‹ Roger BaconChapitre 22 sur 32 · MORALE DE ROGER RACON · texte numérisé non relu

MORALE DE ROGER RACON

g I. Ses idées sur la supériorité de la morale ancienne. Importance accordée à la morale. Analyse de la morale de Roger Bacon. Première partie : morale religieuse. — § II. Deuxième partie : morale politique. — g III. Troisième partie : morale individuelle. Des vertus. Plan des trois autres parties.

On a démontré plus haut que la morale tenait une place importante dans les ouvrages de Roger Bacon; qu’elle formait à YOpus majus une dernière partie que Jabb a omise, sans doute parce qu’il l’a trouvée incomplète dans les manuscrits. Nos recherches n’ont pas été tout à fait stériles à cet égard, et nous avons trouvé au Musée Britannique (l) les trois premières parties de la morale du docteur admirable. En y joignant d’autres passages et des renseignements épars, surtout dans YOpus tertium, on peut arriver à connaître la doctrine morale de notre docteur, sinon dans tout son ensemble, au moins d’une manière assez complète pour en apprécier les tendances et la valeur (4). En songeant au génie de Bacon, au caractère pratique de son esprit ; en se rappelant quelques mots de YOpus majus pleins d’enthousiasme pour la morale, on pouvait s’attendre à trouver un ouvrage qui pût rivaliser avec

(1) Royal library, 8 F. Il; De philosophia morali Rogeri Bacon, fol. 167.

(2) Un manuscrit de Dublin contient quatre parties du même ouvrage. Voyez un dernier 1

article de M. V. Cousin, dans le Journal des Savants, où l’illustre écrivain rend compte d’un opuscule publié b Dublin : On lhe opus majus, by Kells Ingram. Il est impossible que l’appel répété et éloquent adressé par une autorité si considérable b l’érudition anglaise ' ne soit pas entendu. ')

ROGER HACON

ceux de saint Thomas. Il faut bien l’avouer, cette attente n’a pas été entièrement satisfaite, et le franciscain d’Oxford ne peut en rien être comparé sous ce rapport à son rival ('). Sa morale est plutôt un recueil de préceptes empiriques, de citations empruntées à l’antiquité, qu’une œuvre vraiment scientifique. Mais elle n’est pas dépourvue d’intérêt; on y trouve à chaque ligne les qualités de son génie ; ce n’est pas une froide et abstraite dissertation : c’est, un plaidoyer éloquent, ému; une apologie de la science, un hymne perpétuel à la louange de la vérité, qui ne se sépare jamais de la vertu. Parfois les idées, malgré le pêle-mêle où l’auteur les jette, si elles n’ont pas entre elles de lien assez apparent, étonnent au moins par leur hardiesse et par leur grandeur. La faiblesse de la doctrine est compensée par la chaleur de la conviction, et les défauts du système par l’amour ardent du bien. D’ailleurs, il faut être indulgent’pour un premier essai. Bacon n’a pas de modèle; il écrit en 1267, alors que suivant lui les Ethiques d’Aristote étaient mal connues, la Politique tout à fait ignorée, et que la voie n’avait encore été frayée par aucun de ses prédécesseurs (2).

On connaît la prédilection de Bacon pour la Grammaire, les Mathématiques, la Perspective et la science expérimentale; mais il met au-dessus d’elles la morale, « la meilleure et la plus noble de toutes, la seule qui soit vraiment pratique et ait pour objet les actions nécessaires à la vie présente. Il y a bien quelques sciences qui enseignent à agir, mais seulement dans la sphère de l’art ou de la physique; leurs vérités concernent l’intellect spéculatif et non pas l’intellect pratique, qui n’est autre que la volonté libre et pouvant choisir entre le bien et le malj(3). » L’acte moral seul nous rend bons ou mauvais ; lui seul concerne la vertu et le bon-

(J) Il s’agit surtout ici de la Somme de Théologie, qui renferme un vrai traité de morale. Voyez Summ. Theol., prima secundæ, quæst. I et sqq. — Quant au livre De regimine principum, il n’est pas sûr qu'il appartienne à l’Ange de l’école ; et ses commentaires sur la morale et la politique d’Aristote n’ont guère d’intérét.

(*) 11 faut se rappeler que les commentaires d’Albert et de saint Tbomas sur les Éthiques et la Politique sont postérieurs à 1267, ainsi que la partie de la Somme de Théologie qui traite de la morale. (Voy. A. Jourdain, Recherches, p. 354.)

