‹ Roger BaconChapitre 14 sur 32 · SU · texte numérisé non relu

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Il y a plus d’une lacune dans l’encyclopédie des sciences au moyen âge; l’ignorance des langues n’est que la première, la plus fâcheuse sans doute ; mais il y a d’autres sciences « que les sages d’autrefois ne méprisaient pas, et qu’il est de mode de dédaigner et de persécuter de gaîté de cœur. » Telles sont les mathématiques. Leurs ennemis acharnés sont ces théologiens nouveaux qui séduisent la foule; « dans leurs leçons, leurs sermons, leurs assemblées, ils ne j> cessent de déclamer contre les mathématiques, la perspective, » l’alchimie, l’expérience; ils en éloignent les étudiants et partagent » l’erreur commune sur le fonds et la forme de la philosophie ; et pour- » tant, sans elles on ne peut rien savoir; les autres y tiennent étroite- » ment, et toutes conspirent ensemble. » Les sciences sont connexes, dit-il, et se prêtent un mutuel appui comme les parties d’un même tout; chacune accomplit sa tâche, non pour elle seule, mais aussi pour les autres, comme l’œil qui dirige à la fois tout le corps, et elles sont aussi faciles à apprendre que nécessaires à la philosophie; si les modernes trouvent tant de difficultés et de doutes, s’ils ne font aucun progrès, « c’est qu’ils ont méconnu cette vérité. Elles > ne sont pas un fardeau qui retarderait leur marche, elles l’accé- » lèreraient. Les ailes des oiseaux, au lieu de les fatiguer, ne les » soutiennent-elles pas dans les airs? et un char attelé de quatre » chevaux ne transporte-t-il pas un poids plus considérable que ne

(') Op. lert., cap. LXXV. Manuscrit de Douai, fol. 82 : « O quam effleax arguuicntum morale per exemplum tanli viri accipitur hic.... iiouio pagauus gratin ûdei non illustratus, hoc fccit, ductus sola vivacitatc rationis. »

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» pourrait le faire un homme sur son dos (') ? * Les mathématiques doivent figurer à côté de la grammaire dans l’œuvre de régénération que Bacon entreprend. Mais la grammaire telle qu’il l’entend ne ressemble guère, on l’a vu, à celle qui fait partie du trivium. Ce mot signifie sous sa plume, le retour à l’antiquité, au beau langage, au goût littéraire. Les mathématiques qu’il recommande avec une égale insistance, ne sont pas précisément non plus celles qu’enseignait alors son compatriote Sacrobosco. Bacon a d’autres raisons pour les glorifier; il fonde sur elles d’autres espérances, et se fait de leur nature même une idée qui ne manque pas d’originalité. Écoutons ses explications.

D’où vient le discrédit profond où les sciences exactes languissent? Il en donne plusieurs raisons. D’abord, les mathématiques passent pour être très-difficiles : « Personne ne peut parvenir à les apprendre par la méthode ordinaire sans y passer trente ou quarante années. On eu peut prendre pour exemple les maîtres les plus célèbres en ce genre, comme le seignenr Robert d’heureuse mémoire, naguère évêque de l’église de Lincoln, frère Adam de Marisco et maître Jean (2). Eu outre, on ne se rend pas compte de l’utilité de cette étude ; et comme on ne comprend pas à quoi peuvent servir tant d’efforts, on s’en dégoûte, et dès la quatrième proposition d’Euclide, qu’on a nommée pour cette raison Eleofuga, fuga miserorum, la plupart des étudiants se retirent (3). » Enfin, les mathématiques sont mal famées ; elles ont eu le malheur d’être ignorées des pères de l’Église, et la répugnance qu’elles inspirent est héréditaire dans l’Église. Gratien et le maître des sentences ont contribué à l’entretenir ; les modernes la propagent, et Albert et saint Thomas se vengent de leur incapacité en la couvrant sous l’apparence du dédain. Joignez à cela l’ineptie des maîtres, qui ont une méthode détestable et enseignent mille détails superflus, et vous aurez les causes de l’oubli où elles sont ensevelies. « C’est le » diable qui l’a voulu ainsi, pour dérober aux hommes les racines

(l) Comp. Philos., fui. 132.

(*) Bodl., 1677, fol. 47.

(3) Comp. Philos., fol. 129.

» mêmes de toute vérité, car les mathématiques sont l’alphabet de » la philosophie ('). »

Bacon trace alors à grands traits et avec une sorte d’enthousiasme le tableau de ces belles sciences (*); elles se divisent en deux grandes parties : l’une générale, comprenant ce qu’on pourrait en appeler la métaphysique, et l’autre contenant chacune des sciences particulières, au nombre de huit, qui, avec la partie générale, forment neuf grandes sciences ignorées des Latins. Quatre sont purement spéculatives; ce sont : la géométrie, l'arithmétique, l’astronomie, l’acoustique, si l’on peut ainsi désigner ce que Bacon nomme la musique. A chacune de ces grandes divisions correspondent autant de sciences pratiques destinées à en appliquer les résultats positifs au bien-être de l’humanité. « Les premières considèrent la quantité en elle-même, sans se préoccuper des applications ; les autres, au contraire, descendent aux ouvrages utiles en ce monde et aux instruments qui peuvent aider la sagesse ; et comme ces deux parties sont inséparables, comme la théorie est inutile sans la pratique et la pratique aveugle sans la théorie, il ne faut jamais faire marcher l’une sans l’autre. Voici dans quel ordre elles se rangent : l’astrologie et l’astronomie ont besoin de la géométrie et de l’arithmétique, et la musique, de tout le reste. »

La géométrie spéculative n’est enseignée complètement chez les Latins par aucun auteur ni dans un seul ouvrage ; mais on peut consulter Euclide, Théodosius et Jordanus. Elle se divise en trois sections : les lignes, les surfaces, les solides. La géométrie pratique se partage en deux sections : « La première concerne le bien- » être des hommes, la science de gouverner les familles et les * cités ; considère tous les genres de terres labourées et semées, j> les pâturages, les plants d’arbres forestiers ou cultivés, les jar- » dins où naissent les légumes, les racines, les herbes. Son nom » d’agriculture lui vient, il est vrai, d’une seule de ces occupations; » mais elle s’étend à tout ce qui regarde la maison et l’Etat, et a

(') Op. lert., cnp. XX.

(2) On ne peut dire sur quel fondement M. de Humboldl déclare que Bacon manquait de connaissances en mathématiques.

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» besoin pour cela de la pratique de la géométrie. Elle se divise en ï plusieurs sections : 1° des ligures isopérimètres et remplissant le » lieu ; 2° de l’arpentage ; 3° construction des villes, des camps, » des maisons, des tours; 4° construction des canaux, des aque- » ducs, des ponts ingénieux, des navires, des appareils pour nager » et pour rester sous l’eau; 5° fabrication d’instruments d’une uti- » lité merveilleusement excellente, comme des appareils pour voler » avec une incomparable rapidité, pour naviguer sans rameurs avec » une vitesse qu’on ne peut imaginer. Si l’on est tenté de sourire » ou de s’étonne]', qu’on sache que ces prodiges ont été réalisés de »iios jours. Elle enseigne encore à former des instruments pour » élever et abaisser, sans difficultés ni fatigue, des poids incroya- » blés, et par ce moyen, un homme peut, d’une prison, se soulever i dans les airs et se ramener à terre à son gré. En outre, elle ap- » prend l’art de traîner tout objet résistant où bon nous semble sur » un terrain uni. Un homme pourrait ainsi en entraîner mille autres » malgré eux ; elle révèle bien d’autres secrets semblables qui ont » été trouvés de notre temps. La sixième partie consiste dans lafa- » bricafion des machines pour protéger contre les ennemis les villes » et les maisons et les repousser au besoin.

