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CHAPITRE III

§ I. Nombreuses inventions attribuées à Roger Bacon; exagérations à ce sujet. Bacon est-il l’inventeur du Télescope? — g II. Exemple de quelques erreurs et préjugés de Roger Bacon.

SI

Quand on ouvre les histoires des sciences, les biographies, les dictionnaires, on reste frappé d’admiration pour la foule de découvertes importantes dont Bacon peut se faire gloire, et on comprend que Voltaire lui -même, après avoir déclaré ses livres un tissu d’absurdités et de chimères, ait trouvé de l’or encroûté sous ce fumier. 11 n’y a pas une partie des sciences où le nom de notre philosophe ne se trouve cité parmi celui des inventeurs, et il a eu ce privilège de trouver une sorte de superstition, là où il y en a le moins, et jusque dans les colonnes de l’Encyclopédie. La chimie l’honore comme un de ses fondateurs, comme le premier écrivain chimique que nous ayons eu en Europe (1), et lui attribue la découverte du phosphore ("2), du bismuth, du manganèse, la composition de la poudre à canon; en mécanique et en physique, outre son androïde et ses oiseaux volants, on peut citer de lui, suivant les auteurs, l’idée de voitures qui se meuvent sans chevaux avec une incroyable vitesse, et qu’on pourrait supposer avoir été ani-

(J) Dumas, Phitos. chimiq., p. 16. — Pouchet, p. 360.

(*) Jourdan, Biographie médicale, t. III, p. 479. — Suard, Biograph. univers . — Dumas, Philos, chimiq. — Hœfor, Hist. de la chimie. — Etc.

mées par la vapeur; celle d’instruments pour s’élancer clans les airs, ressemblant à nos aérostats; la mention formelle de la cloche à plongeur et de ponts suspendus sans arches ni colonnes (*). Il parait avoir entrevu les forces de la vapeur et des gaz, les locomotives et les ballons (*), et il faut y ajouter l’application de la vapeur à la marine. En optique, sa part est immense et suffirait à la gloire de plusieurs hommes célèbres : ce n’est pas moins que les lunettes, la chambre obscure, les propriétés des lentilles, les miroirs incendiaires, la lanterne magique, et enfin le télescope et les lunettes astronomiques, c’est-à-dire en somme les plus grandes inventions de cette science depuis son origine. Faut-il ajouter à tout cela qu’il a connu le magnétisme, deviné l’attraction, décrit la boussole, et même, suivant un éminent historien, deviné l’Amérique! Avant tout examen, une si longue liste de découvertes à une époque où elles sont rares, tant de titres de gloire accumulés sur un seul homme doivent mettre en défiance. Nous les avons cherchés pourtant dans les œuvres de Bacon, avec le vif désir de les trouver. L’étude patiente et parfois difficile d’un auteur ne prédispose pas à être sévère pour lui, on le sait, ni à lui marchander sa gloire. Mais malgré la vive sympathie qu’inspire ce génie infortuné, il est impossible d’accepter, sans bénéfice d’inventaire, tontes les richesses qu’on porte à sa succession. Reculer dans le passé l’avénement des idées ou des faits qui ont fondé la civilisation moderne, est un paradoxe sans excuse; dépouiller la Renaissance ou même les siècles suivants au profit du moyen âge, ce serait de l’ingratitude, si ce n’était de la folie. Bacon est assez riche pour qu’on soit tenté de lui prêter, mais il l’est trop pour avoir besoin d’emprunts : parmi les découvertes qu’on lui impute, les unes lui sont tout à fait étrangères et n’ont pas même pour 'elles la moindre apparence; les autres ne reposent que sur certains textes vagues ou obscurs qu’on interprète avec trop d’intelligence; d’autres enfin,

(*) Pouchet, Conf. Encyclop. nouv., art. Bacon, p, 350. — Rousselot. Nisl, de la Philos, scolast., t. III.

(*) Cuvier, Hist. des sciences naturelles, I. I, p. 417.

en petit nombre, doivent être maintenues parmi ses titres auprès de la postérité ; et même en retranchant quelques fleurons équivoques à sa couronne, on peut en ajouter de nouveaux, d’un meilleur aloi et d’un éclat tout aussi vif.

