CHAPITRE II
ESSAI D’UNE RENAISSANCE AU XIIIe SIÈCLE.
I. Bacon veut appeler l’antiquité à régénérer la Scolastique; sa prédilection pour la Grammaire, pour la Rhétorique ; ses critiques contre le goût de ses contemporains. — g II. De l’importance qu’il attache aux Mathématiques; des raisons de cette préférence. — g III. Du rôle secondaire qu’il assigne à la Logique. Objet de la Physique, de la Métaphysique, de la Morale. — g IV. Des rapports de la Théologie et de la Philosophie. — g V. Du Droit civil. — g VI. Différents traits du caractère de Bacon; son activité; ses idées sur l’éducation; comment il s’excuse de sa hardiesse; ses prévisions sur son sort. — g VII. Conclusion.
Quand le moyen âge, après les violentes tourmentes de T époque de formation, commença à s’éveiller à la vie intellectuelle, il se trouva brusquement séparé des civilisations anciennes par plusieurs siècles de misère et d’ignorance; la tradition de l’humanité s’était violemment brisée, et l’antiquité, cette grande institutrice du monde moderne, engloutie sous le flot des invasions, n’avait laissé surnager qu’une faible partie de ses trésors, quelques pages de philosophie grecque, quelques lambeaux d’ouvrages latins. C’en était à peine assez pour donner le regret d’avoir perdu le reste. Un esprit curieux et avide de s'instruire comme le fut Bacon devait éprouver, au milieu du xme siècle, un singulier malaise. Cette vérité dont il est épris, il en aperçoit partout des bribes éparses, qui lui donnent, avec le désir d’en connaître davantage, le désespoir d’y jamais parvenir. Héritier et descendant d’antiques sociétés dont il n’a plus le secret, il tente vainement d’épeler ces caractères à demi-effacés; chrétien, il se rattache à la société hébraïque ; savant, il est le tributaire des Grecs, des Latins, des Arabes, et parmi les langues
ROGER RACON ■
parlées par ses maîtres, il en connaît une à peine, le latin. Le reste, il est condamné à le deviner à travers d’incroyables versions, opérées par un procédé mécanique, qui superpose, à chaque mot du texte, un mot équivalent, sans souci du sens général, que le traducteur ne saurait comprendre si, par impossible, il en avait l’envie. Les fragments qu’il retrouve lui indiquent d’autres monuments qu’il cherche en vain, ou bien ont fait partie d’un bel ensemble dont ils sont les débris. Il faut juger de la statue par un bras ou une jambe, reconstruire tout un édifice avec quelques pierres vermoulues.
Cet isolement, le xin° siècle en serait peut-être sorti, s’il avait prêté l’oreille aux avis du docteur admirable, et inscrit, comme il le voulait, en tète de toutes les sciences, la plus modeste, mais la plus utile à cette époque, la grammaire. Grâce à elle, on comprendrait les ouvrages qu’on possède, et tant d’autres qu’on irait chercher en Grèce ou en Italie; on étudierait l’hébreu, pour juger, pièces en main, le grand fait de la révélation, et rattacher le christianisme à son berceau; le Grec et l’Arabe, pour retrouver les sciences perdues. Au lieu de se plonger dans les profondeurs de la métaphysique, on poursuivrait un but plus humble, mais qui, une fois atteint, permettrait des tentatives plus hardies ; on reviendrait au beau langage, à « la beauté rhétorique » des anciens ; on saurait écrire, composer des ouvrages; on sortirait de la barbarie, du mauvais goût; sans poursuivre à travers mille aventures une fortune douteuse, on recueillerait d’un seul coup l’héritage de tant de laborieuses générations, et le xin° siècle, au lieu d’être l’époque classique de la scolastique, serait l'ère d’une grande renaissance. En revendiquant la liberté de penser, Bacon n’a pas prétendu réclamer le droit de tout ignorer; c’est la tyrannie qu’il rejette et non la lumière; et sitôt qu’ils cessent de lui être imposés comme des maîtres et des dictateurs, les grands génies de tous les temps et de tous les pays deviennent pour lui les guides vénérables de l’humanité. Pour entendre leur voix, pour profiter de leurs enseignements, pour les rejoindre et les dépasser, il suffit d’étudier les « langues philosophiques, » que personne ne connaît, et de préluder
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aux découvertes futures eu faisant l’inventaire des richesses du passé. L’avenir du monde est dans la grammaire : est-il étonnant qu’elle tienne la première place dans les plans de régénération et de réforme qu’il propose à ses contemporains?