(*) Comm, nal., cap. I.

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heur, ou les misères de l’autre vie, et les autres modes d’activité ne sont rien en comparaison. La morale seule détermine les rapports de l’homme avec Dieu, avec son prochain, et lui-même; seule aussi elle s’occupe du salut, dans lequel se réunissent la vertu et le bonheur ; elle y aspire dans la mesure où peut le faire la philosophie, et pour tous ces motifs elle est la fin suprême de la sagesse. Mais la théologie? « La théologie et la morale ont le même » objet, bien que leurs méthodes soient différentes; la morale » donne à la foi de précieux témoignages ; elle est comme un loin- » tain écho de ses principales vérités, et un auxiliaire puissant de » la religion; elle participe donc à la noblesse de cette reine de » toutes les sciences; elle se sert de toutes les autres, leur com- » mande dans l’intérêt des cités et des royaumes; le droit civil, » dont on fait tant de bruit, ne peut se séparer d’elle, et ses préj> ceptes ont encore cette influence souveraine qu’ils ordonnent de » choisir des hommes instruits et capables pour cultiver en tous » sens le domaine de l’intelligence, et perfectionner les arts pour » la plus grande utilité de l’humanité (*).» D’où vient donc, se demande ailleurs Bacon, que les chrétiens soient si dédaigneux de cette science, et qu’elle paraisse même suspecte à plus d’un théologien? D’où vient cette ignorance profonde des chefs-d’œuvre de l’antiquité ? Et pourquoi ces défenseurs de la foi, qui souvent vont chercher contre toute raison des armes dans la philosophie païenne, se refusent-ils à puiser à cette source, quand il s’agit de morale, et qu’ils trouveraient les doctrines d’autrefois conformes à celles de la croyance chrétienne, a C’est là un terrain commun, une théologie j> profane, où Grecs, Latins et Musulmans peuvent se rencontrer, et » les vérités dues au génie des anciens seraient l’éclatante confirma- » tion des vérités religieuses; car nulle religion n’est plus d’accord » que la nôtre avec les belles maximes de la sagesse païenne (2). Nous » pensons, nous, que toute science est inutile si elle n’a pas pour » règle la foi en Jésus-Christ. Les philosophes pensent que toute » spéculation est dans les mêmes rapports avec la morale, qui est

(*) Op. tert.j cap. XIV.

(s) Bibl. imp., 7440, cap. II.

» leur théologie, et que c’est la seule qui puisse les sauver (‘). »

Ce qui a manqué à Bacon, ce n’est donc pas la croyance au pouvoir et à la dignité de la morale un peu dédaignée par ses contemporains; cette science, dont il ne sépare pas la politique, n’étaitelle pas un auxiliaire puissant pour la propagation de ses idées? Ne lui donnait-elle pas, comme il le dit, un remède à l’ignorance, en prescrivant de choisir des hommes instruits et capables pour cultiver en tout sens le domaine de l’intelligence? Il ne perd donc jamais de vue son projet de réforme, et l’on peut être sûr que s’il lui arrive de rêver une république, les savants et les sciences y tiendront la place la plus honorable. Dans sa ferveur, il va plus loin qu’il ne convient peut-être à un chrétien, et se prononce avec la plus grande énergie pour la supériorité de la morale antique. Nous avons déjà fait ressortir ce trait assez singulier chez un moine du XIIIe siècle. Ecoutons-le encore, au moment même où le docteur séraphique, son général, était rigoureux jusqu’à l’injustice pour cette morale et refusait aux anciens l’idée même de la vertu, proposer la sagesse païenne comme un modèle aux chrétiens de son temps : « Il est étrange, dit-il, que nous, chrétiens, nous soyons » sans comparaison inférieurs en moralité aux philosophes anciens. » Qu’on lise les dix livres de Y Ethique d’Aristote, les traités innom-

* brables de Sénèque, de Tullius et de tant d’autres, et nous ver-

* rons que nous sommes dans l’abîme des vices, et que la grâce » de Dieu peut seule nous sauver. Le zèle de la chasteté, de la » douceur, de la paix, de la constance et de toutes les vertus fut » grand chez les philosophes; et il n’y a pas un homme assez ab- > surdement entiché de ses vices qui n’y renonçât sur-le-champ » s’il lisait leurs ouvrages, tant sont éloquents leurs éloges de la » vertu et leurs invectives contre le vice 1 Le pire de tous les vices, » c’est la colère, qui détruit tous les hommes et l’univers entier; » eh bien! l’homme le plus emporté, s’il lisait avec soin les trois » livres de Sénèque, rougirait de s'irriter. Une merveilleuse sagesse » brille dans ces livres et dans d’autres (!).

