‹ Roger BaconChapitre 18 sur 32 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

l’universel et le principe d’individuation.

g I. Théorie de l’universel. — § II. Réfutation des opinions contemporaines. -T- § III. Solution négative du problème de l’individuation.

SI

La matière et la forme sont des idées universelles ; ce que dans le langage de l’école on appelle des généralissimes et la substance en général n’est pas autre chose. Qu’est-ce donc que l’universel, et quels sont ses rapports avec le particulier? Bacon a déjà dit en passant que les universaux n’ont qu’une unité générique et non pas numérique ; il est d’accord en cela avec son maître Aristote, qui déclare dans sa métaphysique que l 'un en nombre, c’est l’individu ( 1 ) ; il importe de lui demander des déclarations plus positives. La question, on le sait, est décisive pour un philosophe du xme siècle, et Bacon y a fait une réponse qui est restée ensevelie dans ses manuscrits et mérite d’être recueillie (*).

L’universel existe-t-il avant le particulier? Voilà sous quelle forme il pose d’abord le problème, dont il fait ressortir toute l’importance pour la métaphysique, la logique, la physique, toutes les difficultés et les incertitudes en présence de solutions si diverses et d’autorités si contraires. « Aristote ne semble pas toujours d’ac- * cord avec lui-même; au premier livre du traité de Y Ame, il dit

(*) Melaphys., lib. XII, cap. IV.

(!) Les sources où l’on a puisé celle exposition sont, avant tout, le manuscrit de la Mazarinc De communibus naturalium (IIIe partie de l’Opus lertium). On y lit sur ce sujet plusieurs chapitres qui sont parmi les meilleurs et les plus intéressants que Bacon ait écrits. Nous les avons reproduits il la fin de cet Essai (Ve partie, cliap. IV). Il faut y joindre quelques passages du Manuscrit d’Amiens et de I ’Opus ma jus.

» que l’universel ou n’est rien ou est postérieur au singulier. Au » seizième livre de Y Histoire des animaux, il dit le contraire, et » au premier livre de la Physique et en beaucoup d’autres pas- » sages, il hésite sur cette difficulté. Il en est de même d’Avicenne » dans le premier livre de la Physique, mais dans le sixième de sa » Métaphysique, il donne une solution dont on peut profiter tout » en la modifiant. Il distingue, en effet, l’opération de la nature » et son intention, son but, et il déclare que sous le premier rap- » port, l’universel passe avant le particulier ( 1 ). Ainsi, par exemple, » l’embryon dans le sein de sa mère reçoit d’abord l’être universel, » les caractères généraux qui conviennent à toute son espèce; » mais ce que la nature a en vue, ce n’est pas la production d’un » animal quelconque, mais de tel ou tel animal déterminé; ce qui » le prouve, c’est qu’elle ne cesse pas d’agir après avoir réalisé » seulement les caractères généraux; elle ne s’arrête qu’après avoir » individualisé l’être; le but de la nature, c’est donc le particu- » lier. » Bacon accepte cette solution en partie, mais il va plus loin qu’ Avicenne, et prétend que dans l’exécution comme dans le but, le particulier précède le général, et que l’homme en soi n’est engendré qu’après tel ou tel homme. « En effet, dit-il, un seul in- » dividu est au-dessus de tous les universaux du monde, car l’uni- » versel n’est rien que le rapport entre plusieurs individus. L’indi- » vidu enferme en lui deux sortes de caractères : les uns absolus, » qui le constituent et sont le fonds même de son essence, comme » cette âme et cè corps qui constituent cet homme ; les autres sont » relatifs et résultent de sa ressemblance avec les autres êtres de » même espèce, par exemple des qualités communes de l’homme * avec tous ses semblables, et non pas avec l’âne ou le porc. Voilà » son universel; mais la nature propre, absolue d’un être, est bien » plus importante que ces rapports avec d’autres, parce que seule » elle a une existence fixe’ par elle-même et indépendante, quia » habet esse fïxum per se et absolutum. Le singulier l’emporte

(!) La proposition contraire se trouve soutenue par saint Thomas : De universalibus tractalus, i. — Cf. Hauréau, t. II, p. 1T2.