Il n’y a pas de raison pour croire aux découvertes chimiques de Bacon, qui ne paraît pas avoir par lui-même beaucoup cultivé l’alchimie, mais l’avoir plutôt étudiée dans les œuvres de Geber et d’Avicenne. Pour trouver une mention du phosphore, du bismuth ou du manganèse dans ses œuvres, il faut une perspicacité qui n’est pas donnée à tout le monde (*). Nulle part non plus on ne peut remarquer, sans parti pris, une mention expresse de la boussole, bien connue alors, comme le prouve le traité de Pierre de Maricourt, ni l’indication d’un continent occidental, qui serait l’Amérique (2). Tout cela semble tout aussi chimérique que la tête d’airain et les sorcelleries du Faust anglais. Mais, tout eh laissant de côté ces assertions sans fondement, il en reste d’autres qui valent la peine d’être discutées, et qui nous montreront, non pas un homme qui s’élève au-dessus de l’humanité et aperçoit des vérités capitales à un moment où on ne pouvait les soupçonner, mais au moins un esprit à qui la contemplation de la science communique une sorte d’ivresse, qui ressemble à l’inspiration et à la prophétie.

La composition de la poudre à canon se trouve deux fois indiquée dans ses œuvres. Dans YOpus majus, il vante les ressources de l’expérience pour fabriquer certaines substances qui peuvent agir sur les sens; il y en a une, entre autres, qui peut faire, dit-il, un tel fracas qu’une armée ne pourrait le soutenir et que le bruit du tonnerre ne s’y peut comparer ; elle agit sur la vue et dépasse en éclat les éclairs des nuages ; elle se compose avec du salpêtre (3). Dans le De mirabili potestate, au milieu d’énigmes, il enseigne en ces termes un moyen d’imiter le tonnerre et les éclairs : <c Salis

(J) M. Hœfei' voit dôjh le phosphore chez un alchimiste allemand du xii® siècle .

(2) Gela n’aurait du reste rien d’êtonnant : le fait de la découverte de l’Amérique dès le xe siècle est aujourd’hui hors de doute,

(3) Op. maj., p. 474.

petræ luruvopo vir can utriet sulphuris (') ; » ce qui veut dire, à ce qu’il parait : Scilispetrœ carbonum pulvere et sulphuris, et donne par conséquent la recette de la poudre à canon. Mais chacun sait aujourd’hui que cette découverte est antérieure à Bacon, et qu’a- .vant ce temps la poudre était en usage chez diverses nations. Bacon se l’attribue si peu, qu’il ajoute que les enfants s’amusent ainsi, dans beaucoup de pays, à produire de violentes détonations au moyen de petits tubes de parchemin (2). En décrivant quelques effets de la poudre, il a donc rappelé un fait déjà connu et des propriétés qu’il n’avait pas découvertes lui-même. Ce qui lui reste, c’est l’honneur d’avoir pressenti qu’on pourrait en tirer, un grand parti pour la guerre, pour la défense et l’attaque des forteresses, et la destruction des armées ennemies.

Mais voici des assertions d’un tout autre intérêt, qui sont sans exemple au moyen âge, et ont vivement frappé tous les biographes. Elles sont contenues dans un petit traité souvent imprimé sous divers titres, et dont l’objet, déjà remarquable en lui-même, est la puissance de l’art, c’est-à-dire de la pensée humaine, lorsqu’elle s’applique à diriger les forces de la nature, et à créer des merveilles autrement étonnantes que les vains prestiges de la magie. Dans ces pages, l’auteur dresse comme un catalogue de tous les prodiges qui sont réservés à l’esprit humain, et il le fait, comme toujours, avec une foi chaleureuse dans les destinées de la science et une prévision lointaine des progrès à venir: «Je raconterai, y> s’écrie-t-il, les merveilles de l’art conspirant avec la nature sans » l’intervention de la magie, et l’on devra convenir que toute puis- » sance occulte ne vaut pas ces œuvres et en est indigne. » Puis, en mots un peu vagues et par suite commodes à l’interprétation, il décrit ces merveilles à peu près comme les anciens oracles prophétisaient l’avenir, c’est-à-dire en des termes tels qu’on peut y voir tout ce qu’on veut. Dans le grand traité inédit De communibus mathematicœ, les mêmes affirmations se retrouvent avec la même incer-

(!) Fol. 52.