(*) Op. tert., cap. XV.

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Les conclusions des autres sciences servent de principes à cette science supérieure qui prend son bien partout où elle le trouve. Si ces principes sont consignés ailleurs, ce n’est qu’en vue de la morale, et elle peut les revendiquer. Il faut les recueillir et les rassembler partout où ils sont épars , et ne pas s’étonner que les philosophes aient écrit plus d’une vérité morale dans des ouvrages spéculatifs, et inséré de tous côtés de belles sentences, afin d’exciter l’homme à son salut et de lui rappeler que la culture des autres sciences n’a d’autre but que la morale, le dernier mot de la sagesse humaine. « Si donc j’allègue des autorités empruntées à des ou-

* vrages qui ne touchent pas à la morale, je ne fais que les mettre » à leur place. D’ailleurs, comment les trouver dans des livres de » morale? Nous n’avons en latin que des parties de la philosophie » d’Aristote, d’Avicenne et d’Averroès, qui tiennent le premier » rang parmi les moralistes. La théologie ne s’approprie-t-elle pas

* toute vérité salutaire, en quelque lieu qu’elle la trouve? Que la » morale ait le même droit, et s’empare de toutes les richesses » qu’elle peut rencontrer en dehors de son domaine [l). » Tel est l’objet général de la morale. Bacon n’en sépare pas la politique, qui est, dit-il, un autre nom de la même science; et même les questions politiques semblent singulièrement l’emporter dans son esprit sur celles qui sont plus purement morales. Il y a dans cette science deux grandes parties : la première enseigne les lois et les institutions qui règlent la vie; la seconde donne les moyens de les faire accepter et pratiquer par les hommes. La première renferme trois subdivisions, à savoir : les rapports de l’homme avec Dieu et les anges, avec son prochain et avec lui-même.

Si toutes les sciences ont leur couronnement dans la morale, celle qui lui est le plus étroitement unie et dont on ne peut la séparer, c’est la métaphysique. Les racines de la morale sont dans la métaphysique, et, de ce côté, la plus pratique des sciences dépend de la plus théorique, et sans elle n’aurait aucune base solide. C’est là qu’elle trouve ses principes, et son objet propre, d’ailleurs, ne (*)

(*) De morali philosopliia , cap. I.

diffère pas de celai de la métaphysique. « Il faut savoir que la mé- » taphysiqueet la morale ont les plus grands rapports; elles s’oc- » cupent l’une et l’autre de Dieu, des anges, de la vie éternelle, et » ne diffèrent que par leur méthode. » Les principes de la morale sont, en effet, de deux sortes : les premiers sont purement métaphysiques, les autres ne sont que les premières conclusions de la métaphysique et ont besoin d’être nettement exprimés, tant à cause des débats qu’ils soulèvent, que pour la gravité de leurs conséquences dans le reste de la morale. Pour ne pas confondre deux sciences distinctes, il faut donc commencer par poser ces principes (1).

Voici ceux dont Bacon nous donne la liste : 1° 11 y a nécessairement un Dieu. U2U L’existence de Dieu est connue de tout homme par les moyens naturels. 3° Dieu est d’une puissance et d’une bonté infinies, comme il est aussi infini en substance et en essence. 4° Il n’y a qu’un seul Dieu en essence. 5U II est un en essence, et sous un autre rapport triple malgré son unité. 6° Il a créé et- gouverne toute la nature. 7° Outre les corps, il a formé des substances célestes que nous appelons des intelligences ou des anges, suivant que nous désignons leur nature ou leurs fonctions, et dont le nombre et les opérations concernent la métaphysique, en ce que la raison humaine peut en savoir. 8° Il a créé, en outre, des substances spirituelles, qui sont les âmes raisonnables. 9° Il y a une vie future. 10° Dieu gouverne le genre humain par rapport aux mœurs, comme tous les êtres dans leur essence. 11° Il y a des peines et des récompenses après la vie. 12° Dieu a droit à un culte. 13° Comme les rapports de l’homme avec Dieu consistent dans le respect, ceux de l’homme avec son prochain consistent dans la justice et la paix, et avec lui-même, dans l’honnêteté de sa vie. 14° Quel est ce culte, quels sont ces rapports, l’homme ne peut le savoir que par la révélation. 15° Le vicaire de Dieu sur la terre est le médiateur de la révélation ; l’univers doit lui obéir dès qu’il est prouvé que son pouvoir est légitime ; c’est le législateur et le prè-

O De morali philosophia, cap. I.

