CHAPITRE I
l’autorité et l’expérience.
g I. Jugement île Bacon sur la scolastique et sur la méthode d’autorité. — g II. Son opinion sur les livres d’Aristote, sur Albert et Alexandre de Halés — g III. Bacon promoteur de la méthode expérimentale.
Oa a porté sur le moyen âge des jugements sévères jusqu’à l’injustice, ou enthousiastes jusqu’à l’illusion; mais on s’accorde généralement à reconnaître le \me siècle comme l’âge d’or de cette période historique. Pour ne parler que de la science, c’est le moment où elle reprend, après un temps d’arrêt, un essor inattendu, et où la pensée chrétienne, vivifiée par le péripatétisme et les travaux des Arabes, produit les œuvres les plus considérables et les génies les plus éclatants. Un mouvement extraordinaire des intelligences, une ardeur de s’instruire qui rassemble au pied des chaires célèbres une multitude d’auditeurs, des débats solennels sur les plus hautes questions, des sciences longtemps ignorées sortant de l’obscurité, la métaphysique et la physique renouvelées, l’astronomie, les mathématiques, la médecine, reparaissant après une longue éclipse, une immense confiance dans le pouvoir de l’esprit humain,
ltOGEH BACON
tous les défauts, mais aussi les f|ualités de la jeunesse, l’ignorance avec les espérances présomptueuses et l’enthousiasme, voilà de quoi recommander ce siècle même à ceux qui ne vont pas volontiers chercher dans le passé des prétextes à dénigrer le présent. Mais enfin il n’y a pas grand mérite aujourd’hui à découvrir la faiblesse qui se cache sous tant de grandeur apparente, et les idées modernes nous préservent moins à cet égard de l’exagération du dédain que de l’excès de l’admiration. Ce discernement était moins facile à un contemporain : être témoin de ce grand mouvement sans y applaudir, être nourri de ces idées et les réprouver, résister à la contagion en vivant par le souvenir dans l’antiquité, ou par d’audacieuses divinations, dans les siècles à venir, ce ne pouvait être le fait d’un esprit médiocre ni d’un caractère faible; et pourtant, les justes accusations que les trois derniers siècles ont élevées contre la scolastique, ont été murmurées pour la première fois dans le silence d’un cloître, par un docteur de l’école, par un moine couvert du froc de saint François, par un philosophe contemporain d’Albert et de saint Thomas : sa protestation reste tout entière, et la colère de ses ennemis n’a pu la faire disparaître. On doit la recueillir, l’entendre. Il a eu toutes les disgrâces et les prétentions d’un novateur ; en eut-il aussi le génie et la clairvoyance? Du moins, comme cet autre Bacon, qui a avec lui des ressemblances plus profondes que le hasard du nom, il a voulu détruire et fonder : d’une main, il a essayé de renverser l’ ancien édifice; de l’autre, il a tracé l'esquisse d’un monument nouveau.
Quel est, suivant lui, le mal dont son époque est travaillée? le fléau qui rend stérile les plus généreux efforts et condamne la science à l’impuissance? C’est l’autorité, le crédit exagéré attribué à certaines doctrines ou même à quelques hommes, et le défaut de liberté en des matières où la raison doit être souveraine. Pendant vingt-cinq ans, il revendique, avec une constance qui touche à la monotonie, le droit de penser librement, et donne hardiment l’exemple avec le précepte. Lui aussi entreprend de classer, d’une manière régulière, les causes des erreurs contemporaines, et quand il veut remonter à leur source et désigner l’origine commune de tou-
SA MÉTHODE
tes les aberrations, il nomme * l’autorité indigne et fragile, l’empire de la routine, la stupidité du vulgaire, l’amour-propre des savants, qui leur fait cacher leur ignorance sous l’étalage d’une science apparente. » ('). Ce sont les quatre causes meurtrières, pestiferœ causœ, qui tiennent le monde plongé dans les ténèbres; c’est à les extirper qu’il voue sa vie ; c’est à les flétrir que sont destinés tous ses ouvrages; il les présente sous toutes les formes, les énumère à tout propos, épuise contre elles tous les arguments de la raison, tous les sentiments du cœur, depuis la colère et la passion éloquente de ses premiers écrits, jusqu’à la tristesse prudente ou découragée de sa dernière œuvre. On ne peut se méprendre à cette insistance ; Bacon a connu et signalé la maladie dont la scolastique est morte, l’absence de la liberté, qui, en ces matières, est la même chose que l’absence d’une méthode.
« Sans doute, dit-il, il faut respecter les anciens- et se montrer » reconnaissants envers ceux qui nous ont frayé la route, mais non » pas oublier qu’ils furent hommes comme nous et se sont trompés » plus d’une fois; ils ont même commis d’autant plus d’erreurs * qu’ils sont plus anciens, car les plus jeunes sont en réalité les » plus vieux; les générations modernes doivent dépasser, sous le » rapport des lumières, celles d’autrefois, puisqu’elles héritent de » tous les travaux du passé (-). Aristote lui-même n’a pas tout su, » quoi qu’on en dise ; il a fait ce qui était possible pour son temps, » secundum possibilitatem sui temporis, mais il n’est pas par- » venu au terme de la sagesse. Avicenne a commis de graves erreurs, » et Averroès prête à la critique sur plus d’un point (3) . Les saints
(') Op. lerl , cap. XXII. — Compendium Philos. , cap. II. — Cf. Op. maj., p. 2.