(*) Op. tnaj., p. 474.

titude et le même mélange d’erreurs et de vérités (*). C’est un tableau éblouissant et à confondre la science moderne, qui se croit née d'hier : « Des instruments pour naviguer sans le secours des rameurs et faire voguer les plus grands vaisseaux avec un seul homme pour les conduire, plus vite que s'ils étaient pleins de matelots; des voitures qui rouleraient avec une vitesse inimaginable, sans aucun attelage ; des instruments pour voler, au milieu desquels l'homme assis ferait mouvoir quelque ressort qui mettrait en branle des ailes artificielles, battant l’air comme celles des oiseaux; un petit instrument de la longueur de trois doigts et d’une hauteur égale, pouvant servir à élever ou abaisser sans fatigue des poids incroyables, et qui serait très-utile à l’occasion : on pourrait, avec son aide, s’enlever avec ses amis du fond d’un cachot au plus haut des airs (2) et descendre à terre à son gré; un autre pour traîner tout objet résistant sur un terrain uni, et permettre à un seul homme d’en entraîner mille contre leur volonté; un appareil pour marcher au fond de la mer et des fleuves sans aucun danger; des instruments pour nager et rester sous l’eau, dit-il ailleurs; des ponts sur les fleuves, sans colonnes, sans piles, et des mécaniques et des appareils merveilleux. « Sont-ce là des découvertes propres à Bacon? Y a-t il là même une seule découverte réelle? ou bien n’estce qu’une prévision très- vague de l’avenir? Que Bacon lui-même nous réponde. 11 nous dira d’abord, pour l’instrument qui doit servir à voler : « Je ne l’ai pas vu, je ne sais personne qui l’ait vu, mais je connais parfaitement le sage qui a inventé ce procédé (®). » Pour celui qui doit permettre de descendre au fond des eaux, il ajoute qu’Alexandre le Grand s’en est servi pour explorer les mystères de l’Océan. Ces voitures qui doivent rouler sans chevaux, il rappelle que les anciens les connaissaient et que leurs chars à faulx étaient de ce genre. Ést-il bien venu après cela à nous dire : « Gar-

(*) Tout ce tableau est extrait littéralement du De mirabili et d’un fragment curieux du traité de Mathématiques. Mss. cité. Nous avons complété l’un par l’autre.

(*) v De carcere se erigere in sublime », dit le manuscrit. — Le De mirabili est un peu plus réservé : « Se ab omni periculo carceris eripere, » dit-il.

(3) De mirabili, etc., 42.