» La seconde partie de la géométrie pratique a pour objet la » composition des instruments nécessaires aux autres sciences, et » elle a sept sections principales, suivant le nombre des sept scien- » ces particulières, qui exigent des opérations matérielles. La pre- » mière enseigne la composition de tous les instruments d’astrologie » et d’astronomie, tels que sphères, quadrants, astrolabes planes i ou sphériques, annulaires, etc., et de ceux qui servent à mesurer » d’une manière certaine les mouvements des étoiles, sans qu’il » soit nécessaire de se livrer à des travaux sans relâche pour les ï observer. À tout cela, on peut encore ajouter un appareil bien » supérieur, et qui se mouvrait naturellement comme le ciel. Mais » quant à cet appareil, la géométrie n’y arrivera pas par sa seule

* industrie. L’observation des comètes, des nuages, en exige en-

* core d’autres. La deuxième partie traite de la composition des » instruments de musique, non-seulement les guitares, les vielles

ROCER BACON

» et les harpes, mais de ceux qui font vibrer les sons et l’harmonie » pour exciter les passions des hommes et des animaux à notre » gré, objet vraiment digne d’admiration, comme on l’exposera » ci-dessous. La troisième partie s’occupe des instruments de la » perspective, miroirs plans, sphériques, concaves, polis, ovales, » coniques, appareil pour mesurer l’égalité des angles d’incidence et » de réflexion. La quatrième partie traite des instruments nécessai- » res à la science expérimentale, miroirs de tous genres, pour aug- » menter ou diminuer la grandeur des objets, les rapprocher à notre » gré, et faire découvrir les plus cachés, et miroirs incendiaires ('). » La sixième et la septième partie s’occupent des instruments de » médecine, de chirurgie et d’alchimie. » Les trois autres sciences sont à leur tour divisées en leurs parties : l’arithmétique comprend le calcul et toutes ses divisions ; l’astronomie et l’astrologie se partagent en plusieurs séries ; la musique comprend la danse, la musique vocale, instrumentale, la science des mètres, des rythmes, la prose, la quantité, etc. (2). »

Ce tableau séduisant, où notre docteur a esquissé avec complaisance les merveilleux effets des mathématiques, achève de marquer la distance qui le sépare des hommes de son temps. Nul n’aurait songé, au moyen âge, à rappeler la philosophie sur la terre, à faire entrer la science dans les villes, dans les maisons, et à rattacher l’économie domestique, l’art de construire et l’agriculture h la géométrie. La science ainsi comprise a un nom : elle s’appelle l 'industrie. Bacon veut éblouir son lecteur, l’étonner par cette longue description d’instruments merveilleux; il jette pêle-mêle, comme appât à sa curiosité, de grandes idées et de grandes illusions ; mais quand il a obéi à cette nécessité et au penchant de son imagination, il trouve, pour glorifier les mathémathiques, des raisons d’un autre ordre.

Les mathématiques, qui, d’après Descartes, ont pour principe

(J) Manuscrit Sloane, 2156, fol. 74 : « Spécula prospicua ut mirabilia operum naturæ appareant, ut raaxiraa appareant minima, et altissiuia intima, et occulta in aperlo, etc. » (*) Liber verœ mathematica. Sloane, 2156 (V. ci-dessous. Ve partie, ch. IV.)

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les deux idées d’ordre et de mesure ('), peuvent servir de deux façons aux autres sciences. On peut, comme de grands philosophes, depuis Pythagore jusqu’à Kepler, chercher la raison, soit des grands phénomènes naturels, soit même des faits purement intelligibles, dans les propriétés des nombres purs, déduites de l’idée d’ordre et d’harmonie ; recherche stérile pour la philosophie, qui, jusqu’à présent, n’y a rien gagné. Mais on peut aussi, renonçant à ces vaines spéculations, ne voir, comme Descartes, dans les mathématiques, qu’un instrument d’analyse et une méthode, ou bien, comme Galilée, le moyen de donner à la physique un caractère précis, en mesurant et en comptant tout ce qui est susceptible de mesure et de nombre dans les phénomènes sensibles. Bacon se rapproche en cela de Descartes et de Galilée. Comme l’un, il voit dans l’enchaînement des vérités mathématiques, une sorte de logique supérieure; comme l’autre surtout, il veut ramener à des mesures et à des nombres qui en soient l’expression, les phénomènes observables de la nature.

Sur le premier point, il trouve dans les procédés des mathématiques l’exemple le plus parfait et l’application la plus exacte des règles de la logique. La logique, suivant lui, peut se considérer sous trois points de vue : son principe, son milieu et sa fin. Son principe, c’est la théorie des catégories; or, le prédicament de la quantité a tous les autres sous sa dépendance, et cette idée est le fondement des mathématiques. Son milieu, c’est la théorie de la démonstration, et il n’y a de démonstration que dans les objets des mathématiques. La fin, c’est la persuasion, comme le montrent la rhétorique et la poétique, qui sont parties intégrantes de la logique ; et on ne peut arriver à ce but qu’en conformant son langage aux lois de l’harmonie et de la beauté, c’est-à-dire à la science musicale, qui est tout entière mathématique. Les autres sciences n’y sont pas moins soumises. « On doit dire des mathématiques qu’elles sont la science la plus ancienne, la plus facile à apprendre; les clercs les plus ignares peuvent y mordre, tout incapables qu’ils sont

(') Descartes; nègles pour la direction de l’esprit, édit. Cousin, t. II, p. 223.

d’arriver aux autres; par conséquent, elle doivent être la base et le principe des autres; seules, elles S’ont en possession d’une vérité nécessaire, et qu’on ne peut ni contester ni concevoir autrement qu’elle n’est. Dans toutes les autres sciences il y a des doutes, des opinions, des erreurs, et l’on ne peut s’en affranchir, parce qu’elles n’ont pas eu leur pouvoir la démonstration par la cause nécessaire. En physique, en effet, rien n’est nécessaire; les causes et les effets sont dans un changement perpétuel; dans la métaphysique, toute démonstration s’appuie sur l’effet, et l’on arrive au spirituel par le corporel, au créateur par la créature; la morale n’a pas de principes qui lui soient propres et qui puissent servir de matière à une démonstration ; la logique et la grammaire s’occupent d’objets qui ont si peu de part à l’être, qu’il ne peut y avoir de démonstration dans toute l’acception du mot; les mathématiques seules emploient de vraies démonstrations par la cause nécessaire, et se suffisent à elles-mêmes pour arriver à une vérité certaine. » Les mathématiques sont aussi utiles aux sciences divines qu’aux connaissances profanes ('). Venues, avec les traditions religieuses, de l’antique Orient, elles nous ont été transmises, comme la loi de Dieu, par les patriarches et les saints, et participent en quelque sorte à cette origine sacrée : Sunt consonœ legi clivinœ. Et que de services ne rendent-elles pas à la théologie? Tantôt elles comptent les corps célestes, les mesurent, et font voir le néant de l’homme par la petitesse de l’univers qu’il habite, par la grandeur des astres qu’il voit au-dessus de lui ; tantôt elles trouvent dans l’étude des phénomènes célestes les moyens d’arriver à compter le temps et à fixer la chronologie, et l’époque des grands faits religieux, comme la création du monde, le déluge, et surtout la passion de Jésus-Christ, sur laquelle ou se trompe étrangement. Sans doute il se rencontre ici beaucoup d’exagération et quelques idées bizarres, mais qui trouvent grâce quand ou voit à côté d’elles toute la critique de la manière de mesurer le temps, le plan admirablement exposé et justilié d’une réforme du calendrier, d’une

( 1 ) V. surtout I ’Opus majuf, p. 08, 96, "8, 7!) ei 103.