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tre suprême; à lui toute la puissance dans l’ordre spirituel et temporel; c’est un dieu humain, et on peut l’adorer après Dieu!

Celte métaphysique, on le voit, ressemble beaucoup à de la théologie. Bacon n’en voudrait pas convenir; tous ces principes, celui même qui proclame la toute-puissance du pape, dans l’ordre politique comme dans celui de la foi, sont à ses yeux des vérités de la raison, et ne figurent ici qu’à ce seul titre. Aussi, pour les rendre incontestables, quel témoignage va-t-il invoquer? Les livres saints ou les Pères de l’Église? Non, mais tous les moralistes anciens qu’il a pu connaître et tous les sages de l’Arabie. On ne s’étonne pas de voir Bacon incliner vers la prépondérance théocratique; son livre est dédié à un pape, et on retrouve chez les politiques les plus hardis du moyen âge, cette alliance entre des idées qui depuis ont passé pour être inconciliables, les tendances démocratiques et le dogme de la suprématie temporelle de l’Église (‘). Mais, quel autre a été, comme lui, chercher des preuves à l’appui dans la Métaphysique d’Avicenne? On retrouve ici, avec de nouveaux développements, cette pensée que tous les philosophes ont été favorisés d’une révélation particulière (2). « De telles vérités » sont nécessaires au genre humain, et l’homme ne peut se sauver y> sans les connaître; aussi, pour sauver tous les hommes dès le

* commencement du monde, il a fallu qu’elles fussent suffisamment

* connues, surtout par les philosophes. » Dieu les a donc révélées aux patriarches et aux prophètes, qui les ont enseignées aux philosophes (3). Ainsi, Platon parle clairement de la Sainte-Trinité; Porphyre, au témoignage de saint Augustin, nomme le Saint- Esprit; Aristote est aussi explicite à ce sujet, et surtout Avicenne et Eutychus (*) le philosophe; ce qui leur manque, c’est une démonstration des rapports de ces trois personnes, et surtout de la

(*) Il faut peut-èlre faire une exception pour Ockam ; mais ii conteste plutôt le pouvoir du pape que celui de l’Église.

(2) V. ci-dessus, IIe partie, ch. II, p. 151.

(*) Mss. cité, ch. II et III.

(*) Eutychus ou Éthicus. Sur ce personnage, souvent cité par Roger Bacon, voyez la IVe partie de cet Essai, ch. IV.

procession du Saint-Esprit. Bacon établit par le raisonnement que le Saint-Esprit procède également du Père et du Fils; et sur les autres vérités, il se contente de citer des auteurs et de faire appel aux philosophes. Tous ont connu le Dieu fait homme; n’a-t-on pas trouvé dans le tombeau de Platon, et posés même sur son cœur, ces mots : « Je crois au Christ qui naîtra d’une vierge, souffrira pour le genre humain et ressuscitera le troisième jour? » Albumazar ne parle -t-il pas de la vierge qui portera un fils? Eutychus le philosophe n’a-t-il pas prédit le règne de l’Antéchrist, et les Tartares, entraînant à leur suite des nations entières, ne sont-ils pas en train de réaliser la prophétie? Aristote n’a-t-il pas cité Adam et Enoch dans son livre De Regimine regnorum (l) ? Et Hercule Trismégiste, et Apulée, et Cicéron, n’expriment-ils pas mille vérités purement chrétiennes? Il n’a sans doute pas besoin d’autres preuves, car il se borne à exposer et à commenter ees passages, et c’est ce qu’il appelle procéder moralement. C’est au milieu de cette histoire imaginaire, de ces récits étranges, que tout le premier livre de la morale se déroule. Bacon n’y paraît pas ; il s’abrite sous les noms les plus respectés, et toute sa morale religieuse, qui devait être contenue dans ce premier livre, a pour docteurs des Grecs, des Romains, des Arabes, qui viennent servir de témoins aux mystères les plus inexplicables du dogme. Avicenne surtout se retrouve cité à chaque ligne; c’est à lui qu’il emprunte le peu de paroles qui aient une apparence de doctrine sur la vie future et le culte divin. Il y a quatre causes qui nous empêchent de songer à la vie éternelle, à savoir : le péché, la préoccupation du corps, l’attachement au monde matériel et l’absence de révélation; il y a, par opposition, d’autres causes qui peuvent nous aider à connaître, à aimer et à goûter la délectation de la félicité future: c’est la purification de l’âme, la résistance à son attachement pour le corps, et une troisième condition qu’il ne prend pas le soin de définir, mais qui sent de loin le mysticisme et qu’il appelle suspensio mentis; c’est, ajoute-t-il, la seule manière possible de s’attacher à l’intelligible

