‹ Roger BaconChapitre 24 sur 32 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

g I. Caractères généraux de sa physique. Application des Mathématiques à la Physique. Première conception des [lois universelles. — g II. Histoire naturelle et Alchimie. Première idée de la Chimie. — g III. Optique. Analyse de la Perspective.

La scolastique tout entière a péri; mais, de tout ce qui la constituait, rien, semble-t-il, n’est aussi définitivement mort que sa physique. Si l’on peut encore rencontrer des philosophes qui suivent, assurent-ils, la bannière de saint Thomas, il n’est pas donné à notre siècle de voir un physicien jurer par Albert ou Guillaume de Conches. A quoi faut-il attribuer la nullité de cette science au moyen âge, et l’oubli profond et mérité où sont restés ensevelis tant de travaux considérables? A l’idée fausse qu’on se faisait de l’objet de la science, ou à l’imperfection de la méthode ? Ces deux causes au fond n’en sont qu’une seule et même, et la seconde est une conséquence de la première. L’idée moderne de la physique, la recherche des lois, c’est-à-dire des "conditions invariables suivant lesquelles les phénomènes se produisent, a fait défaut au moyen âge; il devenait dès lors superflu de s’enquérir d’un instrument propre à une œuvre qu’on ne concevait même pas ; on n’invente l’outil qu’en vue du travail qu’il doit faciliter. Le dédain pour l’observation est alors au moins autant un effet qu'une cause ; et si la physique a pour but des spéculations sur la nature du temps, du mouvement, de l’espace, de l’infini, du vide, des formes substantielles, l’expérience est à peu près inutile, et la vraie méthode.c’est

le raisonnement. Une réforme dans les moyens ne peut avoir de sens et de portée que si elle correspond à un changement dans l’idée de la fin qu’on veut atteindre. Bacon, en substituant l’observation au syllogisme, a-t-il aussi remplacé la physique de ses contemporains par une autre science? Au moins est-il permis d’assurer que, sur trois ou quatre points capitaux, il a voulu rompre plus ou moins décidément avec la tradition scolastique.

En premier lieu, il se préoccupe surtout des lois, leges, canones, fixes, universelles, qui doivent être l’objet définitif d’une science à laquelle il consacre dix ans de travaux (’); il ne veut pas qu’on cherche la raison des phénomènes dans la forme, dans la vertu spécifique des êtres, quijvarie avec leur essence, mais dans les agents dont l’action est uniforme et peut être ramenée à des règles générales, quelle que soit la nature des substances où elle se manifeste.

Ensuite il conteste que le mouvement dérive des formes substantielles, varie avec elles, et qu’il y ait entre celui des corps pesants et des corps légers, celui de la terre et du ciel, cette barrière imaginaire que Copernic et Galilée ont commencé à ébranler, que Descartes et Newton ont à jamais détruite. Il combat sans relâche l’opinion d’Averroès que le mouvement est de la même nature que l’objet mobile (2), et cette autre invention malheureuse qui imaginait à côté du mouvement naturel, dépendant de l’essence des corps, celui qu’on appelait alors violent; il démontre qu’il se trouve souvent réuni au premier, et que la chute des graves est loin de s’expliquer par la nature de ces corps (3); il ajoute que tout mouvement naturel se fait en ligne droite, et touche, pour ainsi dire, sans s’y arrêter pourtant, à cet axiome fécond de la mécanique et de l’astronomie moderne, que tout corps mû par une seule force se meut en ligne droite (4).

(') V. Op. maj., Ve Partie : Traclatus de multiplicalione specierum.

(*) Comm. nat., 40. — Albert, au contraire, adopte la théorie d’Averroës. ( Opp . phys., t. I, pr 109.)

(s) Op. maj., p. 103-104.

(*) Ce qui arrête Bacon, c’est le mouvement du ciel ; pour se tirer d’embarras, il le déclare volontaire.

Une autre conséquence des principes péripatéticiens, c’est l’intervention du ciel dans tous les phénomènes physiques. Dans toute substance, l'activité de la forme est épuisée par son union avec la matière, et tout changement, toute génération semble impossible. Le monde physique est condamné à l’immobilité, et, pour y introduire quelque activité, Aristote recourt tantôt à la privation comme à un troisième principe, tantôt à une action intermédiaire qu’il attribue au ciel. La conclusion, c’est que tous les phénomènes d’ici- bas ont leur cause efficiente là-haut, et que toute activité est enlevée à la création sublunaire, pour être reportée au monde des sphères ('). Bacon commence par identifier tous ces mots : essence, substance, pouvoir, puissance, vertu, force (2), puis il montre que toutes les substances agissent les unes sur les autres; que tout mouvement ne vient pas du ciel, à qui d’ailleurs il laisse encore une trop large place dans les choses terrestres.

De plus, la physique est alors abstraite, générale, vouée à d’interminables discussions sur les principes, et les docteurs ne la conçoivent pas autrement qu’ Aristote l’a laissée. Ce défaut n’échappe pas à Bacon, et il est le seul à le signaler dans son siècle : Aristote, répète t-il maintes fois, ne nous a légué que l’introduction, les généralités, la partie philosophique de la science ; il a voulu seulement définir, diviser, philosopher sur les éléments. Il avait sans doute traité à part les questions de détail, à savoir : l’alchimie, la médecine, la science des graves, l’optique, l’astronomie, la zoologie, la botanique, la science expérimentale. C’est là la vraie physique qu’il faut refaire (3).

