
SA VJE ET SES OUVRAGES
§ III-
Manuscrits anglais. — Depuis que Jebb a écrit sa Préface, des catalogues nouveaux ont été publiés ; les bibliothèques anglaises se sont augmentées de nouvelles acquisitions ; leurs richesses, mieux classées, sont devenues plus accessibles, et on peut consulter beaucoup de manuscrits inconnus au savant éditeur. Le Musée britannique et les bibliothèques d’Oxford offrent surtout de précieuses ressources.
La bibliothèque Cottonienne renferme quatre manuscrits de R. Bacon.
Julius d. V. De utilitate scientiarum. C’est une partie de YOpus majus ; le manuscrit a plusieurs feuillets à demi brûlés; il serait à consulter pour une nouvelle édition de l 'Opus majus. On y trouve joints quelques fragments, à savoir: Epislola de ponderibus, qui est une des trois lettres à Jean de Paris; de Colore faciendo, recette pour faire de l’encre verte ; de Modo projectionis, une autre lettre à Jean de Paris déjà citée à propos du Thésaurus ehemicus, et qui ailleurs est intitulée de Separatione ignis ab oleo.
Tiberius c. V. Ce manuscrit renferme trois ouvrages principaux, dont l’écriture paraît remonter au xvc siècle. Ce sont: 1° YOpus tertium, tel qu’il existe à Douai, sauf quelques chapitres en plus; 2° la IVR partie de YOpus majus, sur les mathématiques ; 3° un autre écrit intitulé Opus minus, et qui jusqu’à présent n’a jamais été étudié. Ce fragment très-important, du folio 120 à 150, n’a rien de commun avec YOpus minus. Nous lui assignerons plus tard sa place.
Vespasianus a. IL C’est un calendrier extrait, dit ce manuscrit, des Tables de Tolède, avec cette date 1297 et des figures arabes. On ne sait trop pourquoi cette œuvre peu importante est attribuée
à R. Bacon, mort avant cette année. Oudin en avait déjà fait justice (*).
Julius f. VII. Vieux manuscrit d’un format très-étroit. Au folio 175 commencent plusieurs fragments d’une très-courte étendue. Le premier est intitulé : De Diversitate linguarum Rogeri Baco ordinis Sancti-Francisci ad Papam clementem. Le second (folio 178), Declaratio effectus verœ mathematicœ in quarta parte operis majoris Rogeri Baconi, est un extrait de YOpus majus. Le troisième (folio 180), de Moribus hominum secundum complexionem et constellationes , appartient à la même partie du même ouvrage. Enfin, au folio 186, un autre fragment sans titre n’est rien autre que la Ire partie du même Opus. Il n’y a donc à rendre compte que du premier : « Manifesta laude et declarata utilitate cognitionis grammaticæ et linguarum hebreæ, gracæ et arabicæ, etc. » C’est le début de la Grammaire grecque signalée à Douai et que nous retrouverons à Oxford.
La bibliothèque royale nous a offert aussi quatre manuscrits (-). 7 f. VII. Magnifique volume en vélin, à deux colonnes, d’une écriture gothique très-ancienne. On y trouve plusieurs fragments de notre auteur: 1° la IVe partie de YOpus majus sous ce fauxtitre : Pars quarta compendii studii theologiœ ; 2° Descriptiones locorun (folio 82 à 125), c’est la suite de cette IVe partie; 8° de Visu et speculis, c’est la Perspective, sauf quelques changements (125 à 131) ; 4° de utilitate astronomiœ , c’est toujours la suite de YOpus (page 237) avec cet autre titre: Tractatus de corporibus cœlestibus (133 à 140); 5° de laudibus mathematicœ (141 à 152), mêmes idées que dans la IVe partie de YOpus ; c’est une autre rédaction du même sujet; 6° Compendium studii theologiœ (folio 153) : « Incipit compendium studii theologiœ et philosophiœ et habet duas partes principales. » C’est le dernier ouvrage de Bacon ; il porte une date certaine. Au folio 154, on lit : « Pauci igitur fue- » runt qui digni habiti sunt in philosophia prima Aristotelis, res-
0) Tome III, p. 196.
(2) Casley's Catalogue.
SA VIE ET SES OUVRAGES
» pectu multitudinis latinorum, imo paucissimi, et fere nulli, usque » m hune annum domini 1292. » La première partie manque presque en entier. Il y a évidemment entre les folios 154 et 155 une longue lacune qui a échappé à la personne chargée de la pagination. La seconde finit brusquement au folio 161, sans être complète (1). Au folio 221 se trouve un court fragment de cinq colonnes intitulé : Quinta pars compendii tlieologiœ, fausse attribution, comme on le verra bientôt. Enfin, au folio 165, débute un ouvrage intitulé: Liber naturalium IL Bacon. « Hoc est volumen naturalis philosophiæ, in quo traditur scientia rerum naturalium secundum potestatem octo scientiarum naturalium quæ enumerantur in secundo capitulo et habet hoc volumen quatuor libros principales, etc. » Cet incipit diffère de^ celui du manuscrit de la Mazarine, mais le texte est le même, à quelques variantes près, et nous reconnaissons ici le traité de Communibus naturalium. Seulement, il n’y a qu’un livre qui se termine à la troisième partie, tandis que le manuscrit parisien possède deux livres, dont le premier a quatre parties.
Royal library 8 f. 11. Au folio 167 de ce manuscrit à deux colonnes, d’une écriture fort ancienne et chargée d’abréviations, se trouve ce titre : De Morali philosophia Rogeri Bacon; c’est la septième partie de YOpus majus. Malheureusement, des six livres qu’elle avait, on n’en retrouve que trois dans ce manuscrit, et l’ouvrage finit au folio 179.
Royal library. 11 b. XII. Manuscrit in-4° sur vélin, écriture gothique. En titre : « Compendium, legis christianœ canonis sacri super quarlum sententiarum doctoris resoluti Baconis. » Ce titre de « doctor resolutus » nous avait déjà mis en défiance; le texte de ce long ouvrage, qui n’a pas moins de 231 feuillets, a achevé de nous convaincre que le catalogue l’avait faussement attribué à Roger; et il est probable qu’il appartient à Jean Baconthorpe, souvent nommé Bacon. Cependant, il faut dire qu’en comparant le texte à celui du commentaire du Prince des Averroïstes sur ce (*)
(*) Il s’en retrouve une copie toute semblable au collège de l’Université, îi Oxford.
même livre, nous n’avons pu reconnaître l’identité des deux ouvrages (>).
Royal library 7 f. VIII, in-folio. Au feuilleté, se trouve De mul tiplicationœ specierum Iructalus, et plus bas : Pars quint a de compendia sludii theologiæ. Ces deux titres sont également exacts : « Àcto prologo istius quintæ'partishujus voluminis quarn voco coin- » peudium studii theologiæ, in quo quidem comprehendo in summa » intentionem totius operis, extra partem ejus signans oinnia irn- » pedimenta totius studii, et remedia, nunc accedo ad tractatum » exponens ea quæ sunt necessaria theologiæ de perspectiva et de » visu. » Au folio 13, commence le traité même que Jebb a intercalé dans YOpus majus , page 358; il renferme quelques lignes de plus. Au folio 47 : « Perspectiva quœdam singularis, hic tractatus sequatur tractatum de multiplicatione specierum » , et plus bas : * Perspectiva R. Bacon, liber secundus. ® C’est la cinquième partie de YOpus. On voit quelle variété de titres désigne un seul et même ouvrage. Au folio 99, commence un livre important et complet, l’un de ceux qu’il serait le plus facile de publier : Compotus fratris Rogeri (le nom de Bacon se trouve gratté , comme en presque tous les anciens manuscrits). « Oinnia tempus habent, et suis spatiis transeunt » universa sub sole, ut Salomon testatur, etc. » L’ouvrage se divise en trois parties, qui finissent au folio 191 ; c’est un traité astronomique sur le comput, dont la date certaine est l’année 1263 (2).
Collection Hans Sloane (3). Cette collection contient une douzaine de manuscrits de Bacon, la plupart sans importance, quelques-uns pleins d’intétêt.
Le u° 2156 renferme (folio 1) un traité intitulé : Perspectiva. C’est la perspective de YOpus; la date de la copie est consignée : anno christi 1428 (folio 40); le Tractatus de multiplicatione,
( 1 ) Johannes Daconus , Averroïstarum princeps, 1. Il, p. 69. Venctiis, 1526.
(2) Les bibliographes anglais attribuent à Jean Basingestokes un traité intitulé : De concordia evangeliurum, et citent le début : « Omnia tempus habent et suis spatiis. » C’est précisément celui de Bacon. Il y a ici quelque confusion, comme on en rencontre tant chez ces auteurs. (V. Balée, p. 301; Pits, p. 325.)