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mesure certaine des longitudes et des latitudes, tout cela pêlemêle avec des rêveries sur l’astrologie judiciaire et des assimilations dont nous avons déjà parlé.

Quant à l’application des mathématiques aux sciences physiques, Bacon a compris le premier, et signalé en vingt endroits la nécessité de cette méthode : « Les physiciens doivent savoir, dit-il à plusieurs reprises, que leur science est impuissante s ils n y appliquent le pouvoir des mathématiques (‘). » Il a fait plus, il s’est mis à l’œuvre; il a d’abord composé la perspective, parce que les lois de l’optique se prêtent le mieux à servir d’exemple; puis il a abordé une tâche plus difficile, impossible même à cette époque : il a essayé de constituer une science générale ayant pour but de ramener à des principes mathématiques toutes les actions réciproques des corps et des agents naturels. C'est, suivant lui, son principal titre de gloire, et cette science toute nouvelle, qui lui a coûté dix ans d’efforts, vaut cent fois plus que tout le savoir des autres docteurs (3). Tel est le but de son traité De multiplicalione specierum, qui, bien qu’imprimé, n’a jamais été étudié ni compris.

Pour cette œuvre, il faut des hommes, et Bacon, qui avait passé sa vie à rechercher les sages et à les apprécier, indique au Saint- Père ceux qui peuvent l’aider à donner l’impulsion. Ce sont, comme toujours, des savants assez obscurs ou même tout à fait ignorés: il n’y a que quatre bons mathématiciens qui puissent, nonseulement comprendre les anciens, mais ajouter à leurs ouvrages. Il y en a deux au-dessus de tous les autres: c’est d’abord Pierre de Maricourt, le véritable maître de Roger; puis, maître Jean de Londres (;)) ; et au-dessous d’eux, Campano de Novarre, dont nous avons un traité sur le Comput ; et maître Nicolas, précepteur d’Amaury de Montfort. Il faut aussi des instruments, sans lesquels on ne peut rien savoir, qui manquent aux Latins, et qu’on n’aurait

(J) De Cœlestibus, cap. I. Manuscrit de la Mazarine. « Nalurales ni u ml i sciant quod languebunl in rébus naluralibus, nisi mathemalicæ noverunt potes la lem, in quain blasphémant, ex inlinita ignorantia, et propter ea omnium carc-nt cerlitudine. »

(*) Op. tert.j cap. XI, XXXI, XXXVI. (V. ci-tlcssous, IV'o partie, ch. II.)

(3) lilem, cap. XI.

pas pour moins de deux ou (rois cents livres, et enfin des tables astronomiques. Les instruments se transportent difficilement, s’altèrent par la rouille, se brisent. Des tables bien faites peuvent souvent y suppléer. Il faudrait rédiger un almanach, grande nouveauté pour le temps, une des idées que Bacon doit aux Arabes. On y lirait, jour par jour, ce qui se passe au ciel, comme nous lisons dans un calendrier les fêtes des saints. Ces tables vaudraient le trésor d’un roi. Bacon a essayé d’en composer, mais il n’a pu les achever par le manque de ressources pécuniaires et par la stupidité de ceux qu’il employait. Il se propose pour instruire dix i ou douze enfants, les familiariser avec les procédés astronomiques, et quand ils seraient au courant, dans une seule année, ils trouveraient les mouvements de chaque planète à chaque heure du joui1. N’est-ce pas l’idée lointaine de nos observatoires? Il faudrait aussi des instruments pour l’arithmétique pratique, la musique et l’optique (*).

Ainsi, pour cette grande réforme des sciences, cette instauratio magna prématurément proposée parle moine d’Oxford, il réclame le secours des mathématiques, c’est-à-dire de toutes les sciences exactes, y compris la chronologie, l’astronomie, et, faut-il le dire, l’astrologie judiciaire. Il y a là plus d’une illusion, plus d’une rêverie. Si Bacon n’avait pas exagéré à ses propres yeux et la grandeur du but et l’efficacité des moyens, aurait-il jamais eu le courage de braver tous les périls, et la constance de résister à toutes les persécutions? Sans doute, on peut être incrédule sur l’efficacité du remède pour guérir la scolastique de ses infirmités. Les mathématiques enfermées, loin du monde réel, dans la sphère idéale de leurs conceptions, et construisant pour ainsi dire elles-mêmes leurs objets, n’étaient peut-être pas tout à fait ce qu’il fallait à ces esprits déjà trop enclins à s’emprisonner dans l’abstraction et à se tenir loin du réel. Elles eussent difficilement corrigé l’abus de la méthode syllogistique, dont elles sont le plus bel exemple et la plus grande gloire. Mais Bacon les considère surtout dans leurs applications, dans

(') Qp. tert., cap. XI,

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les services qu’elles peuvent rendre aux autres sciences. C’est un fait curieux que cette tentative prématurée et nécessairement avortée; par là, Bacon se rapproche des philosophes de la Renaissance, et l’union des mathématiques avec la philosophie est un trait de l’esprit moderne (*).

§ III-

La philosophie, pour Bacon, comme pour toute l’antiquité et le moyen âge, comprend l’ensemble des connaissances humaines; la grammaire, avec la logique, en est le principe ; puis viennent les mathématiques; en troisième lieu, la physique, puis la métaphysique, et enfin l’édifice est couronné par la morale, qui est le but de toutes les autres sciences. Il justifie facilement cette classification, qui n’a eu soi rien de déraisonnable dans son ensemble, et dont le principal défaut dans les détails est la place médiocre laissée à la psychologie, qui est une simple division de la physique et touche d’autre part à la métaphysique. Nous connaissons ses idées générales sur la grammaire- et sur les mathématiques; interrogeons-le plus brièvement sur chacune des autres sciences et sur la philosophie tout entière.

La logique est la grande science scolastique ; on lui a souvent imputé tous les défauts et les ridicules de l’époque. Ce serait aujourd’hui peine perdue de s’inscrire en faux contre ce jugement; nos maîtres ont depuis longtemps vengé la logique, et montré par quelle heureuse fortune l'esprit moderne, dès sa naissance, la trouva à son berceau, et quelle netteté, quelle sûreté de jugement, les nations nouvelles, et l’esprit français en particulier, doivent à cette sévère institutrice. Si donc nous trouvions Bacon injuste envers cette noble science, nous l’enregistrerions avec regret, et comme

C) Albert, au contraire, dès le début de la physique, proteste contre l’intervention des mathématiques dans cette science. Jean Baconthorpe, Duns Scot, Guillaume d’Ockam, font, de leur côté, le plus grand cas de celte science; ils le doivent peut-être aux souvenirs que Bacon dot laisser li Oxford.