SES TRAVAUX scientifiques et ses découvertes 801

» dez-vous de sourire ou de vous étonner, tout cela a été réalisé de » nos jours. * Et que croire de cet instrument de trois doigts qui peut arracher un prisonnier à ses fers et le transporter dans l’air, talisman qui aurait sa place dans les Mille et une nuits ; de ces ailes pour voler, comme si une machine pouvait créer la force et ne se bornait pas à l’utiliser ? Prenons donc ces anticipations audacieuses pour les rêveries d’une imagination puissante, mais souvent égarée, qui mêle le vrai avec le faux, l’impossible avec le réel, le présent avec l’avenir, et nous laisse incertains si nous devons accuser sa crédulité ou sa mauvaise foi. Cuvier reconnaît en tout cela la connaissance des gaz, l’idée des inventions modernes, cloche à plongeur, locomotives, bateaux à vapeur, ponts suspendus, aérostats, que sais-je? toute l’industrie actuelle. Mais, dès le xvne siècle, Borrich ( 1 ) trouvait déjà autour de lui la réalisation de ces rêves. « Les vaisseaux sans rameurs, on vient d’en faire en Belgique ; les chars merveilleux, ce sont des voitures à voile que le duc d’Orange vient d’essayer dans le Schleswig; l’instrument qui doit traîner mille hommes malgré eux, c’est l’application d’une théorie de statique, et Wilkins, dans son livre Mechunical poiver, montre que c’est possible; la prétendue cloche à plongeur, Drebbel vient de l’essayer; les ponts suspendus, j’en ai vu en Angleterre, etc. » Quant à nous, malgré la grandeur apparente de ces prévisions de Bacon, nous n’y voyons que des chimères indignes de la science et propres à l’égarer, une sorte de charlatanisme qui surfait la puissance de l'esprit humain. On peut l’absoudre en vue du but qu’il se propose, à savoir : la glorification du génie de l’homme et de son pouvoir; il mérite l’indulgence, il n’a pas droit à l’admiration. Nous pourrions encore grossir cette liste des découvertes qu’on espérait ou qu’on croyait avoir faites au x 1 1 Ie siècle: cette huile qui brûle dans l’eau, ces bains qui sont chauffés sans feu, ces flambeaux qui brûlent toujours sans se consumer, qui empêcherait d’y voir des progrès tout modernes et des perfectionnements contemporains, et d’assurer, par exemple, que Bacon a

(*) De ortu et progressu chimiœ. Hafniæ, 1668, p. 122-127.

connu le chauffage par la vapeur d’eau, et l’éclairage par le gaz hydrogène (‘)?

La plupart des découvertes de Bacon en optique ne sont pas plus réelles que les précédentes, malgré les autorités qui nous les recommandent (2). Il a connu les verres grossissants, c’est certain, mais ils étaient connus avant lui ; il a remarqué qu’en plaçant un objet en cristal ou en verre, ou un autre corps transparent sur des lettres ou de menus objets, et en donnant à cet objectif la forme d’un segment de sphère dont la convexité soit tournée vers l’œil, on verra mieux les lettres et elles paraîtront plus grandes ; c’est un fait d’expérience qui n’autorise pas à lui attribuer l’invention des lunettes, puisqu’il place le verre grossissant sur l’objet (3). En outre, il dépare même son explication en prétendant qu’il faut un petit segment de sphère parce qu’ autrement il y aurait diminution. Si par microscope simple on veut désigner le pouvoir grossissant d’une surface réfringente, Bacon peut passer, comme le veut Cuvier, pour l’inventeur du microscope. De la chambre obscure, il n’y a pas un mot dans ses œuvres ; il connaît seulement le phénomène des rayons lumineux passant à travers une ouverture circulaire, et encore il ne sait pas l’expliquer d’une manière satisfaisante. Voici sur quel passage on se fonde pour lui attribuer la lanterne magique : « On peut donner à des milieux transparents * une forme telle, que tout homme entrant dans une maison y ver- » rait en réalité de l’or, de l’argent et des pierres précieuses, et » que tout disparaîtrait quand il s’en approcherait {*) . j> C’est-àdire qu’on a pris une illusion, une erreur de Bacon sur les propriétés de la réfraction, pour une découverte.

0 Op. maj., Ve Partie.

(2) Il serait long de citer lotts les auteurs qui ont exagéré le génie inventif de Bacon. On peut voir surtout : Wood, Hist. univ.j liv . I, ann. 1286; — Jebb, préf. de l'Op. maj.; — Borrich, ouv. cité; — Lenglet Dufrônoy, llisl. de la Philos, hermét., 1742, l. I, p. 110; — Gilbert, üict. de Phys, et de Chim.;— Pierre Leroux, Encyclop. nouv.; — Bégin, Moyen âge et llenaissance ; — Pouchet, Ilist. des Sciences nat.

(3) Les lunettes paraissent avoir été inventées en 1295. (Humboldt, Cosmos, l. II, p. 352.)

(*) De mirabili, etc., fol. 43.

