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LA MATIÈRE ET LA FORME

§ I. Des débats philosophiques au XIIIe siècle. Théorie de la matière et de la forme; origine de ce problème; graves questions qu’il enveloppe.

— §11. Doctrine de Roger Bacon comparée à celles de ses contemporains.

— § III Principes de sa physique.

Sans doute la gloire la plus solide de Bacon, son originalité la plus profonde, c’est d’avoir pressenti et appelé de ses vœux et de ses efforts la grande révolution littéraire et scientifique dont la Renaissance a donné le signal ; mais il y a chez lui plus que des tendances et des aspirations, il y a des doctrines philosophiques, inconnues jusqu’à présent, qui lui restituent sa place parmi les grands docteurs du moyen âge.

On croit généralement aujourd’hui que Bacon, tout entier à ses études favorites, a dédaigné les spéculations purement philosophiques, et l’on est prêt à le féliciter d’un mépris qu’il n’a jamais exprimé et d’une ignorance qui l’eût fait rougir. Plus d’un historien, depuis Brucker jusqu’aux plus récents, lui en fait honneur, comme si le dédain pour ces belles études, même à une époque où

il serait excusable, pouvait devenir un titre de gloire. Quand on se croit appelé à régénérer son siècle, qu’on élève la voix pour le décrier ou l’avertir, un tel orgueil a besoin de se justifier par une science profonde de ce qu’on prétend juger. Mépriser ce qu’on ne connaît pas, c’est le dernier degré de la vanité et la forme la plus brutale de l’erreur. Bacon est un philosophe de l’école, c’est un métaphysicien, et il ne lui serait jamais venu à l’idée d’aborder la physique et les sciences naturelles sans en avoir étudié les principes, qui alors étaient contenus dans la métaphysique. Il est vrai qu’il y a peu de philosophie dans YOpus majus, surtout pour des regards distraits ; il y en a moins encore dans les fragments connus de YOpus tertium; mais les manuscrits offrent des documents considérables qui permettent au moins de tracer une esquisse de la doctrine de Roger et de l’interroger sur un bon nombre de questions de métaphysique, de psychologie et de morale. La puissance de son esprit se trahira plus d’une fois dans ses solutions; souvent aussi il nous montrera qu’il a subi l’influence des vices qu’il reproche à la science contemporaine, et commis les fautes qu’il blâme chez les autres.

Au fond, les problèmes de la philosophie ne changent guère; mais la forme sous laquelle ils se présentent aux méditations de l’esprit est très-variable, et il serait par exemple impossible de comprendre notre docteur si l’on ne se rappelait de quelle manière le xme siècle s’est posé ces questions et quelles écoles avaient entrepris d’y répondre.

Au début de ce siècle, rien ne faisait présager qu’il dut être pour l’esprit humain un temps de réveil et de progrès; l’effort des âges précédents avait surtout porté sur la logique, et pendant, deux cents ans, la science avait vécu de l’interprétation des parties connues de Yorganum, sans s’emprisonner pourtant dans ces limites étroites, et sans se défendre de nombreuses excursions sur le terrain alors mal exploré et plein de ténèbres de la métaphysique et de la physique. Périlleuses tentatives, où l’inexpérience rendait vaines les meilleures intentions, où Roscelin ébranlait, sans le savoir peut-être, les fondements de la foi et de la science, et où Abailard,

mieux inspiré, compromettait pourtant sa gloire et rendait son orthodoxie suspecte. Aussi, dès la fin du xn° siècle, la dialectique, décriée par ses propres excès, odieuse à la religion, accusée par l’école elle-même, ne suffit plus à exercer l’activité des esprits; il y a comme un temps d’arrêt et de découragement; de grands problèmes ont été agités sans être résolus, mais non sans avoir révélé les périls qu’il y a à les poser. La pensée, hésitante et lassée, ne sachant où se reposer, désespère d’elle-même et cherche le calme dans le dédain de la science et dans la paix des croyances religieuses. La théologie, un moment menacée, triomphe de l’impuissance ou des excès de sa rivale. L’école mystique de Saint-Victor conviait à la fin du xne siècle, par l’organe de l’Écossais Richard, les âmes à laisser « dans la plaine Aristote et Platon et tout le i troupeau des philosophes, et à s’élever sur cette montagne de la » contemplation qui domine de bien haut toutes les sciences, toute » philosophie. » Pierre Lombard, malgré sa prudence et l’autorité des Pères de l’Église, n’échappait pas à la défiance d’une orthodoxie soupçonneuse, ni aux accusations des sceptiques et des mystiques. Jean de Salisbury lui-même, cet esprit judicieux et mesuré pour son temps, mettait la sagesse à la place de la philosophie, la charité au lieu de la science, et la pratique d’un cloître des Chartreux au-dessus des vaines spéculations du lycée.