(3) Aiscough’s manuscripts.
SA VIE ET SES OUVRAGES
tel que Jebb l’a publié. On lit à la fin : « Finis de speciebus R. Bacon, anno 1428, die 27 martii qui tune erat vigilia Pascæ. » Au folio 74, commence un fragment plus important détaché d’un grand ouvrage aux parties duquel l’auteur renvoie fréquemment : « Hic incipit volumen verœ mathematicœ habens sex libros. Primus est de communibus mathematicœ et habet très partes principales. » C’est ce premier livre seulement qui se trouve reproduit, et encore finit-il incomplet au milieu de la seconde partie (folio 97.) Ce seul ouvrage de mathématiques de Bacon qui nous soit connu n’est pas à dédaigner ; nous lui assignerons sa place dans les œuvres de notre auteur. Au folio 117, se trouve le De potestate artis et naturœ.
Sloane, 276, grand in-4°, sur papier. « Incipit liber fratris Rogeri » Bachonis, de naturis metallorum et ipsorum transmut atione ; d potest etiam dici, incipit breve breviarium et breviloquium alj chimiœ. Ars alchimiæ duo principaliter considérât. » C’est l’ouvrage reproduit dans le manuscrit de Saint-Germain, 1153, et imprimé dans le recueil sanioris medicinœ, etc., p. 136 (78 feuillets.)
Sloane, 3506 : Spéculum alchemiœ; c’est une traduction anglaise de cet ouvrage.
Sloane, 2629, petit in-32. Malgré les titres pompeux, ce sont quelques extraits, des réflexions sur Bacon, parfois même en anglais. On lit, par exemple, au folio 21 : Moralis philosophia , et à peine dix lignes de texte ; plus loin : Tractatus de scientia expérimentait, quelques passages de la sixième partie de Y Optas majus; à la page 478, quelques lignes d’alchimie : De lapide philosophorum, c’est-à-dire les cinq derniers chapitres du De mirabili potestate. Il en est de même dun°2170, simples extraits en anglais; du n° 3884, qui contient un liber necromanticœ, qui semble apocryphe ; du n° 3833, qui n’est pas de Bacon, et renferme un thésaurus spirituum secundum Rogerum Baconem. Le n° 2320 contient un traité intitulé De famulatu philosophiœ , également apocryphe, comme on le verra bientôt ; le n°3744, un traité : Errores medicorum, dont il sera question plus tard; le n°1734 : Mendacium primum et secundum et tertium. Ce sont les trois lettres à Jean de Paris. N° 513. Liber secretorum, dernière partie du De mirabili ;
ROGER RACON
n° 692, un fragment d’alchimie très-contestable, intitulé : Finalis conclusio ; le n° 342 (page 518), renferme des extraits des Rogerina major el minor, qui n’appartiennent pas à R. Bacon.
Le catalogue de la bibliothèque Harléienne ne signale que deux manuscrits de notre auteur : les nos 2269 et 2528, et ils ne renferment rien d’important ni même d’inédit. Le n° 3528 (art. 1 1 1) nous présente les trois lettres sous ce titre : Rogerus Bacon Johanni Parisiensi salutem (folio 174). Au folio 185, il y a encore un Spéculum alchemiœ, qui commence en ces mois : « Spéculum alchemiæ quod in corde meo figuravi, » et qui ne ressemble en rien à celui qui est publié; il est difficile de décider s’il appartient réellement à Bacon. On trouve, à côté, plusieurs pièces d’Arnauld de Villeneuve, et peut-être le Spéculum est-il l’œuvre de ce dernier. Le n° 2269 (art. 1) est une collection de thèmes astrologiques sur différents sujets. Le nom de Bacon se trouve en tête de ces ridicules élucubrations, dont le texte est en anglais, et qui sont, d’après le catalogue lui-même, faussement attribuées à ce grand homme.
Additional manuscripts, 8786 (*), in-12°, format très-large, sur parchemin, portant en titre : Rogeri Baconis, Opuscula physica. En réalité, ce manuscrit renferme plusieurs fragments. Le premier est le même que celui dont nous avons vu le commencement dans le 7 f. VII de la bibliothèque royale, page 221, sous ce titre : Pars quintci compendii theologiœ. Au folio 21, autre fragment; c’est le même que celui du manuscrit de la bibliothèque impériale, 2595, « postquam habitum est de principiis, etc. » Puis viennent le Spéculum alchemiœ, et un extrait sans titres sur les sens (folio 62). Au folio 84 : « Incipit tractatus de modis videndi. Quum præcipuadclectatio vitæ est in visu etcoloribus, etc. » C’est un quatrième début de la Perspective de l'Opus majus (page 255) et un titre nouveau.
Additional manuscripts, n° 15549 (2). C’est encore une copie du spéculum alchemiœ.
(') Index to the additional manuscripts acquired in the years. 1783 1835. Manuscrit.
(*) Annexes to the additional manuscripts. Idem.
SA VIE ET SES OUVRAGES
Dans la bibliothèque du palais de Lambeth, le catalogue indique, sous les nos 426 et 321 , des opuscules de Bacon désignés sous ces mots : Bacon De arle mathematica, quatrième partie de l’Opus majus, et De lande Sanctœ Scripturœ ad clementem papam,, fragment de YOpus tertium.
La Bodléienne, le musée Ashmole et différents collèges d’Oxford possèdent un assez grand nombre de manuscrits de notre auteur. Le plus précieux de ceux que nous y avons rencontrés porte le n° 1819 (Digby, 218 ), et est désigné aussi au catalogue : Fragmenta ad clementem papam de laudibus muthematicœ. Au milieu de morceaux étrangers à notre auteur et de quelques fragments de YOpus majus, il ne nous a pas été difficile de découvrir une bonne partie de YOpus minus. Ce manuscrit sur papier, dont l’écriture incorrecte est à moitié effacée et souvent illisible, est tout ce que nous connaissions de ce grand ouvrage de Roger Bacon, et renferme deux traités d’alchimie, une exposition de YOpus majus et un opuscule curieux qui a pour objet les sept défauts de l’étude de la théologie, septem peccata studii theologiœ. C’est là à peu près tout YOpus minus (1). Le n° 1671 aurait aussi beaucoup d’intérêt si nous ne possédions le manuscrit de la Mazarine; c’est le traité intitulé : Communia naturalium. Le n° 3705, folio 325, porte en titre : Operis minoris pars tertia, seu polius preambulatorium ad opus suum majus et minus. On y reconnaît un exemplaire de YOpus tertium en soixante-quinze chapitres, comme dans les manuscrits de Londres et de Douai ; seulement, cette copie est plus ancienne, plus correcte, et en tous points meilleure que les deux autres. Au folio 185, on lit : «. Pars quarta in qua ostendit potesa tatem mathematicæ in scientiis et rebus et occupationibus hujus * mundi. » C’est encore la quatrième partie de YOpus majus. Quelle confusion perpétuelle de titres et d’attributions !
La Bodléienne conserve encore un traité considérable et jusqu’à présent inconnu, sous le n° 1751, avec ce simple titre : Summa Baconis. C’est, en effet, une somme élémentaire de physique sco- (*)
(*) V. ci-dessous, § IV.