(-) Op. maj., p. 9. C’esl Ib une idée dont on a fait honneur h bien des écrivains postérieurs à notre docteur : « Anliquilas scculi juventus mundi, » s’écriera au xvie siècle François Bacon (De aurjmeniis, 138, et ailleurs encore), pensée empruntée, dit un critique (Whewell, llislory of inductive sciences ), à Jordano Bruno, et qui peut, on le voit, revendiquer une origine plus ancienne, s’il ne faut pas la faire remonter jusqu’il Sénèque, où elle se trouve au moins on germe. Pascal, Malebranche, Voltaire, doivent la répéter, et Descaries Ta exprimée avant eux (Baillet, Vie de Descartes, cl). X, p. 531). — Cf. Hcmusat; llacon, p. 114.
(3) Dp. maj., p. 10.
ROGER 1ÎACON
» ne sont pas infaillibles; ils se sont souvent trompés, souvent ré- » tractés, témoins saint Augustin, saint Jérôme et Origènc. Ils » nous ont laissé beaucoup à faire, et eux-mêmes conviennent » qu’ils ont avancé des propositions contestables. (‘) Ne parlons » d’eux qu’avec respect, n’oublions pas la reconnaissance que nous » devons à ces sages de l’antiquité sans lesquels nous ne saurions » rien; demandons -leur même pardon quand nous nous éloignons » de leurs idées; mais n’hésitons pas à les contredire : ils n’ont » pas été au-dessus de l’humanité, et, trompés par la faiblesse de
* l’intelligence humaine, ils n’ont pu arriver à toute chose à l’en- » tier discernement de la vérité [-). C’est donc un misérable argu- » ment que de s’appuyer sur l’usage et la tradition ; que de dire » c’est une vérité reconnue par nos pères, par la coutume, par
* l’assentiment général; donc, il faut l’accepter. Si on peut con- » dure quelque chose de pareilles prémisses, il faudrait en tirer la » conséquence tout opposée, et révoquer d’autant plus une pro- » position qu’elle est plus ancienne et plus universellement ad- » mise (3). Partout où prévalent de tels préjugés, la raison s’égare, » le jugement se pervertit, les lois sont violées, le bien disparait, la » nature perd son autorité; ainsi la face des choses est boulever- » sée, l’ordre est confondu, le vice triomphe, la vertu s’éteint, » l’erreur règne et la vérité s’évanouit (4). » Et comme s’il s’effrayait lui-même de sa hardiesse, il ajoute : « Je ne prétends nullement » parler de cette autorité solide et vraie que le choix de Dieu a » remise aux mains de l’Église, ou que les saints philosophes et les » prophètes infaillibles se sont acquise par l’excellence de leur » mérite, mais de celle que beaucoup de gens ont usurpée en ce » monde, sans l’assentiment de Dieu; non par la vertu de leur k sagesse, mais par présomption et désir de renommée (3). » 11 n’y a pas de peste comparable à l’opinion de la foule. La foule est
(1) Compendium Philosophiœ, cap. II.
(2) Compendium Philosophiœ, la Pars., cap. II.
(8) Compendium Thcologiœ, la Pars., cap. II,
(4) Op. maj., p. 3.
(5) ld., ibid.
SA MÉTHODE
aveugle et méchante; elle est l’obstacle et l’ennemie de tons progrès. « La foule a été dédaignée de tous temps par les grands a hommes, qu’elle a méconnus ; elle n’assistait pas avec le Christ à » la transfiguration, et trois disciples seulement furent choisis. La » foule, après avoir suivi pendant deux ans les prédications de » Jésus, l’abandonna et s’écria : Crucifiez-le (1). Ce qui est approuvé » du vulgaire est nécessairement faux (2), quod pluribus , hoc est » vulgo, videhtr, oportet quocl sit falsum. »
Celte sorte de haine pour le vulgaire, stultum vulqus, est un des traits les plus accentués du caractère de Bacon; et quand, vers la lin de sa vie, échappé à une longue captivité, il reprend la plume, il n’a rien perdu de son aversion méprisante pour cette multitude, devant laquelle il ne faut pas prodiguer les perles de la sagesse, non oportet mcir gantas spargi ante porcos (3). Mais quand il s’agit de quelques personnages éminents qui la rWrigent, de ceux qu’il ne cesse d’appeler les chefs, capita vulgi, sa véhémence s’enflamme; il leur prodigue sans respect les accusations d’ignorance, de vanité , leur reproche d’empêcher le succès des sciences qu’ils ne connaissent pas, et de persécuter, par la parole et le fait, tous ceux qui veulent faire marcher la philosophie. Il les connaît bien ces envieux; ils ont de tout temps été les mêmes; les outrages et les persécutions furent toujours la destinée des apôtres de la vérité : Aristote a été déchiré par la calomnie, Avicenne persécuté, Averroès décrié ; on vient d’excommunier, à Paris même, les œuvres du Philosophe; et par une allusion f '•'es disgrâces passées et la prévision de celles qui l’attendent, l’auteur ajoute : « Ceux qui ont voulu introduire quelque réforme dans la science ont toujours été en butte aux contradictions et arrêtés par les obstacles, et cependant la vérité triomphait et triomphera jusqu’au temps de l’Antéchrist! (4). »
Sans doute, la liberté est tellement essentielle au développement de l’esprit humain, qu’en dépit de foute contrainte, elle sut au
(*) Op. maj.j p. 6.
(a) De mirabili Potcslate, fol. 47. 1542.
(3) Compend. Theol., nap. I.