La scolastique va-t-elle finir et mourir d’épuisement? Non, elle va subitement renaître, donner une nouvelle forme à des questions rebattues, en poser d’autres plus redoutables, quitter la logique pour la métaphysique, et encore alarmer la théologie par la liberté et parfois l’audace de ses doctrines. Et quel est le promoteur de ce nouveau mouvement? Celui-là même qui, deux siècles auparavant, a aidé l’esprit humain à se retrouver lui-même : c’est Aristote ; cette fois il ne lui apporte plus simplement les Catégories, mais la Logique tout entière, la Physique, la Métaphysique, l’ Ethique, le Traité de l’âme, les Parva naturalia, et même des ouvrages qui se couvrent frauduleusement de son nom, comme le Livre des Causes et celui des Secrets. 11 n’est plus accompagné seulement de Boèce et de Porphyre, mais amène à sa suite la plupart des disci-

pies qui ont vécu de sa pensée et qu’il protège de sa gloire : Théophraste, Simplicius, Alexandre d’Aphrodise, Philopon ; et ces trésors n’arrivent pas seulement de la Grèce du bas empire, ils viennent encore de ce monde mystérieux de l’Orient, défigurés par une triple traduction, altérés par une série de transformations qui du grec les a fait passer en syriaque, du syriaque en arabe, de l’arabe en latin, souvent encore en traversant l’intermédiaire de l’hébreu I1). Ceux qui rendent à la curiosité avide des docteurs ces ouvrages qui ont fait un si long détour pour leur arriver, qui les leur rendent enrichis ou altérés, comme on voudra, par d’immenses et ingénieux commentaires, ce sont des païens, des infidèles voués au culte de Mahom, des philosophes dont la gloire nouvelle va désormais égaler, dans l’admiration des savants, celle des plus beaux génies de l’antiquité, des pères les plus illustres de l’Église; et faire lire les noms étranges et méconnaissables d’Avicenne, d’Avicebron, d’Avempace et d’Averroès, à côté de ceux d’Aristote, de Platon et de saint Augustin.

L’esprit humain ne peut se manquer à lui- même, et quand cette bonne fortune inattendue lui eût fait défaut, il aurait trouvé dans sou propre fonds assez d’énergie pour y suppléer; mais la connaissance d’Aristote et des travaux arabes vint fort à propos rajeunir la scolastique épuisée, et donner à toutes les sciences, même aux plus négligées jusqu’alors, une impulsion féconde à laquelle le XIIIe siècle doit une bonne partie de sa renommée et ses trois plus grands esprits, Albert le Grand, saint Thomas et Roger Bacon, l’élève du philosophe grec et des docteurs mahométans (3). La philosophie semble brusquement renouvelée dans sa forme; jusque-là, en effet, le grand problème, c’est la réalité des idées universelles, leur manière d’être en elles-mêmes dans les choses et

( 1 ) Voy. Renan, Averroès, chap. I, passim.

(2) On a essayé de contester cette influence dans un récent ouvrage (V. Dictionnaire de Théologie scolastique, par M. F. Morin). D'un autre côté, on a prétendu que ce fut un malheur pour le moyen üge de connaître Aristote plutôt que Platon (V. saint Bonaventure; par M. de Margerie). Les faits contredisent la première opinion; la réflexion confirmerait diQicilemcnl la seconde.

dans l’intelligence ; question qui, par sa gravité réelle, devait séduire des esprits pleins de confiance , et par ses difficultés, plaire au génie subtil et disputeur des scolastiques. Dès lors, ce problème n’est pas supprimé; mais il n’apparaît plus qu’en deuxième ordre parmi les spéculations les plus ordinaires de la science. Il cède le premier rang à une question très-générale de métaphysique, celle de la nature de la substance, qui intéresse toutes les scieuces, touche aux dogmes les plus respectés, est pendant trois siècles l’aliment des esprits, et serait vraiment digne de tant d’efforts, si elle ne s’était enveloppée et comme dissimulée sous une apparence repoussante, en devenant la question de la matière et de la forme. Elle a valu aux scolastiques les insultes du xvic siècle, les dédains de Descartes et j usqu’aux sarcasmes de Molière et de Mme de Sévigné.