lastique assez claire et assez précise; l’auteur divise la philosophie en logique éthique, et philosophie rationnelle, morale et naturelle; mais il déclare s’arrêter de préférence à la philosophie naturelle, et examine le mouvement, le temps, le lieu, l’éternité, le corps mobile, la couleur, le son, l’iris, et enfin les facultés de l’âme. A la rigueur, il n’est pas impossible que ce traité soit de Roger Bacon; mais en tout cas aucune indication précise n’éclaire le lecteur et ne le rassure contre une erreur d’attribution. Les mêmes scrupules, encore mieux fondés, font aussi suspecter le n° 16G8 : Liber ultimus summœ mciyistri , Rogeri Baconis , insignifiant d’ailleurs; et même le n° 1805 (mieux Digby, 204), qui contient en quelques pages très-sèches une suntmula dialectices : « Introductio » est brevis et aperta demonstratio in aliquam artem vel scien- » tiain. Ars est collectio multorum principiorum ad unum finem » intendentium. » C’est une nomenclature assez brève de définitions et de divisions. Il faut dire pourtant que Léland, Balée et Pits s’accordent à reconnaître, parmi les œuvres de Bacon, un traité de logique en un livre, et en citent les premiers mots, qui sont ceux de ce manuscrit; en tout cas, ce traité, purement élémentaire et destiné à l’enseignement, ne parait pas précieux pour l’histoire des doctrines de Bacon. Le n° 1677 (Digby, 76), acheté de la bibliothèque de Léland, offre dès la première page un assez long fragment de Bacon, sous ce titre : Gompendii philosophiœ fragmentum de Bachonis opéré. C’est ce même ouvrage qui, dans le manuscrit de la Mazarine, fait suite au Communia naturalium. Il est désigné à la fin sous ce nouveau nom : Finis tertiœ partis de cœlo et mundo Rogeri Bachonis. Quelques pages traitent ensuite des cercles colorés qui apparaissent autour de la lune; et une écriture très-ancienne ajoute avec raison, semble-t-il : « Ilæc videntur de- » bere adjici ad finem inagni voluminis Bachonis, De communibus » naturalium ; » enfin, au feuillet 47, nous trouvons un fragment sur les mathématiques, suite du Liber verœ mathematicœ signalé à Londres, collection Sloane, 2156. Ces deux manuscrits réunis nous donnent donc le Communia mathematicœ , les généralités sur les mathématiques. L’auteur finit en ces mots : « Sic pars primæ
SA VIE ET SES OUVRAGES
» mathematicæ iu qua communia præposita sunt partibus speciali- * bus finem habet. a Enfin, citons, pour être complets, de la même bibliothèque, des fragments intitulés : De intelleclu et intelligibili, De nutrimento, De meteoris, De sovino et vigilict (nos 1791 et 1656), qui paraissent authentiques; un autre, sous ce titre : De inventionc cogîtationis (n° 1673; Digby, 72), traitant de la question des signes; de nombreux exemplaires de la Perspective et du De multiplicatione (nus 1678 et 1692); un ouvrage théologique, De veritate theologice in septem partes distributum (n° 2764, page 193); quelques fragments de YOpus majus (n° 3467); des ouvrages médicaux, comme les deux Rogerine p) (2626, 3538, 4028) ; un Index simplicivm attribué à Bacon, ou ne saurait dire pourquoi, et sur la foi d’un titre (3349) ; le traité De retardandis seneclulis accidentibus (2379), édité à Oxford, comme nous 1 avons dit; le De speculis, publié par Combach (6651, 1672); des opuscules d’alchimie déjà connus et édités, comme le Brève Brevarium ou les trois lettres à Jean de Paris (n° 1720); tous ouvrages qui n’ont aucun intérêt et se retrouvent d’ailleurs en d’autres lieux, ou même ont eu les honneurs de l’impression.
Parmi les manuscrits dits canoniques , la bibliothèque Bodléienne possède, sous le numéro 334, un recueil assez intéressant. On y trouve d’abord, au folio 1 : De conservatione sanitalis et juventulis prœservatione , autore Rogero Bacono, vel Bacuno. C’est, sous un autre nom, le livre publié à Oxford sous le titre De retardandis, etc., plus une longue dédicace, où Bacon adresse son œuvre au Saint-Père. Vient ensuite, folio 21, un traité appelé Antidoturius; l’auteur a voulu, après avoir parlé des moyens de conserver la santé, traiter des antidotes; sous ce prétexte, il donne une multitude de remèdes, et jusqu’à une recette pour faire repousser les cheveux ; puis un petit traité hermétique : De Graduatione rerum compositarum, qui se retrouve au collège du Corps-du-Christ. Au
(‘) Ces deux Rogerina, major et minor, appartiennent à deux auteurs, et non pas S Roger de Parme, comme ie pensait Freind. L’un d’eux est un médecin nommé Roger de Baron. On comprend la confusion. (V. oeuvres d Ambroise Paré, Introd., p. xxxm, par M. Malgaignc; Ilist. lût., t. XX, p. 533.)
lolio 41, commence: « Tractatus de erroribus medicorum, secimdum Fratrem Bacun cle ordine minorum. » L’auteur y maltraite fort les médecins et les apothicaires de son temps, et il y a dans le ton un peu âpre de ses reproches, une grande présomption en faveur de l’authenticité de l’œuvre, d’ailleurs peu importante et tout entière contenue en deux feuillets; le folio 53 nous donne: Alius tractatus ejusdem Fralris Rogeri, exstractus desexta parte compendii studii theologiœ, et sous ce titre nous trouvons un fragment de la sixième partie de Y Opus majus. En dernier lieu on lit, feuillet 59 : Incipit Liber de consideratione quintœ essenliœ omnium rerum transmutabilium ; innomme domini noslri J esu-Christi, incipit liber de famulatu philosophice evangelio domini J esu-Christi et pauperibus evangelicis viris. L’auteur, qui est un Franciscain, déclare être entré dans l’ordre à Toulouse, et ne peut être Bacon.
Dans la bibliothèque du musée Àshmole se trouve un manuscrit inscrit au catalogue général sous le n° 7617 (Ashmole, 1423), et qui porte en titre : « Opus Roger Bacon. » Ces mots ne répondent à rien qui en vaille la peine ; on lit en tête : « Incipit opus commune Rogeri Baconi, » et ensuite quelques recettes pour faire de l’or. Ce petit traité de sept pages est aussi désigné dans la table : Roger Bacon de conclusionibus.
Deux collèges d’Oxford, celui de l’Université et celui du Corpsdu-Christ, possèdent des manuscrits de Bacon, dont M. Coxe a donné les titres dans son Catalogue des manuscrits conservés à Oxford (1). Le collège de l’Université conserve sous le nu 47 une Grammaire grecque qui est de tout point conforme à celle que renferme le manuscrit de Douai, avec les mêmes lacunes, les mêmes remarques du copiste, et a servi sans doute de modèle à cette dernière; un Compendium studii theologiœ, qui reproduit le manuscrit de Londres (7 f. VII R. library) avec toutes ses imperfections ; sous le n° 48 le Communia naturalium, dont voici par conséquent une quatrième copie, plus imparfaite que celle de la Mazarine ; un Computus naturalium, moins complet que celui de Lon-
(1) Catalofjus librorum vianuscriptorum qui asservantur in aulis et collegiis Oxoniensibus. 2 vol.
SA VIE ET SES OUVRAGES
dres ; sous 1g n° 49, un truite intitulé Mctlhematica, ou 1 on reconnaît cette quatrième partie de YOpus majus si souvent reproduite, scientia expérimenta, lis, sixième partie de YOpvs majus ; de Corporibus cœleslibus, traite qui se trouve a la Bodleienne sous le titre de Fragmentum compendii théologien (Bodleienne, 1679) et dans le manuscrit de la Mazarine; une copie de YOpus lertium, les lettres à Jean de Paris, sous le nom de Sepuratione ignis ab oleo, tractatus de sphera, perspectiva. Le collège de l’Université ne renferme que le petit opuscule de Errorïbus medicorum, tractalus de graduatione rerum compositanm, etc. En somme, rien qu’on ne rencontre ailleurs.
S IV
Ces débris épars que le temps a dispersés dans tant de bibliothèques, défigurés sous tant de titres, et jetés dans une inextricable confusion, il faut maintenant les rassembler, les remettre à leur place, leur rendre, avec leur nom, l’unité qu’ils ont perdue, et reconstruire les monuments dont ils sont les ruines. Sans doute il y a encore plus d’une découverte à faire, et quand les catalogues du musée Britanniqne et de la Bodleienne seront, les uns tout à fait imprimés, les autres revus et corrigés (’), il deviendra possible de modifier et de compléter les résultats de cette synthèse que nous entreprenons après Jebb, avec plus de ressources que le savant éditeur (2). Mais, dès aujourd’hui, il est permis de redresser bien des erreurs, de confirmer quelques assertions exactes, et surtout de se faire une idée toute nouvelle des ouvrages les plus importants de Roger Bacon, et de ces cinq grandes compositions qui renferment toute sa pensée, se suivent, se répètent, se développent, et sont autant d’efforts vers un même but, assidûment poursuivi pendant vingt-cinq ans. (*)
(*) Le savant M. Coxe s’occupe de ce travail, en ce qui concerne les manuscrits de la Bodlêiennc.
(2) V. Opus majus ad præf.— Cf. Hist. litt.de la France, article de M. J.-V. Leclerc.