Enfin, que dire encore de la physique scolastique? -Qu’elle recherche trop les causes et oublie les faits? Bacon le lui a reproché, non oporlet causas investigare, s’écrie-t-il, en recommandant de se borner à l’expérience (*). Qu’elle explique tout par les causes

(*) « Sol et homo générant liominem. » C’est un axiome scolastique

(*) Voyez, un passage remarquable rie 1 ’Opus majus, p. 358. Cf. Comm. nat., Pars 2», dist. 2a.

(8) Voir l’introduction du Comm. nat., Ve Partie de cet Essai.

(*) Op. maj., p. 68.

ItOGEIt BACON

occultes ? Bacon s’en est moqué, en se riant du même coup de ceux qui font de la physique par raison démonstrative, ralionaliter(l). N’estce pas assez prouver que la conception d’une méthode nouvelle correspondait chez lui à des idées plus justes sur l’objet de la physique?

Il a même tenté de donner l’exemple. Il est une science qu’il se vante d’avoir inventée, que les plus savants ignorent, qu’il ne sait comment nommer lui-même, et qu’il appelle tantôt de mulliplica- Uone specierum, tantôt <le influentia agentis. Nul ne l’a encore enseignée à Paris, et sans elle on ne peut rien savoir de la nature. De quoi traite-t-elle? De tous les phénomènes sensibles, c’est-à-dire de l’action de toutes les forces naturelles, aussi bien ici-bas que dans les sphères célestes, premier et mémorable essai d’une vraie physique. Essai incomplet, obscur, mélangé de graves erreurs, que les historiens n’ont pas daigné lire ni comprendre, et qui doit être pourtant une des gloires incontestables de Bacon (2). On comprend donc qu’il s’écrie avec orgueil : Cette science vaut cent fois plus que tout ce qu’ils savent. Ce n’est certes pas par les résultats particuliers ni par de grands progrès dans les connaissances positives que Bacon doit prendre à cet égard la première place parmi les physiciens du xme siècle, mais par la justesse des vues et la conception d’une grande idée, celle de la recherche des lois et de l’universalité des phénomènes. Entre lui et le cardinal de Cuza et les savants du xvie siècle, il y a près de trois cents ans; pour les idées, il ne semble pas y avoir plus d’une génération, et ilsparais-

(') « Nain si vos quæratis a quocumque philosophante rationalité!-, causam hujuscombustionis, nil possel respondere, sed dicetsic esse ex occulta causa.

(2) Voyez ci-dessus, 2e partie, ch. II, § II. « Leges multiplicationis nonduni sunt alibi traditæ adhuc, curn tamen non solum sunt communes actioni in visum, sed in omDcm sensum, et in tota mundi machina, et in cœlestibus et inferioribus. Hæc autem scientia non est adhuc lecta.Parisiis, neo apud Latinos, nisi bis Oxoniæ in Auglia, et non sunt très qui sciunt ejus potestatem, ut apparet in libris istius, qui ncc fecil libros de bac scientia, nec aliquid de philosophia potesl sciri sine hac. . et iileo hoc solum valet centies plus, quam quicquid sciunt : nullus vero de aulhoribus, de magistris antiquis aut modernis scripsit de his. Sed laboravi per deeem annos, quantumeumque potui vacare, et discussi omnia, ut putui, redigens in scriptum a tempore mandati vestri. » (Op. tert ., cap. XI. Voy. aussi les chap. XXXI et XXXVI.)

sent, ses disciples immédiats. Quant à l’application dès mathématiques à la physique, on en a parlé plus haut et nous ne la rappelons que pour mémoire.

Le détail de sa physique serait fastidieux, et il suffît d’en faire voir le principal caractère. Quel intérêt y aurait-il à enregistrer ses déclarations sur le vide ou l’infini, sur la génération et le temps indivisible ou mesurable où elle se produit, et sur son résultat ? Ces questions sont très-utiles, assure-t-il, pour la théologie, la transsubstantiation du pain, la chute des anges, etc. Ce n’est pas précisément ce qui préoccupe la physique actuelle. Voici néanmoins, pour fixer les idées, quelques exemples des résultats où le conduit l’application des mathématiques à la physique. Il a reconnu que l’air a une densité différente de celle des espaces célestes, qu’il appelle avec l’ancienne physique la sphère du feu ; car il y a une réfraction des rayons des astres, réfraction entre le rayon prolongé et la normale; donc, l’air est plus dense (*). Il a donné du flux et du reflux une explication très-erronée et incomplète, mais qui est déjà un progrès. La cause qui soulève les marées, c’est, suivant lui, l'influence des rayons lunaires, tantôt obliques, tantôt perpendiculaires; quand ces rayons font des angles très-aigus avec la surface des flots, ils n’ont presque aucune action sur eux; à mesure qu’elle monte dans le ciel et que ses rayons se rapprochent plus de la normale, elle agit plus puissamment, et son action est au maximum quand elle est au zénith, pour décroître de suite. Ces rayons, qu’on ne s’y trompe pas, ne causent pas une ébullition des flots comme celle d’un liquide échauffé; ce sont des rayons de lumière ou plutôt de la nature substantielle de la lune [-). On peut prédire et mesurer d’avance le soulèvement des flots, et l’expliquer par la géométrie.