ItOr.KR liACON

une preuve nouvelle des excès où toute réforme se laisse parfois entraîner. Sans la dédaigner (■), il n’a pas entrepris pour elle cette apologie fervente que d’autres sciences réclamaient. Les causes victorieuses n’ont pas eu grand attrait pour lui. Un peu déchue au xiii0 siècle, et éclipsée par ses nouvelles sœurs, la physique et la métaphysique, la logique faisait encore très-bien son chemin dans le monde sans avoir besoin de patrons. Il est certain pourtant qu’il ne l’a pas tenue en très-haute estime. En anatysant ses deux premiers ouvrages, il fait remarquer qu’il n’a pas parlé de la logique, parce que cette science n’a rien d’important : tout y porte sur des mots; la forme seule est scientifique, la matière ne l’est pas, et tous les hommes sont naturellement logiciens ; les enfants mêmes raisonnent très-bien. Les laïques ignorent les termes dont se servent les clercs, mais ils n’en savent pas moins bien, parleurs procédés, résoudre tout argument faux. Ce qui leur manque, ce sont les mots et non la chose. Il le faut bien, car on doit s’arrêter, sous peine de reculer à l’infini, à une première connaissance naturelle et spontanée de la logique. Aussi conclut-il qu’il n’est pas nécessaire d’apprendre la logique aux hommes (2), pas plus que la grammaire proprement dite, vuigata. D’ailleurs, on n’en a que les premières parties : celles qui couronnent la science, qui en sont le résultat final, qui traitent de l’argument, oratoire et poétique, manquent aux Latins ; elles seraient les plus utiles. Les précédentes n’ont pas d’autre raison d’être, et celles-là serviraient à la persuasion dans la philosophie morale et dans la théologie (3).

La même préférence pour les applications se fait jour dans sa physique; là aussi la pratique est toujours unie à la théorie; là aussi il y a une science toute générale qui traite des principes, la seule, qu’on y fasse attention, qu’ Aristote nous ait transmise; puis des sciences plus déterminées, plus voisines de la réalité, et qui sont

(*) La deuxième partie du Compendium Theolotjiæ contient quelques chapitres incomplets qui touchent h la logique. Un manuscrit d’Oxford renferme aussi une somme de logique attribuée b Dacon : elle figurait dans les deux Compendium et dans 1 ’Opus tertium.

(2) Op. tert., cap. XXVIII.

(3) Op. maj., 4* Pars.

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au nombre de sept, comprenant souvent d’autres subdivisions. Ce sont: 1° la perspective, science chère à Bacon par-dessus toutes les autres, parce que l’alliance de la physique et de la géométrie y est plus visible que partout ailleurs. 2° L’astronomie, qu’il ne faut pas confondre avec l’astronomie mathématique, car il y a trois sortes d’asfronoruies : l’une spéculative, comme celle de l’Almageste; l’autre pratique, qui apprend à calculer, à dresser des tables, à construire des instruments : ce sont des sciences exactes ; mais la troisième étudie l’influence physique des astres sur la terre, leurs mouvements, leurs révolutions par rapport à nous, l’ordre des saisons, les climats ; c’est une sorte de météorologie. 3° La science des graves, scienlia de ponderibus. 4° La science alchimique, que Bacon veut faire entrer dans le cadre de la philosophie d’où elle est exilée, et qui le mérite par l’idée très-élevée qu’il s’en fait. C’est la chimie moderne avec ses grandes divisions, car il y rattache avec les combinaisons minérales l’étude des tissus organiques, végétaux ou animaux. Il est vrai que l’art de purifier les métaux et de les ramener à l’or pur n’y est pas étranger; mais il ne concerne que l’alchimie pratique. Quant à la théorie, elle s’élève au-dessus de ces applications, et, par cette distinction abandonnée après lui, notre auteur a ce mérite d’avoir le premier conçu l’objet de la vraie chimie et de l’avoir séparée des œuvres hermétiques (’). 5° La science des végétaux et des animaux, qui étudie d’abord le sol, en considère les quatre variétés par rapport à la culture, à savoir : terres labourables, terrains forestiers, pâturages et prés, et jardins légumiers ou botaniques; puis s’élève à la connaissance des animaux domestiques nécessaires à la culture et des animaux sauvages. 6° La science de l’homme considérée au physique, qu’on peut appeler médecine. 7° La science expérimentale, dont nous avons déjà parlé (2). Il est inutile de commenter cet aperçu des sciences physiques et de faire ressortir combien Bacon se montre toujours préoccupé du côlé utile des connaissances humaines , tendance

(*) V. plus bas, ive partie.

(2) Tous ces détails sont extraits du Prologue si remarquable du traité Communia naturahum, que nous reproduisons à la fin de cet Essai (Ve partie, ch. IV).

qu’il ne faudrait pas trop louer s’il ne s’agissait du xnie siècle (').

La métaphysique n’est pas dédaignée par Bacon ; il ne l’ignore pas, la respecte, en a traité à plusieurs reprises dans des ouvrages perdus, et auxquels il renvoie sans cesse. On trouvera plus bas certaines doctrines qui, à la rigueur, peuvent s’y rapporter. Mais ici encore il paraît avoir eu une manière toute particulière d’envisager cette science. Il n’y renvoie jamais à propos de spéculations sur l’être et sur les principes, mais bien au sujet de problèmes moins élevés, sinon moins utiles. Pour lui, la métaphysique est la science suprême dans l’ordre des spéculations, et, comme il le dit, la science commune à laquelle concourent toutes les autres. Leurs résultats y deviennent des principes ; et réciproquement, ses résultats à elle servent de principes aux autres. « Le but principal de la » méthaphysique, dit-il, c’est de diviser les grandes sciences, s d’en marquer les différences et d’en tracer les limites; d’eu dé- » terminer l’origine, le caractère propre, l’ordre dans lequel ou i doit les étudier; d’apprendre quels hommes les ont inventées, » en quel temps et en quel lieu elles ont pris naissance; et enfin, > d’en vérifier les principes. Elle doit leur donner leur forme et * leur figure formare et figurare, la méthode qui sert à les cousti- » tuer et à les enseigner, et signaler les causes d'erreurs générales » auxquelles elles sont exposées. C’est la science universelle et » commune (2). » Si donc la métaphysique, chez Aristote, est la science des principes de l’être et de la connaissance, pour Bacon elle est surtout ramenée à ce second objet; il la réduit à n’ètre qu’une simple méthodologie générale, et comme la philosophie des sciences, l’oute la métaphysique n’est pas où Bacon la voit, mais on ne peut contester que, même dans ces limites, il y ait place pour

O « R. Bacon, le vrai prince de la pensée au moyen âge, fut un positivisle à sa manière. » (Renan; Revue des Deux-Mondes, 15 janvier 1860, p. 377.)

(2) Comm. math., cap. I. Ailleurs il dit : « Nobilis pars inetnphysicæ quuni sit communis omnibus scienliis est de origine, distinctione et numéro et ordinc scicntiarum omnium, oslendens propria cuilibet et demonstrans. » El plus bas : « De scientiarum natura et proprictatibus magnum composui traclatum in metapbysica, cujus proprium est disiingucrc ouincs sdcnlias, et dure ralioucui univcrsalcm de omnibus, (comm. nal., cap. II.)

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une étude intéressante et féconde; ce qu’elle perd en élévation, elle le gagne en précision; les autres docteurs du même temps raffinent sur la substance, la matière et la forme ; Bacon se tient plus près de la terre, et il parvient à donner une utilité immédiate à cette science qu’ Aristote mettait au-dessous de toutes les autres, parce qu’elle est la plus inutile.

Enfin, la morale est dans l’ordre pratique ce que la métaphysique est dans l’ordre spéculatif : elle est la fin dernière des connaissances de tout genre ; et toutes, y compris la métaphysique, travaillent pour elle et lui amassent des matériaux, car elle n’a pas de principes particuliers. C’est la théologie profane et la reine de toutes les sciences.