(*) Op. maj., p. 13.
nor.r.n bacon
mo.yen âge, se glisser clans ces écoles vouées, en apparence, à une interprétation servile. Le texte le plus clair peut s'expliquer ; la contradiction, qui n’est pas permise sur les principes, s’introduit dans les conséquences; mais cette liberté déguisée, furtive, gêne la science, la rend cauteleuse et subtile ; la raison s’accommode mal de cet exercice clandestin, et Bacon est le seul qui, avant les temps modernes, ait revendiqué nettement le droit de penser par soimême, non pas comme une tolérance, mais comme une méthode, sans laquelle tout progrès devient imposible.
Cette indépendance qu’il réclame, il en donne lui-même l'exemple; l’autorité ne lui déplaît pas seulement en théorie; il la combat, par de vives attaques, dans la personne de ceux à qui elle a donné un crédit pernicieux à la découverte de la vérité. Morts ou vivants, philosophes ou pères de l’Église, ceux-là sont ses ennemis dès qu’on veut ériger leurs doctrines en principes, et les imposer comme des lois. Hors du dogme religieux, les saints, dit-il, ne sont que des hommes, et n’ont pas plus de droit à l’infaillibilité que les sages païens; il faut réforme" beaucoup de leurs jugements, se garder de l’horreur qu’ils 'Manifestent pour la philosophie, pour les mathématiques (*). N’ont-ils pas préféré Platon à Aristote, et tiendraient-ils aujourd’hui sur tous les points le même langage? Et Aristote lui-même, faut-il le suivre aveuglément? Certes, c’est un grand philosophe, et aucun des modernes ne peut lui être comparé; mais on ne doit, pas craindre de le reprendre en ses erreurs, et de suppléer à ce qu’il a omis : « Je ne suis pas la mé- » thode d’Aristote, et il m’arrivera encore de m’en écarter; on peut » toujours perfectionner les œuvres de l’intelligence humaine; Aris-
C) Op. maj., 2a Pars., passim. — Cf» Compend. Philos.
SA MÉTHODE
» totc et les autres ont planté l’arbre de la science ; mais il 11’a en- » core produit ni tous scs rameaux ni Ions scs fruits (J). » D’ailleurs, rpiel est l’Aristote que l’on connaît aujourd’hui? S’imagine-t-on en avoir toutes les œuvres, ou même comprendre les fragments qu’on en possède? C’est une illusion contre laquelle Bacon proteste et qu’il n’a pas partagée avec son temps. Etait-il sincère, ou, par un détour excusable, croyait-il pouvoir attaquer avec sécurité le grand maître de la scolastique, en distinguant sans cesse le véritable Aristote, devant lequel il s’incline, et celui que les mauvaises traductions ont rendu inintelligible et avec lequel il ne garde pas tant de ménagements? Toujours est-il qu’à chaque page de ses ouvrages, se trouvant, suivant l’usage scolastique, obligé de concilier ses propositions avec celles du philosophe, il le déclare mal traduit ou mal compris, et trouve, par ce procédé commode, le moyen de le contredire, en paraissant le respecter.
Grâce à cette distinction, il peut avancer sur le philosophe grec des propositions qui plus tard auraient soulevé une vive indignation, et qui à la fin du xme siècle devaient déjà scandaliser plus d’un esprit asservi à la tyrannie croissante des doctrines péripatéticiennes. «Je n’en doute pas; il vaudrait mieux, dit-il, pour les » Latins que la philosophie d’Aristote n’eût jamais été traduite, que » d’en avoir reçu la tradition défigurée par l’obscurité et l’erreur. » On voit des gens qui y perdent vingt ou trente années de leur » vie, et plus ils s’y appliquent, moins ils en savent. On peut op- » poser à ceux-là l’exemple et. seigneur Robert, naguère évêque de » Lincoln, et de sainte mémoire. Lui, il a complètement désespéré » d’Aristote, a cherché une autre voie, d’autres auteurs, et surtout » a recouru à l’expérience; et sur les mêmes questions dont traite » le philosophe, il est parvenu à découvrir pour lui, et à exposer » pour les autres, la vérité cent mille fois mieux qu'on ne pourrait » le faire en étudiant de détestables traductions; témoins les trai- » tés du vénérable évêque sur l’iris, sur les comètes et sur d’autres » sujets... Quant à moi, s’il m’était donné de disposer des livres
(l) Comp. Philos., 4a Pars. Manuscrit britannique.
roghr hacox
» d’Aristote, je les ferais tous brûler; car cette étude ne peut que » faire perdre le temps, engendrer l’erreur, propager l’ignorance » au delà de tout ce qu’on peut imaginer ('). »
Que diront de plus fort, au xvi° siècle, les fougueux adversaires du péripatétisme? C’est à la fin du ximc siècle, vers 1970, qu’il se trouve un homme assez hardi pour parler ainsi, après que le docteur universel a passé sa longue vie à suivre, en tous ses détours, la philosophie du stagyrite; après que l’ange de l’école l’a pris pour guide, et a abrité avec plus ou moins de raison sous son nom toutes les vérités philosophiques qui doivent fortifier la foi et l’orthodoxie catholique. Sans doute il ne s’agit ici que du faux Aristote, mais enfin c’est bien celui de saint Thomas, celui dont Albert fut surnommé le Singe; et si cette réserve fait honneur au bon sens de Bacon, elle n’atténue en rien sou jugement sur la scolastique. Il ne pouvait savoir alors que cette obscurité du texte, cette infidélité des traductions a peut-être plus servi la philosophie qu’elle ne lui a nui. Si on avait connu Aristote comme nous pouvons l’apprécier, si on avait vu clair dans sa théodicée sans providence, dans sa doctrine sur l’éternité de la matière, sur l’immortalité de l’âme, il eût été banni des écoles, comme on tenta de le faire, et la philosophie, frappée d’anathème avec son principal représentant, n’eût pas été soumise à ce travail assidu qui dura plusieurs siècles, et n’a sûrement pas été perdu pour ses progrès ultérieurs.