Une invention d’une tout autre importance serait celle du télescope à réflexion, que beaucoup d’historiens, et des plus autorisés, attribuent à Bacon. Cuvier prétend que sans cet instrument il n’aurait pu reconnaître l’inexactitude du calendrier ('). Or, Bacon nous raconte lui-même par quelles observations il a été amené à cette idée, déjà répandue alors et dont on trouve des traces jusques dans Vincent de Beauvais, et il ne parle nullement du télescope. Il serait sans doute consolant de penser avec M. Leroux, qu’avant Galilée, Bacon a pu diriger cet instrument vers le ciel; non-seulement rien ne l’établit, mais les preuves du contraire sont si visibles qu’il ne peut rester à ce sujet le moindre doute. Le passage le plus favorable à Bacon se trouve dans l’Opn*'- majus, traité de la perspective; nous le traduisons : « On voit facilement, au moyen des règles établies ci-dessus (ces (règles sont toutes fausses), que les plus grandes choses peuvent paraître très-petites, et réciproquement; que les plus éloignées peuvent sembler très-proches, et réciproquement; car nous pouvons donner à des milieux transparents telle forme et telle position par rapport à notre vue et aux objets, que les rayons viennent se réfracter dans la direction que nous voudrons; nous verrons ainsi les objets près ou loin sous tous les angles possibles. Ainsi, à une distance incroyable nous lirions les lettres les plus petites, nous compterions les grains de sable et de poussière, à cause de la grandeur de l’angle sous lequel nous les verrions, car tout dépend, non pas de la distance, mais de la quantité de l’angle. » A coup sûr il y a là une idée neuve et dont il faut faire honneur à Bacon. Ici encore son imagination a devancé sa science; il a pressenti qu’on pourrait se servir des phénomènes de la réfraction, dont il connaît mal la théorie, pour grossir les objets. Mais si l’on était tenté de croire qu’il ait par lui-même profité de ces indications, il suffirait de se rappeler les propriétés fantastiques qu’il attribue à ce milieu transparent, perspicuum : « Un enfant apparaîtrait un géant, un seul homme une montagne, une petite armée semblerait immense; placée très-loin, elle nous paraîtrait très-pro-

(>) Ilist, des Sciences nat., 1841, t. I, p. 416.

che; nous ferions descendre et le soleil et la lune et les étoiles; nous les ferions apparaître sur la tête des ennemis, etc. ( 1 ). * S’agit-il ici de télescope? Quand Bacon donne la liste des inslrumcnts dont il se sert, dans le traité De communibus mathematicœ, il cite les sphères, le quadrant, l’astrolabe (5), etc.; mais parle-t-il du télescope ? Quand il raconte ses observations, il dit bien qu’il contemple le ciel par les ouvertures, per foramina, de ses instruments, mais jamais à travers un objectif de verre; chaque fois que ce sujet revient sous sa plume, il est aussi indécis, aussi inexact. * On peut, dit-il, construire des miroirs pour faire éclater les merveilles de la nature, diminuer les objets les plus grands, abaisser les plus élevés, découvrir les plus cachés (3). » Ce qui est plus certain, c’est que le jin® siècle a vu renouveler les fameux miroirs d’Archimède, dont plus d’un savant a révoqué en doute les puissants effets. On a essayé à plusieurs reprises des expériences pour reproduire ces appareils. Au xme siècle, bien avant Buffon, on y est parvenu, et cette invention appartient à Pierre de Maricourt. Bacon annonce d’abord au Saint-Père que ce savant homme est occupé à ce travail; plus tard, il est plus affirmatif : « Ce miroir incendiaire, qui vaudrait pour saint Louis une partie de son armée, grâce à Dieu il est terminé, per Del gratiam faclum est hoc spéculum per sapientissimum Latinorum (*), mais il coûte bien cher. L’artiste a dépensé 100 livres et travaillé plusieurs années à l’exclusion de toute autre occupation; et pourtant, il ne voudrait pas ne pas l’avoir fait pour mille marcs, d’abord parce qu’il s’est prouvé à lui-même le pouvoir de la science, et ensuite parce qu’il pourra en faire de meilleurs et à moindres frais (s). » Enfin, dans un manus-

( 1 ) Op. maj , 357

(*) Comm. nat., manusc., fol. 86.