Aussi, quand le philosophe a démontré avec hardiesse les abus du principe d’autorité, et justifié la philosophie des préventions qu’on peut garder contre elle, le premier moyen qu’il indique pour la perfectionner, c’est la grammaire; elle est à la base comme la morale au faîte; c’est par elle que commence toute l’encyclopédie des connaissances. Comment expliquer cette insistance à propos d’une science estimable sans doute, mais qui ne paraît pas tellement essentielle aux progrès de toutes les autres ? Voulait-il, comme l’assure le savant M. Daunou, « comparer les vocabulaires, rap- * procher les syntaxes, rechercher les rapports du langage avec la » pensée, mesurer l’influence que le caractère, les mouvements, les » formes si variées du discours exercent sur les habitudes et les » opinions des peuples. Bacon remontait ainsi aux origines de tou- » tes les notions, simples ou composées, fixes ou variables, vraies » ou erronées que la parole exprimait. Cette grammaire universelle j> lui semblait être la véritable logique, la meilleure philosophie ('). » Sans doute, ces intentions conviennent mieux à un élève de Condillac qu’au disciple d’Averroès. Pourtant Bacon, témoin du rôle que jouent les mots dans la science contemporaine, a eu quelquesunes des idées que lui prête son ingénieux biographe ; mais à ses yeux elles sont secondaires ; la grammaire a pour lui une utilité plus efficace, un mérite universel : c’est d’ouvrir tous les yeux à la pleine lumière de l’antiquité.
La science sera renouvelée, « la démence infinie » dont sont atteints les philosophes disparaîtra; la réforme, qui doit immortaliser le pape qui la protégera, sera consommée le jour où l’on fera entrer dans l’éducation commune les « langues philosophi- » ques, » c’est-à-dire le grec, l’hébreu, l’arabe et le chaldéen.
« C’est de là que sont venues toutes les sciences sacrées et profa-
(’) Histoire littéraire de la France , t. XX.
» ncs : voilà les ancêtres dont nous sommes les fils et les héritiers.
» Dieu donne la sagesse à qui il lui plaît; il ne lui a pas convenu » de la donner aux Latins, et la philosophie n’a été achevée que » trois fois depuis le commencement du monde, chez les Hébreux, » chez les Grecs et chez les Arabes (‘). » C’est donc une médiocre ressource de ne savoir que le latin; il est bon tout au plus pour étudier le droit canonique ou civil, les constitutions des prélats et des princes; mais il n’y a en latin aucun texte de théologie ou de philosophie. Et cette langue elle-même, peut-on la savoir si on l’isole des autres ; peut-on la parler, l’écrire avec les leçons qu’on reçoit d’hommes ignorants? Quels maîtres que ceux qui sont autorisés dans les écoles, que Hugucio, Brito, Papias, « dont les » travaux attestent, pour les étymologies, le sens des mots, et » même l’orthographe, une ignorance honteuse. » Jean Damascène et Isidore, si respectés qu’ils sont, ne valent pas beaucoup mieux. Les véritables grammairiens, Priscieu, Donat, Servilius, 11e sont que les échos des Grecs ; Priscien le déclare. Les sciences fourmillent de mots dont on a perdu le sens, et que les modernes répètent sans les entendre ; les livres saints sont pleins d’obscurité, et saint Jérôme lui-même n’a pas toujours bien compris et a souvent mal traduit. Le latin seul ne peut donc que prolonger l’ignorance des théologiens et des savants (J).
