VI
La plupart des objections de Bacon contre le thomisme furent reprises, en 1284, par un Franciscain d’Oxford qui avait pu connaître et peut-être entendre Roger, et retenir de son œuvre la critique des idées dominicaines; alors parut, en effet, un manifeste intitulé : Correctorium operum fratris T/tomœ, où sont réfutées une centaine de propositions du saint docteur ; l’auteur est Guillaume de Lamarre, qu’on a surnommé plus tard le Porte-Drapeau des Anti-thomistes ; il ne reste rien de son ouvrage, et il ne nous est connu que par une réfutation du parti attaqué, qu’on attribue à Gilles de Rome (*), et qui suffit pour apprécier le caractère de cette
f1) Def ensorium seu correctorium, etc., in Guillelmi Lamarensis Thomce corruptorium. Cologne, 1624.
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attaque. A côté de puérilités indignes, de chicanes frivoles, il y a trois ou quatre arguments solides qui portent sur les côtés faibles du thomisme. Cette partie sérieuse de l’œuvre de Guillaume de Lamarre semble directement inspirée par Bacon : la doctrine de la connaissance, suivant laquelle nous ne serions en relation qu’avec le général et indirectement avec le particulier; les idées qui concernent les anges, où chaque espèce est un individu ; le problème de l’individuation résolu par la matière et, par conséquent, ouvrant la voie toute large à l’averroïsme; l’unité substantielle de l’âme, sont successivement critiquées, et parfois les réponses du défenseur de saint Thomas sont loin d'être victorieuses de l’attaque (' 1 ).
Duns Scot peut être l’élève de Roger; il étudiait à Oxford dans la seconde partie du XIIIe siècle ; comme Roger, il fut profond mathématicien, et ce qui est plus significatif, il reproduisit une partie de ses doctrines : l’utilité des mathématiques pour la théologie; la nécessité de s’arrêter à certains principes directement connus (2); la doctrine d’Avicebron sur la matière spirituelle; la nature des universaux; la pluralité des formes dans l’âme. Duns Scot penche vers le réalisme, sans que pourtant il soit impossible de prouver que souvent il le combat : mais il n’adopte pas moins plusieurs des arguments de Bacon contre le réalisme même (3); il explique autrement le principe d’individuation, mais s’il se sépare de Bacon dans sa théorie, il est d’accord avec lui dans la critique; il ne désespère pas du problème, mais il le déclare mal résolu jusqu’alors. Sur la pluralité des formes substantielles, il distingue entre l’unité et la simplicité, mais il n’admet pas pour cela trois âmes distinctes (4), pas plus que Bacon; il attribue aussi à l’intel-
(4) Sans doule, la doctrine de la pluralilé des formes n’est pas propre à Bacon seulement; mais les raisons par lesquelles il la soutient sont bien h lui, et G. de Lamarre ne fait que les reproduire.
(*; Comm. in sent, opp., t. V, d, 108. Le maître de Duns Scot fut, dit-on, Guillaume Varron, qui lui-même a dû vivre du temps de Bacon.
(3) Opp., t. IV, p. 722.
(*) ld., t. VIII, p. 649, 653.
lect plusieurs puissances qui different tout à la fois les unes des autres et de la substance môme de l’âme (1). Enfin, par une contradiction qui étonne moins quand on connaît les hésitations et les brusques revirements de sa pensée, on trouve chez lui, en qui se personnifie le réalisme le plus déclaré, la critique des sages concessions que Bacon avait faites à l’existence des universaux en dehors de l’esprit, et ces trois propositions auxquelles notre docteur a d’avance répondu : 1° Ce qui est dans un sujet ne peut se retrouver en un autre et co-exister ainsi en plusieurs en même temps; 2° si l’universel est une nature existante, comme le dit Bacon, tota et totaliter, dans l’individu, Socrate est un universel, et l’on en a autant que d’individus ; 3° si l’universel co-existe au particulier, le sens pourrait le percevoir, ce qui est impossible. On voit en somme qu’il n’y a de commun entre le Docteur subtil et le Docteur admirable que quelques principes très-généraux.
Un autre philosophe du commencement du xiv° siècle a plus de similitudes avec Roger : c’est Pierre Oriol, Petrvs Aureolus, que Oudin croit être le même que Pierre de Verberie, et dont les œuvres ont été imprimées à Rome, 1596-1605, en quatre volumes. Lui aussi combat d’une part le réalisme et de l’autre le thomisme. Sa conclusion de la question de l’individuation est celle de Bacon, celle d’Hervé, celle que soutiendra bientôt Ockam. L’individuation ne résulte pas de l’addition d’un élément qui s’ajoute à l’espèce, mais l’individu est par lui-même ce qu’il est : chercher l’élément déterminant qui constitue en dehors de l’intellect l’individu, c’est ne rien chercher (2).