S IV

Jusqu’à présent, Bacon n’a avec la scolastique que des rapports d’opposition; il y a pourtant, au xme siècle, une opinion qui réunit l’assentiment universel, et qui s’est tellement emparée de tous les esprits, que ce contradicteur intrépide ne l’a pas un seul instant discutée; c’est le fonds même de la scolastique, à savoir: l’alliance de la philosophie avec la théologie, pour la plus grande gloire de la dernière; alliance dont les avantages et les périls ont été divers, et que Descartes a détruite, en assignant à chacune de ces deux puissances leurs frontières et leur domaine. C’est une vérité devenue vulgaire, que les docteurs scolastiques ont toujours soumis la science tout entière à la théologie, et on est allé jusqu’à prétendre que le but constant de leurs efforts avait été de fabriquer une fausse philosophie pour la mettre au service de sa rivale.

Au xme siècle, à l’époque où Bacon compose ses ouvrages, les écoles sont divisées sur cette question. La plus sensée est à la fois dévouée aux intérêts de l’Eglise et à ceux de la science, et c’est l’éternelle gloire de l’ordre de Saint-Dominique d’avoir produit des génies qui, comme Albert et saint Thomas, combattent d’une main les hérétiques, et de l’autre résistent fermement aux théolo-

ltOGEIt BACON

giens intolérants. Concilier la foi avec la raison, et réunir en un système harmonieux le péripatétisme et l’Évangile, c’est une œuvre difficile. On peut différer d’avis quand il s’agit d’apprécier le succès avec lequel les deux illustres Dominicains l’ont achevée; mais il faut leur tenir à honneur de l’avoir entreprise et d’avoir témoigné pour la raison un respect qu’on ne retrouve pas toujours à des époques où il est moins excusable d’en désespérer. En face de cette doctrine modérée, s’agitent des écoles téméraires qui recueillent la parole d’Averroès et la répètent à voix basse; penseurs obscurs qui n’ont guère laissé de noms, et dont nous ne connaissons les détestables opinions que par les arrêts qui les flétrissent ('). À l’autre extrémité, des théologiens, comme l’école de saint Victor et d’autres mystiques, voient avec indignation cette alliance sacrilège de la science et de la foi, et ne peuvent supporter que la dernière emprunte rien à l’autre, fût-ce pour se défendre et se fortifier. Un philosophe même, Henri de Gand, n’accuse-t-il pas Albert de s’attacher aux subtilités de la philosophie séculière, et d’obscurcir ainsi la splendeur de la pureté théologique (2)? Un chroniqueur ne le représente-t-il pas comme un homme ivre du vin de la sagesse profane, et qui ose mélanger la science humaine, pour ne pas dire la philosophie païenne, aux lettres divines (:J)? Saint Thomas, avant qu’un pape eût proclamé qu’il avait fait autant de miracles qu’il avait écrit d’articles, encourait les mêmes reproches, et la Faculté de théologie lui imputait à crime d’avoir enfreint les ordonnances de Grégoire IX qui prohibaient la physique et la métaphysique d’Aristote , d’avoir considéré un païen comme une autorité, et introduit sa méthode dans la scieuce sacrée (*). Etienne Tempier condamne, en 4277, beaucoup de propositions thomistes (5). Dans laquelle de ces trois catégories faut-il placer Bacon? 11 est à peu près d’accord sur l’importance et la valeur de la philosophie

(') V. Du Boulay, I. III, passim. — Bibliut . tut. Pat. , 1. XXV.

(2) Henricus Gandavensis, aputl Mirœum. 1639, |>. 110.

(3) Langius monaclius cizensis iu chromca ad annuin 1258. Brucker, l. III.

(l) Launoius de fort. Arist. , cap. X, p. 213.

(s) Du Boulay, t. III, p. 408.

SA MÉTHODE

avec l’école thomiste, dont il se sépare par tous les autres côtés; il combat pour l’harmouie de la révélation et de la raison, sans les opposer ni les sacrifier l’une a l’autre; il ne distingue pas hypocritement, comme le fera plus tard toute l’école averroïste et Guillaume d’Ockam lui-même, enfre la vérité chrétienne et la vérité philosophique. Cette distinction est déjà inventée; elle a pour but de dissimuler et de couvrir d’impunité les hérésies les plus flagrantes; mais elle répugne à la loyauté et à la sincère conviction de notre docteur. « Ils mentent comme d’ignobles hérétiques, ï meniiuntur, tanquam vilisimi heretici, s’écrie-t-il en parlant » de ceux qui ont recours à ce subterfuge; ce qui est faux en phi- » losophio ne peut être vrai ailleurs. » Il est à ce propos d’une orthodoxie irréprochable; la sagesse, pour lui comme pour ses contemporains, n’a d’autre but que le plus grand bien de la religion. Si même on le jugeait au pied de la lettre, on pourrait le confondre avec les ennemis de la raison. « La philosophie en elle-même ne » peut servir à rien ; livrée à elle seule, elle conduit à l’aveugle- * ment de l’enfer; elle n’est que ténèbres et. magie; son utilité est » toute relative. » Elle doit satisfaire à quatre conditions qu’il exige du reste de toute science : fortifier l’Église, diriger la république des fidèles, convertir les infidèles, réprouver ceux qui ne veulent pas être convertis. Toute vérité se trouve dans le texte saint, clic doit l’en faire sortir ( 1 ) . L’Écriture, c’est la main fermée, et la philosophie la main ouverte; elle est comprise, conclusa, dans la théologie, qui domine toutes les sciences, et saint Augustin a bien dit: « Si verum est, hic invenitur; si contrarium, damnatur. » Voilà des déclarations rassurantes, et on ne pourra pas le ranger parmi les téméraires qui affirment, à côté de lui, que la théologie n’apprend rien, que le philosophe seul peut savoir, etc (2). Il s’adresse à un pape, et, sans dissimuler sa pensée, outre un peu ses expressions; il est permis de le croire, si on oppose à ces passages des propositions d’un autre genre qui expliquent les premières sans les contredire absolument.

(’) Op. maj., p. 38. — Op. lert., cap. XXIV.

(2) Prop. condamnés par Élienne Terapior. Uibliolli. Pal., i. XXV.

HOGEII I5AGON

D’accord avec tout son siècle pour s’incliner devant la parole de Dieu, Bacon le dépasse peut-être un peu pour glorifier la parole humaine et la sagesse profane. Après des affirmations comme celles qui précèdent, il a le droit d’exprimer son admiration pour la science sans faire suspecter son respect pour la foi. « La philosophie est devenue odieuse à l’Église, s’écrie-t-il, et cela » remonte à l’origine du christianisme. Quand la religion parut, » elle trouva le monde aux mains de la philosophie, qui, avant le » Christ, avait donné des lois à l’univers, à l’exception des Hébreux, » en se fiant aux seules forces de la raison, quantum potuit humana » ratio. Elle fut donc un obstacle aux progrès de la foi; les philo- » sophes voulurent lutter avec les prédicateurs en science et en » miracles; ils conseillèrent même peut-être les persécutions, et » voilà pourquoi cette science fut non-seulement négligée dans le » principe par l’Église et les saints, mais fut poursuivie de leur » haine; et pourtant, loin de contredire la vérité, malgré ses im- » perfections, elle est d’accord avec la loi chrétienne ; elle lui est » conforme, utile et nécessaire. » L’Église la confond avec la magie, qui pourtant en est l’ennemie; de là, les déclamations de Gratien, du maître des Sentences et des Histoires; de Hugues et de Richard de Saint-Victor, qui se sont ainsi condamnés à méconnaître des sciences magnifiques; de là, l’ignorance des modernes, qui se complaisent dans des études sans importance et sans élévation, négligent ce qu’il y a de meilleur dans la logique, c’est-à-dire la rhétorique et la poétique; ignorent les neuf sciences mathématiques, les huit sciences physiques, les quatre parties de la morale, et cherchent une misérable consolation à leur ignorance dans Gratien et les autres maîtres qui font autorité (*). Et pourtant l’intelligence est d’origine céleste, et toute vérité, par quelque bouche qu’elle ait passé, qu’elle ait eu pour interprètes les sages de la Grèce ou les savants de l’Orient, est une vérité sacrée, une inspiration et, pour dire comme lui, une révélation même de la divinité. Dans sa piété pour les ancêtres de la sagesse profane, pour les

f1) üp. maj., lie partie.