Elle est obscure en elle-même, et, il faut le dire, ne s’est guère éclaircie par le long travail de raffinement que lui ont fait subir le xme et le xivc siècle. 11 est pourtant impossible d’apprécier un philosophe de cette époque sans se rendre compte de la difficulté principale que la métaphysique se proposait alors. Les objets que l’entendement peut connaître sont, ou des êtres, des substances, ou des manières d’être, des phénomènes, des accidents. La question de la nature de la substance est surtout celle qui préoccupe la scolastique. Or, ce problème posé comme il le fut alors est gros de difficultés les plus épineuses et peut-être les plus insolubles, qui ne découragèrent pas l’inexpérience des docteurs. A coup sûr, l’idée de substance est une des plus simples et des plus irréductibles de l’entendement. Pourtant, elle n’a pas résisté à l’analyse d’Aristote, qui a cru y apercevoir deux éléments qu’il a nommés la forme et la matière. Il y était conduit par ce principe qui domine toute sa doctrine et qui distingue entre la puissance et l’acte, entre la simple possibilité des choses et leur réalité. Dans tout être, l’esprit peut, à la rigueur, distinguer un fonds, une matière indéterminée qui aurait pu devenir une autre chose aussi bien que celle-là; et d’autre part, la forme, l’élément déterminant qui la fait être ce qu’elle est et non pas autre. Dans une sphère d airain, il y a l’airain, c’est-à-dire la matière, puis la forme, qui la

fait passer à l’acte et la constitue sphère. Cette distinction est purement logique et n’exprime qu’une simple vue de l’esprit sans répondre hors de lui à rien de réel. Sans doute l’esprit peut concevoir la simple possibilité des êtres et les êtres eux-mêmes séparément, comme séparément il conçoit l’une des dimensions du corps sans les autres; sans doute l’idée de substance dans l’intelligence enveloppe à la rigueur ces deux éléments ; mais vouloir les retrouver au dehors de l’esprit dans la' substance elle-même, c’est une vaine illusion. Tout ce qu’on peut admettre dans cette proposition, c’est qu’une chose, pour être, doit avoir la possibilité de l’étre, et, sous ce rapport, si elle est incontestable, elle n’est, pas plus neuve ni plus instructive. Les scolastiques ne l’ont pas ainsi comprise. Attribuer l’existence à des conceptions de l’esprit, c’est ce qu’on appelle réaliser des abstractions, et ce penchant à peupler le monde d’êtres imaginaires est une des grandes infirmités de la réflexion en général et de la scolastique en particulier.

Est-ce à dire pour cela qu’il n’y ait dans ce grand débat, où plusieurs générations d’esprits ardents se sont épuisées, qu’une dispute de mots? Si des hommes comme saint Thomas, Henri de Gand, Duns Scot, ont consacré des travaux immenses à des études que notre âge peut biffer d’un coup de plume dédaigneux, il faudrait désespérer du génie humain. La question de 1a, matière et de la forme n’est qu’un prétexte; ce n’est, si l’on peut dire ainsi, que l’enveloppe d’un grand nombre de problèmes vraiment sérieux. D’abord, on peut en faire sortir le dualisme ou le panthéisme : le dualisme, si à côté de Dieu l’on pose une matière éternelle, informe, qui sans être rien, peut devenir tout; et à qui Dieu, qui n’est plus alors, comme on le dira, que le donateur des formes, dator formarum, communique une existence actuelle et distincte; le panthéisme, si on identifie cette matière infinie avec la divinité ellemême, et qu’on en fasse le fonds commun de toutes les existences, à la surface duquel viennent se jouer, comme de simples phénomènes, les vaines apparences que l’esprit, dans son illusion, prend pour des réalités individuelles. Ainsi, d’une part, deux principes à l’univers ; de l’autre, un principe unique, dont les évolutions seules constituent

SES DOCTRINES PHILOSOPHIQUES

l’ensemble des choses, un système qui explique le mystère de la création, en le réduisant à un simple changement; la multiplicité des êtres, en les ramenant à l’unité ; les rapports de Dieu avec le monde, en supprimant l’un des deux termes, et peut aboutir par diverses routes au mysticisme alexandrin, au panthéisme d’Averroès, ou à l’athéisme matérialiste des partisans d’Amaury de Bène. Les questions les plus vitales se cachent donc sous cette forme en apparence purement logique, et les espérances du genre humain sont engagées dans ces froides spéculations. Et plus bas encore, que de difficultés surgissent! Y a-t-il des formes séparées existant indépendamment de toute matière? S’il y en a, quels rapports soutiennent-elles avec le temps et avec l’espace? Existent-elles par ellesmêmes, ou bien ne subsistent-elles qu’en la cause suprême? Y en a-t-il plusieurs ou une seule? Ont-elles commencé d’être, doiventelles finir? Si on considère ces deux principes non plus isolés, mais réunis, et constituant la substance, quelle est la part qui revient à chacun d’eux dans la formation de l’individu? Ce qui distingue un être de tous les autres, est-ce la forme, est-ce la matière? De là un nouveau problème plus épineux encore, celui de l’individuation. Puisque la matière est purement indéterminée, la distinction des êtres résulte de la forme ; la matière, c’est le genre ; l’espèce est la forme, et il y a un genre universel qui embrasse toute la réalité et eu est la définition. Si, pour échapper à ce danger, on admet que la matière a en elle-même son principe inhérent de distinction, matériel signala, comme le dira saint Thomas, dans quel abime de contradictions ne se jette-t-on pas? N’est-ce pas donner une forme à ce qui n’en a pas, et compromettre jusqu’à la personnalité humaine, puisque l’homme n’est un individu que grâce à cette matière, c’est-à-dire au corps, et que l’âme, simple forme, ne reçoit l’empreinte de l’individualité que par son alliance avec elle? Aristote n’avait pas prévu combien de systèmes opposés sortiraient un jour de cette théorie, sur l’interprétation de laquelle des philosophes plus savants que les scolastiques ne sont pas encore d’accord (1).