(3) ld., ibid. — Il y a tu de toute antiquité des instruments destinés ii rapprocher les objets. Il y avait !i Raguse un miroir pour voir les vaisseaux b 25 et 30 milles, et qu’on croyait inventé par Archimède. ( Libri, t. I, p. 216.)

(4) Op. tert , cap. XXXIII,

O ld., cap. XXXVI : « Artifcx damniOcatus est in centum libris parisiensibus et pluribos annis laboravit, dimittens sludium et alias occupationes nccessarias. Sed tamen promille marris non vellet neglexisse laborem, » etc.

crit, inédit du musée Britannique, on lit que Bacon lui-même a mis la main à l’œuvre : «Le premier miroir, dit-il, m’a coûté 60 livres de Paris; puis, instruit par l'expérience, j’ai découvert qu’on pouvait arriver à faire mieux encore pour deux marcs ou 20 sous et même à meilleur compte (*). »

On a fait honneur à Bacon d’avoir connu l’attraction, d’avoir deviné quelques-uns des phénomènes de cette force (2). Il faut répéter ici qu’avec cette façon d’interpréter, on trouvera toute la science moderne chez les anciens et chez les scolastiques. Oui, Bacon a soupçonné non pas l’attraction mais l’affinité, mais il n’en a pas vu la portée; il n’a même, à l’appui de son idée, que des faits pour la plupart controuvés ou ridicules. « Il y a, dit-il, des phénomènes semblables à l’attraction du fer par l’aimant et que le vulgaire ignore ; l’or et l’argent attirent tous les métaux ; les acides attirent les bases; les plantes s’attirent les unes les autres, ainsi que les parties coupées des animaux; les astres causent ici-bas des mouvements, comme on le voit par les comètes et les marées de l’Océan. » 11 voudrait aussi que l’on profitât de cette action pour construire cette fameuse sphère qui représenterait le ciel tout entier et pourrait se mouvoir naturellement, grâce à l’influence des astres sur les étoiles qui y seraient représentées. On ne peut trop insister sur ce mélange de grandes idées et de grandes erreurs : les rêveries de l’enfant avec les conceptions de l’homme de génie, l’inexpérience de la science avec l’ardeur de l’imagination. Coupez une baguette de coudrier en deux, séparez -en les deux tronçons, et vous sentirez bientôt les deux parties isolées tendre à se rapprocher; vous percevrez l’effort qu’elles font. C’est une expérience facile, et Bacon en parle ici d’après lui-même ; il l’a faite (3).

O Royal library, 7 F. VIII, fol. 4 : « Primum enim spéculum conslilit 60 libris parisiensium quæ valent circiier 20 (sic) librns sterlingorum ; et poslen feci fiori melius pro 10 libris parisiensum, scilieei pro quinquc mnrcis sterlingorum; et postea diligen lius expertus in his, percepi quod mcliora possent fleri pro duobus marcis, vcl 20 soldis et adhuc pro minore, » etc.

(2) V. Encyclop. nouv., art. Bacon.

(3) Op. maj., Pars VI».

ROf.ER BACON

Si on doit se montrer peu soucieux de maintenir Bacon en possession d’une gloire qui ne lui revient pas, et de lui attribuer une divination que tout le génie possible n’expliquerait pas, il serait injuste de lui refuser une admiration raisonnée. Dans toutes les découvertes qui précèdent, ce ne sont pas les faits qu’il faut admirer, la plupart sont erronés; ce ne sont pas les théories, elles n’existent pas; c’est précisément cette singulière puissance de s’élever au-dessus d’une science chétive et pauvre, d’en remplacer par la pensée les vides et les lacunes, et de la rejoindre parfois d’un seul bond, au but où elle n’arrivera qu’après plusieurs siècles de tâtonnements et d’efforts. D’ailleurs, sa plus sérieuse invention, nous la connaissons, et elle vaut bien celles qu’on est obligé de lui contester; s’il n’a pas connu le télescope avant Galilée, et la vapeur avant Watt, il a découvert un fait plus important qu’une propriété de la nature , un instrument qui à lui seul vaut toutes les inventions et les rendra possibles, c’est-à-dire une méthode. Du reste, l’analyse de ses travaux révèle à son profit assez de découvertes réelles pour qu’on ne lui maintienne pas celles qui sont chimériques ou impossibles.