SA MÉTHODE

saints et les philosophes (il ne sépare jamais les premiers des seconds), dont nous sommes, dit-il, les fils et les héritiers, il ne peut se résigner à croire qu’ils aient été privés de la lumière divine; il aime mieux supposer qu’ils ont été l’objet d’une révélation spéciale; que Dieu même leur a manifesté la vérité, et que la philosophie a pour premier auteur l’intellect divin lui -même éclairant par des oracles infaillibles les grands génies de tous les temps et de tous les pays (').

Si la science par excellence est la théologie, si toutes les autres lui sont soumises, cependant elles lui sont nécessaires, et elle ne peut sans elles arriver à son but (2). Dans la construction du temple, les ouvriers de Salomon figurent la religion, et ceux d’Hiram la philosophie. Cette dernière, comme l’Écriture, est d’origine divine. Ce n’est rien moins que la raison universelle, l’intellect actif se manifestant à tous les hommes et surtout aux sages (3). Il y a eu avant le Christ une révélation qui ne peut contredire la seconde, qui s’est transmise des patriarches aux philosophes. Bacon en suit la trace dans une revue rapide des âges passés, et jamais il n’a du consulter plus d’auteurs et feuilleter plus de volumes (4). Dans cette énumération curieuse, on voit paraître Moïse, qui connaissait l’antique sagesse des Égyptiens; Zoroastre, Isis; Minerve, qui ilorissait du temps de Jacob; Apollon, qui fut un philosophe; Atlas, Hermès - Mercure , Hermès -Trismégiste, Esculape, plusieurs Hercule, les sept sages; Pylhagore, qui prit le nom de philosophe; l’école ionienne ; Platon, qui peut-être a entendu Jérémie enÉg}Tpte ; Aristote et ses mille ouvrages ; Avicenne, et enfin Averroès. Théologie et philosophie ne sont donc qu’une seule et même science, et comme les deux rayons d’une même clarté, nna sapientia in utra-

(') Op. tert., cap. XXIV : « Yiri tam boni cl lam sapicnÏBs sicut Pyltiagoras, Socrates, Plalo, Aristotelcs et alii zelatores maximi sapientiæ reccpcrunt a Deo spéciales illuminationcs, quibus inlellexerunt mulla de Deo et salute anima; et forsan magis propter nos christianos quam eorurn saiutcm. »

{-) Op. maj.j p. 23.

(3) Idem, p. 28.

(l) Idem, p. 30.

que reincens ('). La seconde a, comme la première, ses vérités sacrées, habet sacratissimas vcritutes. Elle aspire à la foi, et de tout temps les philosophes ont tendu à une science plus élevée, plus complète, qui n’est autre chose que la théologie. Il y a des vérités communes que tout sage admet. « Enfin, s’écrie Bacon, les » philosophes se sont appliqués à la vérité et à la vertu, méprisant » les richesses, les délices et les honneurs, aspirant au bonheur à » venir autant que le peut la nature humaine. Que dis-je? ils ont » triomphé des faiblesses de l’humanité. Faut-il donc s’étonner » que Dieu, qui les a éclairés de ces notions moins importantes, » leur ait donné aussi la lumière des grandes vérités. S’il ne l’a » fait pour eux, ne dut-il pas le faire pour nous, afin de préparer » par leurs leçons le monde à recevoir sa parole infaillible (2). »

Sans doute ce fut une idée trop répandue au moyeu âge que les grands hommes de l’antiquité avaient dû la supériorité de leur génie à la connaissance des livres saints. Mais Bacon élève singulièrement la question, car il n’attribue pas leur savoir à l’étude de l’ancien Testament, mais à leur participation à la raison commune, « quæ illuminât omnein hominein venientem in hune mundum. » Il ne veut donc pas glorifier la théologie ni abaisser la sagesse; non, à cc moment ce n’est pas de ce côté que le danger presse; ses efforts ont évidemment un autre but; c’est à la philosophie qu’il veut venir en aide, et pour la mettre à l’abri de toute persécution, pour conjurer les injures ou les soupçons de ce vulgvs qu’il méprise, il ne trouve rien de mieux que de la rattacher, comme la religion, à son principe, et d’aller abriter loin des outrages, dans le sein même de la divinité, sa première origine. La doctrine de l’intellect agent et séparé de l’âme, dont il fut l’obstiné défenseur, lui fournit, à l’appui de sa thèse, des armes puissantes (:i).

Mais ce langage si positif, Bacon l’a encore dépassé dans un

(B Op. maj.j p. 37.

(2) Idem, p. 39. — CI', p. 40, 41.

(J) V. plus bas, Philosophie de Bacon, IIIe pallie.

SA MÉTHODE

autre ouvrage (') où, abordant une question plus délicate, il parle de la morale, qui, unie de plus près aux dogmes, resta longtemps en dehors des spéculations philosophiques. Un philosophe du xinQ siècle qui touche à cette question d’une manière générale, ne serable pouvoir la résoudre que dans un sens, et abaisser aux pieds de cette admirable morale du Christ les préceptes moins parfaits de la raison ancienne. Mais Bacon est tellement épris de l’antiquité, il a tant de pitié ou de mépris pour son temps, qu’il ne craint pas d’opposer celle des anciens à celle des modernes, et de donner la préférence à la première. Il n’y a pas une grande vérité que les philosophes aient méconnue, et les chrétiens trouveraient dans leurs œuvres un amour si ardent de la vertu et de si belles maximes, qu’ils s’enflammeraient pour le bien; mais les modernes ne comprennent pas ces anciens monuments ou les dédaignent, bien loin d’y ajouter. Et pourtant, l’étude délaissée de la morale serait très-utile à la religion. « Les infidèles nient l’autorité du » Christ, celle des évangiles et celle des saints; on ne peut les » convaincre par ces moyens, et personne sans doute n’a la pré- » tention de faire des miracles aujourd’hui; il n’y a donc qu’une » seule voie, le pouvoir de la philosophie, sur laquelle nous som- * mes d’accord eux et nous, puisqu’ils ne peuvent nier les prin- » cipes de la sagesse humaine, ni récuser l’autorité des grands » philosophes; c’est avec ces armes qu’il faut les combattre et les » incliner à la vérité de la foi. s Les chrétiens devraient extraire de leurs livres tout ce qui est conforme à la tradition chrétienne et peut la renforcer, et surtout les principes de morale, qui n’en sont que l’application {-). Mais l’ignorance est si épaisse, qu’on refuse de puiser aux sources anciennes. « Ces belles pensées gisent comme » mortes et comme si elles n’avaient jamais été écrites, et ce qu’il y » a de pire, chaque fois qu’on les lit ou qu’on les entend on les cou- » vre de dérision et de mépris; les uns regardent comme une indi- » gnité de s’arrêter à des vérités si simples; les autres considèrent

(1) Sletaplnjsica. Bibl. Imp., 7440. C’esl, en réalité, une partie de VOpus terlium.

(2) Hiblolh. lmp. M.innsc. 7440 r:tp. III et IV.