ROGER RACON
Il y a dans sa vie deux périodes distinctes dans la première, il se prépare par le travail, s’essaie par quelques œuvres, et se donne, en devenant l’homme le plus savant de son siècle, le droit d’en être le juge; dans la seconde, marquée par l’avènement de Clément IV, il entreprend de publier ses idées longtemps mûries, et d’exposer le plan de sa réforme. L’une est la plus longue; l’autre la plus malheureuse et la plus féconde. Avant 1267, il n’a rien écrit d’important sur la philosophie: «Si j’avais été libre, dit-il, » j’eusse fait des livres pour mon frère le savant, et pour mes » amis les plus chers ; mais ne pouvant rien leur envoyer, j’ai » renoncé à tout travail. Aussi, sachez bien que quand je me suis » mis à la disposition de Votre Grâce, rien n’était commencé. Si » auparavant, sur l’instance de mes amis, j’ai parfois rassemblé » sur certains sujets quelques chapitres rédigés d’une manière ï provisoire, il n’y a là rien qui soit digne d’attention, ni qui mé- » rite d’être offert à Votre Sagesse (1). » Ailleurs il ajoute: « Dans ma première condition, je n’ai rien écrit sur la philosophie. » A cette période se rapportent le De mirabili potestate, les Commentaires sur divers ouvrages d’Aristote, qui paraissent destinés à l’enseignement et qu’il n’a pu composer plus tard, quand les persécutions lui eurent fermé cette carrière (2); les trois lettres à Jean de Paris ou plutôt à Jean de Londres; et enfin le Computus naturalium, écrit à Paris en 1263. On lit, en effet, dans ce traité, trèsrégulier, très-méthodique, et l’un des mieux conservés de notre auteur : « De notre temps, c’est-à-dire quatre cent quatre-vingts » ans après la découverte de Thébith et l’an de l’Incarnation » 1268, nous adhérons à cette opinion (3). » Ce n’était pas son premier ouvrage. Il y cite lui-même (chapitre III) un autre livre où il a cherché à fixer la célébration de la fête de Pâques (*).
P) Opus ter Hum , cap. II.
(s) Le Manuscrit d’Amiens provient de l’abbaye de Corbie.
(®) Royal library, 7 F. VIII, p. 99 : « Et in temporibus nostris, quod est 480 annis post invenlionem Tliebith, et anno incarnationis 1263, istos crcdimus propinquos veritatis. »
(4) Idem, cap. III : « In præcedenti opéré, ubi de termino Pascliali inquisivimus. »
SA VIE ET SES OUVKACES
En 1267, commençaient à paraître les cinq grands ouvrages de Bacon, qui à eux seuls contiennent toute sa doctrine. Ce sont. 1° VOpus majus ; 2° VOpus minus; 3° VOpus tertium ; 4° un ouvrage dont le vrai titre est douteux, mais dont il reste de nombreuses traces ; 5° le Compendium theologiœ.
C’est en 1267 que Bacon écrit YOpus m,ajus, à l’invitation du Souverain Pontife. On y lit : « Les Sarrasins ont été détruits par les Tartares, avec leur capitale Baldac (sic) et leur caliph , qui était pour ainsi dire leur Pape, et il y a de cela douze ans (1). » Or, la prise de Bagdad par les Mogols est de 1258, ce qui nous amènerait à l’an 1270. Mais l’auteur ne prend pas les choses à la lettre; car, plus loin, il ajoute : i Nous sommes en l’an 665 des Arabes, à partir de Mahomet (2) ». En comptant à partir de l’hégyre, et en convertissant en années chrétiennes, on arrive à 1266 ou 1267. Enfin, toute hésitation devient impossible en face d’autres passages : <r Dans quatre-vingt-quatorze ans, c’est-à-dire en 1361 », et plus bas : « Nous sommes aujourd’hui en l’an 1267 (3). » h'Opus majus fut composé à Paris. Bacon l’atteste, et nous en avons donné plus haut des preuves surabondantes. Il se composait de sept parties, reliées entre elles par des rapports assez peu visibles.
Ce grand ouvrage achevé et confié à Jean, qui devait le remettre à Clément IV, Bacon eut peur qu’il ne vînt à se perdre dans une route alors semée de dangers, ou que le Souverain Pontife, effrayé de l’étendue de l’œuvre, qu’il fallut diviser en quatre volumes, n’en prît pas connaissance. En outre, au milieu de ses tribulations, il avait omis certaines sciences importantes, et entre autres l’alchimie. Il résolut alors de faire un abrégé de ce livre, et d’y insérer ce qui n’avait pu trouver place dans le premier. Ainsi fut composé, par cet infatigable écrivain, VOpus minus, dont pas un mot ne nous était connu jusqu’à présent : « A cause des grands périls » de la route, écrit-il, et de la perte possible de mon livre, j’ai dû » composer un ouvrage moins étendu, qui vous donnât le plan de
(*) Op. maj., p. 167.
(2) ld., ibid.
(3) ld., p. 177.
ROGER RACON
» l’autre... Ma mémoire, affaiblie et surchargée d’une multitude de » connaissances, avait aussi oublié plusieurs détails qui se trouvent » insérés dans ce nouvel écrit, et, délivré des obstacles qui m’avaient » d’abord arrêté, j’y ai fait des additions indispensables (*). » Il avait donc pour but d’éclairer et de compléter le premier (2).
Qu’est devenu cet ouvrage? Jebb en parle dans sa préface et en cite quelques passages. Où les a-t-il pris? Dans le manuscrit de la bibliothèque Cottonienne (Tiberius, c. Y.), qui est décrit au catalogue sous le nom (YOpus minus. Or, examen fait, il est certain que ce fragment incomplet n’a rien de commun avec YOpus minus. On le prouverait de deux manières : en relevant, dans l’ouvrage même, des passages décisifs, et en demandant à Bacon le plan de YOpus minus. Les passages décisifs sont ceux où l’auteur parle d’événements arrivés après la mort de Clément IV, ses plaintes amères contre la cour de Rome, les scandales qu’elle offre au monde et le spectacle odieux que lui donne depuis plusieurs années le trône pontifical, rendu vacant parla jalousie et l’ambition (s). Plus loin, il s’exprime ainsi : « Sur l’ordre du seigneur Clément, prédécesseur de ce Pape, j’ai rassemblé dans un traité particulier des sentences choisies de l’Écriture et des Saints, du droit canonique et de la philosophie, et je les ai mises en tête de tous les livres que je lui ai envoyés sur les causes meurtrières des erreurs humaines, etc. (4). » Cette assertion positive nous permet d’affirmer que ce livre fut écrit sous le pontificat de Grégoire X, entre les années 1271 et 1276. En second lieu, nous avons le plan de YOpus minus; Bacon nous l’a donné dans YOpus tertium, et il n’a aucun rapport avec celui de l’ouvrage dont il s’agit (s).
D’abord, Bacon y rendait grâces à Clément IV de l’avoir tiré du tombeau où il était déjà presque descendu, pour lui demander
(b1 Op. tert., cap. I et II, passim.
(2) ld., ibid. : « Ad intelligentiara et complementum primi. »
(*) Manuscrit cité, fol. 121. (V. ci-dessus, chap. le, § V.)
(4) Idem , fol. 125.
(B) Le titre même du manuscrit est récent ; il y en avait un autre h demi effacé : Incipit compendium studii theoloijiœ fratris R. Bacon (Cott. Libr. Tiberius, C. V.).
SA VIE ET SES OUVRAGES
des ouvrages. Il y prenait, dit-il, un ton plus élevé qu’à l’ordinaire, imitait Marcus Tullius revenu de l’exil, et exprimait sa reconnaissance; puis, il énonçait le but de son livre et faisait une brève exposition de VOpus mnjus, intervertissant l’ordre des parties, et commençant par les dernières, c’est-à-dire suivant leur dignité ( 1 ). Ainsi, voilà déjà deux parties de cet Opus minus : d’abord une sorte de lettre dédicatoire, puis l’explication del’Opws majus. Qu’y avait-il ensuite? Nous le savons aussi. Nous lisons, en effet, dans le manuscrit de la Mazarine, Communia naturalium (3) : « J’ai exposé les principes de l’alchimie pratique, surtout w d’après Avicenne, dans sa grande Alchimie, qu’il nomme le livre » de l’âme, et j’ai traité ce sujet dans VOpus minus, après avoir » exposé le plan de cet ouvrage. » Est-ce tout? Bacon nous dit encore : « J’ai discuté cette difficulté dans le traité d’alchimie spéculative de VOpus minus , et c’est mon ouvrage le plus soigné (3).» Mais en quel lieu ? « Après avoir parlé des défauts de l’étude de la théologie, j> déclare-t-il (*). Il y avait donc un livre sur ces défauts, il le cite en vingt passages : « Comme je le montre dans l’ Opus » minus, à l’endroit où je parle des sept défauts de l’étude de la » théologie (5), » et nous reculons devant de plus nombreuses citations. Ainsi, voici au moins une esquisse de VOpus minus : 1° d’abord, le plan de l’ouvrage et la louange de certaines sciences négligées, comme Bacon l’expose dans les vingt-un premiers chapitres de l’ Opus tertium ; 2° les principes de l’alchimie pratique, une de ces sciences dont il n’a pas été question dans VOpus majus ;
(*) Op. tert., cap. XXI : « Enumeravi vero intcntioneni partium operis primi, secunilum ordinem naturæ in partibus, scilicet secundum majorcm dignitatem, et idc-o inter scientias quas tetigi, incepi ab ultima, scilicet a raorali pbilosopbia, et dein a scienlia experimentali; et sic ultra, ordine contrario ilti quora in executione tenebam. »
(s) Manuscrit de la Mazarine, fol. 61 : « Et lias radices ego pono in secundo opéré, post iutentionem minoris operis datam. »
(3) ld., ibid., fol. 78 : « Hoc copiose discussura est in tractatu alkimiœ spéculatives, scilicet in minori opéré. » — Cf. Op. tert., cap. XII.