Sévère pour les autorités que h passé a léguées h son âge, Bacon s’élève avec plus de vivacité encore contre ceux qui prétendent à côté de lui régenter la pensée, et proteste surtout contre cette opinion contemporaine qu’il nous révèle en l’attaquant, à savoir que la philosophie a été achevée et portée à sa dernière perfection, à Paris, en plein xmc siècle. Naïve confiance qui sied bien à la jeunesse et qui fait sourire aune époque comme la nôtre, plus portée à la critique qu’à l’admiration, et où la croyance à la perfection de la philo -opine n’est pas une illusion commune (J).
(*) Comp Philos., la Pars. M.iii’isc. bntaim. (Voy. V" partie.)
(*) Op. tert., cap. IX : « Æstimniiir a viiigo pltilnsoplianlium cl a miillis qui vaille
SA MÉTHODE
L’introduction des ordres mendiants dans l’enseignement fut, on le sait, le signal d’une sorte de renaissance scolastique; c’est de ce moment même que, suivant notre auteur, tout va de mal en pis. Depuis quarante ans, répète-t-il souvent, les ténèbres s’épaississent. Tous ceux qui précèdent cette époque sont encore pour lui des anciens; les autres, il les appelle des modernes, et désigne toujours sous ce nom les Franciscains et les Dominicains. Mais parmi eux, il en est deux qu’il poursuit avec une animosité singulière ; il trace souvent leurs portraits sans les nommer, les associe toujours : « duo moderni gloriosi [l], » et les attaque comme les deux principales autorités du temps. On lit dans divers chapitres de VOpus terlium une critique véhémente d’un de ces grands auteurs du siècle, alors encore vivant. Bacon s’indigne de son influence et ne peut supporter l’idée qu’on jure par lui et qu’il soit allégué comme l’Évangile. il a, suivant lui, plus d’autorité qu’ Aristote, Avicenne, Averroès et que le Christ lui-mème n’en ont eu pendant leur temps (2). Aussi, ne peut-on se décider facilement à attaquer un pareil adversaire sans précautions oratoires. « J’affirme, en face de Dieu » et de vous, dit-il au Pape, que si je me sers de personnalités, ce » n’est que pour arriver à la démonstration de la vérité et pour » votre avantage, le mien et celui de toute l’Église. » Mais une fois l’attaque commencée, il la pousse sans ménagements : il n’épargne ni l’homme ni ses ouvrages; l’homme n’a jamais rien appris, ne s’est formé ni par l’enseignement, ni par la discussion ; il a négligé les sciences les plus utiles et s’est occupé à entasser des chimères les unes sur les autres ; ses ouvrages sont déshonorés par quatre défauts : une vanité infinie et puérile, une fausseté inexprimable, une diffusion extrême et l’ignorance complète des sciences. « Et l’on ose prétendre qu’il n’y a plus rien à faire en philosophie, * qu’elle s’est achevée dans ces temps-ci, dernièrement, à Paris, et
?:> pientes æstimantur, et a mullis bonis viris, licet sint decepti, quod philosophin jam data sil Lniinis, et compléta et composita in lingua latina, et est facta in temporc mco et vulgata Parisiis et pro authorc allcgalur compositor ejus, etc. »
(’) C.omm. nat., cap. II.
(!) n p. tert , cap. IX. — Coll. Libr. Tiber. , G. V., fol. 5.
Rftf.rcu lur.ox
» grâce u ce grand docteur! L’étude de la philosophie a reçu plus » de dommage de lui que de tous les philosophes latins. Les autres, » malgré leurs défauts, n’avaient pas la prétention d’être des an-
y> torités Il a été funeste non-seulement à la philosophie, mais
» encore à la théologie, comme je le montre dans YOpus minus, » quand je parle des sept défauts de la théologie ; j’y critique » deux philosophes; mais c’est de lui surtout qu’il s’agit; quant à » l’autre, il a un plus grand nom, mais il est mort. »
Quel est le personnage si cruellement traité par Bacon? A tous les traits dirigés contre lui en cet endroit, à d’autres critiques non moins véhémentes, on est tenté de reconnaître Albert ou saint Thomas. M. Cousin se prononce pour Albert ('). Mais il y a un second philosophe mis en cause, et M. Cousin conjecture que ce ne peut être que Robert Grosse-Tête. Quoi! Robert Grosse-Tête, l’ami, le patron de Roger, celui qu’il oppose sans cesse à tout son siècle comme le modèle des vertus antiques et d’une science véritable, il l’aurait mis à côté de ce philosophe présomptueux et ignorant qu’il signale au Saint-Père comme la cause la plus funeste du dépérissement des études! Que Bacon prenne la parole lui-même, nous dépeigne ce docteur, et nous dise son nom : ® Toutes les » erreurs qui infectent la science proviennent de deux docteurs : » l’un est mort, l’autre vit encore. Celui qui est mort fut un homme y> de bien, riche, archidiacre, et maître en théologie. Aussi, quand » il entra parmi les Frères Mineurs, il se fit beaucoup de bruit, » non-seulement pour cc qu’il y avait à louer en lui, mais parce » que l’ordre des Mineurs était nouveau et négligé à cette époque. » Il édifia donc le monde et rehaussa ses confrères ; ils le portèrent » alors aux nues, mirent sous son autorité toutes les études, et lui » attribuèrent cette grande Somme dont un cheval aurait sa charge, » et qui n’est pas même de lui. On la mit sous son nom à cause » du grand respect dont il était entouré, et on l’appela la Sonhne » du Frère Alexandre. Il n’en est pas moins vrai qu’il n’a jamais » lu la philosophie naturelle ni la métaphysique; qu’il ne les a pas
(') Journal des Savants. Avril 1818.