» comme un outrage à la foi, que des philosophes aient pu lui venir » en aide; et ces mêmes hommes ne se font pas scrupule, dans des » questions purement spéculatives, de s’appuyer sur des considé- » rations philosophiques! Pourquoi ne pas le faire pour la morale,

» qui, sans comparaison, est plus conforme au christianisme? Qu’on » imite les saints, qui n’ont pas craint d’emprunter aux philosophes » leurs éloquents préceptes, pour le plus grand avantage de notre » religion, et qu’on laisse enfin ces arguments captieux et sophisti- » ques, propres à établir le pour et le contre, et qu’on multiplie à » l’infini en traitant de la foi et de la morale (*). » L’efficacité de la philosophie, pour réunir au nom de principes communs toutes les sectes religieuses, trouvera plus d’un incrédule, et l’on sourira d’entendre en ce temps de barbarie et d’intolérance, professer que la raison peut seule, avec ses décrets universels, ranger les peuples sous une même bannière ; au moins Bacon s’est trompé en bonne compagnie. Cette illusion, s’il y en a décidément une, fut aussi celle du plus grand philosophe français, de René Descartes, qui dit en dédiant ses méditations à la Sorbonne : « Bien qu’il nous » suffise, à nous autres qui sommes fidèles, de croire par la foi » qu’il y a un Dieu et que l’âme ne meurt pas avec le corps, cer» » tainement il ne semble pas possible de pouvoir jamais persuader » aux infidèles aucune religion ni quasi même aucune vertu mo- » raie, si premièrement on ne leur prouve ces deux choses par » raison naturelle. . . Quant aux raisons tirées de l’Écriture, on ne » saurait proposer cela aux infidèles, nui pourraient s’imaginer que » l’on commettrait en ceci la faute qu’on appelle un cercle (a). 3

C’est une grande hardiesse que d’affirmer la supériorité de la morale des païens sur celle des chrétiens. Bacon veut à la fois l’atténuer et la justifier; il veut rendre la philosophie vénérable à tous les hommes; il se répand en une longue apologie, qui montre

O Bibliotli. lmp., 7440, cap. III.

(*) Descarlcs, Épître dédicatoire des Méditations, p. 215. — Bacon a dit : « On ne peut, en effet, les persuader par l’Écriture ni par les saints, parce que, d’après les lois de la discussion, on peut nier tout ce qu’il y a dans notre religion, comme les rlirf tiens nient toutes les antres. » Cf. Op. maj., p. 40 et 41.

SA MÉTHODE

d’une manière saisissante le génie condamné à l’erreur par l’ignorance, et mélangeant aux grandes pensées qu’il tire de son propre fonds les chimères dues à l’érudition de mauvais aloi que lui impose sou époque. Les philosophes sont des chrétiens avant le Christ; ils ont eu l’idée du Dieu un et triple du christianisme. Platon parle du Père et du Fils et de leur amour mutuel, et on a trouvé sur son cœur, en ouvrant son tombeau, ces paroles : Je crois en Dieu le Père, et le Fils. Aristote vante les vertus du nombre trois ; mais il faut avouer qu’il a reconnu plus clairement la vérité philosophique, et Platon, la vérité religieuse. Avicenne connait le Saint-Esprit, ainsi qu’Albumazar, et le poète Ovide, et le philosophe Ethicus. Ils ont professé la doctrine delà création ex nihilo ; elle se retrouve chez les sages de l’Arabie, et Aristote lui-même, bien qu’on l’ait mal traduit et qu’on lui fasse soutenir une opinion déraisonnable, n’est pas éloigné de ce sentiment. L’existence des anges n’a pas été non plus ignorée des anciens, témoins le livre De Causis, les œuvres d’IIermès-Trismégiste et d’Apulée. Il est inutile d’insister sur cette aberration. Bacon, trompé par des livres apocryphes, est plus à plaindre qu’à blâmer. Pour l’absoudre, on doit considérer les difficultés du temps, la noblesse du but; pour l’admirer encore, il suffit d’écouter les louanges plus fondées qu’il mêle à ces mérites imaginaires, pour glorifier la philosophie. Quelle voix en son siècle a trouvé de pareils accents?

« Il n’y a pas une grande vérité morale ou religieuse sur Dieu » et sur l’âme que les philosophes anciens n’aient aperçue. D’abord, » ils ont reconnu le souverain bien et ne l’ont pas placé dans le » plaisir des Epicuriens, ni dans les délices, ni dans les honneurs, » ni dans l’argent, ni dans la gloire, mais dans la vie future qui » est en Dieu et vient de Dieu. » Ils ont parlé merveilleusement de la vertu et des vices, comme on peut le voir dans les traités d’Aristote, de Cicéron, de Sénèque. Ils ont, en politique, donné les meilleurs principes sur le gouvernement des Etats, sur la police et les lois de la société, sur les châtiments et les récompenses en cette vie et dans l’autre, et sur le culte que l’on doit à Dieu ; enfin, par leur vie même, ils ont donné de grands exemples, et ont appris

HOGEIl BACON

aux hommes le dédain des faux biens (‘). Aristote, le plus grand des philosophes, n’a-t-il pas, au mépris du monde, des plaisirs et des hommes, quitté sa patrie pour finir sa vie dans l’exil? Théophraste n’a-t-il pas placé le bonheur dans la contemplation de Dieu? Tous les philosophes ne se sont-ils pas retirés loin du tumulte dans le repos de la spéculation? Faut-il citer tous ceux dont parle Cicéron et qui passèrent leur vie dans l’exil et dans de perpétuels voyages, et qui, par leurs préceptes et leurs actions, se sont élevés au-dessus des biens terrestres? L’exemple de Socrate n’est-il pas bien connu? Sénèque ne réprouve-t-il pas l’abus des richesses et des plaisirs? Cicéron n’écrit-il pas de belles sentences à ce sujet, et n’en trouve-t-on pas encore dans le Phœdron de Platon (2)? N’ont-ils pas aspiré à cette sagesse suprême que la révélation seule pouvait faire connaître? N’ont- ils pas d’avance posé les conditions d’une vraie croyance, la notion de Dieu, celle d’une loi universelle, d’une religion parfaite? Cette analyse décolorée est animée chez Bacon par une multitude de citations empruntées aux écrivains moralistes qu’il a pu connaître.

Il est difficile de lire sans émotion ces pages tout empreintes d’amour et d’enthousiasme pour la philosophie; il y a quelque charme à entendre, au milieu du xme siècle, ce témoignage d’un confesseur de la vérité. Sans doute, il y a là beaucoup d’illusions, beaucoup d’erreurs; une science toute jeune et souvent égarée par des traditions mensongères que léguèrent au moyen âge les premiers siècles du christianisme, et les tentatives impossibles d’une conciliation entre la philosophie ancienne et la religion nouvelle. Mais qu'on veuille bien oublier pour un moment ces fables qui font de Platon un précurseur des apôtres et de la Trinité chrétienne un dogme du péripatétisme, il reste une pensée juste dans sa hardiesse. S’il n’a pas été donné à la sagesse antique de deviner les dogmes que le Christ a apportés à la terre, du moins la philosophie avait préparé le terrain et disposé les cœurs à recevoir la bonne

(') Manuscrit cité, cliap. VI, VU, VIII.

(5) Idem, cliap. VIII et IX.