Des considérations géométriques lui servent aussi à montrer que l’hypothèse d’une matière infinie est absurde, car on est obligé, pour la soutenir, d’avancer que l’infinité de la matière est seulement

(*) Op. maj.. p. 79, 80.

(*) /ci., p. 85.

celle de la puissance et non pas celle de la substance. Or, avec des lignes, on peut prouver que, dans ce cas, on arrive à une puissance plus grande que la puissance infinie, ce qui est absurde. L’atomisme, qui, suivant lui, a arrêté et embarrassé Aristote et tous les naturalistes, est réfuté sans réplique par une proposition d’Euclide. Si les atomes existent, si les corps en sont réellement composés, la diagonale d'un carré sera commensurable et même égale aux côtés, malgré la 7e proposition du x° livre (‘). Il essaie, par la même méthode, de déterminer la forme du monde, et conclut qu’elle est sphérique; il en donne mille motifs, qu’il déduit par syllogismes avec un grand luxe de causes finales: le ciel doit avoir la forme la plus noble, la plus simple, la plus apte au mouvement-, la moins exposée aux obstacles; donc, il est sphérique. Les corps contenus dans le ciel ont la même forme; l’eau par exemple, car si l’on mène du centre de la terre des lignes à la surface des eaux, si elle n’était sphérique, il y en aurait une plus courte, et l’eau, en vertu de sa pesanteur, s’y précipiterait. D’ailleurs, si la mer était plane, on verrait le port plus vite du pied du grand mât que du sommet. Les autres éléments ont aussi cette figure sphérique. L’auteur en tire une ingénieuse conséquence, c’est, que le même vase, à la surface de la terre et au sommet d’un édifice, ne contiendra pas le même volume de liquide. L’eau, en effet, est attirée vers le centre de la terre, et toutes ses parties subissent cette action. Elle aura donc toujours la forme d’une sphère à décrire autour de ce centre, et si elle est placée sur un édifice élevé, la sphère aura un rayon plus grand et une courbure moins prononcée ; il y tiendra donc moins d’eau que dans une position inférieure ; et cependant, le vulgaire n’en sait rien, ni les sages! Bacon est enthousiaste de cette découverte, qui lui semble merveilleuse; et en effet, quoiqu’elle n’ait qy’une valeur théorique, elle ne serait pas désavouée par un savant moderne (a).

(*) La Logique üe Port-Royal, 4e partie, cliap. 1er, donne la môme preuve que Bacon de la divisibilité absolue de la matière, b savoir l’incommensurabilité de la diagonale avec les côtés, et attache une grande certitude h cette sorte de preuve.

(s) Voy, Fave, Leçons de Cosmographie, p. 85.

Enfin, l’un des problèmes de physique où Bacon s’est complu et qu’il nous présente comme une preuve de l’excellence de sa méthode, c’est la théorie de l’arc-en-ciel, où les malhématiques doivent s’aider de l’expérience ( 1 ) . On peut observer, dit-il, beaucoup de phénomènes analogues à celui-là, où les mêmes couleurs se représentent dans le même ordre; par exemple, qu’on prenne des pierres hexagonales d’Ecosse (spath), qu’on fasse passer au travers les rayons du soleil, et on verra toutes les couleurs de l’iris ; le cristal taillé à propos, recte figvrala;Veaa soulevée parles rames, par les roues d’un moulin, la rosée, la pluie, présentent le même fait. C’est donc ici un phénomène général et qui se retrouve souvent (2). Bacon l’a beaucoup étudié; il a observé que plus le soleil est haut sur l’horizon, plus l'arc-en-ciel est bas; qu’il lui est toujours opposé, et qu’une ligne droite, menée du centre du soleil à son nadir, passera par le centre de l’iris ; que la hauteur maximum du cercle est de 42 degrés, et alors le soleil est à l’horizon sensible; qu’il n’y a pas d’arc-en-ciel lorsque le soleil dépasse 42 degrés; que la grandeur dépend de l’élévation du soleil; que l’arc-en-ciel n’est rien par lui-même* n’est qu’une apparence, et fju’il est produit par la réflexion des rayons à travers les petites gouttes d’eau des nuages pluvieux. Il ne craint pas de critiquer Aristote; sa théorie est sans valeur, nil est; et Sénèque n’cst pas plus heureux. Dans cette longue dissertation, à côte de quelques observations bien faites, on retrouve des assertions étranges, et dans des pages à l’honneur de l’expérience, on lit qu’il y a cinq couleurs àl’iris, parce que le nombre cinq est le plus parfait de tous, et que d’ailleurs il y a cinq corps dans l’œil (3).

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Les sciences particulières qui touchent à l’étude de la nature

(*) Il emprunte beaucoup b Sénèque, Quœst. nat., cap. IV— IX, lib. 1.

(*) Op. maj., p. 448, 463.