f1) Manuscrit cité, ch. IV.

pur. En quatrième ligne arrive la certitude que donne la révélation. Les anciens sages ont connu les vertus, voilà pourquoi ils ont pu recevoir, au lieu de la révélation, une illumination intérieure. La conclusion de tout ce livre, c’est que Dieu a droit à un culte, qui consiste en l’obéissance à ses lois et la reconnaissance envers ses bienfaits, et <c le culte le meilleur, le plus pur, le plus saint et le * plus pieux, c’est de le vénérer de cœur et de bouche, par la » pensée et par la parole! Telles sont les premières racines de la » philosophie morale. »

La seconde partie de la morale traite des rapports de l’homme avec ses semblables ; mais il ne faut pas s’attendre à y trouver une théorie régulière des droits et des devoirs : pour les raisons que nous avons déjà touchées en passant, pour d’autres sans doute qui tiennent à l’esprit de l’auteur, sa morale n’est guère qu’un recueil d’aphorismes sans grands liens et sans unité rigoureuse. Les questions qui sont résolues dans ce deuxième livre sont purement politiques, et il n’est pas sans intérêt de connaître les opinions d’un docteur du moyen âge sur la constitution de l’État et les institutions sociales. On s’étonne de trouver, sous la robe d’un Franciscain du xin* siècle, des vues aussi hasardées, qui rappellent, moins le génie de l’expression et la hardiesse des conceptions, quelques parties de la République de Platon. Laissons parler notre docteur :

« La seconde partie concerne les lois et les institutions des hommes en société. Le premier objet à considérer, c’est la conservation de l’espèce humaine et sa multiplication par le moyen de la génération; il faut donc d’abord établir les lois du mariage, en régler le mode, écarter ce qui pourrait en gêner l’exercice, et avant tout bannir de l’État tous les hommes impurs qui pourraient le compromettre en détournant les citoyens de la pratique la plus salutaire, c’est-à-dire du mariage. Viennent ensuite les lois qui règleut les rapports entre les peuples, les prélats et les princes,

entre les esclaves et les maîtres, le père et la famille, le maître et les élèves. Les sciences et les arts doivent occuper une large place dans l’Etat; chaque science doit avoir ses docteurs, chaque art ses artistes. Parmi les jeunes gens on choisira les plus intelligents pour ces carrières, et le reste on le destinera au service militaire, à l’administration de la justice, à la répression des malfaiteurs. La première condition d’une législation, c’est la division du pouvoir en trois catégories, représentées par trois classes de magistrats, chargés, les uns de gouverner, dispositores ; les autres d’enseigner, magistri ; les troisièmes d’interpréter les lois ,legisperiti (‘). Sous ces hauts magistrats se rangent d’autres fonctionnaires inférieurs, puis d’autres encore, jusqu’à ce qu’on parvienne aux simples particuliers ; car de cette manière il n’y aura dans l’État nul citoyen inutile; tous vivront honorablement et travailleront à l’intérêt commun. Le chef de la société doit interdire l’oisiveté et l’inaction, et chasser ceux qui ne veulent pas travailler, à moins qu’ils n’aient pour excuse la maladie ou la vieillesse. Pour ceux-là, il faut fonder un asile qui les reçoive et désigner un magistrat chargé de leurs intérêts, procurcitor. Il doit y avoir aussi dans l’État , des finances dont les sources seront, et les droits imposés aux contrats, et les amendes qui servent de correction, et les bénéfices de la guerre et d’autres ressources; ces finances serviront à soutenir ceux qui, par maladie ou vieillesse, ne peuvent gagner leur vie, à payer les docteurs de la loi et à d’autres usages utiles.