SES DOCTRINES PHILOSOPHIQUES

» donc en dignité sur l’universel, qui y est joint. L’expérience le » prouve, et puisque j’ai toujours en vue dans mes recherches la i théologie, cette science ne montre-t-elle pas qu’on ne peut com-

* parer l’universel au particulier? Est-ce pour l’homme universel j que Dieu a fait ce monde, ou pour des personnes particulières? » Est-ce pour l’homme universel qu’il a créé le genre humain et l’a » racheté? Enfin, est-ce aussi à l’universel, et non pas à un certain » nombre d’ élus, qu’est réservée la gloire à venir? L’universel n’est » donc presque rien en comparaison du particulier, et comme la » nature a toujours en vue le meilleur, il en résulte que dans son » plan comme dans ses œuvres, l’individu passe avant le genre; « disons donc en termes simples et précis, que dans l’ordre naturel, j> l’individu vient avant le général, et que l’un est un être exis- » tant en lui-même et fixe, et l’autre le simple rapport d’un indi- » vidu avec un autre (‘). » Cette doctrine, jusqu’à présent, est nominaliste ; elle touche à celle de saint Thomas, non toutefois sans différence; en effet, saint Thomas aussi a lu dans Avicenne la théorie dont parle Bacon, et il l’a modifiée en sens contraire. Il distingue aussi le plan, intentio, et l’action de la nature ; quant à l’action, l’homme individuel, Socrate précède nécessairement l’homme universel, qui devient toujours, sans être jamais entièrement réalisé; quant au plan, l’universel a le pas sur le particulier (2).

Bacon insiste sur son opinion, conforme, dit-il, au véritable péripatétisme, et « cependant, le vulgaire tout entier est d’un avis » contraire et s’appuie sur des autorités qu’il faut expliquer. Ce

* qui précède est fondé sur la dignité de l’individu, super digni- » tatem individui (s). Mais les hommes sans expérience adorent » les universaux, parce qu’ Aristote a dit, au premier livre des

(l) Comm. nat., 2a Pars., dist. 2a, cap. Vil. — Cf. Up. ma]., p. 372. — Bacon avait varié sur ce point. On lit, en effet, dans le Manuscrit d’Amiens (folio 29) l’exposition de cette doctrine, et l’auteur conclut : « Respeclu operalionis parliculare prius est quam universale... hoc modo est prius, primo modo posterius, quia prius generatur Socrates quam homo. »

(s) Saint Thomas. Opp. De universalibus, tract. I.

(3) Comm. nat., 2a Pars., dist. 2a, cap. VIII.

ROGER RACON

» Seconds analytiques, que l’universel est toujours et partout, et » le singulier ici et maintenant; et au deuxième livre de X Ame, que » l’être de l’universel est un être perpétuel et divin, et celui de * l’individu, corruptible et passager. Mais que veut-il dire? D’où i cet universel tient-il sa perpétuité et son ubiquité? Non de lui- » même, mais des individus, qui se succèdent et se multiplient en ï tout temps et en tous lieux. Aristote veut dire que la nature ne » tend pas à]réaliser un seul individu, mais un plus grand nombre,

» dans lesquels l’universel se conserve (*). En somme, ce sont les individus qui sont les seuls sujets de l’universel, et c’est en eux qu’il existe partout et toujours. Ainsi se trouve résolue l’une des questions de Porphyre, la dernière, à savoir : si les idées universelles existent séparées des objets sensibles ou dans ces objets, l’universel séparé des choses n’est rien, mais il est dans les choses. Cette déclaration était prévue, elle n’est qu’une conséquence de la théorie de la matière et de la forme.

Mais on peut être réaliste et professer que l’universel existe dans le particulier, à condition qu’il y existera comme l’essence même des individus. Duns Scot ne dira pas autrement. Bacon craint sans doute qu’on ne le confonde avec les Platoniciens, et il a soin de déterminer quel est le mode de cette inhérence : c’est le même que celui de l’accident dans la substance ou à peu près. L’universel n’est rien d’absolu (2). « L’universel ressemble à l’acci- » dent, bien qu’il ne soit pas l’accident lui-même; mais il y a entre

eux cette similitude, que tous deux sont en dehors de l’essence » de la chose à laquelle ils appartiennent, extra essenliam rei y> cujus est; il y a cette différence que, dans l’universel, plusieurs » individus sont réunis en essence et non pas dans l’accident. » C’est à peu près l’envers de la proposition attribuée à Guillaume de Champeaux par Abailard (3). Guillaume veut que l’universel se

(*) Arist. ; Derniers Analytiques, liv. I, chap. XXIV. Il n’y est question que de l’universalité des propositions.