(*) Maurolyce, en 1554, n’est pas plus avancé que Bacon; il se Halte d’être le premior

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n’ont pas été négligées par Bacon. Pour parler d’abord de l’hîstbire naturelle, on trouverait des aperçus sur la physiologie des plantes et des animaux, qui sout assez imprévus de la part d’un écrivain du xiiic siècle (1). L’auteur a des notions assez justes des sexes; il accorde une âme aux plantes, examine curieusement si elles n’ont pas certains sens et surtout la sensibilité tactile, leur accorde uu mouvement d’inspiration et de respiration, les croit susceptibles d’alternatives de veille et de sommeil; connaît l’importance de la sève, de certains liquides qu’elles secrétent, en distingue les parties essentielles, la tige, la racine, l’écorce; essaie de déterminer. le rôle que jouent dans la végétation les feuilles, les fleurs et les fruits, et recherche si les végétaux n’ont pas quelque organe essentiel qui serait le siège de la vie et leur tiendrait lieu de cœur. Suivant lui, il y a en eux des vaisseaux qu’on peut comparer aux canaux qui contiennent le sang chez les animaux. Il étudie le développement de la graine, la propagation par séparation, la greffe, son influence sur le sujet et la manière dont elle s’y identifie, les conditions d’identité d’espèce qui doivent être réalisées pour qu’elle réussisse. Sans doute, sur ce dernier point, il tombe dans quelques erreurs que l’expérience aurait dissipées; mais faut-il s’en étonner lorsqu’on les retrouve dans des ouvrages presque contemporains. On a fait du traité d’Albert sur les végétaux un éloge à notre avis excessif et hyperbolique (2). Albert ne s’écarte guère d’Aristote, et c’est le philosophe grec qui a droit de recevoir les louanges adressées au Dominicain. Bacon doit aussi beaucoup à ce grand maître, on peut le vérifier ; et aux travaux arabes, on peut le conjecturer. Mais il a sur Albert une grande supériorité, présente des vues plus justes qui ne se retrouvent pas chez son rival, et surtout évite beaucoup des erreurs grossières qui déparent les travaux scientifiques de l’évêque de Ratisbonne. Est-il besoin d’ajouter qu’il lui en reste encore un grand nombre, et que si on peut désirer que

qui ait ûxé la quantité de l’angle sous lequel on voit l’arc-en-ciel ; il copie Bacon et ne le cite guère. ( nhatismi de lumine. Naples, 1511 (sic, pour 1611?), p. 49 à 68.)

(*) Mss. d’Amiens, f° ">7-63. De vegetabilibus.

(2) Opp., t. V, p. 342. — Cf. .Ppuchet, Hist, des sciences nat. au moyen âge.

ce petit traité soit publié, ce n’est pas dans l’espoir qu’il puisse offrir des modèles ou des leçons à la science du xix® siècle.

Nous n’avons pas derenseignements précis pour apprécier le savoir de Bacon en zoologie; mais seulement, dans son grand traité de physique, on trouve quelques détails de physiologie. Il y combat cette idée alors généralement répandue que, grâce à l’aine, l’aliment se change en substance spirituelle ( 1 ) . Il se moque des idées de ses contemporains, du vide, des forces occultes, expulsives, rétentives, attractives qu’on avait imaginées, et s’excuse de n’en pas dire plus, parce qu’il n’a pas ses écrits sous la main à ce moment, et que Jean a avec lui un traité d’alchimie où toutes ces difficultés sont résolues (2). Dans ses explications sur la génération, il suit Aristote et Avicenne, mais pourtant donne une preuve nouvelle de la liberté de son esprit : il n’hésite pas à regarder le cerveau comme l’origine des nerfs, contrairement à ces deux philosophes, malgré la condamnation qu’ Avicenne a prononcée contre Galien : tJeme suis étonné de l’audace de cet homme, qui a contredit Aristote (3) ! » il attribue les phénomènes nerveux à un fluide, hypothèse qui n’est pas plus neuve que bien d’autres (4). Il propose sur les monstruosités une explication imparfaite sans doute, mais qui tend à les faire rentrer dans des effets particuliers des forces naturelles, trouvant dans leurs opérations la matière tantôt en excès, tantôt au contraire insuffisante ; il attribue la propriété que certains animaux ont de se propager par division, à la constitution de leur corps composé de parties semblables, qui à elles seules sont complètes. Ce sont, dit-il, comme des anneaux, et chacune de ces parties arrondies est semblable à une autre et peut vivre et se développer (5). Enfin, il admet la génération spontanée de certains animaux qui naissent dans la putréfaction des matières organisées, erreur excu-

(*) Comm. nat fol. 49.

(*) Idem, fol. 54.

(3) Fol. 47 : « Mirati sumus super homine illo qui contradixit Aristoteli. »

(*) « Medium animatum quod est liumor in nervo sensitivo, » etc. ( Opus tertium, c. XXXIV.)

(5) Comm. nac., fol. 54. ,

ROGEK KACON

sable, on le sait, si c’est une erreur. Seulement il ajoute que c’est l’action du ciel ou plutôt l’intelligence qui les meut, virlus angelica, qui fait naître ces productions, et cette idée n’a pas chance de terminer le débat qui divise à ce sujet les savants modernes.