La vraie postérité de Bacon, s’il en avait une, se retrouverait chez les deux nominalistes les plus célèbres du commencement du xive siècle, Durand de Saint-Pourçain et Guillaume Ockam. Tous les deux ont son caractère, son esprit indocile et indépendant, et ne font qu’exagérer ses doctrines. Faut-il citer la profession de foi
(») Opp., t. V, p. 772.
(2) Sentent., lib. II, dist. 19, art. 3. « Quærere aliquid per quid res extra intellectum est singularis, nihil est quærere. — Cf. Jourdain, Saint'Thomas, t. II, p. 42.
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qui se trouve en tête des commentaires du premier (*), où il établit les droits de la libre pensée, s’élève contre les fausses autorités et même celle des Pères et d’Aristote, presque dans les mêmes termes dont Bacon s’était servi ; la distinction de la substance de l’âme et de ses facultés, qui chez lui, comme chez Bacon, se concilie mal avec le nominalisme; la confusion de la volonté et de l’intelligence; la doctrine de l’universel, où, partant des mêmes principes, il est plus résolu que notre docteur ; celle de l’individuation ; celle des idées représentatives? Il n’y a, sous tous ces rapports, presque rien chez Durand qui ne soit déjà chez Bacon. Seulement, le nominalisme du second est moins discret que celui du premier. La théorie de l’intellect agent, celle delà matière spirituelle, répugnent à Saint-Pourçain, et par la négation absolue de l’universel en dehors de l’esprit, il dépasse, contre toute vérité, les limites où Bacon s’était renfermé (2).
Le second va plus loin encore : Bacon conserve à l’universel^une sorte d’existence dans les objets; Ockam n’y voit plus qu’un mot, le signe d’une conception, une vaine imagination. Comme Bacon, il avoue que l’idée universelle représente plusieurs objets particuliers et en exprimées ressemblances ; mais ces ressemblances sont le pur résultat d’une opération de l’esprit, « d’une abstraction qui est une sorte de fiction (3).i Sous d’autres rapports, il s’éloigne moins du moine d’Oxford; sa réfutation des idées représentatives offre les analogies les plus frappantes avec celle que nous avons exposée. Quant à la trempe de son caractère, on la connaît; on sait quelle lutte obstinée il soutint contre la papauté. Si on ouvre ses dialogues (*), dès les premiers mots, le mépris de l’autorité et
(’) V. Touron, Hist. des hommes illustres de l'ordre de saint Dominique, lib. H, p. 142. — Jourdain, ouv. cité, t. II, p. 155.
(2) Durand se sépare encore de Bacon sur la doctrine de l'intellect agent. Nous avons pu remarquer, b ce sujet, qu’il copie presque textuellement l’argumentation de Guillaume d’Auvergne.
(3) Sent., I, dist. 2, q. 8.
(*) V. Super potestate et dignitate papali. Lyon, 1456, p. 1. Ockam débute par maudire la foule, le vulgus, dans les termes mêmes où Bacon l’a fait si souvent.
surtout le dédain du vulgaire éclatent. On y retrouve les anathèmes de Bacon contre la multitude : mais ce sont là de bien faibles indices pour établir un rapport de filiation entre ces deux génies (*). Ce qu’on ne peut contester, c’est un rapport de ressemblance sur lequel nous ne voulons pas insister (2). t ■ . • •...
(*) Les ressemblances qu’offrent Saint-Pourçain et Ockam frappent tous les esprits, mais on ne sait pas au juste quel est celui qui a imité l’autre. La question se trouverait tranchée si on pouvait croire que tous deux ont puisé h la même source, chez Bacon.
(2) Pierre d’Ailly a beaucoup emprunté à Roger Bacon, et, avant lui, Jean Baconthorpe, le prince des averroïstes, et surtout Richard Suisset, le Calculateur (Brucker, t. III, p. 849), qui appliqua les mathématiques à la physique et même à la philosophie (V. aussi, dans Brucker, quelques pages curieuses sur un docteur du ive siècle, Hermann Wessel, qui parait avoir eu, deux siècles environ après Bacon, une partie des tendances et des opinions de noire philosophe; t. III, p. 859); enfin, on cite Arnauld de Villeneuve et Raymond Lulle comme les disciples de Bacon : ce qui n’a rien d’invraisemblable, mais n’est pas démontré.