Mais on a des traductions du grec et de l’arabe? Qu’on en parle à Bacon, et il flétrira tous ces essais informes, qui ont défiguré tant de belles œuvres, et tous ces traducteurs impudents qui, sans savoir la langue de leurs auteurs ni même la leur, sans rien comprendre aux idées, se bornent à mettre un mot latin en place du mot vulgaire que leur indique un Juif, un Musulman converti, ou quelque Grec illettré. Grâce à de pareils interprètes, « les œuvres » d’Aristote sont devenues méconnaissables, et c’est sur un pareil » fondement qu’on veut faire reposer tout l’édifice de nos sciences. » Que celui qui désire se glorifier de eounaitre Aristote, l’étudie
(') O pus ter ti um, cap. X.
(s) Comp. l’/iilos., cap. VII. Mami-cril du Musée Itrilu unique.
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» dans sa langue natale; les traductions ne sont bonnes qu’à » détruire ou à altérer le texte. » Quels sont, en effet, ces écrivains? « Tous ont vécu de ce temps, et même il y a des hom- » mes encore jeunes qui ont été les contemporains de Gérard de » Crémone, le plus ancien de tous. C’est d’abord Hermann l’Alle- » mand, qui, ayant à traduire quelques livres arabes, a avoué ore » rotundo qu’il ne savait ni la logique ni le premier mot d’arabe ; * i il eut en Espagne des Sarrasins qui ont fait la plus grande partie » de ses traductions. » Michel Scot. n’est pas plus instruit : « On » sait qu’un certain juif, Andréas, a plus travaillé à ses œuvres que s lui même. * Gérard de Crémone n’a rien compris à ses propres versions, et le plus ignorant de tous est ce Guillaume de Flandre, aujourd’hui si florissant. Seul, Boèce a su les langues; seul, le seigneur Robert, par la longueur de sa vie et sa méthode admirable, a connu les sciences. Albert, par qui on jure à Paris, n’en sait rien, et on ne trouverait pas quatre Latins « capables de réussir y> dans cette œuvre; je les connais bien; je les ai fait chercher de » ce côté de la mer et de l’autre, et j’ai passé toute ma vie, on le » sait, au milieu de ces études (*). C’est que, pour réussir, il faut » savoir et la langue du texte, et celle dont on se sert, et la science » dont on parle. Mais où est ce traducteur? Qu’on nous le dési- » gne, et nous le comblerons d’éloges, car son œuvre est admii rable (J). »
Non-seulement on ne comprend pas ces débris du génie antique, mais ils sont tellement mutilés, que <r ces fragments çà et là dis- » persés sont à peine suffisants pour donner aux plus sages l’envie » d’en savoir davantage, de faire des expériences, et de se mettre » à la recherche de ce que réclame la dignité de la science. * Il y a beaucoup d’ouvrages précieux qui ne se retrouvent plus. Aristote n’a-t-il pas écrit, au témoignage de Pline, un millier de volumes. Combien en possède-t-on? La Logique elle-même offre des lacunes considérables, témoins ces deux traités, les plus importants de
f1) Op. tert., cap. X.
(2) Comp. Philos., fol. 140.
tous, qu’Hermann a eus en main et n’a pas osé traduire ['). « Il y » avait cinquante livres sur les animaux, comme Pline l’atteste dans » son Histoire naturelle, et je les ai vus moi-même dans le texte » grec. Les Latins n’en possèdent que dix-neuf petits opuscules » très-imparfaits (2). On n’a conserve que dix livres de la Méta- » physique, et dans la traduction la plus répandue il manque une » foule de chapitres et une infinité de lignes. Quant aux sciences » qui traitent des secrets de la nature, on n’en a que quelques mi* » sérables fragments. » Pour les textes saints, même dénûment; les uns sont mal traduits, les autres manquent absolument : tels sont deux livres des Machabées qu’il a eus en main dans le texte grec: Origène, Basile, Grégoire de Naziance, Jean Damascène, Denys, etc. Et cependant l’Église s’endort dans une coupable négligence (3).