SA MÉTHODE
» entendu exposer, puisque les livres les plus importants de ces » sciences et les commentaires n’étaient pas traduits quand il étu- » diait, et plus tard, pendant longtemps, ils furent excommuniés et y> suspendus à Paris, où il fit ses études. Avant la dispersion de » L’Université, ces livres étaient peu connus; et quand l’Université x fut de retour, il entra parmi les Mineurs, déjà vieux et maître en » théologie. Donc, il a ignoré la physique, la métaphysique qui x fait aujourd’hui la gloire des modernes, et par suite la logique x qui en dépend. Quant à sa Somme, elle est pleine d’erreurs et x de chimères, et personne ne la fait plus transcrire. Que dis-je ? x l’exemplaire pourrit chez les Frères ; personne n’y touche, perx sonne ne l’a vu en ce temps-ci. Il est certain aussi qu’il a ignoré x toutes les connaissances dont je parle; il n’y en a pas un mot x dans sa Somme, et on ne les étudie même pas encore à Paris ( 1 ) . » Voilà pour la grande autorité des Franciscains, Alexandre de Halés, que l’on reconnaît avec quelques traits nouveaux dans cette esquisse irrévérencieuse. C’est un Franciscain qui parle ainsi, et détruit jusqu’en ses fondements la réputation du docteur irréfragable, conteste son savoir, et lui refuse jusqu’à la composition de cette énorme Somme dont soixante dix docteurs réunis par l’ordre d’un pape avaient proclamé l’infaillibilité, et qui, plusieurs siècles après, trouve encore un imprimeur.
« Nullum ordinem excludo, » je ne fais d’exception pour aucun ordre, répète souvent Bacon ; après les Franciscains, voici le tour des Dominicains, et nous retrouvons l’autre docteur : « Cet homme » n’a jamais fait d’études scolaires, jamais de leçons de philoso- » phie, et dans son ordre il n’a pu s’instruire, puisque lui-même x est le premier maître de philosophie parmi ses confrères ; et * certes, j’en fais plus de cas que de tous les autres savants vulx gaires, parce que c’est un homme studieux qui a beaucoup vu,
» recueilli des observations et rassemblé des faits utiles ; mais il x pèche par la base; il ne sait rien, rien dans les langues, la pers- » pectivc , la science expérimentale , et cependant on le cite à
(') Opus minus. Manuscrit d’Oxford. Dodl. 1819. (V. la Ve partie.)
» Paris; il y est le docteur par excellence, à la grande confusion » de la science. Jamais on n’a vu un tel abus en ce monde. Dieu » m’est témoin que je parle dans l’intérêt de la sagesse, et parce » que la foule croit que ces deux hommes ont tout su et se confie » à eux comme à des anges. D’ailleurs, ce n’est pas leur faire » injure : l’ignorance n’est pas un crime; il y a un nombre infini » d’hommes habiles et d’une grande valeur, clercs ou laïques, qui » sont tout aussi ignorants, sans laisser que d’être très-utiles en » ce monde. Celui dont je parle a même rendu de grands services » à la science, mais pas au sens où on le croit (‘). » Singulière atténuation pour une critique aussi vive! Ce qu’il trouve de plus flatteur, à propos de deux des savants les plus illustres du xme siècle, c’est que l’ignorance n’est pas un crime. Ce passage lève toutes les difficultés, et confirme pleinement la conjecture de M. Cousin : l'homme qui fut le premier maître de philosophie des Dominicains, c’est bien Albert. Quel autre a mérité qu’on dit de lui : « Ce qu’il y a d’utile dans ses ouvrages pourrait être résumé » dans un traité qui n’aurait pas la vingtième partie de la longueur » des siens (5). »
Saint Thomas n’avait pas encore dans les écoles l’autorité qui lui fut accordée plus tard; aussi Bacon ne le prend pas aussi vivement à partie; mais il est loin de l’épargner. Non-seulement il relève durement sa doctrine de la matière, de l’universel, du principe d’individuation, de la nature angélique, des facultés de l’âme (?) ; non-seulement il se permet de désigner l’ange de l’école sous ces mots : Vir erroneus et fàmosus, mais encore parfois il l’associe formellement à son maître Albert (4), et ce n’est, pour la
(!) Op. min. Manusc. d’Oxford . (V. la Ve partie.)
0 Op. tert., cap. IX.
(3) V. plus bas, Ilio partie.