S II

Ce serait une tâche longue et ingrate que de relever toutes les erreurs de Roger Bacon. Cet homme, qui a eu un sens si droit, une raison si sagace, semble parfois le plus crédule des ignorants ou le plus insensé des superstitieux : il est victime même de ses qualités ; son ardeur scientifique l’entraine à l’illusion ; le domaine des sciences, si vaste qu’il soit, lui paraît borné, et les limites du vrai lui semblent une barrière, qu’il croit reculer alors qu’il l’a franchie. Aussi, chaque science a-t-elle pour lui, à côté de son territoire légitime, circonscrit, en pleine lumière, de vastes régions illimitées et obscures, où son imagination en délire s’égare. A côté des questions si graves qui viennent se poser devant elle à propos des corps et de leurs actions réciproques, l’alchimie, à ses yeux,

revendique une foule de problèmes impossibles. Outre le ciel qu’elle doit interroger, et les astres qu’elle doit nous faire connaître dans leurs mouvements, l’astrologie, pour lui, règne encore entre le ciel et la terre, épiant les invisibles influences de l’un sur l’autre, et y rattachant la naissance, la mort, la santé, les révolutions et même les volontés individuelles. Les mathématiques sont à l’étroit dans l’étude des nombres et des lois de l’espace; Bacon leur assigne un empire fantastique sur les choses religieuses et morales. Il cherche et trouve d’étranges subtilités, se complaît à de ridicules assimilations, et ferait douter de son génie par la petitesse de ses erreurs. Tantôt c’est la grâce qui se distribue dans le monde suivant les lois géométriques de la propagation de la lumière : rayon perpendiculaire et direct pour les bons, rayon réfracté pour les âmes faibles, réfléchi pour les méchants ; tantôt c’est la Sainte- Trinité ramenée à un triangle, et ses attributs à des propriétés numériques; tantôt c’est l’arithmétique expliquant la morale, les quantités rationnelles représentant, la vie sage et vertueuse, les irrationnelles celle des passions, et la fuite du péché bornée à une simple connaissance géométrique (*). Bacon a-t-il été sincère? ou bien a-t-il voulu parler à son siècle un langage qu’il pût entendre?

Auprès de pareilles aberrations, c’est une chimère excusable que celle de la prolongation de la vie humaine, dont Descartes, Leibnitz et d’autres plus modernes n’ont pas désespéré. Bacon croit que les hommes, par défaut de régime, par excès, meurent avant le temps, et que la race humaine dégénère. Il y a bien un terme au-delà duquel on ne peut aller, mais nous sommes loin de l’atteindre. Artéphius a vécu mille vingt-cinq ans; l’élixir alchimique ferait vivre pendant des siècles (2). Aristote, il est vrai, n’a pas joui d’une aussi longue existence, mais qu’y a-t-il d’étonnant? il n’en connaissait pas les moyens; il ne connaissait même pas la quadrature du cercle, si vulgaire aujourd’hui L’auteur va jusqu’à indiquer un électuaire des plus bizarres, où entrait l’or potable,

(*) Op. maj., p. 134, 136.

des herbes, des fleurs, du sperma ceti, de l’aloès, de la chair de serpent, etc., et le philosophe éminent se trouve tout à coup rabaissé au niveau des auteurs de recettes merveilleuses et des empiriques ignorants ou fourbes ( 1 ).