Quel remède apporter à ce mal qui attaque la science en ses sources? « Que les Latins sachent bien qu’ils ne possèdent rien des » trésors de la sagesse ; qu’ils apprennent donc les langues ; qu’ils » se mettent à traduire les anciens auteurs et à chercher ceux qui » leur manquent; qu’ils étudient la grammaire, et avec le latin, » l’hébreu, le chakléen, l’arabe et le grec. » On en a les moyens : les hébraïsânts 11e sont pas rares; l’arabe et le chaldéen 11e diffèrent pas beaucoup de leur idiome, et on trouve en France et en Angleterre des hommes qui ont quelque teinture de grec : ce sont des laïques, il est vrai, qui n’ont que la pratique de la langue et peuvent servir seulement d’auxiliaires, mais non pas faire euxmêmes les traductions. Pour cette Lâche il faut des savants ; il faut les rechercher, les encourager à grands frais, et il est prêt à désigner les trois ou quatre hommes capables de ce travail (4). « D’ail- » leurs, il vaudrait bien la peine d’aller jusqu’en Italie, où le clergé » et le peuple sont en beaucoup d’endroits de vrais grecs. Les
(*) Ces deux traités que Bacon rattache il la logique sont la Rhétorique et la Poétique.
(8) On joignait, nu moyen iige, aux dix livres Des Animaux, neuf autres petits traités séparés.
(•■>) Comp. Philos cap. VU, VIII et IX, fol. 140.
(l) Op. tert., cap. X.
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j> évêques, les archevêques, les riches, les vieillards, pourraient y » envoyer des personnes instruites, pour y chercher des livres » pour eux et les autres, à l’exemple du seigneur Robert, le saint » évêque de Lincoln f1). » Pour cela, il suffit d’avoir beaucoup d’argent; les princes et les prélats peuvent seuls y subvenir; quant à lui, ses expériences, les instruments qu’il a inventés, et surtout la recherche des ouvrages rares et précieux, lui ont déjà coûté plus de deux mille livres (2). 11 a peur que ses contemporains ne reculent devant ce labeur, et il tâche d’en diminuer à leurs yeux la difficulté. D’abord, il cite son propre exemple. Il a appris sans peine les quatre langues, et on trouve dans tous ses ouvrages des preuves de sou savoir (3). Ensuite, il fait entrevoir les résultats glorieux de cette étude : le monde conquis par les Latins, le commerce reliant toutes les nations, les infidèles convertis par des hommes qui parlent leur langue, l’Église grecque ramenée à l’obéissance. Le Pape ne va-t-il pas tressaillir d’espérance devant tant de promesses? Puis enfin ce travail n’a rien de répugnant; les vieillards mêmes ne doivent pas le redouter ; si son élève Jean en peu de temps est devenu très-habile, que ne feront pas des hommes mûrs et exercés? Quant à lui, tout vieux qu’il est, il porte un défi aux plus jeunes, et se fait fort d’en apprendre plus en un seul jour que les autres en une semaine. Ce sont les maîtres et la méthode qui font défaut; mais qu’on lui donne des élèves, il accepte hardi- (*)
(*) Comp. Philos., 1. c.
(s) Op. terl., cap. X.