L’alchimie a peut-être plus contribué à elle seule que toutes les autres sciences ensemble à sauver le nom de Bacon de l’oubli. Tous les adeptes du grand œuvre le comptent comme l’un de ceux qui ont opéré la transmutation et sont arrivés à cette perfection de l’art, si rarement atteinte. Il suffit d’ouvrir le Théâtre chimique et les Bibliothèques d’alchimie, pour y trouver le nom de Bacon en tête d’ouvrages qu’on met à son compte, et souvent répété dans d’autres œuvres. Son Miroir d'alclùmie a eu une foule d’éditions, ainsi que le traité Du pouvoir admirable de la nature. Le second ne contient que quelques brefs chapitres énigmatiques, qui peutêtre même, d’après certaines dates, ne sont pas de Bacon; le premier est un résumé très-vague, contenant en sept petits paragraphes un manuel d’alchimie où ne se trouvent ni beaucoup d’erreurs ni beaucoup de vérités. On en jugera d’après cette courte analyse : L’alchimie est une science qui apprend à faire et à composer une certaine médecine qu’on appelle Élixir, qui, lorsqu’on la projette sur les métaux ou les corps imparfaits, les rend parfaits au moment de la projection. Qu’est-ce qu’un corps imparfait ? 11 faut savoir que tous les métaux sont composés de soufre et de mercure ; mais ces deux éléments sont plus ou moins purs, et ne se trouvent sans mélange que dans l’or. Tout l’ait d’alchimie consiste à trouver le moyen de purifier ces métaux, et cela se fait au moyen d’un élixir dont Bacon donne la composition. Il serait difficile de le former d’après ses indications, et, prenant soin de nous décrire le vase, le fourneau, les couleurs que présente la liqueur de projection, il semble oublier de dire au juste en quoi elle consiste. Il y a, de plus, des axiomes mystérieux de ce genre : « Natura naturam continet, natura naturam superat, et natura obvians suæ naturæ lætatur et in aliénas transmutatur naturas » (*). Les historiens attri-

(') Theatrum chemicum. Argenlorati, 1613, t. II, p. 409, 439.

SES TRAVAUX SCIENTIFIQUES Et SES DÉCOUVERTES 587

buent à Bacon la découverte du phosphore, du manganèse, du bismuth, des propriétés de l’antimoine ('), ainsi qu’une foule d’ouvrages dont on peut voir le détail peu authentique dans la bibliothèque de Pierre Borel (2).

On sait que pendant tout le moyen âge et jusqu’en plein xvne siècle, l’unique but des recherches chimiques, ce fut la transmutation des métaux; Bacon a cru à la possibilité du grand œuvre, croyance erronée, mais qui n’a rien d’absurde et a encore aujourd’hui quelques partisans. Tant qu’elle domine la science entière, il n'y a pas de progrès possible, et la chimie commence le jour où l'on renonce à cette préoccupation, pour étudier l’action réciproque des corps dans le cas où ils s’altèrent en se combinant. Bacon ne supprime pas le problème de la transmutation, mais il le relègue dans une partie inférieure de l’alchimie, qu’il appelle pratique, dont le but, dit-il, est d’opérer des travaux utiles à l’état et aux individus en transformant les métaux vils en or et en argent (3). Au-dessus de cette science, il place l’alchimie spéculative, dont le but, tout à fait général, est d’étudier la formation des corps, les combinaisons des éléments, et, ajoute-t-il, la nature intime des végétaux et des animaux. Cette science spéculative est, à ses yeux, bien plus importante que l’autre, et a des résultats plus utiles; voici comment il en parle : « 11 y a une autre science qui traite des

* combinaisons des éléments et de tous les corps inaminés, à sa- ® voir, des corps simples, des liquides simples ou composés, des i pierres communes, des pierres précieuses, des marbres, de l’or, » des autres métaux, des soufres, des sels, des teintures, du bleu, j du minium, des couleurs, des huiles, des bitumes combustibles, et » d’une infinité d’autres sujets dont Aristote n’a pas parlé, dont i les physiciens ne savent rien, pas plus que tout le vulgaire des

* Latins. L’ignorance où l’on est sur ces matières entraîne le néant (*)

(*) Colle dernière découverte appartient h Basile Valentin, dans son ouvrage : In curru triumphuli antinwnii, qu on a faussement attribué à Raeon.

(s) Il attribue b Bacon trente-trois ouvrages d’alchimie, parmi lesquels : De sapientia veterum, oeuvre de l’autre Bacon.

(3) Thésaurus chemicut, p. 7.

» de toutes les sciences naturelles.... La composition des corps » animés, des végétaux et des animaux résulte des mêmes combi- » naisons d’éléments et d’humeurs, et n’est qu’un cas particulier » de celle des corps inorganisés (*)... Il n’y a pas trois hommes au » monde qui connaissent cette science en ce qu’elle a de distinct » de l’alchimie pratique, sine operibus alchimiœ praticœ. Un seul » savant (2) est instruit de toutes ces questions, et comme si peu » de gens peuvent le comprendre, il ne daigne pas communiquer » sa science aux autres ni les fréquenter, parce qu’il les regarde » tous comme des sots (3) et des fous livrés aux arguties du droit » et aux sophismes des charlatans qui déshonorent la philosophie,

» la médecine et la théologie J’ai posé les principes de cette

» science, surtout en développant le 6° défaut de la théologie dans » VOpus minus (4). » Ce traité de chimie spéculative lui semble, après la Multiplication, son plus bel ouvrage, et il s’écrie naïvement : « A mon avis, mes idées sur ces principes et sur leur » application aux métaux, valent beaucoup plus que le prétendu » savoir de tous les physiciens du monde (5)1 » Nous craindrions, en insistant sur ces vues de notre auteur et en montrant ce qu’elles ont de neuf, de paraître céder à un parti pris de trouver en lui les premiers essais de l’esprit moderne.

§ III

On ne peut passer sous silence les travaux de Roger sur l’optique. Jusqu’au xvie siècle, il a fait autorité dans ces questions, et alors que tout souvenir de ses autres ouvrages semble perdu, son

(*) Op. tert., cap. XII.

(2) Maître Pierre.

(3) Asinos , dit Bacon avec plus d’énergie que de politesse.