(4) Bacon ne manque pas une seule occasion d’attaquer Albert. Ces critiques n’ont sans doute pas ému le docteur universel; pourtant, ii la fin de son commentaire sur l’éthique, postérieur aux grands ouvrages de Bacon, il se plaint de la malveillance de certains ennemis : « Je n’ai — dit-il — ici, non plus qu’en physique, rien avancé de mon propre fonds; j’ai exposé les doctrines péripatéticiennes de mon mieux : cela répond h certains impuissants qui se consolent de leur faiblesse en critiquant les autres. » Il compare res
SA METHODE
louange ni de l’un ni de l’autre : s Ce qui ruine la science en ce » temps, dit-il ('), c’est que depuis quarante ans on a vu surgir » dans l’enseignement des gens qui se sont créés eux-mêmes maîi très et docteurs en théologie et en philosophie, et pourtant ils » n’ont jamais rien appris qui en valût la peine. Quand ils le vou- » draient, ils ne le pourraient à cause de leur condition. Tels sont » les chefs des deux ordres savants, comme Albert et Thomas, et ï d’autres qui prenneut la robe à l’àge de vingt ans et au-dessous. » Ils sont devenus maîtres en théologie et en philosophie avant » d’avoir été élèves (2). » Quant à saint Bonaventure, sa réputation de sainteté et son titre imposent des ménagements à Bacon; mais il le désigne par des paroles qui, pour être plus discrètes, n’en sont pas moins claires (3) : « Tous les modernes, sauf quelques » exceptions, méprisent les sciences, et surtout ces théologiens » nouveaux, les chefs des Mineurs et des Prêcheurs, qui se conso- » lent ainsi de leur ignorance, et étalent leurs vanités aux yeux » d’une multitude imbécile (*). »
Ainsi, partout où une autorité tend à s’imposer à la pensée, Bacon est prêt à la combattre, non par envie, mais par système. Faut-il reproduire les paroles dédaigneuses ou insultantes qu’il trouve contre ce Gratien, l’auteur du Décret, qu’il couvre de ridicule dans vingt passages; contre le maître des Sentences et l’auteur des histoires, que l’on commente au grand préjudice du texte sacré lui-même? Et tous les traducteurs qui ont essayé de faire connaître à l’Occident les monuments de la philosophie grecque: y
gens au foie dans le corps : « De même que cet organe distille le fiel, ainsi — dit-il — il y a toujours dans les lettres des hommes remplis d’amertume qui répandent leur bile sur les autres, etc. »
(1) Cotl. Iibr.,rcap. V.
(2) Op. min., cap. VI. Tiber., C. V.
(3) Tiber., C. V., cap. VI.
(*) C’est ici le lieu de remarquer que ce blâme parait moins bien s’appliquer h Albert. Né en 1 193, il serait devenu Dominicain, à la sollicitation de Jordan le Saxon, en 1221, c’ est-h-dire h l’âge de vingt-huit ans. Si Bacon répète en tant de passages qu’il s’est engagé dans l’ordre encore tout jeune, ne serait— ce pas une présomption en faveur d’une autre opinion qui reporte la date de sa naissance h l’année 1205?
HO
en a-t-il un qui ne soit accuse d’ineptie? C’est d’abord Michel Scot, qui ne savait pas le grec, et s’est servi pour ses mauvaises versions d’un juif espagnol nommé Andréas; Gérard de Crémone, qui n’a connu ni les langues ni les sciences; Hermann l’Allemand, qui a avoué ne pas avoir osé traduire la Poétique d’Aristote, parce qu’il ne la comprenait pas; puis Alfred l'Anglais; puis encore Guillaume de Flandre, l’ami de saint Thomas, et qui en celte qualité sans doute est traité avec plus de rigueur et plus longuement convaincu d’ignorance que tous les autres. La science est viciée dans toutes ses sources; et l’éducation, abandonnée aux livres absurdes d’Hugues®, de Papias, de Brito, ne fait que propager les bévues incroyables de ces grammairiens. Ainsi, nulle autorité ne subsiste devant cette critique : les pères de l’Eglise, les docteurs contemporains, les traducteurs de qui l’on tient toute la philosophie, Aristote lui-même, sont les uns contestés, les autres déchus de leur infaillibilité. Épargnera-t-il au moins les Arabes qu’Albert a en si grande estime? S’arrêtera-t-il devant les noms vénérés d’Avicenne et d’Averroès? Sans doute, il les exalte pour rabaisser ses contemporains ; mais s’il veut s’affranchir du despotisme des écoles et de la tradition imposée, ce n’est pas pour les remplacer par une autre tyrannie. Avicenne a commis plus d’une erreur, et nous n’avons, du reste, que sa Philosophie vulgaire, celle où il se conforme aux opinions les plus répandues. Quant au livre où il exprimait les vraies doctrines, c’est la Philosophie orientale, et les Latins ne la connaissent pas. Averroès, dont on a voulu le faire le disciple, reçoit parfois ses hommages; mais Bacon compense largement l’éloge par le blâme, et finit par déclarer qu’en face des erreurs grossières dont regorgent ses œuvres, il n’y a qu’un moyen de les expliquer : tout ce qu’il a de bon et de vrai, il l’a emprunté aux autres, et il a pris dans son propre fonds toutes les faussetés et les chimères. Ces jugements sont sévères; sont-ils injustes? On n’a pas ici à l’examiner; on ne les rapporte qu’en vue de cette conclusion, qu’il est temps de dégager, à savoir : que Bacon s’est placé, eu dehors des grandes écoles du xin° siècle, à égale distance des Dominicains et des Franciscains; qu’il n’a voulu jurer par
SA MÉTHODE
aucun maître, meme par ceux qu'il vcuèrc, et a donné à son siècle un exemple d’esprit philosophique qui méritait de ne pas êlre perdu.