(*) ld., ibid.
(B) Idem, cap. IX : « Sicut ostendo in Opéré minori, ubi loquor de septem peccatis sluclii théologies. »
3° explication des parties les pins importantes de YOpus majus ; 4° des sept défauts de l’étude de la théologie; 5° à propos du sixième défaut, Traité d'alchimie spéculative. Peut-être n’est-ce pas tout YOpus minus, car l’auteur parle deux fois d’un traité De Cœlestibus ('), mais c’en est au moins une portion.
Il existe des débris importants de YOpus minus, et avec les indications fournies par Bacon, on les retrouve dans le manuscrit de la collection Digby (Bodléienne, 1819), désigné comme renfermant des fragments de Bacon. Ce manuscrit, en fort mauvais état, nous donne d’abord le traité d’alchimie pratique; immédiatement après (folio 57), le plan de YOpus majus et le sommaire des parties les plus importantes, en commençant, comme Bacon l’indiquait, par la dernière ; puis un petit traité : De septem peccatis studii théologies, et à propos du sixième peccatum, un traité d’alchimie spéculative (folio 65), sous ce nom : De rerum germinibus. Comme on le voit, les assertions de Bacon se trouvent exactement vérifiées, et nous pouvons être certains de tenir une bonne partie de YOpus minus ; nous en avons profité de plus d’une manière. Il fut composé en 1267, et sans doute encore à Paris (2).
Bacon recouvra alors sa liberté. Plein d’espoir et de foi dans son œuvre, il se remit au travail; il voyait déjà ses idées adoptées par le Pape, et la face du monde changée ! « Les mêmes raisons » qui m’ont conduit à composer YOpus minus pour éclaircir et » compléter le premier, m’ont porté à écrire YOpus tertium pour » l’intelligence et l’achèvement des deux autres; j’y ai ajouté plu- » sieurs parties nouvelles, d’un grand prix, toutes pleines de la » beauté de la science, et qui ne se trouvent nulle part (3). » Telle fut l’origine de ce livre, connu de nom et par quelques extraits, et dont M. Cousin, alors si ardent à recueillir les monuments de la philosophie, a publié des passages tirés du manuscrit de Douai (4).
( 1 ) Optts tert., cap. XXVI : « lu Opéré minore ubi de cœlestibus tractavi. In secundo Opéré ubi de cœlestibus egi. »
(2) V. les extraits de cet ouvrage, Ve partie.
(3) Op. tert., cap. I.
(*) Journal des Savants, 1. c.
SA VIE ET SES OUVRAGES
Il se compose, dans tous les manuscrits, de soixante-quinze chapitres. Les trente premiers sont destinés à prouver l'utilité de certaines sciences vouées a un injuste discrédit; les autres reviennent sur VOpus ma jus, pour l’expliquer, ou le reproduire mot à mot. L’ouvrage s’arrête au compte-rendu de la quatrième partie, mais il est évident qu’il est incomplet ou inachevé. Bacon l’avait-il laissé dans cette imperfection? Non; il annonce d’autres parties qui ne se retrouvent pas. Est-il question de l’alchimie? « Dans ce troisième écrit, j’en traiterai avec plus de soin, » dit-il (*). Des mathématiques? « Quand j’en viendrai à dire le but de cette science, je parlerai de ce sujet, » ajoute-t-il (2). S’agit-il delà multiplication des images? « Je vous envoie un traité plus complet, » écrit-il au Pape (3). Enfin, tonne-t-il contre le droit civil? « J'en ferai de nouveau mention dans Les Remèdes de l'étude (*) ».
L'Opus tertium, était donc aussi, comme les précédents, un corps d’ouvrages sous un seul et même titre. On en retrouve plus que des traces, des parties entières. Bacon, si enthousiaste de l’expérience et des sciences naturelles, n’aurait-il rien écrit en physique que des commentaires? C’est ici le lieu de marquer sa place au grand traité conservé à la Mazarine, à Londres, à Oxford, sous le nom de Communia naturalium , ou de Naturali philosophia. Les auteurs qui ont connu l’existence de ce manuscrit, et surtout Jebb, affirment qu’il est détaché de VOpus minus. Jebb ne donne aucune raison de son assertion, et M. Cousin, qui le suit, n’est pas plus explicite. Il suffisait de lire ce beau manuscrit. Au chapitre VI de la quatrième partie, on trouve cette citation : « Ce point a été surabondamment discuté dans le traité d’alchimie spéculative, à savoir dans VOpus minus (6). » L'Opus minus ne peut être cité dans l’Opus minus lui-même, et nous pourrions multiplier les mentions de
0) Op. tert., cap. XII : « In liac lcrtia scriptura ponam requisitius. »
(2) Op. tert., cap. XXV.
(3) Op. tert., cap. XI : « Compenülosum tractalum milto vobis de liac mulliplicatione.»
(4) Idem, cap. XXV : « Iterum faciam mentionem in remedüs studii. »
(’) Manuscrit de la Mazarine, fol. 78 : « Sed hoc copioso discussum est in tracta tu Alkimiæ speculativæ, scilicet in Opéré minori. »
ROGER RACON
cet ouvrage. Abrégeons : « On prétend que l’intellect agent est une » partie de l’âme; j’ai blâmé cette opinion dans la seconde partie » de YOpus majus , et ensuite dans ce troisième ouvrage, in hoc » tertio opéré, j’ai expliqué la mienne et j’ai répondu aux objec- » tions ('). » Ce livre, le plus important peut-être de tous ceux qui sont inédits, fait donc partie de YOpus tertium. Quel rang y tenaitil? Bacon a pris soin de nous en instruire : « Après avoir enseigné la » grammaire des diverses langues, dit-il, et en avoir montré Futilité, que dis-je? la nécessité pour les Latins, et traité en même » temps de la logique ; après avoir parlé dans le second volume des » mathématiques, maintenant j’arrive, dans le troisième, à la physi- » que; et dans le quatrième viendront la métaphysique avec la rao- » raie (*■). «Nous avons donc de ce livre l’introduction et la troisième partie. Quant à la première, on en voit des restes dans la Grammaire grecque, qui se trouve au collège de l’Université, à Oxford, n° 47 (3). C’est plus qu’une simple conjecture; car dans le traité général de mathématiques qui venait après, Bacon renvoie à ce livre : « Ut in tractatu meo græcæ grammaticæ ostendi...., ut in mea graramatica exposui (4) » Le début même de cette grammaire rappelle l’Introduction de YOpus tertium: « Manifesta laude » et declarata utilitate cognitionis grammaticæ, etc. .., et hoc in pro- » logo totius voluminis. » Enfin, un très-ancien manuscrit, qui ne rapporte que le commencement de cet ouvrage, sous ce titre : De diversitate linguarum, ajoute qu’il est adressé au Pape Clément IV, et le texte le prouve à son tour (s). Quant à la logique, qui était jointe à la grammaire, on n’en trouve aucune trace.
Le second volume avait pour objet les mathématiques, et n’est autre que le livre intitulé : Liber verœ mathematicœ, du musée
(*) Manuscrit de la Mazarine, fol. 85 : « Quod est iraprobatum in secunda parte primi operis, deinde in hoc tertio opéré explanavi hoc et solvi objecliones. »
(2) idem. V. le commencement. Bacon n’y dit rien de l’Introduction, qui h ses yeux n’est pas une partie, mais une préface.
(5) Waddinget Pits citent aussi une grammaire hébraïque que le premier assure exister h Cambridge.
(4) Manuscrit Sloane, 2156, cap. 1.
(5) Julius, 7. F., VII, fol. 175. De diversitate linguarum ad Clementem papam .
SA VIE ET SES OUVltAGES.