SA MÉTHODE

nouvelle; elle avait proclamé et répandu dans tous les esprits les idées salutaires de l’unité de Dieu, de son infinité et de ses ineffables attributs; elle avait fait entrevoir au-delà de cette vie une existence nouvelle, récompense ou punition des jours passés icibas; elle avait, dans un langage qu’on ne surpassera pas, dégagé de tous les nuages cette grande idée du bien, règle et modèle des actions de l’homme; elle avait exalté la vertu, flétri le vice, prêché le mépris des faux biens et montré le bonheur dans le seul devoir. Oui, la philosophie, comme le veut Bacon, est toute divine; elle est une première révélation, imparfaite sans doute, que l’autre fera pâlir, mais qui, dans les ténèbres, a été le premier flambeau de l’esprit humain. On oublie bien des préventions contre le moyen âge, quand on entend de semblables paroles ; et au milieu même du xixc siècle, on souhaiterait à beaucoup d’esprits autant d’intelligence des services et de la dignité de la philosophie, autant de sincérité à les rcconnaîire ou de courage à les proclamer.

Si la philosophie ne peut se séparer de la théologie, à plus forte raison le droit civil ne peut-il prévaloir contre le droit canonique, et Bacon, qui a eu souvent le pressentiment des vrais besoins de la science et de la civilisation, est cependant en défaut sur ce point important, où il a méconnu les intérêts de l’avenir. Il vivait, en effet, à une époque où le droit civil, héritage de la société romaine, commençait à s’élever en face du droit canonique, et à devenir entre les mains de la royauté une arme dont elle abusa parfois dans son intérêt, mais dont l’usage tourna en définitive à l’avantage de l’égalité. Cependant, les moines mendiants méprisaient les légistes; les papes prohibaient l’enseignement du droit en certaines parties de la France; au commencement du siècle, le légat Robert de Courçon, en 1212, interdisait au clergé les fonctions judiciaires (') ; (*)

(*) Fli'urv: Histoire ecclésiastique.

llflf.RIÏ BACON

Cil 12G9, au même temps que Bacon écrivait, le concile d’Angers défendait aux prêtres de plaider et surtout d’accepter le salaire de leurs plaidoiries: défenses inutiles, scmbîe-t-il ('). Bacon ignore sans doute le droit romain et s’indigne que tant de prélats s’v adonnent, que les princes réservent toutes leurs faveurs pour les légistes (2). Il serait si utile d’encourager les philosophes, les mathématiciens et les grammairiens! L’argent qu’on prodigue à ces sophistes pourrait tant aider aux progrès de la science!

Le droit civil est un des signes les plus funestes du temps; c’est un vrai fléau qui annonce les malheurs et les bouleversements; guerres, troubles, révolutions, voilà ce qn’il engendre. El cependant, tous les éloges, tous les honneurs sont pour les juristes; qu’ils ignorent la théologie et le droit canonique, on n’y prend pas garde! Les maîtres en théologie sont dédaignés, et l’Église met les légistes à sa tète. La justice n’en va que plus mal; les pauvres sont obligés de renoncer à faire valoir leurs droits ; les riches, tout découragés par les lenteurs et ne pouvant obtenir raison, se déchirent les armes à la main, et troublent le monde de leurs guerres civiles. Le vrai droit, c’est le droit canonique, dont les sources sont l’Écriture et les commentaires des saints; le droit civil n’en devrait être que l’esclave, et c’est une indignité de chercher à mettre le premier en harmonie avec le second. «Plaise à Dieu, » s’écrie Bacon, qu’on mette fin aux subtilités et aux artifices des » légistes, qu’on juge les causes sans le vain bruit des débats, » comme on le faisait avant ces quarante dernières années. Mes » yeux verront-ils cet heureux changement? les laïques et les clercs » recouvreront-ils la paix et la justice? le droit canonique sera-t-il » purgé des superfluités du droit civil? recevra-t-il sa règle de la » théologie? et l’Église se gouvernera-t-elle par ses propres lois? » Quels beaux résultats pour la philosophie ! Les bénéfices et les » revenus seraient rendus par les prélats et les princes aux savants (*)

(*) Histoire littéraire de la France, t. XVI, p. 79.

(2) Voir la notice de M. J.-V. Le Clerc sur Guillaume Duranli le spéculateur, prélat et jurisconsulte, contemporain de Bacon et, comme lui, adversaire du décret de Gralien (ilist. littér. cle la France , t. XX).

SA MÉTHODE

» et aux théologiens. Les hommes d’étude auraient des ressources; » ils se mettraient à l’œuvre ; les uns compléteraient la théologie, * les autres la philosophie; d’autres redresseraient le droit canon. » Mais bien loin de là, les juristes et ceux qui donnent un caractère » civil au droit sacré, reçoivent tous les biens de l’Eglise, les trai- » tements des prélats et des princes, et les autres ne peuvent vivre. » Aussi se tirent-ils bien vite de ces études ingrates et passent-ils » au droit civil; et la philosophie périt, l’Église est en désordre, la » paix quitte la terre, la justice est reniée; tous les fléaux se don- » nent carrière. Vous seul, ô Tape très-heureux, seigneur très-sage, » pouvez guérir ce mal, car jamais personne n’a su le droit ni ne le » saura comme vous; il y a bien quelques hommes qui le connais- » sent, mais il n’y a pas à espérer qu’ils deviennent jamais pa- » pes ( 1 ). » C’est à un juriste, à l’ancien secrétaire de Louis IX, que sont adressées ces plaintes; et, pour engager le pape dans ses idées, Bacon multiplie les séductions. Tantôt ce sont des prophètes qui prédisent pour ce temps l’accomplissement de cette sainte œuvre et cette grande révolution par un saint pontife; tantôt ce sont des espérances magnifiques, les Grecs réunis à l’obédience, les Tartares convertis, les Sarrasins exterminés. Il n’y aura plus qu’un seul troupeau, un seul pasteur; une aunée suffirait à cette tâche. Que Dieu conserve le saint pontife! que lui-même prenne soin de sa santé; qu’il s’épargne les jeûnes et les veilles, et qu’il accepte les paroles que Cicéron disait à César, dans le Pro Marcello : <t Noli nostro periculo esse sapiens !» Funèbre pressentiment, que la mort allait trop tôt confirmer. Ces lignes étaient écrites en 1*267 ; en 1268, Clément était mort.

Cette haine contre le droit civil ne fit que s’exaspérer, et on en retrouve l’expression plus indignée dans le Compendium philosophiœ. i Parmi les causes qui détruisent la science, une des prin- » cipales c’est le progrès de ce droit. Il ruine à la fois l’Église de » Dieu, les royaumes et la sagesse. Ceux qui l’étudient sont des » pervers; ils se sont emparés par ruse et fourberie de l’esprit des

(B Op, lert., cap. XXIV,

» prélats et des princes, et ont accaparé les pensions et les béné- » lices, enlèvent toute ressource aux savants, éloignent les esprits » de toute étude sérieuse. Il est incroyable qu’on trouve des clercs » pour de pareils offices; ils perdent par là tout caractère ecclé- » siastique. Dans le droit civil, tout n’a-t-il pas un caractère laïque ? » Quels en sont les auteurs ? des princes temporels ; quel en est » l’objet? le gouvernement des laïques. Les professeurs eux-mê- » mes, domini legum , à Bologne et dans toute l’Italie, sont-ils des » clercs? ils n’ont pas de tonsure, ils se marient et se conduisent » en tout comme des laïques. S’abaisser à un art si grossier, c’est » donc sortir de l’Église. D’ailleurs, le droit civil n’est pas fait pour » les clercs; chaque royaume a ses lois, mais les ecclésiastiques » sont à part. Pourquoi un prêtre français ou anglais accepterait-il » le droit italien, quand il ne reconnaît pas celui d’Angleterre ou » de France? C’est la plus grande confusion de l’Église que d’en » voir les membres baisser le cou sous le joug des constitutions » laïques ('). » On le voit, l’attaque peut manquer de justesse; elle ne manque ni de franchise ni de vigueur.

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