(*) Id., ibid. C’est en effet là que se trouve un Traité d’alchimie spéculative dont nous parlons ailleurs : lre Part., ch. II.

(B) Id., ibid. — V. tout le chap. IX de la IVe Partie du Comm. nat. — Cf. Thésaurus chemicus, p. 7.

nom se retrouve dans tous les traités d'optique. A partir de Kepler on le néglige, et c’est une ingratitude; il a le droit de conserver sa place; du xme siècle à la fin du xviK, cette science est restée à peu près ce qu’il l’avait, faite. Avant lui, elle n’existe pas pour les Latins; après lui elle ne fait plus de progrès pendant le moyen âge, et les historiens, qui exagèrent ses mérites sous d’autres rapports, ne lui ont pas rendu justice àcet égard.

La théorie de la vision, de la nature de la lumière, a occupé les grands génies de l’antiquité, depuis Pythagore et Platon jusqu’à Aristote; géomètres, physiciens, philosophes, sont également intéressés dans ce problème surjequel on dispute encore. Outre les traces de ces recherches générales, il restait au xme siècle deux anciens traités d’optique, sous les noms d’Euclide, qui, parait-il, ne serait pas le géomètre, et de Ptolémée, l’illustre astronome (*). Bacon les connaît, et joint à ces deux auteurs quelques ouvrages grecs et arabes que nous citons ailleurs, Archimède, Tidée, Alkindi, etc.; mais son maître le plus écouté, c’est sans contredit l’arabe Alhazen (2), et si l’imitation, du reste assez indépendante qu’en fait Bacon, lui ôte tout droit à l’originalité, le choix d’une pareille autorité fait honneur à son jugement. Alhazen peut passer pour le père de l’optique moderne; il réunit tous les travaux anciens, les complète, les enrichit de nouvelles expériences, et il faut arriver à Képler pour lui trouver un égal (3). Bacon ne dissimule pas ses emprunts ; cette loyauté ne se retrouve pas chez un physicien du même temps qui, par une singulière fatalité, s’est trouvé, avec bien moins de titres, jouir d’une gloire beaucoup plus éclatante : c’est le polonais 'Vitellion (*). 11 copie Alhazen sans critique, sans

f1) On a imprimé h Venise, en I 518, une traduction du traité de Ptolémée intitulé : De speculis, en deux livres. La traduction, d’après une note, en fut faite le 31 décembre 1269. (V. Sphera cum commentis, Venise, 1518.) L’Optique que liacon cite a disparu depuis.

(*) Oplicce Thésaurus, Basiliæ, 1572, traduit en latin par Reiner, sous la direction de P. Ramus. Le titre que cite Bacon, traduit littéralement de l’arabe, est De aspeclibus. Il cite aussi le Traité Ve crepusculis, que Reiner a joint au premier.

(3) V. Recherches sur quelques phénomènes de la vision, 1854, par M. Trouessart.

(*) V. Mémoires de l'Académie des Inscriptions , etc., t. XIII, p. 408, sqq.

le nommer une seule fois ; se montre moins géomètre et aussi moins physiologiste que Bacon, et grâce à son silence déloyal, il passe pour inventeur dans la postérité ; on lui attribue les premières vues un peu nettes sur la réfraction ; le génie de Képler ne dédaigne pas de le commenter, et le premier livre de l’optique moderne se nomme Paralipomènes à Vitellion. Cependant il a écrit après Bacon ; son ouvrage est dédié à Guillaume de Morbeke, alors pénitencier du pape, comme nous l’apprend la dédicace (*). Or, ce ne fut qu’en 1268 que Guillaume occupa cette dignité, qu’il garda jusqu’en 1274, et la Perspective fut composée an plus tard en 1267. Bacon est donc le vrai fondateur de l’optique en Occident; il faut lui rendre, en les amplifiant, les éloges accordés à Vitellion, et c’est lui que Képler aurait commenté s’il l’avait connu (2). Au premier abord, la Perspective est une compilation diffuse et indigeste, embrouillée 'par des arguments métaphysiques, et souvent d’une obscurité décourageante. Mais si on la compare aux œuvres de Vitellion et de Jean Peckam, on y trouve un ordre assez régulier, quelque critique, quelques expériences, de grandes idées et de grands pressentiments. Elle se divise en trois parties, subdivisées en distinctions et en chapitres.

Dans la première, il est question des facultés de l’àme sensitive en général, de la physiologie et de la psychologie de la vision; l’auteur signale d’abord que la vue nous fait connaître seulement la couleur et la lumière, et que tous les jugements sur la distance, la grandeur, la forme, appartiennent à d’autres facultés et surtout

t1) Vitellionis Thuringipolini, libri X. Bâle, 15*2, p. 1.

(2) J. Kepleri, Ad Vitellionern paralipomena. Francfort, 1604. — Du reste, l’ouvrage de Bacon ne resta pas ignoré* : nous le trouvons cité comme une autorité dans beaucoup d’ouvrages du xve au xvto siècle, dans la Margarita pliilosophica, espèce d’encyclopédie qui eut une grande influence au moyen âge. (Tract. Il, cap. XIII.) Maurolyce, qui n’est guère plus avancé que lui, nous donne les noms de ses auteurs dans sa préface dalée de 1540; on y voit Thèbitli, Jourdain le Forestier, Euclide, Ptoléraêe, Archimède, Jean Petsan (Peckam), et enfin « la très-utile Perspective de Roger Üacchon. » (V. Cosmographia. Venise, 1543.) Schciner lui-môme en fait le plus grand éloge, et croit qu’au fond il a reconnu, comme Képler, que la rétine est l’organe où se forment les images. (V. Oculus, auctore Christ. Scheiner. Œnipont., 1615, p. 119 et 120.)