Britannique, dont la suite se trouve à la Bodléienne (*). En effet, Bacon y avertit qu’il vient de traiter de la logique et de la grammaire, et que, plus tard, il parlera de la physique et de la métaphysique (2). Il y renvoie souvent à la partie précédente; dès le début du De communibus naturalium , dont la place est bien fixée, il cite cet ouvrage sur les mathématiques en général et sur leurs diverses divisions (3). Ces citations se retrouvent encore dans le livre appelé : De cœlestibus, ou autrement De Cœlo et Mundo, qui fait suite au De communibus (*). Nous avons donc la deuxième partie de YOpvs tertium, mais elle n’est pas entière. Fidèle à sa méthode, Bacon y étudie d’abord les généralités que nous possédons, en complétant le manuscrit Sloane n° 2156, par le manuscrit Digby n° 1677. Mais, en outre, il y avait des traités spéciaux sur l’arithmétique, la géométrie, l’astronomie et la musique, considérées sous le rapport de la théorie et de la pratique, et ces ouvrages ne se retrouvent pas (s). Le titre véritable du Liber verœ mathematicœ, c’est donc De communibus mathematicœ, et il appartient à la deuxième partie de VOpus tertium. Les traités particuliers qui le complétaient ont été écrits, et Bacon cite sa géométrie pratique et théorique et son arithmétique. Dans le traité De cœlestibus, il renvoie perpétuellement à son exposition des Éléments, d’Euclide.
La troisième partie- est un peu mieux conservée. Outre le Communia naturalium, elle devait se composer successivement, d’après le sommaire qu’en donne l’auteur, de sept sciences : la perspective, l’astronomie judiciaire, la science des corps graves et légers, l’alchimie, l’agriculture, la médecine (6). Sans dire positivement qu’il eût traité tous ces sujets, dans le cours de son ouvrage il renvoie
(') Sloane’s Collection, 2156, fol. 74. — Cf. Bodl., n° 1677. (Digby, 74.)
(2) ld., ibid., fol. 76.
(3) Comm. nat., cap. I, II, III.
(*) Manusc. de la Mazar. 1» Pars., cap. II; 3a, II; 2», I ; « In communibus (olius mathematicæ.,. in practicis geomelriæ. . . geometriam prius cxposui — requiratur a traclatu meo geometrico, etc. »
(*) Sloane’s Collection, 2156, fol. 76.
(6) Comm. nat., cap. II.
JtOGEK BACON
explicitement au troisième livre, qu’il appelle De cœleslibus; au quatrième, De démentis ; au cinquième livre, à propos des aninimaux, ce qui concorde avec son sommaire. De tous ces livres, il nous en reste un ; c’est celui qui se retrouve dans le manuscrit de la Mazarine sous ce titre : Deuxième livre des généralités, titre erroné, puisqu’il s’agit d’une science particulière et que Bacon luimême en assigne la place (') et le range au troisième lieu. Il contient cinq chapitres assez brefs.
Quant à la quatrième partie, nous pouvons aussi conjecturer que nous en connaissons une portion. Rappelons-nous ce court fragment contenu dans le n° 1791 de la Bodléienne : « Incipit meta- » physica fratris Rogeri ordinis fratrum minorum de vitiis contractés » in studio theologiæ, » et reproduit d’une manière plus étendue dans un manuscrit de la bibliothèque Impériale (2). Cet écrit, qui décèle à chaque ligne le nom de son auteur, nous laisse aussi voir à quelle date il fut composé. « Nous savons, y est-il dit, que la » vérité divine nous a été entièrement révélée depuis déjà douze » cent cinquante ans (3). »
Il y a des raisons pour croire que cet ouvrage est la quatrième partie de YOpus tertium. Dans l’Introduction, l’auteur le cite souvent sous ce nom De metaphysica, ou bien De remediis studii, ou bien De peccatis theologiæ, et parfois sous ces deux noms réunis, De peccatis studii et remediis (4). Or, c’est bien là le titre que nous donne le manuscrit d’Oxford; c’est bien là l’objet du traité : « Mon intention principale est de vous énumérer les défauts
(1) Manuscrit de Paris, fol. 33.
(2) Bibliolli. lmp., 7440.
(3) Manuscrit cité, fol. 39 : « Scimus quod veritas divina est complété revelata jam a mille et ducentis et quinquaginta annis. » Cette date manque de précision, il faudrait savoir quel est, suivant Baron, le point de départ de la révélation. Si on entend par là la prédication de l’Évangile, on aurait à peu près l’année 1280; mais l’auteur compte en nombres ronds.
(*) Opus tertium, cap. XXV, LXXV ; « Secundum quod in remediis studii apertius declarabo... hoc tertio operein peccatis theologiæ... iterum faciam mcutionem in remediis
studii in peccatis studii et remediis hoc exponam in peccato 8o in hoc opéré
tertio, etc. »
SA VIE ET SES OUVRAGES
de l’étude de la théologie et les remèdes qu’on y peut apporter, » dit-il dès le début. Au chapitre Ier, il fait voir clairement que cet ouvrage a dû être envoyé au Pape : <r A cause de la difficulté inouïe » du sujet et de mes occupations accablantes, je n’ai pu vous transit mettre plus tôt ce que vous avez voulu, et je ne puis encore » l’achever d’une façon complète et propre. Cependant, si vous » voulez considérer l’ensemble de mon ouvrage, vous pourrez au * moins vous faire par les parties une idée du tout, etc., etc. (*). » On peut donc assurer, sans trop de hardiesse, que ce livre, annoncé dans le cours de l’Introduction, désigné aussi dans le De communibus, est bien celui dont nous possédons dix chapitres, et que nous avons ainsi YOpus tertium dans ses grandes lignes, une introduction destinée à donner le plan du livre, à remercier le Souverain Pontife, à expliquer rapidement ce qui pourrait être obscur dans les deux premiers ouvrages ; un traité de grammaire et de logique ; trois grands traités de mathématiques , de physique générale et particulière, de métaphysique et de morale, voilà le plan de YOpus tertium. Nous possédons l’introduction en grande partie ; il nous manque une portion de la grammaire et toute la logique (2) ; nous avons les généralités sur les mathématiques, mais non les traités particuliers sur chacune des sciences ; la physique générale tout entière et un livre de physique particulière sur l’astronomie ; enfin le commencement de la métaphysique, traitant des imperfections de la théologie. Il faut ajouter qu’en même temps Bacon adressait au Pape, en dehors de YOpus tertium, un nouveau De multiplicatione specierum (3) et un traité d’alchimie, que Jean, dit-il, conserve à part (*).
La persécution dont Bacon était victime lui laissa un moment de trêve après l’envoi de son triple ouvrage. Sans doute son exil,
(*) Bibliothèque Impériale, 7440, fol. 38. (V. plus bas, Ve partie.)
(s) A moins que ce ne soit le traité conservé b la Bodléienne, 1805. Vid. supra.
(3) Op. tert., Introd.
(*) Comm. nat., 4a pars., cap. XVIt : « Non babco hauc scripturam ad prmscns et in traclatu alkimistico quod divisim Johannes habet ab operibus, (anguptur radices circa ista... »
KOGElt BACON
qui durait depuis dix ans, fut enfin terminé, et il put retourner dans sa patrie. Déjà, les dernières parties de YOpus lertium semblent écrites en Angleterre ; il y est souvent question des opinions des docteurs anglais, opposées à celles de l’école de Paris. De 1267 à 1278, nous n’avons aucune trace certaine des travaux de notre auteur, à l’exception d’un ouvrage dont le commencement est conservé dans un manuscrit (Tiberius, c. V) de la Cottonienne, et qui, jusqu’à présent, a passé pour YOpus minus. La date de cet écrit est fixée environ vers l’année 1272, sous le pontificat de Grégoire X. Dévoué tout entier à une idée d’où dépend, suivant lui, le salut du monde, celle de la réformation des études, Bacon, laissé sans protecteur par la mort de Clément, poursuit cependant son œuvre, reprend ses travaux, et, avec une verve encore plus hardie, il attaque les ignorants, les faux savants, le clergé, les ordres, les princes, et menace le monde de l’arrivée de l’Antéchrist. Il fait appel à un pape intelligent et énergique, à un souverain qui lui prêtera l’appui de son glaive, et reprend l’énumération des causes de la décadence des sciences et des remèdes qu’il y faut apporter (*). Ces remèdes sont toujours les mêmes : la culture de certaines sciences délaissées ou même calomniées, l’étude des langues, des mathématiques, de la perspective, de l’alchimie, de la science expérimentale. Après ces considérations générales, il traite en particulier des langues, et son ouvrage imparfait finit au milieu du chapitre XII. Quel était le titre de cet ouvrage et quelles en sont les parties? Ce titre, si nous en croyons l’auteur, était Compendium philosophiœ; c’est ainsi du moins qu’il le nomme à dix reprises (2), et à défaut d’autres renseignements, q’est celui que nous lui conservons. Cette conjecture se trouve fortifiée par un manuscrit du musée Britannique (3). On y lit un fragment intitulé : Cinquième partie du Compendium, et dont voici le début : « Il a été montré, au commencement de cet ouvrage, » que les Latins doivent nécessairement connaître les langues
(') Cott. Library. Tiberius, C. V., passim.
(*) Idem, cap. III cl VIII.