(‘) Cf. Haureau; De la Philos, scolasi., I. II, p. 116. —Renan; Averroès, p. 82.

Sur ces questions qui les transportent en pleine métaphysique, les scolastiques se partagent comme précédemment; la lutte s’engage, la mêlée devient générale, et, malgré l’autorité incontestable du dogme, on discute avec une grande hardiesse les sujets les plus délicats. On a déjà fait remarquer (•) qu’au milieu de ce siècle en apparence si orthodoxe, la raison se donna carrière avec ses droits imprescriptibles, mais aussi avec de singuliers égarements. Les doctrines les plus audacieuses et tous les excès qu’on croirait nés de la liberté de penser, se produisent au moment où les croisades entraînent les croyants en Orient, où un saint occupe le trône de France (”2). Il y a un pêle-mêle d’opinions de toute nature audessus desquelles se fait entendre quelque grande voix comme celle d’Albert ou de saint Thomas. A peine le xn Ie siècle est-il ouvert, dès 1209, que déjà l’on doit sévir contre de dangereuses hérésies; la doctrine de la matière indéterminée et commune à tous les êtres conduit certains philosophes à un panthéisme déclaré; d’autres arrivent au même résultat en faisant de Dieu le principe formel de l’univers; et, les unissant dans une même réprobation, l’arrêt condamne David de Dinant, Amaury de Bène et leurs sectateurs. Ce réalisme intempérant, entretenu par les doctrines du Commentateur, propagé par quelques livres d’origine alors douteuse, comme le Fons vitce d’Avicebron, et le livre des causes, attribué à Aristote, subsiste pendant tout le siècle, se répand dans l’Université de Paris, tient école dans la rue du Fouarre, et attire sur lui les foudres de l’Église et les condamnations méritées qui enveloppent dans un anathème commun les partisans des rêveries néoplatoniciennes ou arabes, et leur adversaire le plus déclaré, Aristote lui-même. Depuis Michel Scot, dont le livre intitulé: Qnœstiones ISicolai peripatetici, excite l’indignation d’Albert, qui y voit des monstruosités, fœda dicta, jusqu’à Duns Scot, qui paraît à la fin du siècle, et relève la cause du réalisme vaincue par saint Thomas, ces doctrines ont des défenseurs plus ou moins sages, mais tous enclins au panthéisme et à ses erreurs. Dans la période pré-

(l) Renan, p. 213, sq.

(*) Voy, les erreurs condamnées en 1277 par Étienne Tempier, ci-dessus.

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cédente, c’est le réalisme qui semble le défenseur de l’orthodoxie, et dans celle-ci c’est lui qui, poussé à l’excès, produit les systèmes les plus mal sonnants et compte les docteurs les plus suspects. Il ne semble multiplier les êtres, peupler l’air et les espaces intermédiaires, comme le faux Denys, d’abstractions réalisées, que pour précipiter toute cette création chimérique dans le gouffre muet de l’existence une et absolue de la substance universelle. Le nominalisme exagéré ne se relève pas pourtant de l’opprobre qui flétrit Roscelin ; il ne redressera la tête qu’après Duns Scot, et trouvera dans Guillaume d’Ockam, son interprète le plus résolu, sa forme définitive. Mais un autre nominalisme moins décidé, une sorte de parti intermédiaire, éclectique, se forme et revendique les deux grands génies du siècle, saint Thomas et Albert, chefs de l’école Dominicaine, opposée sous tous les rapports à l’école Franciscaine, qui a eu son docteur le plus éminent dans la personne d’Alexandre de Ilalès, et qui va susciter aux thomistes de rudes adversaires, les disciples du Docteur subtil.

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