(*) « Non est aliquid absolulura, nec per se potcst existerc sed in individuis. » (übi supra. J

(3) V. Cousin; Introduction aux Oeuvres inédites d’ Abailard, p. 134..

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trouve en essence dans le particulier; Bacon, que le particulier se trouve en essence dans l’universel; F un fait du singulier un simple accident, l’autre de l’universel quelque chose d’analogue à l’accident. Si l’un est un réaliste exagéré, l’autre semble un nominaliste excessif. Ecoutons l’un, toute réalité sera générale, et en remontant les degrés métaphysiques, on arrivera à la seule unité réelle, à l’être universel; prêtons l’oreille à l’autre, et il n’y a rien d'universel, et nous sommes enfermés dans le multiple sans pouvoir en sortir, sans pouvoir trouver un objet réel à la science; le dernier mot du premier système, c’est le panthéisme; celui du second, c’est, semble-t-il, le scepticisme.

Malgré les éloges de Leibnitz et les apologies plus modernes (4), au fond d’un nominalisme absolu, on peut difficilement trouver autre chose qu’un sensualisme dont la conclusion est le scepticisme et l’impossibilité de la science. Assurément, Bacon a vu le danger, et il faut lui tenir compte des efforts qu’il fait pour l’éviter. Y réussit-il? Qu’on juge, et pour cela qu’on écoute sa réponse à une autre question de Porphyre, la première, à savoir si le général consiste dans de pures pensées, in nudis intellectibus. La prétention de Bacon a été de tenir ici un certain milieu entre les deux extrêmes, entre le réalisme dont il vient de se séparer, et le nominalisme dont il voit les périls : « Il y a des sophistes, dit-il (2), » qui veulent montrer que l’universel n’est rien, ni dans l’âme, ni » dans les choses, et s’appuient sur des visions comme celle-ci : » que tout ce qu’il y a dans le singulier est singulier. Suivant eux, » l’universel n’est rien dans les choses, et le seul rapport entre les » objets individuels consiste dans l’imitation et non la participation » à une nature commune ; entre un homme et un autre, il n’y a i d’autre rapport qu’une imitation. Mais cette assertion détruit les » fondements de la vérité et de la philosophie, et il faut avant tout » faire justice des sophismes dont ils s’autorisent, et rendre leur » thèse suspecte et vaine et la détruire par les armes mêmes dont (*)

(*) Haurÿau; De la Philosophie scolastique.

(s) Comm. nat., 2a Pars., dist. 3a, cap. IX-X.

» ils se servent. Je dis donc que cette proposition, dans le singu- » lier tout est singulier, est fausse. Aristote, en effet, au qualrième » livre de la physique, distingue huit modes d’inhérence, et l’un » d’eux, c’est celui du singulier dans l’universel, et un autre, de » l’universel dans le singulier; donc, ils sont en contradiction avec » Aristote lui-même. D’ailleurs, il faut se rappeler qu’il y a deux » sortes de caractères dans l’individu : les uns sont absolus et » constitués par ses principes mêmes, comme Socrate est formé de » cette âme et de ce corps ; les autres sont relatifs et résultent de » ses rapports avec un autre individu, qui lui est uni par une nature » spécifique commune, comme par exemple l’humanité. Les pre- » miers sont singuliers; les autres, réels aussi, sont universels; » s’il en était autrement, toute attribution serait synonyme et ne » ferait que répéter le sujet : Socrate est un homme, Platon est un » homme ; cela reviendrait à dire : Socrate est Socrate et Platon » est Platon. » Ainsi, l’universel en. soi est quelque chose; s’il n’est pas séparé de l’individuel, il existe à côté de lui; et ici Bacon, que nous ne faisons que résumer et expliquer, expose quelles sont les thèses, positiones, les plus célèbres à cet égard. Il y en a cinq suivant lui, sans compter celle de Platon, qu’il traite avec grand dédain. « Platon a dit que les universaux sont les idées; Aristote a i fait justice de cette opinion, et comme elle est insensée et que * personne aujourd’hui ne la soutient, je passe aux systèmes des » modernes. »

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