SA VIE ET SES OUVJUGES
ï le grec, l’hébreu, l’arabe, le chaldéen, non pas pour en savoir » la grammaire, mais à cause de toutes les sciences dont 1 ori- » gine est étrangère et 0[ui en sont traduites. » C’est bien là, en effet, l’objet du livre qui nous occupe, et plus loin ce titre revient : « J’en ai parlé dans la première partie de cet Abrégé de j philosophie (l). » Le plan de l’ouvrage tout entier est exposé plus bas : « J’ai ensuite consacré une distinction à la logique, à son » pouvoir et à sa nécessité, pour trouver la vérité; en troisième i lieu, j’ai traité des mathématiques en général, et dans cette qua- * trième distinction, je veux rassembler certains sujets qui touchent » aux sciences naturelles. » C’est donc une quatrième partie; il y est question de la matière, de la forme, et de la multiplication des images.
Ainsi, voilà l’esquisse d’un quatrième ouvrage dont nous avons le commencement et quelques fragments; il n’offre rien de neuf; Bacon, sous l’empire d’une préoccupation unique, revient toujours au même sujet. Sans doute des parties des livres antérieurs venaient tout entières se fondre dans les suivants, ce qui nous explique l’embarras des biographes et leurs erreurs. Nous avons, par exemple, trouvé dans les manuscrits jusqu’à six Perspectives différentes par le début, et qui, à part les premières lignes, destinées à former une transition, ne sont au fond que la seule et unique Perspective publiée par Combach, et insérée dans l 'O pus majus de Jebb. Un autre manuscrit (2) du musée Britannique contient le même fragment de la quatrième partie du Compendium philosophiez, avec plus d’étendue ; et l’on y voit le traité tout entier De multiplicatione, lel qu’il est reproduit dans le manuscrit parisien de la bibliothèque Impériale, ce qui nous permet d’assigner à ce traité sa véritable place et nous explique ce début : « Après avoir » parlé des principes physiques, c’est-à-dire la matière, la forme, » la privation et la puissance, etc. » Enfin, ce même manuscrit nous conserve, à la suite et sans interruption, un traité d’alchi-
f1) « Ubi supra. De nis expositum est in parte prima hujus Compendii Philosophies, etc. »
(2) Addilional, Manuscripls, 8786, fol. 1,
ROGER RACON
mie ('). La Science experimentale venait sans doute après, telle qu’elle est traitée clans VOpus mnjus; et un manuscrit d’Oxford (2) donne, en effet, à cet opuscule le titre de Sexta pars compendii studii philosophies. N’est-ce pas le plan même que Bacon a indiqué dès le début : <r II y a cinq ou six sciences qui sont nécessaires à » la théologie et à la philosophie, et sans lesquelles il est impossi- » ble qu’on sache rien d’intéressant (3). » Plus tard, il nomme ces sciences ; ce sont : les langues, les mathématiques, la perspective, l’alchimie, la science expérimentale, qui, avec la logique, forment son nombre de six (*). Ajoutons que dans de vieux catalogues, par exemple la bibliothèque de Gesner,dans d’anciens livres, on voit souvent cité le Livre des six sciences de Bacon, Liber sex scientiarum, titre qui ‘convient encore à ce recueil de traités (5).
Le cinquième et dernier grand ouvrage de Roger Bacon est le Compendium studii theolorjiœ, déjà signalé par Léland, Balée, Pits et Jebb. Entre 1278 et 1292, Bacon fut sans doute emprisonné. Délivré à la mort de Nicolas IV, rendu à la liberté, accablé d’années et de malheurs, ce vieillard n’a pas désespéré de sa cause. Il reprend la plume, et c’est encore pour signaler les égarements de ses contemporains. Les esprits possédés par une grande idée, la creusent, l’approfondissent, et finissent par ne plus rien voir en dehors d’elle-même. Aussi le plan du Compendium est-il, à peu de chose près, le même que celui des ouvrages précédents, et surtout de VOpus majus. La date de cet écrit avait échappé à Jebb ; elle est en toutes lettres à la fin de la première partie, 1292. Le manuscrit de Londres, celui du collège de l’Université à Oxford ne donnent qu’une première partie incomplète et quelques chapitres de la seconde. Si l’on en croit le titre et les bibliographes, il n’v aurait même en tout que deux parties. Cette assertion est démeutie
(*) Additional, Manuscripts, 8786, fol. 48.
(2) Manuscripli Canonici, 334, fol. 53 .
(3) Cott. Libr. Tiber., C. V , fol. 129 : « Quod ad præsens volo manifestare ad ignorantiam quinque vel sex scientiarum quæ rcquiruntur ad lheologiam et ad philosophiam, sine quibus quinque vel sex scicntiis, impossibile est aliquid dignum sciri ab horninc. »
(*) ld.} ibid.
(8) Cf. Thésaurus Chemicus, p. 16. Francfort, 1620.
SA VIE ET SES OUVRAGES
par un manuscrit du musée Britannique ( 1 ) qui porte ce titre: Pars quinta de Compendio studii theologiœ; et comme il faut se défier des titres, le texte lui-même le confirme : « Après avoir achevé, » dit-il, le préambule de cette cinquième partie du volume que d j’appelle Compendium studii theologiœ.... j’arrive aux connais y> sances indispensables aux théologiens en optique et en perspective (2). a Ce Compendium avait donc cinq parties et même davantage. L’auteur renvoie, en effet, « au préambule de tout l’ou- » vrage, à celui de la cinquième partie, aux parties précédentes, s et enfin aux parties suivantes, in partibus sequentibus simili- » ter (3). » Plus loin, il nomme la sixième partie. Après ce début et vers le chapitre III de la première distinction, on retrouve le texte de la Perspective de YOpus majus ; nouvelle preuve du système de composition de Bacon. La sixième partie devait être un traité De multiplicatione specierum. Voilà tout ce que nous connaissons de ce dernier livre de notre auteur (*).
On peut donc résumer ainsi la chronologie des principales œuvres de Bacon :
Avant 1263, les lettres réunies sous ce titre : De mirabili potestale, dont les cinq dernières sont peut-être apocryphes.
Les Commentaires sur la physique et la métaphysique.
Les traités De termina paschali et De temporibus a Christo, qui sont peut-être un seul et même volume.
En 1263, le Compulus naturalium.
En 1267, YOpus majus en sept parties : 1° causes des erreurs; 2° dignité de la philosophie ; 3° grammaire ; 4° généralités sur les
( 1 ) Royal Library, T F. VI II, fol. 2.
(*) V. le fragment, Ve partie.
(3) ld., ibid.
(4) II est certain que souvent des parties tout entières d’une œuvre se sont trouvées intercalées dans une autre : la Perspective insérée dans VOpus majus n’est pas celle qui était destinée b ce livre : « Jam in metaphysicis et logicalibus conflrmavi, » dit Bacon (p. 307), et il n'y a pas de logique dans l’Opus majus. Wood signale déjà (p. 135) dans certaines éditions de cet ouvrage des intercalations, et récemment M. Renan en a vu en Italie un exemplaire où se trouve aussi inséré un fragment de l’Opus tertium. (Cf. Averroès, p. 209, note 2.)
92 ROGER RACON
mathématiques; 5U perspective; 6° science expérimentale; 7°morale.
1267, YOpus minus, six parties : 1° Introduction; 2* alchimie pratique; 3° explication de YOpus majus; 4° traité des sept défauts de la théologie ; 5° alchimie spéculative ; 6° De cœlestibus.
1267-68, YOpus tertium, cinq parties : 1° Introduction ; 2° grammaire et logique; 3° mathématiques, généralités et traités particuliers ; 4° physique, généralités et traités particuliers ; 5° métaphysique et morale ( 1 ).
1272, le Compendium philosophiœ ou liber sex scientiarum : 1° Introduction et grammaire; 2° logique; 3° mathématiques; 4° physique et optique ; 5° alchimie ; 6° science expérimentale.
1276, le traité De retardandis senectutis accidentibus .
1292, le Compendium studii theologiœ , six parties au moins : 1° causes des erreurs, etc. ; 2° logique et grammaire; 3n et 4° (nul renseignement); 5° optique et multiplication des images; 6U une seule mention de cette sixième partie.
Si l’on consulte les listes des bibliographes, on est frappé du grand nombre d’ouvrages qu’ils attribuent à R. Bacon, et, s’il faut les en croire, nous ne posséderions qu’une bien faible partie de ses travaux. Les pertes réelles sont déjà assez considérables pour qu’on neles exagère pas, etPitsetBalée, copiés parWadding, n’étaientpas dignes de cet honneur, et leurs erreurs sur ce point sont une preuve nouvelle du peu de créance que méritent ces écrivains. Ils rapportent les titres de plus de quatre-vingts ouvrages, parmi lesquels on chercherait vainement les plus importants de ceux que nous connaissons. Quant aux autres, ce sont des chapitres, des fragments; et souvent le même livre, grâce à l’abondance des titres prodigués parles manuscrits, fournit à lui seul jusqu’à cinq ou six mentions différentes.