(3) Il a su le grec, c’est incontestable, et sa Grammaire grecque en fait foi ; ses ouvrages sont semés de discussions sur les texlcs hébreux, et le Compendium philosophiœ prouve qu’il possédait h fond la langue hébraïque et pouvait relever avec sagacité les erreurs de la Vulgate. A-t-il su l’arabe? 11 l'affirme, et on pourrait peut-être établir qu’il a lu des livres dont il n’y avait pas alors de versions latines. M. Cousin, il est vrai, pense le contraire, parce que, dans un chapitre de l 'Opus tertium, Bacon ne parle que du grec et de l’hébreu. L’éminent écrivain aurait pu lire, dans ce même chapitre, ces mots qui expliquent le silence et détruisent la conjecture : « Arabice nihil scribo quia evidenlcrct facilius oslenditur propositum meum in his ; nam pro sludio thcologiæ parutn valet llcet pro pbilosophia multum et pro conversione infidelium » ( Opus tertium, cap. XXV). Quant au chaldéen, il en parle en homme instruit, et le compare h l’arabe et h l'hébreu,
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méat la tâche de les instruire en peu de jours, et, avec cette conviction superbe qui ne l’abandonne jamais, il promet d’enseigner au premier venu l’hébreu ou le grec en trois jours, et offre .sa tète en garantie de sa promesse: « dabo caput meum si deficiam (')! Cette confiance exagérée est-elle du charlatanisme ou une insupportable forfanterie? Bayle et Brucker la jugent sévèrement, et M. Cousin, si bienveillant d’ailleurs, ne peut s’empêcher d’y voir une espérance chimérique, une de ces illusions gigantesques qui se mêlent à toutes les découvertes. Mais encore Bacon a-t-il le droit de l’expliquer, et si on veut l’entendre, il fera remarquer qu’il y a trois degrés dans l’étude d’une langue; en premier lieu, savoir simplement lire, et comprendre les mots étrangers dont les Latins se servent en théologie ou en philosophie; puis, pouvoir traduire un texte; et enfin, être capable de parler, d’enseigner, de prêcher comme dans sa langue maternelle. « Je ne parle ici, ajoute-t-il, que du premier de ces degrés. » Ainsi, ses prétentions n’ont rien d’excessif (2).
On doit comprendre maintenant pourquoi Bacon attribuait à la grammaire de si merveilleuses vertus, et la proposait à son siècle comme un remède salutaire à ses infirmités. Elle pouvait guérir les docteurs scolastiques de leur ignorance, susciter h Aristote des rivaux, relever en face de cette autorité impérieuse les opinions contraires, et donner à l’esprit humain la tentation de chercher par lui-même ; par une voie détournée, elle eût abrégé la scolastique, qui n’est qu’une transition pénible, et hâté la Renaissance. Tous les hommes célèbres de cette autre époque n’ont-ils pas été
(1) Op. tcrt , cap. XX.
(2) Un pape, Clément V, sc chargea de recommander aux Universités de Paris, d’Oxford, de Pologne et de Salamanque, l’idée de notre docteur. Dans une constitution intitulée De Magistris, ou lit : « Nous ordonnons qu’il y ait dans ces écoles des savants catholiques ayant une connaissance suffisante des langues hébraïque, grecque, arabe et chaldéennc » (exactement celles que Dacon préconise). Les considérants semblent empruntés h Bacon, et Clément trouve aussi que c'est un excellent moyen de propager salutairement la foi parmi les infidèles (V. les Constitutions de Clément V, Mayence 1460). — Cf. Twync (Bryan); Aiuiquitatis Académies Oxoniensis, Apologia , p. 360. C'est un des ouvrages où l’on peut trouver sur Bacon les renseignements les plus exacts.