La méthode scolastique est mauvaise; il en faudrait une autre; c’est la préoccupation constante de Bacon ; il comprend mieux que scs contemporains l’importance de cette question ; il y revient sans cesse (L). On ne fera nul progrès, assure-t-il, si on ne se rend compte d’abord des conditions essentielles d’une science, qui sont au nombre de quatre: 1° se renseigner sur son importance et son utilité; 2° déterminer son objet et son cadre, afin de ne pas s’égarer en de vaines superfluités ou la mutiler par des omissions ; 3° connaître les causes d’erreurs qui peuvent nous tromper; et enfin « il faut que l’homme qui se dévoue à la recherche de la » vérité connaisse les méthodes et les voies par lesquelles il doit la i trouver, l’agrandir, la rendre parfaite, tant en général qu’en » particulier ; car il y a une méthode en toute chose, et si on en i manque on ne pourra jamais parvenir au but proposé (-) . a
Quelle est cette méthode? Pour les scolastiques, c’est l’autorité, d’une part, qui donne les principes, et, de l’autre, le raisonnement qui les féconde et en tire les conséquences. Nous savons ce qu’il pense de l’autorité; il aime mieux le raisonnement, mais il y reconnaît de graves inconvénients, et à ces deux procédés il préfère 1 '‘expérience. 11 ne s’agit pas ici du sentiment vague et confus des avantages de l’expérience; mais d’une doctrine scientifique à opposer à celle qu’il renverse. 11 n’est pas de passage plus décisif, plus net, que ces lignes qu’on a peine à se figurer écrites au xme siècle : « Dans toute recherche, il faut employer la meilleure » méthode possible. Or, cette méthode consiste à étudier, dans leur » ordre nécessaire, les parties de la science, à placer au premier
(■) Voir, cnlre au Ires, la Préface du De Communibus nalurœ , le premier chapitre de la Perspective, le début du De Communibus mathemalicœ, etc.
(2) Compend. Philos., cap. I. — liber., C. V. Manusc. Cuti.
KOGElt BACON
» rang ce qui réellement doit se trouver au commencement, le plus » facile avant le plus difficile, le général avant le particulier, le sim- » pie avant le composé; il faut encore choisir pour l’étude les » objets les plus utiles, en raison de la brièveté de la vie; il faut » enfin exposer la science avec toute certitude et toute clarté, sans » mélange de doute ou d’obscurité. Or, tout cela est impossible » sans l’expérience, car nous avons bien divers moyens de connaître, » c’est-à-dire l’autorité, le raisonnement et l’expérience. Mais l’au- » torité n’a pas de valeur si on n’en rend compte, non scipil nisi a dcitur ejus ratio : elle ne fait rien comprendre, elle fait seule- » ment croire; elle s’impose à l’esprit sans l’éclairer. Quant au rai- » sonnement, on ne peut distinguer le sophisme de la démons- » tration qu’en vérifiant la conclusion par l’expérience et par la » pratique, comme je l’enseignerai ci-dessous dans les sciences ex- » périmentales. Voilà pourquoi les secrets les plus importants delà » sagesse restent inconnus de nos jours à la foule des savants, qui » pourraient facilement s’initie]' à tontes les parties de la science, a s’ils appelaient à leur aide une méthode convenable (*). »
Ainsi, à ces deux instruments de la science scolastique, Bacon oppose l’expérience, et il est, je crois, le premier qui ait caractérisé par leur méthode les sciences de la nature, en les appelant les sciences expérimentales (2). « Il y a, dit-il autre part, trois ma- » nières de connaître la vérité : l’autorité, qui ne peut produire que » la foi, et d’ailleurs doit se justifier aux yeux de la raison; le » raisonnement, dont les conclusions les plus certaines laissent à a désirer, si on ne les vérifie pas; et enfin l’expérience, qui se » suffit à elle -même (3). a Quelquefois il va plus loin, et quand il traite particulièrement de la science expérimentale, il supprime l’autorité : « Il n’y a, dit-il alors, que deux voies pour arriver à la a connaissance : l’expérience et le raisonnement. Le raisonnement atout seul peut convaincre, mais ne persuade pas, et même il n’exa dut pas toujours le doute; et bien qu’ Aristote ait défini la
(1) Manuscrit cité, cap. I.
(2) Compend. Philos., I. c.
(3) Op. maj., p. 445.
SA MÉTHODE
» science le syllogisme qui fait savoir, il y a des cas où la simple » expérience fait mieux connaître que tout syllogisme ; il y a » mille préjugés, mille erreurs enracinées qui reposent sur la «pure démonstration, in nuda démonstrations (*). Si Aristote a prétend, au deuxième livre de la métaphysique, que la connaisa sance des raisons et des causes surpasse l’expérience, il parle a d’une expérience inférieure; celle dont il est ici question s’étend a jusqu’à la cause et la découvre par l’observation. On peut, sur » les vérités de fait, se passer de la démonstration, si l’on sait se a servir de l’expérience (2). a Ces paroles sont remarquables; cette expérience, qui va plus loin que les faits, qui s’élève à la cause, à la loi, n’est-elle pas le procédé que François Bacon va préconiser au xvne siècle, après que Galilée l’aura employé? Avant lui, on avait expérimenté, qui en doute? Son maître Pierre de Maricourt et tous les alchimistes, mettaient de tout temps ce précepte à exécution ; mais ériger en méthode une pratique irrégulière, la signaler comme un des moyens de connaître, c’est, à proprement dire, l’inventer, et, sous ce rapport, le nom de fondateur de la méthode expérimentale revient de tout droit à Bacon plutôt qu’à son grand homonyme. L’observation n’est pas pour lui un accident, un hasard : c’est un système nouveau; et pour qu’on ne s’y trompe pas, il en fait une science, la plus utile, dit-il, celle dont toutes les autres ne sont que les auxiliaires, et qui, à son tour, leur rend d’éminents services (3). « Il y a une expérience naturelle et imparfaite, »naturalis et imperfectu, qui n'a pas conscience de sa puissance, » qui ne se rend pas compte de ses procédés, et qui peut être à ï l’usage des artisans et non des savants. Au-dessus d’elle, au-des- * sus de toutes les sciences spéculatives et des arts, il y a la science » de faire des expériences qui ne soient pas débiles et incoinplè- » tes (*). » L’expérimentation est donc une science, comme le dira
(*) Ibid., p. 199 : « Duo sunt modi cognoscendi, scilicot per argumcntiim cl experimcnlum, arguinentum eoncludil et facil nos concludere quæstionem, sed non certificat neque romovet dubitationem, ut quicscal animus in inluitu verilatis. »
(2) ht., ibid.