Ainsi Bacon est ramené à la crédulité par la science et à l’erreur par la passion du vrai. Ses illusions ont cela de grave, qu’il les tire de principes raisonnables, et qu’il donne au faux une sorte d’apparence scientifique qui le rend plus dangereux. On a vu que, pour rattacher tous les événements à une loi naturelle, il avait été jusqu’à faire dépendre de phénomènes astronomiques la naissance et la destruction des systèmes religieux. Entraîné par la même inclination, il a osé réduire à une explication régulière les prestiges des magiciens, les charmes, les évocations, et y joindre, ce qui est à peine croyable, les miracles et les prophéties ; tout cela, pour lui, s’explique par la fascination, et la fascination elle-même n’étant que l’acte de la volonté, se transmettant par les paroles, est un art qui dépend de la grammaire. Il y a à ce sujet d’étranges détails dans VOpus majus et dans VOpus tertium : « L’âme, dit-il, » agit sur le corps, et son acte principal, c’est la parole. La parole, » proférée avec une pensée profonde, une volonté droite, un grand * désir et une forte confiance (2), conserve en elle-même la puis- » sauce que l’âme lui a communiquée et la porte à l’extérieur; c’est » l’âme qui agit par elle, et sur les forces physiques, et sur les au- » très âmes qui s’inclinent au gré de l’opérateur. La nature obéit » à la pensée, et les actes de l’homme ont une énergie irrésistible; » voilà en quoi consistent les caractères, les charmes et les sorti- » léges; voilà aussi l’explication des miracles et des prophéties qui y> ne sont que des faits naturels : une âme pure et sans péché peut » par là commander aux éléments et changer l’ordre du monde;

c’est pourquoi les saints ont fait tant de prodiges (3). j> Bien des faits que l’on attribue à Dieu, aux anges, au démon, au hasard, (*)

(*) Op. maj., p. 472.

(a) Op. tert., cap. XXVII.

(3) Op. maj., p. 251. — Op. tert., cap. XXVII.

sont dus à ces actions toutes naturelles; c’est aces moyens que les Tartares doivent leurs succès, par eux que l’Antéchrist établira son règne et que les pastoureaux ont fasciné le peuple!

Si on veut qualifier la tendance qui domine dans ces bizarres explications, on sera obligé de les appeler un naturalisme excessif, quoique ce mot soit bien scientifique pour de pareilles chimères. Si on veut en apprécier le fonds, on trouvera qu’il y a une découverte qu’on n’a pas songé à attribuer à notre docteur et qui lui revient de droit. Cette action que Pâme exerce sur les choses et sur les personnes, cette fascination qui s’opère par la tension de la volonté et par la confiance et qui produit des miracles, c’est à coup sûr la première formule régulière de ces faits qu’on désigne sous le nom de magnétisme. Nous signalons donc Bacon à l’admiration des adeptes de Mesmer; mais c’est un médiocre honneur pour lui d’avoir devancé les temps modernes, non plus dans leurs progrès et leurs lumières, mais dans une de leurs plus incroyables aberrations.

Il est affligeant de voir des hommes de génie comme Cuvier, des hommes éminents comme de Blainville, M. Pouchet et tant d’autres, prendre à tâche d’être ingrats envers la science moderne, antidater toutes les grandes découvertes, et disculper les savants du moyen âge de la plupart des erreurs qu’on leur impute trop justement (*). Il ne faut pas craindre d’étaler les misères des meilleurs esprits du moyen âge, et ce spectacle doit consoler et rassurer ceux dont le progrès est la foi historique. Autant il est injuste de dénigrer systématiquement cette époque, autant il est salutaire de reconnaître, dans un exemple mémorable, en quelle proportion le mal s’y mélange au bien. L’humanité, depuis ce temps, s’est moins perfectionnée par les forces qu’elle a conquises que par les infirmités dont elle s’est guérie, et le plus grand génie du xiiic

f1) On ne saurait, en cela, pousser plus loin le parti pris ou peut-être l’illusion que l’auteur de l' Histoire des Sciences naturelles au moyen âge ; il attribue aux scolastiques, et surtout b Albert, une science inépuisable, sans s’apercevoir que le plus souvent les idées qu’il admire en ce docteur remontent bien plus haut, et jusqu’il Aristote.

ROGER RACON

siècle, s’il est loin d’égaler en savoir le plus modeste savant du Xixe, est, en fait de préjugés et de superstitions, beaucoup audessous des intelligences les plus ordinaires de notre temps. Mesurons donc nos progrès à la fois aux vérités que nous avons gagnées et aux erreurs que nous avons perdues.

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