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des grammairiens ? Les Cicéroniens du xvie siècle n’ont-ils pas contribué à jeter le discrédit sur les doctrines du moyen âge par l’horreur que leur inspirait son langage barbare? Bacon veut aussi unir l’éloquence à la science, mettre la rhétorique au-dessus de la logique, et débarrasser la philosophie de toutes ces formes obscures et barbares, de ces distinctions subtiles qu’une langue plus pure se refuse à exprimer. Le culte pour la langue et la grammaire avait au xme siècle une portée qu’il n’aura jamais plus, si ce n’est au xvi® siècle, où il ruine l’influence de la scolastique dans l’esprit de tous les lettrés, et nous pouvons appliquer à cette première époque ce qu’on a très-bien dit de la seconde : « La grammaire » était alors en quelque sorte révolutionnaire ; elle conduisait au » dégoût du fonds par le dégoût de la forme j1). »
Bacon a-t-il donné l’exemple en même temps que le précepte ? Nous n’irons pas jusqu’à dire avec un illustre chimiste que « VOpus majvs est écrit d’un fort bon style ; » ce n’est pas le mérite littéraire qui recommande les docteurs du xine siècle à notre attention. La langue latine dont ils se servent est à peu près aussi mauvaise qu’elle peut l’être, et on ne croirait pas qu’on pût aller audelà, si le xive siècle n’avait encore surpassé l’obscurité et les barbarismes de son ainé. Diffuse et incolore chez Albert, sèche jusqu’à devenir repoussante chez Saint-Thomas, la langue chez Bacon a une certaine abondance, une sorte de chaleur qui peut s’associer au mauvais goût des ornements et à la barbarie de certaines expressions. Qu’il touche à certains sujets, à la dignité de la science, à la certitude du progrès, aux obstacles qui attendent les esprits indépendants, à la folie et à la méchanceté du vulgaire ; qu’il raconte au Saint-Père la joie et l’enthousiasme avec lesquels il a salué son avènement, ses espérances bientôt déçues, hélas 1 les tourments qu’il a subis, l’indifférence des personnes haut placées, les outrages qu’il a dû dévorer, et l’appui que seuls lui ont offert les pauvres et les (*)
(*) Bouillier ; llist. de la Philos, cartésienne, t. I, p. 7. M. Renan, d’une manière plus générale, cl peut-être avec plus d'exagération, a dit : « Les plus importantes révélations de la pensée moderne ont été amenées, directement ou indirectement, par des conquêtes philologiques » ( Revue des Deux-Mondes, 15 janvier 1860, p. 3S1).
faibles comme lui : la vérité du sentiment et de l’idée échauffe malgré tout, et vivifie le style et l’élève jusqu’à l’éloquence. L’imagination n’a pas plus manqué à Bacon qu’à son illustre rival des temps modernes. Si la langue le trahit, du moins il n’ignore pas qu’il pourrait mieux dire ; il déplore que le peu de temps dont il dispose lui fasse une nécessité de se contenter d’un style simple et sans étude; il réserve pour la philosophie morale la « beauté rhétorique » méconnue de ses contemporains et qui leur serait si précieuse. Il trouve même que les deux livres d’Aristote, qui sont purement littéraires, la Bhétorique et la Poétique, sont les plus importants de tous ses ouvrages de logique ('), et cette simple idée souvent exprimée est très originale et unique en ce siècle, et sera reprise par les beaux esprits de la Renaissance. Dans les matières les plus arides, dans ses traités sur la perspective, sur la physique; dans ses chapitres même les plus obscurs et les plus subtils, ceux qui discutent par exemple de la matière et de la forme, l’exposition a toujours des qualités réelles, de la clarté, de la précision et une sorte de sévérité simple qui n’est pas à dédaigner. Il y a surtout un continuel effort pour suivre une route régulière, pour disposer ses idées dans l’ordre le plus naturel. Ses divisions sont peu nombreuses, très-claires et telles que la science moderne les pratique aujourd’hui; il commence par exposer les idées générales, les définitions, les divisions, la méthode à suivre, les autorités dont il se sert; il veut même qu’on instruise le lecteur des destinées de la science, de son origine, de ses progrès, des grands ouvrages qui y ont rapport, et seul parmi ceux de son temps il se préoccupe de l’histoire autant que de la science elle-même. Ces préliminaires constituent ce qu’il appelle les généralités, communia. Chaque livre se partage ensuite en sections, qu’il nomme des distinctions , et chaque distinction se partage en chapitres. Ce ne sont pas des commentaires, ce sont des livres. Rien de cet appareil repoussant de questions, de solutions, d’objections, de réponses, de conclusions et d’autorités qui impatientent dans les œuvres les plus considérables de ce temps. Chacune de ses pages
(!) op. un., cap. I. — ■ Op. maj., 4» Pars.