(3) Op. terl.j cap. XIII.
(*) ld., ibid.
plus tard Fontenelle; elle est la maîtresse de toutes les autres ; elle n’arrive à la certitude que par des vérifications directes; les autres sont pour elle comme des servantes, et les vérités qu’elles lui fournissent, elle sc les fait propres par ses procédés ('). Elle les contrôle avec certitude, et, pour tout dire, c’est la reine de toutes les sciences précédentes et le but définitif de toute spéculation : hœc est domina scienliarum omnium prœcedentium et finis lotius speculationis (2).
Il y a deux expériences: l’une par les sens extérieurs, c’est l’expérimentation humaine et philosophique; mais elle fait à peine connaître les corps, et des esprits elle ne dit absolument rien. Il faut donc le secours d’une autre faculté, l’illumination intérieure, sorte d’inspiration divine, par laquelle l’auteur veut désigner la connaissance directe de certains principes que les sens ne peuvent nous révéler. On aurait tort de se laisser tromper à ces mots : « illuminationes interiores, divina inspiratio, » et de prêter à l’auteur quelque penchant vers le mysticisme. La tournure de son esprit l’éloigne autant qu’il est possible de ce système, et on comprend mieux cette bizarre association de l'illumination à l’expérience, quand on connaît sa doctrine sur l’intellect agent. L’âme ne perçoit la vérité absolue que dans une lumière qui l’éclaire et ne vient pas d’elle, mais est une clarté toute divine. Dire qu’il faut joindre cette sorte d’illumination aux procédés de l’expérience, c’est rappeler que les sens tout seuls ne peuvent connaître; qu’il faut y joindre l’intellect actif, la raison, dirions-nous, sans quoi le monde matériel n’est guère intelligible, et le monde spirituel entièrement ignoré (3). Tel est le sens que nous donnons à ce passage; sens confirmé par la doctrine de Bacon sur l’intellect séparé (*). L’expérience intérieure exige de plus, pour être parfaite, que l’àme
(*) Op. tert., cap. XIII.
(2) !d., ibid.
(8) Op. maj.j p. 446.
(4) Voyez la troisième partie de cet essai. Les idées de Bacon à ce propos ne sont pas llès-loin de celles d’Henri de Gand : lui aussi met au-dessus de l’expérience une sorle d’illumination, illuslratio luminis divini (Voy. Summa Theologiu:, t. I, art. 1. terra riæ, 1646).
SA MÉTHODE
y soit préparée par la science, par la vertu, et satisfasse à des conditions fixées avec détail par le philosophe, et dont quelquesunes sont assez étranges, mais dont la signification générale est que le méchant est ignorant, malus est ignorons, et que la moralité est la condition de la science, et, réciproquement, la vertu le résultat du savoir.
La philosophie spéculative procède par arguments, et s’appuie sur des lieux communs ou sur l’autorité, qui elle-même est un lieu commun [l)\ l’expérimentation seule, ignorée de tous les savants d’aujourd’hui, nous éclaire sur les puissances de la nature, les ressources de l’art, et même les artifices, les charmes, conjurations, invocations, exorcismes, et y fait découvrir, à travers le mensonge, le fonds de vérité qui s’y peut trouver ; seule, cette science peut confondre les impostures des magiciens; elle les étudie comme la logique, l’art sophistique, pour les combattre et non pour les confirmer (2). Elle a trois grandes prérogatives (3) par rapport aux autres sciences. La première est qu’elle en contrôle toutes les conclusions (4); la seconde, qu’elle pénètre même sur le terrain et dans les limites des autres sciences, et y va chercher des vérités magnifiques auxquelles elles n’ont aucun moyen d’atteindre (5) ; la troisième ne regarde pas ses rapports avec les autres, mais lui est propre, et concerne la connaissance du présent, du passé et du futur, et la production d’œuvres merveilleuses.
Sans doute Bacon n’est pas toujours resté fidèle à ses propres préceptes, et a parfois compromis l’expérience elle-même en lui attribuant un pouvoir excessif et des effets impossibles, des sphères mobiles , des élixirs qui prolongent la vie, la transmutation des métaux, etc. Ces erreurs, après tout, lui sont communes avec d’autres grands hommes qui vivaient à une époque où elles étaient moins excusables. Il en est d’autres plus graves qu’il doit à l’em- (*)
(*) Op. maj., p. 447.
(2) Comm. nat., cap. II.
(3) Le même mol qu’emploiera plus tard le chancelier Bacon.
(4) Op. maj. , p. 448.
(6) Ibid., p. 463.
KOGEK lîACON
portement de son imagination, qui lui fait trop souvent confondre le possible avec le réel, et prendre pour des faits accomplis les pressentiments lointains de grandes découvertes. Mais il faut pardonner les illusions de l’enthousiasme à l’homme qui, le premier, a prononcé en le comprenant bien ce mot, Y expérience ; et si hardi que fût Bacon dans ses prévisions, elles ont été dépassées, grâce à la méthode qu’il recommandait vainement à ses contemporains.