à la réflexion. Puis il aborde la description de l’œil et du nerf optique; il essaie d’expliquer le mécanisme delà vision. L’énumération qu’il donne des parties constituantes de l’œil est complète, et suppose une main passablement exercée aux recherches anatomiques, et lui-même déclare avoir étudié souvent l’appareil visuel des animaux ; mais quand il veut expliquer les rapports de ces parties et leur côté physiologique, il tombe dans des erreurs qui furent longtemps celles de tous les physiciens. Comme Alhazen, il attribue au cristallin le rôle principal dans la vision, et ajoute que c’est là que se forment les images. Mais pourtant il donne à entendre que la rétine a une grande importance; qu’en résumé, le dernier sujet sentant, c’est le nerf; et touche de près à la vérité, que Képler a rendue indubitable. Il termine par l’analyse des conditions physiques de la vision et des erreurs qui peuvent l’affecter.

La seconde partie, la plus courte et la moins importante, traite du mécanisme de la vision en ligne droite, de l’unité de sensation malgré la production de deux images, dont il ne sait pas plus que son maître rendre compte; du renversement de ces images qui l’embarrasse beaucoup et qu’il ne croit pas possible, ce qui lui fait inventer plusieurs réfractions compliquées destinées à les redresser; du mode d’appréciation des distances et des grandeurs. Les erreurs y abondent : ainsi, prétend-il, ceux qui ont les yeux enfoncés y voient plus loin que ceux qui les ont saillants, parce que chez les premiers l’œil est plus près du nerf optique. Ainsi encore le cristallin doit être très-net dans une bonne vue, parce que les images sont comme les taches qui apparaissent mieux sur les étoffes propres.

La troisième partie est consacrée à l’étude des deux phénomènes de la réflexion et de la réfraction. Pour le premier, Bacon connaît, et ce n’était pas nouveau, la loi de l’égalité des angles d’incidence et de réflexion ; mais, au lieu de la vérifier par l’expérience, il la déduit de considérations rationnelles sur la nature et la marche de la lumière, dont quelques-unes n’ont absolument aucune valeur scientifique (‘). C’est le défaut radical qui le frappe d’impuissance (*)

(*) Il connaît cependant un instrument destiné <t vérifier celte loi.

dans ses recherches ultérieures ; aussi la notion des foyers lui est complètement inconnue, et quoique en possession des lois de la réflexion, il ne sait pas en tirer cette conséquence essentielle que les directions de tous les rayons partis d’un point lumineux, viennent après réflexion, par une surface plane, converger en un même point symétrique du premier; et pourtant, par une suite de tâtonnements et sans preuves, il assigne exactement la position des images produites par les miroirs plans ; mais quand il passe aux miroirs sphériques, concaves et convexes, il s’égare à plaisir, et ne se préoccupe pas de rectifier par l’expérience la fausseté de ses déductions. On te-voft, par exemple, attribuer aux miroirs sphériques convexes le pouvoir de former en avant, en arrière de la surface réfléchissante, et sur cette surface même, des images tantôt plus grandes, tantôt plus petites que les objets, alors que l’observation la plus simple lui aurait montré que ces images sont toujours situées derrière le miroir, toujours droites et toujours plus petites. Ses erreurs sont moins radicales en ce qui concerne les miroirs concaves, et cependant là encore il admet que les images peuvent se former sur la surface réfléchissante ; et pour celles qui se forment devant ou derrière, il ne sait ni en expliquer le mode de formation ni en assigner exactement les positions.

Quant aux lois de la réfraction, sans les ignorer absolument, il les devine plutôt qu’il ne les vérifie. Il a à sa disposition un appareil pour mesurer les angles d’incidence et de réfraction dans les milieux réfringents (*), et il adopte pour la construction des rayons réfractés, une règle dont il serait difficile de dire où il prend les éléments, et qui ne peut se justifier (2). Cette règle, qui ne ressemble guère à celles des sinus, et qui conduirait à de singulières

(*) Il en doit le principe ’a Alhazcn. (Ouv, cité, liv. Vil, p. 221).

(!) Voici comment Bacon entend celte construction : quand un rayon LI tombe au L point I sur une surface réfringente plane MN, on obtient la direction du rayon réfracté en menant au point 1 la normale IH, en N prolongeant IL dans le nouveau milieu; et la direction -I R, qui fait avec LK un angle égal h celui de I K avec la normale, est la direction du rayon réfracté.