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est parsemée de citations ; mais c’est un parti pris, et faut-il s’eu plaindre quand les auteurs sont le plus souvent Cicéron, Salluste, Sénèque et Pline'/1 « Je veux, dit-il, engager le lecteur à chercher les lis vres de ces écrivains où brillent la beauté et la dignité de la sagesse, » et qui aujourd’hui sont complètement ignorés, non-seulement de la » multitude des lettrés, mais encore des plus instruits d’entre eux ( l) . »
Les longs ouvrages lui font peur; il blâme ceux qui, trouvant Aristote trop bref, ont pris à tâche de développer encore ses écrits sans y rien ajouter : « Beaucoup d’écrivains anciens, dit-il, ont s été d’une prolixité excessive et ont traité longuement des sujets ï où notre temps n’a rien à voir. Aristote lui-même n’est pas exempt » de ce défaut, par exemple quand il énumère toutes les opinions » des philosophes sur l’âme, ou quand, dans la métaphysique et » la physique, il insiste sur les doctrines de Parménide, de Mélis- » sus, de Démocrite, d’Anaxagore, d’Empédocle, de Pythagore, » de Platon, discussions très - inutiles aujourd’hui (2). 11 est vrai » qu’il avait ses raisons, parce qu’alors ces systèmes avaient des » partisans et des défenseurs (3). Mais c’est une erreur de quelques y> modernes d’allonger encore les ouvrages d’Aristote et de don- » ner à un seul plus d’étendue qu’ils n’en ont tous ensemble. Ils » ne savent pas se borner au nécessaire ; ils entassent des puérilités » frivoles, multiplient les erreurs à l’infini, parce qu’ils ignorent » les sciences dont ils parlent et les autres, comme par exemple » ces deux modernes si célèbres (Alexandre de Ilalès et Albert). » Quant à lui , il est partisan des abrégés qui laissent de côté les questions superllues (4), et sont destinés surtout à présenter les résultats généraux des sciences. « L’utilité d’un objet consiste dans * la fin à laquelle il est destiné; si on ignore la fin d’une science, » on ne se sent pas invité à l’étudier (5). Ces traités feraient voir, (*)
(*) Comp. theol., Prologus.
(2) Comm. nat., cap. III.
(3) De Cœleslibus, cap. I.
(4) Comm. nat., cap. 111.
(s) Bacon ne se lasse pas de recommander de commencer tout enseignement en en faisant voir le but, l’utilité et les applications. C’est l’idée la plus originale de Pcstalozzi.
» pour chacune d’elles, son utilité par rapport k la théologie, à » l’église, au gouvernement des fidèles, k la conversion des infi- » dèles, k la contusion des obstinés, et surtout aux autres sciences, » qui se tiennent si bien entre elles, qu’on ne peut savoir l’une » sans l’autre (*).
Il ne dédaigne même pas d’indiquer les règles de la composition, qu’il ramène k sept principales : « Dans un traité de philosophie, » tout doit être vrai ; et parmi les vérités, il faut faire un choix, » car on ne peut tout dire; il faut ensuite s’astreindre k ne pas » sortir du sujet et s’interdire les longues digressions; être d’une » brièveté raisonnable, parce que la prolixité est un obstacle k la » connaissance de la vérité, et rend une œuvre rebutante et abo- » minable; la brièveté ne doit pas exclure la clarté, bien qu’il soit » difficile de les concilier parfois ; il faut enfin que tout soit prouvé » avec certitude, sans l’ombre d’un doute ou d’une supposition, » avec ordre et méthode, et qu’en somme l’œuvre comporte toute » la perfection compatible avec la faiblesse^de l’humanité (-). » Les contemporains de notre docteur eussent pu tirer quelque profit de ces conseils.