» La législation doit régler ce qui concerne les propriétés, les héritages et les testaments; car les patrimoines, les legs et les donations constituent le fonds de la richesse, qui peut s’accroître aussi par des ventes et des achats. De là, de nouvelles prescriptions à l’égard des contrats qui concernent la vente, l’achat, la location, les gages, les emprunts, les prêts, la dépense, l’économie, etc., de façon que ces contrats soient exempts de toute fraude. Enfin, il faut des lois fixes qui établissent d'avance, pour toute

f1) Cf. Platon, Lois, liv. VI.

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cause et en tout cas, un droit régulier, garantie de la paix et de la justice entre tous les citoyens. Par contre, il faut empêcher, par tous les moyens, que la fortune se perde, que la paix et la concorde des citoyens soient troublées, et par conséquent sévir contre tous ceux qui portent atteinte à ces droits, et qui, par amour du lucre, peuvent être nuisibles, comme ceux par exemple qui se livrent aux jeux de hasard ou au vol et au rapt. Les violations de la loi seront punies par des corrections dont le but est le repentir. Ceux qui ne veulent pas s’amender doivent être frappés par la peine capitale.

» Le magistrat chargé de faire exécuter les lois, legislator, doit se choisir un successeur. Il le fera avec l’avis des grands et du peuple, afin que son choix tombe sur un homme capable de gouverner, prudent, vertueux, plein de courage et de clémence, instruit et avant tout le plus habile possible dans la science des lois. Si, malgré cela, il y a des discordes, si on lui refuse l’obéissance et qu’on veuille en choisir un autre, il faut que la loi prévienne ce désordre. Si un ambitieux emploie la violence ou la corruption, que toute la société se précipite sur lui comme un seul homme et le mette à mort. Ne pas le faire, c’est désobéir à Dieu même, et on n’est pas responsable du sang que l’on verse ainsi. Si cependant on a choisi un chef indigne et que son indignité soit bien constatée, qu’on le dépose et qu’on en institue un autre. Voilà les racines du droit civil, que les modernes ne connaissent pas. Les peuples latins ont tenu leurs lois d’Aristote et de Théophraste, son successeur, outre les lois des dix tables, qu’ils ont empruntées à la législation de l’athénien Solon (4). »

Tels sont, dans toute leur naïveté, les principes de la politique de Bacon; il est possible qu’ils n’ajoutent rien à la gloire du philosophe : trouver dans les fragments que nous venons de traduire ou d’analyser rien qui ressemble à une théorie politique, assigner un rang à l’auteur parmi les écrivains qui se sont illustrés dans

(l) Mss. cité. — On trouve des idées analogues dans le manuscrit de la Bibliothèque impériale 7440.

cet ordre de recherches, il n’y faut pas songer. Le compter parmi les utopistes, l’écouter comme un interprète lointain des rêveries platoniciennes, ou un précurseur des spéculations hasardées de Campanella ou de Thomas Morus, ce serait prendre trop au sérieux quelques vagues affirmations. Ces pages tiennent de l’utopie, en ce qu’elles proposent des idées impraticables ; elles s’en éloignent parce qu’elles n’en ont ni la hardiesse ni l’unité systématique. Mais elles ne sont pas à dédaigner pour achever une image fidèle de la figure de Bacon. Elles montrent encore une fois combien il a su vivre en dehors des idées de son temps ; rien ne saurait indiquer, à part le langage, la date d’une pareille œuvre; elle ne rappelle ni le pays ni le temps où elle a été composée ; elle reste dans une région fantastique, loin de la terre; on l’attribuerait moins à la froide raison d’un moine d’Occident qu’à l’imagination d’un poète oriental. L’auteur vit en France, sous un pouvoir monarchique et aristocratique tout à la fois, et pas un trait de sa politique ne réflète les institutions qu’il a sous les yeux. En face d’une royauté héréditaire, il rêve un gouvernement électif, temporaire, révocable en cas d’indignité; au moment où l’épée est toute-puissante, il réclame pour la culture des sciences les intelligences les mieux douées, et laisse dédaigneusement le reste à la carrière des armes ; il fait du travail une nécessité, de l’oisiveté une cause d’exil, met la science au-dessus de toute noblesse, et remplace, par ce nouveau droit, le droit divin du trône.