(*) Cette morale est sans doute la mfme que celle de l'Opus majus.
SA VIE ET SES OUVRAf.ES.
En astronomie, Pits lui attribue sept ouvrages; Balée, six, et Leland quatre. En voici les titres : De cœlo et mundo, De vtilitate astronomiœ , Prognostica ex siderum cursu, De judiciis astrologiœ, Introductio in astrologiam, De locis slellarum, De aspectibus lunœ. Le premier est tout simplement le traité d’astronomie de la troisième partie de VOpus tertium; les trois suivants, de simples chapitres de la quatrième partie de VOpus tnajus. Les trois derniers peuvent se rapporter à d’autres passages de la même partie, sans que pourtant ce soit démontré comme pour les précédents (').
Pour l’alchimie, sans parler de Pierre Borel, qui met à son compte jusqu’à vingt-quatre traités (2), Pits en nomme dix, Balée six, et Leland quatre. On y trouve simplement le troisième fragment du Thésaurus cliemicus, imprimé à Francfort en 1 6*20, qui, à lui seul, se multiplie en trois ouvrages : Breve breviarium, De rebus metallicis , De arte chemiœ ; le De mirabili pot estât e, qui s’est transformé en deux autres : Dp secretis, De philosophorum lapide ; le Spéculum cilchemiœ, souvent édité, et quatre autres titres, dont les deux derniers au moins sont de nouveaux noms de traités déjà cités. Il faut remarquer que, par compensation, on ne trouve pas la moindre mention des deux livres d’alchimie de VOpus minus, les plus importants que Bacon ait écrits, d’après son propre témoignage.
L’optique a fourni aux bibliographes une ample moisson. On a pu remarquer plus haut que les manuscrits de la Perspective sont très-nombreux. Bacon, vraiment passionné pour cette science, l’insérait dans presque tous ses ouvrages, et pour ménager les transitions, adaptait le début au cadre de l’œuvre entière. De là ces variantes qui trompent un œil inattentif. Nous avons relevé dans les manuscrits six traités de noms différents, parfaitement distincts au début, et, après quelques lignes, reproduisant tous celui de
(’) Balée se conlredit à chaque inslant : nous en avous vu un exemple h .propos du Computus, altribué, sous un autre titre, h Jean Basingestokes; ailleurs, il assigne h Botoner le De utilitate Astronomiœ, d’abord imputé b Bacon.
(2) Pétri Borellii ; Bibliotlieca chemica.
TIOGER BACON
YOpus majus, publié par Combach en 1614. Ces légers changements ont fait illusion. Vossius compte trois sortes de livres de perspective ('); Balée et Bits citent dix ouvrages relatifs à cette science. S’étonnera-t-on que dans ce nombre il y en ait cinq qui désignent le seul et unique traité de YOpus majus, dont ces auteurs ont copié les titres divers dans les manuscrits, en y ajoutant les premiers mots du début, qui ont achevé l’illusion. Deux autres en sont des chapitres détachés ; deux autres encore, un fragment de la quatrième partie de YOpus majus , et un petit morceau de quelques lignes, pour mieux dire une recette pour faire de la couleur verte. Restent donc, eu somme, deux ouvrages des dix qu’on cite : la Perspective et le De speculis ustoriis, simple fragment publié par Combach en 1614.
Quand on arrive aux traités de physique et de mathématiques, les chiffres prennent de nouvelles proportions : Pits et Balée vont jusqu’au nombre 19, et comme ils ne sont pas d’accord, à eux deux ils signalent vingt-trois ouvrages divers. On en peut rabattre beaucoup. Le De multipUculione specierum y apparaît pour sa part sous quatre noms différents; mais ce n’est rien encore. Voici un autre exemple plus curieux de la fécondité de l’imagination de ces écrivains : la lettre De mirabili potestate, un opuscule imprimé en quinze pages, qui leur a déjà fourni deux ouvrages d’alchimie, se multiplie au gré de leur fantaisie, et joue à lui seul le rôle de cinq ouvrages de physique; et ce qu’on aurait peine à croire, ce merveilleux traité n’est pas épuisé : quand on arrive aux ouvrages de magie, Balée et Pits sauront encore en faire sortir cinq livres de noms étranges : sur la nécromancie, la géomancie, la magie, etc. ; si bien que ces quinze pages auront fourni à elles seules au moins douze titres à ces listes fantastiques. Comme toujours, et par compensation, le grand traité de mathématique inséré dans YOpus tertium n’y figure point. L'Opus majus, dans une seule de ses parties déjà souvent décomposée, figure encore pour cinq ouvrages de mathématiques, et devant tant d’erreurs
(j) Ve artium natura, lib. III, p. 122. Amslelodami, 1697.
SA vie et ses ouvrages. 95
accumulées, on peut se dispenser de prendre au sérieux les quelques indications qu’on ne peut contrôler (*).
Le catalogue des ouvrages de médecine ne paraît pas plus exact. La lettre De retardandis y est désigné sous son nom véritable, puis sous deux autres titres, avec des débuts différents : le premier est celui de la dédicace omise dans l’édition imprimée; le second omet à son tour les premières lignes « Domine mundi, » et commence à ces mots : « Cogito etcogitavi, » sous le titre de De conconservalione sensuum. Un chapitre de la sixième partie de VOpus majus devient un livre sur la prolongation de la vie. Un traité, cité par Bacon lui -même sous ce titre : De regÜmine senum, comme une œuvre qui ne lui appartient pas (2), lui est imputé; et enfin, deux sommes médicales, Rogerina major, Rogerina minor, que d’autres ont prétendu, sans plus de raison, revenir à Roger de Parme (3).
La géographie est représentée par six traités. Bacon semble pourtant n’avoir touché qu’une fois à cette science. Faut-il dire que ces six prétendus livres ne sont encore que des doubles titres ou des chapitres détachés de la cinquième partie de VOpus majus. Vossius le soupçonnait déjà (4).
Le catalogue des ouvrages de théologie et de philosophie, beaucoup moins étendu, est aussi moins erroné. On y trouve néanmoins plus d’une confusion, comme, par exemple, deux ouvrages de Robert Bacon, conservés en manuscrit au musée Britannique; un autre de Jean Baconthorpe, etc. En résumé, la conclusion de cette critique, que nous abrégeons, est facile à tirer. 11 ne faut accorder que peu de crédit aux assertions de Balée, de Pits et de Wadding. Leurs catalogues ne sont qu’un tissu d’erreurs, de méprises, de fausses attributions, et, par contre, on y cherche vainement les titres des plus grands ouvrages de ce maître.
(*) Wadding ajoute encore le traité De magnete, que Wood attribue justement b Pierre Péregrin.
(*) Op. maj., p. 469.
(3) Freind; Bist. of Phys., t. I, p. 249. — Cf. Bist. lût., t. XX, p. 533.
(*) L. c . , lib. III, cap. LX1X.
Il est impossible, avec tout le respect qu’on doit à Jebb, qui ne doit point être associé à ses prédécesseurs, de ne pas aussi relever les erreurs de cet érudit, d’autant plus dangereuses quelles sont mêlées à quelques vérités. Nous avons déjà parlé de VOpus majus ; du traité De multiplicatione, si singulièrement inséré dans ce recueil; de la Morale, supprimée sans raison : que faut-il penser de VOpus minus? Jebb le compose à l’aventure, et y entasse pêlemêle des ouvrages qui n’ont jamais pu y entrer. Il y met le De communibus naturalium , qui porte dans le texte des preuves évidentes du contraire ; une Somme de grammaire et un traité De constructione partium; un traité de logique, le De laudibus artis mathematicœ ; le Liber naturalium, qui n’est que le De communibus, déguisé sous un autre titre; une Métaphysique ; un traité De intellectu et intelligibili, etc., etc. On a vu ce qu’il faut penser de toutes ces assertions. Il en est beaucoup d’autres qui ne méritent pas plus de créance : le Computus n’est pas postérieur à- VOpus majus, mais date de 1263; le De prolongation vitæ est un simple chapitre de la sixième partie de VOpus majus ; le De ponderibus est une des trois lettres à Jean de Paris; enfin le De accidentibus seneclutis est attribué par Bacon lui-même à un auteur qu’il ne nomme pas. Il est superflu d’insister plus longuement sur des défauts qui ne peuvent faire oublier l’érudition sincère de Jebb et le grand service qu’il a rendu à la gloire de Bacon. Il est temps de passer de ces discussions bibliographiques sur le titre, le nombre et le sujet des ouvrages de Bacon, à l’exposition des doctrines qu’ils renferment.