conséquences, donne des résultats h peu près exacts lorsqu’on ne s’écarte pas de certaines limites, dans lesquelles R. Bacon s’est prudemment renfermé. Aussi, malgré cette erreur originelle, il parvient à construire avec assez de justesse et à placer presque convenablement ses images dans les cas les plus élémentaires delà réfraction par des milieux indéfinis à surfaces plane et sphérique, concave ou convexe. Et ici il n’a pas pour guide Alhazen, et se montre vraiment original. Il se trompe cependant très-gravement en plus d’un cas : lorsque, par exemple, il affirme que la position des images dépend de celle de l’œil, et qu’elles peuvent parfois se former sur les surfaces réfringentes elles-mêmes. De l’étude de la réfraction par les milieux indéfinis à surfaces courbes, il n’avait qu’un pas à faire pour arriver aux lentilles : l’a-t-il fait? Une opinion généralement répandue répond affirmativement. Lui-même s’exprime parfois de manière à le faire soupçonner, non pas tant dans ce traité que dans l’opuscule intitulé De speculis ['). Il parle, en effet, de la concentration opérée sur les rayons solaires par un vase hémisphérique rempli d’eau; mais cette observation est très-ancienne, il l’explique mal, n’en tire pas parti, et il est certain qu’il n’a pas connu les propriétés des lentilles, pas plus qu’il n’a inventé les lunettes (2). Son traité se termine par des considérations destinées à rehausser cette science inconnue aux Latins. Il prétend qu’elle est très-utile à la théologie, et on ne peut s’empêcher de le plaindre d’être forcé d’inventer de puérils arguments à l’appui d’une thèse que les nécessités du temps lui ont imposée. Il réussit mieux quand il décrit les avantages qu’on en peut retirer pour l’utilité publique, et ce sont ces aperçus un peu vagues qui ont donné prétexte à lui attribuer l’invention des lunettes, du microscope et même du télescope à réflexion. Les merveilles que Bacon soupçonne appartiennent non pas au présent, mais à l’avenir de la science ; il en parle avec enthousiasme, mais n’indique pas les moyens de les réaliser; il mélange les pressentiments sublimes avec les rêveries d’un vi-

{*) Publié par Combach avec la Perspective.

(2) Voir ci- après les découvertes.

sionnaire. Qu'on en juge : « Puisqu’on voit parfois dans le ciel deux soleils et deux lunes, puisque les démons font apparaître aux regards terrifiés, des camps, des armées et d’autres prodiges, il n’est pas impossible de faire autant et mieux que la nature ou les esprits infernaux. On peut donc disposer des miroirs en face des villes assiégées et des camps ennemis pour apercevoir tout ce qui se passe dans leur enceinte ; c’est ainsi que César, sur le point d’aborder en Angleterre, fit dresser sur le rivage des Gaules de gigantesques miroirs qui lui permirent de reconnaître les positions des villes et du camp des Bretons. Ces appareils pourraient encore servir à produire des images multiples des objets, de telle sorte qu’au lieu d’un homme ou d’une armée on en verrait apparaître plusieurs, avec une telle apparence de vérité, -que l’épreuve seule du toucher serait capable de détruire l’illusion. On peut utiliser ces apparitions à la guerre, et épouvanter les infidèles. On pourrait même arriver à condenser l’air atmosphérique de manière à lui communiquer la propriété de réfléchir la lumière, car ce sont des vapeurs faisant l’office de miroirs qui donnent naissance aux images multiples du soleil et de la lune. Enfin, ces miracles de la science auraient encore une conséquence qui réjouirait la saine philosophie : ils mettraient à néant les prétentions des jongleurs et des magiciens, et les hommes, désabusés de ces arts menteurs, ne seraient plus charmés que par la vérité. »

La réfraction permet aussi d’espérer des résultats plus admirables encore. Nous pouvons tailler (fiejurare) des milieux transparents et les disposer par rapport à nos yeux et aux objets extérieurs, de manière à faire converger les rayons par des réflexions et des réfractions successives, en tel point et sous tel angle que nous voudrons, ce qui donnera à volonté des images rapprochées ou éloignées. On lirait ainsi à d’incroyables distances les lettres les plus petites ; on compterait les grains de sable et de poussière; un enfant apparaîtrait grand comme un géant, un homme comme une montagne, une petite armée comme une multitude innombrable. Onferait descendre le soleil et la lune sur la tète des ennemis, et on produirait d’autres prodiges dont les ignorants n’ont pas la moindre idée. »

Ce résumé vaut mieux que toute discussion pour faire ressortir ce qu’il y a de grand dans l’imagination de Bacon, ce qu’il y a de faible dans son savoir. Ces résultats grandioses qu'il pressent sont des illusions ; les principes sur lesquels il les fonde sont presque tous faux. Mais ses contemporains n’en savent pas autant et n’ont pas, pour compenser la faiblesse de leur science, la grandeur d’esprit qu’on ne peut refuser à Bacon. En voici une dernière marque : « La vitesse ou du moins la pensée que la lumière doit employer un temps quelconque pour se propager, se trouve indiquée pour la première fois dans le 2e livre du ISovum organum, dit un illustre savant (1). » Cette notion importante revient bien à un Bacon, mais c’est au premier des deux; voici ce qu’on lit dans l 'Opus majus: i Tous les auteurs, y compris Aristote, prétendent que la propa- » gation de la lumière est instantanée; la vérité est qu’elle s’ef- » fectue dans un temps très-court, mais appréciable. On prouve par y> l’expérience qu’un rayon perpendiculaire arrive plus vite qu’un j> rayon oblique. La lumière se propage plus vite que le son ; si » l’on aperçoit de loin un homme frapper du bâton ou du marteau » sur un corps sonore, les yeux sont alfectés avant que l’oreille ait i rien perçu. On voit l’éclair avant d’entendre le tonnerre, bien j> qu’en réalité le bruit précède la lumière dans le nuage. Mais il j> n’en est pas moins vrai que la marche de la lumière est mesu- » rable (2). »

(!) Humbolt, Cosmos, t. III, p. 86.

(*) Op. maj., p. 298 et 300.

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