S III-

« La troisième partie traite des devoirs de l’homme considéré en lui-même, et des moyens de mener une vie honnête, exempte de mauvaises mœurs, en vue du bonheur futur et en crainte des châtiments éternels. Elle ne vient que la troisième, parce que, avant tout, le premier rang appartient au culte divin, le second au bien général, et le troisième enfin au bien particulier. La charité, la première des vertus, concerne le bien général, et, avec elle,

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marchent la concorde, la paix, la justice, qui dépassent la sphère des individus. Car l’homme est un animal sociable, et il est dans sa nature qu’il ne vive pas seul, comme l’animal, puisqu’il ne peut se suffire à soi-même. Les lois qui règlent les rapports de l’homme avec son semblable sont donc les plus importantes, et c’est pour cela qu’ Aristote dit, au septième livre de la Métaphysique, que le bien public est plus important et meilleur que le bien général. Aussi l’ermite, qui ne fait pas partie de l’État, mais ne s’occupe que de lui-même, n’est ni bon ni méchant. Le deuxième rang appartient donc aux lois générales, et le troisième aux règles de la conduite privée. Ce n’est pas là l’ordre qu’Aristote a suivi, parce qu’employant une méthode d’analyse, il passe du plus connu à ce qui l’est moins. Mais nous qui avons été instruits et par lui et par d’autres, nous pouvons donner un autre ordre aux parties de la science, et suivre l’importance des questions. Les philosophes ont parlé d’une manière admirable de la vertu et des vices, et tout chrétien peut être confondu en voyant des païens se faire une idée si sublime de la vertu, dont nous semblons nous éloigner si honteusement, nous qui recevons de la grâce de Dieu des secours bien plus efficaces. On citera donc d’abord quelques vérités générales sur les vertus, et on descendra ensuite au détail. *

C’est à Aristote surtout que sont empruntées la plupart des idées de Bacon sur la vertu, qui est une sorte de milieu entre deux extrêmes; comme lui aussi il en compte douze : le courage, la chasteté dans l’exercice de tous les sens, la libéralité, la magnificence, la probité, la clémence, l’amitié, la sincérité, l’honnêteté dans les jeux, la crainte du mal, la justice. Ces vertus ont toutes cela de commun, qu’elles appartiennent à la partie sensitive de l’âme, en tant qu’elle obéit à la raison. Les suivantes, au contraire, sont absolument dans la raison, et peuvent s’appeler vertus intellectuelles, telles sont : l’intelligence, la science, l’art, la prudence et la sagesse. Si on les considère dans l’ordre spéculatif, ce ne sont pas là des vertus, mais de simples dispositions de l’entendement, ayant leur but dans la pure vérité; si on les prend par leur côté pratique, elles ont en vue le bien, elles tendent au salut de

l’âme, au culte de Dieu, au bien public, à l’honnêteté delà conduite et des mœurs et à la vie future, et alors elles sont des vertus. L’intelligence c’est la possession des principes d’action, et la science celle des conclusions ; l’art c’est la connaissance des bonnes œuvres dans leur effet, et la prudence l’habileté à les diriger. « La sagesse » c’est la connaissance parfaite des biens spirituels, jointe au i charme de l’amour ; c’est en elle que se trouve la paix de l’âme » humaine autant qu’elle peut exister ici-bas : aussi est-elle le prin- » cipe du bonheur futur et presque ce bonheur lui-même. » A un autre point de vue, et encore d’après Aristote, les vertus peuvent se diviser en naturelles, qui ne viennent pas de nous, mais sont l’objet de la grâce divine; et en vertus d’habitude, consuetudinales, qui sont en notre pouvoir et dépendent de notre activité La difficulté vaincue est l’essence de la vertu; le bonheur en est souvent la récompense, « et, comme le dit Algazel, dans sa logique, cette sorte de bonheur dépend du perfectionnement de l’âme ; or, cette perfection consiste en deux qualités, la pureté et l’ornement; la pureté, si elle est exempte de toute souillure morale et de toute imagination terrestre; l’ornement, si en elle se reflète la certitude de la vérité divine et l’être de l’univers tout entier. » Telles sont les considérations générales ; elles n’ont rien de neuf, comme on le voit. Nous n’y ferons remarquer que le blâme infligé à la vie anachorétique et l’exubérance des citations ; car à chaque ligne apparaissent avec Aristote et Avicenne, Sénèque, Cicéron, Platon, Valère Maxime, Apulée et même le mystique Algazel, auquel Bacon emprunte, par un singulier éclectisme, quelques principes peu en harmonie avec les siens; comme, par exemple, le bonheur résultant de la contemplation par laquelle l’homme devient comme le miroir de l’univers tout entier.