Le goût est un mol qui dans son sens littéraire ne peut être compris d’un docteur du moyen âge; et pourtant Bacon a quelques lueurs de ce sentiment délicat de la beauté que la Renaissance devait éveiller si fortement dans l’âme humaine et associer k l’amour de la science. Il doit sans doute k un commerce plus intime avec l’antiquité cette inclination dont ses contemporains paraissent peu tourmentés, et qui s’allie chez lui k l’esprit positif. Elle sc trahit dans les plus minces détails ; elle lui inspire, k côté de reproches plus sévères, des critiques amères contre la poésie des hymnes sacrées, le chant et la musique d’église, et surtout l’éloquence prétentieuse des prédicateurs. L’office divin est célébré d'une façon pitoyable; on ne sait ni lire ni psalmodier les morceaux qui le composent, et les chants qu’on y fait entendre n’ont nulle simpli-
(*) Op. tert.j cap. V.
(s) /ci., cap. XVI.
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cité et brillent d’ornements affectés; les poètes qui les ont composés joignent au défaut de naturel et d’émotion l’ignorance de la prosodie ('); les voix qui les chantent ont changé pour le fausset l’harmonie virile et sacrée. Ce n’est pas cette musique simple qui a tant de pouvoir sur les passions, et peut même guérir les maladies (2). Quant à la prédication, n’est-il pas fâcheux que le mauvais goût s’y donne carrière? « Tous les orateurs sont épris d’un art singulier, se plaisent à de subtiles divisions à la manière de Porphire, à d’ineptes consonnances de mots, à des chutes symétriques de périodes, au retour régulier des mêmes sons (3) ; et tout cela n’est que vanité verbeuse dépouillée de tout ornement vraiment oratoire et de toute vertu persuasive. L’éloquence est un fantôme puérilement paré; les orateurs sont des enfants sans raison, sans talent, raffinant sur de petites curiosités ; ils travaillent dix fois plus qu’il ne le faudrait à construire des toiles d’araignées. Ils auraient bon besoin de lire les deux traités d’Aristote s’ils n’étaient traduits d’une manière incompréhensible, et de plus presque inconnus (*). Les prélats, qui dans leurs études n’apprennent pas plus la théologie et l’éloquence que le reste, quand ils deviennent de grands dignitaires et qu’ils doivent prêcher, recourent misérablement, à ces jeux puérils... où il n’y a aucune grandeur de langage, mais qui ne sont que niaiserie et enfantillage, et dégradent la parole de Dieu (3). »
Et quel est le remède proposé par Bacon, qui adresse à un pape le tableau de ces aberrations répandues dans toute l’Église, dit-il? C’est l’étude des anciens, des traités d’Aristote déjà cités, et surtout des moralistes qui ont de si belles maximes. Qu’on lui parle
(') Op. terl., cap. LXXVI.
(2) Idem, cap. I.XXIV.
(3) Op. terl., cap. LXXV : « Vulgus convertit sc ad summum et infinilam curiosila- Icm, per divisiones porphyrinnas, per consonnntias ineptas vorborura, et clausularum; per concorilantias vo-ales, in quibus est sola vanitas vcrbosa, omni earens ornatu rhctorieo et virlulc persuademii. »
(*) Op. terl., cap. LXXV.
(8) Op. tert., cap. LXXV : « Ubi non est sublimitas scrmonis, sed infinila pucrilis slulfitia et viiifiratio sermonum Dei. »
de Sénèque, faisant cliacjuc soir son examen de conscience! « Voilà » un argument moral plein d’ellicacité. Un païen sans les lumières » de la grâce et de la foi est arrivé là, conduit par la seule force » de la raison ( 1 ) . »