Quant aux considérations plus particulières, elles touchent surtout aux sept péchés capitaux, contre lesquels, de tout temps, les philosophes se sont élevés et par leurs paroles et par leurs actions. Contre l’avarice, ils ont protesté par le mépris des richesses; contre l’orgueil, par le dédain des honneurs; contre la luxure et la gourmandise, par la fuite des plaisirs; contre l’envie, par l’ab-

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sence des passions, etc. Cette partie se termine par des réflexions sur l’infimité de la créature perdue dans cet univers immense : « La terre n’est rien auprès du Ciel ; la science seule donne déjà des » ailes à l’àme et la prépare à la connaissance du monde céleste et » la rend digne de s’associer à l’existence divine. C’est la science » qui est la fin, la destinée suprême de la condition humaine ; elle

* foule aux pieds le mal, s’élève dans les sphères supérieures, pé- » nètre dans le sein mystérieux de la nature, et erre au milieu des i astres. Sénèque l’a dit : C’est un point que le théâtre de vos » guerres, de vos voyages, de vos royautés; votre vie, ce n’est » que l’espace de quelques jours. Méprisons donc les biens du «corps; imitons Cicéron, qui, dans ses paradoxes, se vante de » n’avoir jamais désiré ni honneurs ni richesses; fuyons tous les » vices, la colère, l’ambition, l’ivresse, et sachons, comme le dit « Avicenne, que l’homme ne sera pas délivré de cette terre et de

* ses attraits s’il n’a su suspendre son être tout entier au monde

* céleste, désirer les trésors de cet autre univers, et, grâce à cet « amour divin, négliger et dédaigner les biens qui l’environnent. «

Nous n’avons pas les trois autres parties de la morale; mais on peut au moins dire quel en était le sujet, et Bacon lui-même nous en a tracé le plan. La quatrième était consacrée à combattre les sectes religieuses, et à prouver la foi chrétienne ; c’est non-seulement la partie la plus importante de la morale, mais même de la sagesse humaine tout entière. «En effet, elle a pour objet de préparer « l’homme à la vie éternelle selon les moyens de la raison ; elle » prouve que la loi doit être révélée par Dieu à un seul législateur « infaillible, qui est son vicaire sur la terre; qui doit dominer sur » le monde, disposer de tous les royaumes, promulguer les lois « et désigner son successeur. » La cinquième partie consiste à prêcher l’observation des pratiques et des devoirs de la vraie religion. C’est ici surtout et dans la précédente que les beautés oratoires trouvent leur place; qu’elles doivent briller non-seulement dans les mots, mais encore dans les pensées, dans les gestes du corps, dans les mouvements de l’âme. Enfin, la sixième traite de l’administration de la justice et du jugement des procès.

Bacon n’avait fait, dit-il, qu’effleurer ce sujet, pour certaines raisons qu’il exprimait dans ce passage (*). Il est à regretter que le manuscrit du musée Britannique soit incomplet; peut-être celui de Dublin contient-il les trois dernières parties ; nous n’avons pu nous en assurer, et' l’analyse qui précède suffit pour apprécier Bacon comme moraliste. Si on lit les fragments que nous publions à la fin de cet essai, on sera sans^doute frappé de ce fait, que Bacon, ici comme dans ses autres ouvrages, est loin de reproduire ou de suivre Aristote; qu’il ne lui emprunte guère que sa division des vertus ; et que si son œuvre est bien imparfaite, elle ne manque pas d’une certaine originalité (2).

(') Ces détails sont extraits de l’Opws lertium, cap. XIV.

(*) Le manuscrit de Dublin contient une quatrième partie; il y est question des sacrements, et surtout de l’Eucharistie. En somme, les trois premiers livres, dont nous publions de longs fragments (V« partie), renferment la morale proprement dite; le reste a plutôt rapport k la théologie ou au droit.

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